« Journal implicite » : La Faute à Rousseau, Hélène Gestern

Hélène Gestern, Saturations, La Faute à Rousseau, revue de l’autobiographie 69, juin 2015.

A propos de l’oeuvre photographique :  Journal implicite

« Une exposition photographique a remis à l’honneur, au printemps 2015, le travail de Lydia Flem. Celle que l’on connaît comme psychanalyste et comme écrivain, auteur notamment de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004) et de Lettres d’amour en héritage (2006) a raconté, sous une forme allégorique et fantasmagorique dans La Reine Alice (2011), comment elle a traversé l’épreuve d’une chimiothérapie. Le Journal implicite, oeuvre photographique, revient sur ces épisodes biographiques, mais sans pour autant les redoubler. Plus que d’écho, il faudrait parler de miroir, de vision amplifiée, réfractée, de relecture et de recomposition de soi par un autre medium, l’image. La première partie du livre, L’Atelier de la Reine Alice, donne à voir des séries de photographies dont la prise avait été évoquée dans le livre. Lydia Flem y expliquait comment une amie, « La Licorne », lui avait fait cadeau d’un « Attrape-Lumière ». Ce présent avait coïncidé avec l’exigence absolue de fixer le temps au moment où les mots se dérobaient à un corps et un esprit rompus par la fatigue chimique : « je raconterais, écrit Lydia Flem en guise de préambule, « ce que je ne pouvais ni taire ni exprimer avec les mots ».

A un monde de perceptions destructurées par la maladie et la douleur répond alors la composition visuelle, son ordonnancement, sa capacité à donner unité et cohérence : l’appareil offre à la photographe la sensation d’enfermer dans l’image « pour s’en délivrer, le tournoiement de ses émotions ». Le Journal implicite permet de contempler plusieurs des images décrites dans le livre, offrant le résultat visuel de ce dont les mots ne nous avaient donné que le contexte ou la description; mais il y ajoute parfois toute une strate de genèse, celle de la composition elle-même, en superposant aux images du livre, des passages et des lettres découpées, des notes de travail, de régie, des post-it… Là où on attendait le terrible, le grave, paraît une photographie mosaïque, éclatante de couleurs, débordant de sens, au fil de ses associations poétiques ou baroques, qui mêlent plantes et bijoux, papier et gingembre confit, acier et sucre, peau nue du cuir chevelu et lierre.

La série intitulée Pitchipoï et cousu main renvoie, elle, aux livres que Lydia Flem a consacrés à ses parents : elle donne à voir des compositions photographiques d’objets, d’étoffes, de souvenirs ayant appartenu au père et à la mère de l’écrivain, cette fameuse collection qu’il fut si difficile de trier et de distribuer. Souvenirs des camps, mais aussi des voyages, des temps forts de la vie familiale, traces de l’infra-ordinaire mélangées à la mémoire du monde concentrationnaire. Trois autres séries explorent quant à ellesla variation visuelle sur un objet, la clé, le mètre mesureur et le scoubidou, dont les plis, les lignes et les courbes deviennent support d’une micro-narration.

« Est-ce l’écriture qui photographie avec la langue ou l’acte photographique qui écrit avec l’image? » L’auteur démontre que l’on peut faire les deux avec un égal talent. Le Journal implicite, s »il puise ses racines dans le même imaginaire, le même substrat biographique que les livres de Lydia Flem, n’en est pas moins une oeuvre singulière, qui peut se lire pour elle seule. Comme dans La Reine Alice, le sens de ces images n’est pas offert, mais à chercher dans l’entrelacs des métaphores, des métonymies visuelles. Il ne réitère pas, mais entraîne le regard dans une forêt symbolique toute personnelle dont les livres sont loin de donner toutes les clés. Chaque image, composée comme un tableau, avec sa géométrie, sa vibration chromatique, sa recherche d’unité thématique, passionne, questionne et raconte une histoire. Au-delà de la force d’une oeuvre singulière, dont une partie a été conçue dans une période particulièrement difficile de l’existence, le Journal implicite révèle une grande photographe, à l’oeil exact, qui a su faire de l’image un lieu autobiographique d’une richesse fabuleuse, capable de montrer « non le manteau, mais la doublure de nos émotions ».

 

 

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