RUMEUR

La rumeur accuse, elle désigne un bouc émissaire pour soulager l’angoisse, donner un nom à des frustrations, dériver des pulsations agressives. Il y est toujours question de trahison, d’empoisonnement, de vol, de viol, … Si on a pu mettre en évidence la coopération individuelle — il existerait pour chacun, en fonction de son histoire, de ses croyances, de ses attitudes, une sensibilité sélective au contenu des rumeurs — la rumeur n’en demeure pas moins essentiellement un phénomène de communication sociale qui répond à ce titre à une logique collective.

Elle apparaît au sein d’une population à un certain moment de son histoire. Elle dépend de la structure institutionnelle des différents groupes et sous-groupes de la population (hiérarchies de pouvoir, de prestige, de propriété, de savoir, d’argent,…) , de leur structure affective informelle (affinités, influences, coalitions,…), des attitudes à l’égard du contenu de la rumeur avant l’apparition de celle-ci.

Des mécanismes cognitifs particuliers ont pu être mis en évidence dans la transmission des rumeurs :

  • L’omission. — Plus le message initiale est riche en informations et plus la perte d’informations sera importante au relais suivant, et cela jusqu’au moment où le message atteint un point d’équilibre. La pensée sociale ne retient que ce qui correspond à des attitudes ou des croyances préexistantes. La rumeur ne crée pas de nouvelles tensions sociales, elle prête simplement son visage à des préjugés déjà présents.
  • L’intensification. — Les traits essentiels du message sont accusés, caricaturés. Il y a des bons tout à fait innocents et des mauvais parfaitement traîtres et diaboliques. Le bouc émissaire ainsi désigné est très clairement identifiable.
  • La généralisation. — C’est un trait essentiel de la pensée raciste qui consiste à englober le sujet visé dans une classe plus large. Les rumeurs se communiquent souvent sous la forme de stéréotypes verbaux et contribuent d’ailleurs ainsi à les renforcer. La rumeur emprunte des sillons déjà tracés.
  • L’attribution.— La rumeur est attribuée à des personnes proches d’un témoin supposé direct ce qui donne à chaque transmetteur le sentiment d’être près de la source supposée. La crédulité, la confiance se trouve ainsi mise non dans l’information véhiculée mais dans l’informateur. Il ne vient à personne l’idée de vérifier quoique ce soit évidemment.
  • La surspécification. — Pour persuader ou séduire, certains transmetteurs rajoutent des détails de leur cru ce qui accroît la crédibilité du message en donnant le sentiment que celui qui parle est bien informé.

La rumeur est donc bien une transaction collective, une œuvre commune. A travers elle se dessinent les traits d’un adversaire fantasmatique, d’un ennemi, d’un autre étrange et dangereux que la société se donne ainsi le droit légitime de dénoncer avant de le combattre.

La rumeur se murmure , se chuchote à travers toutes les couches de la société. Elle n’a pas de maître, elle peut se retourner contre ceux qui cherchent à la manipuler, elle n’épargne personne. C’est un bruit terriblement efficace qui court sur toutes les lèvres, très vite, et véhicule la passion des émotions plutôt que l’information des mots. La rumeur fait peur parce que sa logique n’est pas rationnelle. Elle n’a pas besoin d’être vraie, ni même vraisemblable, encore moins vérifiable ; ceux qui la propagent ne doivent même pas y croire. Une fois énoncée, il en reste toujours quelque chose puisque l’homme de la rue pense qu’il ne peut y avoir de fumée sans feu. On la dit toujours bien « informée » et « autorisée » mais en fait sa source reste inconnue, diffuse, souvent anonyme.

 

 

Lecture

 

  • Gordon ALLPPORT et Léon POSTMANN, « Les bases psychologiques des rumeurs » in Textes fondamentaux de psychologie sociale. Fr. A. Lévy, Paris, Dunod, 1965, p. 170-185.
  • Lydia FLEM, « Bouche bavarde et oreille curieuse » in Le Genre humain n°5, « La Rumeur » 1982.
  • Edgar MORIN, La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.
  • Michel-Louis ROUQUETTE, Les Rumeurs. U.F, 1975.

 

Cf. Autre, Bouc émissaire, Désinformation, Différence, Dreyfus, Envie, Etranger, Projection, Seuil de tolérance, Sorcellerie.

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