PURETÉ DU SANG

L’idée que le sang est le véhicule privilégié de la transmission des qualités physiques et morales d’une génération à l’autre est très largement répandue à travers les siècles et les cultures. La Bible, par exemple, identifie l’âme au sang et Platon parle des proches comme « ceux à qui nous lient les dieux de la famille et qui ont le même sang dans les veines ».

Pour la noblesse française de l’Ancien Régime, naître d’une famille noble, c’était être bien né, être de bonne souche, « de vieille roche », de « sang épuré ». La notion de race se trouve ainsi sous-jacentes aux sentiments de rejet que nombre de gentilshommes français éprouvent dès le Moyen Age sans doute et en tout cas dès la fin du XVIe siècle envers les roturiers « vils et abjects ».

Au fil des siècles, la noblesse prit petit à petit conscience de l’effritement de son statut ; privée de charge honorables, elle s’appauvrit ; ses privilèges étaient de plus en plus menacés. Les différences entre nobles et bourgeois s’amenuisaient aussi. Il fallait aux gentilshommes choisir : sauvegarder leur spécificité ou accepter de se mêler à la bourgeoisie marchande. Supplantés dans leurs fonctions et charges traditionnelles, contestés à posséder une vertu spécifiquement noble — l’honneur —, l’idée que leur sang était pur et porteur de qualités de noblesse héréditaires avait tout pour les séduire. D’autant que la qualité du sang, absolument invérifiable, ne pouvait être mise en doute. Il était donc aisé aux nobles de croire que leur sang était porteur d’une supériorité innée, biologique, qu’il était le symbole même de leur mission sociale : se battre et verser son sang pour la patrie. « C’est à juste titre que notre qualité est appelée noblesse de sang, puisque nos prédécesseurs l’ont généreusement répandu dans de furieux combats et sanglantes batailles données depuis tant de siècles dedans et dehors le Royaume pour affermir et accroître l’empire Français » (M. de Seneey aux États généraux de 1614).

A cette idée de pureté du sang noble s’ajouta pour la renforcer le « mythe germanique ». Jusqu’à la fin du 16e siècle, c’est le mythe unitaire d’une origine troyenne commune aux Francs et aux Gaulois qui prévalait. Ensuite, un mythe germanique vint prendre le relais, propagé par des juristes et des historiens auprès des grands seigneurs ; mythe selon lequel les nobles seraient les descendants des Francs conquérants, habiles, libres et « purs » et les roturiers ceux des Gaulois asservis. Ainsi le peuple de France serait divisé en deux races antagonistes. En 1560, à Orléans, le comte de Rochefort demanda qu’il fût mis fin aux anoblissements ; à partir de ce moment, des efforts furent déployés pour empêcher les mésalliances et préserver le sang pur hérité des nobles guerriers francs.

Face à la montée des bourgeois et des robins, plutôt que d’envisager d’acquérir de nouvelles compétences, la noblesse traditionnelle se réfugia dans ce mythe de la race et de la conquête franque. En 1614, aux États Généraux, au cours des débats autour de l’idée de race apparaissent des caractéristiques qui resteront attachés à cette notion, anticipant sur la suite de l’histoire du racisme : réflexe de défense des racistes à l’égard des « racisés », manifestation de mépris et violence verbale, préfiguration de violences plus radicales.

La France de l’Ancien Régime n’est pas la seule à avoir joué avec l’idée de la pureté de sang, l’Espagne du Siècle d’Or lui accorda même un statut juridique. Mais le « sang pur » des Espagnols n’est pas le « sang bleu » des nobles français. Pour la très chrétienne Espagne, étaient de sang impur tous les descendants des Juifs, des Maures ou des condamnés de l’Inquisition. De fait, elle concerna surtout les Juifs convertis au christianisme.

En 1391, des massacres et des pogroms sont organisés contre les Juifs dans le Sud espagnol et des conversions en masse suivirent. En 1437, une supplique est adressée au Pape par de nouveaux Chrétiens qui demandent que cessent les discriminations en raison de leur ascendance juive. En 1492, c’est la grande exclusion. Deux cents à trois mille Juifs doivent choisir l’exil s’ils refusent la conversion. A cette même date, la découverte des Amériques donne à l’Espagne le sentiment exaltant d’être le nouveau peuple élu de Dieu, supplantant ainsi le vieux peuple hébreu. Et bien qu’il n’y ait plus de Juifs en Espagne, le statut de pureté de sang  — qui interdit aux conversos l’accès à l’université, aux charges, aux professions libérales de même qu’à l’honneur — est ratifié par le Pape en 1555 et par le roi Philippe II en 1556.

Au Siècle d’Or (1550 – 1650), la figure imaginaire du Juif absent tourmente toujours l’Espagne, hantée par la passion de la pureté et la hantise de la contagion. Philosophes, juristes, théologiens, tous persuadés que l’unité nationale passe par l’unité de la foi et la négation des différences, faute d’avoir des Juifs à traquer, se retournent contre ceux qui ont préféré la conversion à l’exil, les nouveaux Chrétiens, conversos, tornadizos, marranos. Ils pensent que même l’eau du baptême ne peut les laver d’une tare originelle. « En dépit de l’anoblissement conféré par le prince, la macule reste entière ; il ne peut effacer la souillure qui se propage par la semence et colle aux os. Il s’agit de quelque chose de naturel et d’immuable ». (Melchior Pelaes de Meres – 1575).

Désormais chaque Espagnol qui désirera entreprendre des études ou acquérir quelque charge officielle sera soupçonné d’appartenir à cette race au sang impur. Plus personne ne sera au-dessus de tout soupçon. Dans certains cas, sera écarté tout candidat dont on aura médit alors même que la rumeur se sera révélée fausse. L’Espagne va ainsi, petit à petit, se pétrifier, perdre son esprit d’entreprise. Des auteurs, des historiens, des mystiques réclament la modération des statuts de pureté. Néanmoins, les enquêtes sur la pureté de sang et les certificats obligatoires sont restés officiellement en vigueur jusqu’au XIXe siècle.

Cette attitude de racisme justifiait l’exclusion de concurrents, redoutés à la fois sur le plan économique, religieux et d’identité nationale, en se fondant sur la volonté divine.

Ainsi se trouvèrent liés biologie et christianisme.

En voici un exemple transparent dans un texte de 1559 de Orce de Otalora : « Les Juifs par leur crime de lèse-majesté divine et humaine, ont perdu toute sorte de noblesse et de dignité, et le sang de celui qui a livré le Christ est à un tel point infecté que ses fils, ses neveux et leur descendants, tout comme s’ils étaient nés d’un sang infecté, sont privés et exclus des honneurs, des charges et des dignités. L’infamie de leurs pères les accompagnera toujours ».

 

 

Lecture

  • Charles AMIEL, « La ‘pureté de sang’ en Espagne », in Etudes interethniques, Annales du C.E.S.E.R.E. (Université de Paris XIII), 1983, p. 27-45.
  • André DEVYVER, Le sang épuré. Les préjugés de la race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), Editions de l’Université de Bruxelles 1973.
  • Henry MECHOULAN, Le Sang de l’autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, Juifs et Morisques au Siècle d’Or. Fayard 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Indiens, Nature, Renaissance, Souillure.

 

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