SORCELLERIE

Tolérer l’autre, supporter ses différences, ne pas succomber à l’envie de détruire ce que l’étranger paraît posséder de désirable, ne semblent pas aller de soi pour les êtres humains. Mais plus intolérable encore est l’angoisse de se savoir soi-même partagé entre l’amour et la haine, les bons sentiments et le rêve de nuire, de transgresser et d’anéantir.

   Aussi les sociétés secrètent-elles souvent des lieux de projection, des boucs émissaires, minorités réelles ou groupes imaginaires chargés d’incarner les forces du mal, de la corruption, de l’impureté et rejettes à ce titre hors de l’humanité.

   A toutes les époques de l’histoire on retrouve ce fantasme meurtrier d’annihiler certaines catégories d’êtres humains dans l’espoir de purifier le monde.

   Ainsi voit on au IIe siècle après J.C. , se répandre contre les communautés chrétiennes de l’Empire romain l’accusation de pratiquer l’infanticide, le cannibalisme et des orgies incestueuses. L’historien britannique Norman Cohn tente de comprendre ces calomnies : « Tant que (les Chrétiens) restèrent une faible minorité, leurs attitudes, leur croyances et leur comportement constituaient un déni des valeurs sur lesquelles reposait la société gréco-romaine et auxquelles celle-ci devait sa cohésion. C’est pour cette raison que certaines pratiques chrétiennes, en particulier l’Eucharistie et l’Agape, furent interprétées faussement, sous l’influence de stéréotypes traditionnels, de telle sorte qu’une minorité religieuse dissidente en vint à incarner une conspiration politique révolutionnaire. Plus encore : ces pratiques furent caricaturées au point d’apparaître comme absolument anti  humaines, et de placer ceux qui s’y livraient en dehors des bornes mêmes de l’humanité. Ce mécanisme fut parfois utilisé pour légitimer des persécutions, dans lesquelles d’autres raisons, telles que l’avarice ou le sadisme, eurent aussi leur part.

   Ce schéma allait se répéter bien des fois dans les siècles à venir ; mais les persécuteurs seraient alors des chrétiens orthodoxes qui utiliseraient ce stéréotype contre d’autres groupes dissidents ».

   La chrétienté médiévale accusa des groupes hérétiques — Vaudois, Fraticelli — de commettre infanticides rituels et orgies, communions cannibales et d’autres débauches. Petit à petit on attribua au Diable l’inspiration de ces actes impies et on imagina que Satan lui-même présidait à ces orgies nocturnes. Ce qui n’était que fantasmes finit par s’inscrire dans la mémoire partagée, mais aussi chez les clercs et les gens instruits, comme une évidence.

   Cette « diabolisation » des hérétiques s’accompagna du fantasme de l’existence de sociétés secrètes d’adorateurs du Diable. Et la chasse aux sorcières devint possible, selon N. Cohn, lorsque la procédure accusatoire (privée) fut remplacée par la procédure inquisitoriale, qui comportait généralement l’usage de la torture et donc aussi la dénonciation d’autres personnes que l’accusé. Ces facilités juridiques allèrent de pair à la fois avec les obsessions démonologiques des clercs et des savants et la crainte des sorciers et sorcières dans l’imagination populaire, pour rendre possible le massacre de milliers d’innocents dans l’Europe du Moyen Age au XVIIIe siècle. L’usage de la torture, et des aveux ainsi extorqués, permit aux autorités de se convaincre de la réalité des « sabbats » et des vols nocturnes par lesquels les « sorciers » se rendaient à leurs cérémonies. Dans quelque cimetière, à une croisée de chemins ou au pied d’une potence, les sorciers étaient censés se réunir régulièrement, de la nuit au chant du coq. Pour assister au sabbat diabolique, on supposait que s’étant enduits d’onguent magique, ils s’envolaient à dos de boucs, de porcs ou de chevaux noirs, ou même en enfourchant des bâtons, des pelles ou des manches à balai. Parfaite inversion du christianisme, au plus fort de la chasse aux sorcières, imaginait-on les sorciers confesser leurs pêchés ­— être allés à l’église — , le Diable en personne, mi-homme, mi-bouc, faire un sermon, le tout étant bien sûr suivi d’un repas répugnant, de danses obscènes er d’orgie érotique. Chacun était ensuite renvoyé chez lui avec instruction d’accomplir contre tous les voisins chrétiens le plus de mal possible, ou maleficia, par des moyens occultes. Ils étaient ainsi censés former une société secrète, comme la littérature anthropologique en a mis en évidence dans de nombreuses sociétés, double maléfique parfaitement en miroir de la société globale.

   En guise de conclusion, Norman Cohn, pensant certainement à de sinistres évènements de l’histoire contemporaine, remarque amèrement : « On peut voir en fait dans la grand chasse aux sorcières l’exemple insurpassable d’un meurtre massif d’innocents par une bureaucratie agissant en accord avec des croyances qui, inconnues ou refusées aux siècles précédents, avaient fini par être tenues pour des vérités allant de soi. Cet exemple illustre avec éclat et le pouvoir qu’a l’imagination humaine de construire des stéréotypes, et sa répugnance à mettre en question la validité d’un stéréotype une fois que celui-ci a été universellement adopté. »

Lecture

  • Michel de CERTEAU, L’absent de l’histoire, Mame, 1973.
  • Norman COHN, Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Age. Fantasmes et réalités, Payot, 1982.
  • Jeanne FAVRET, Les Mots, la mort, les sorts, Gallimard, 1977.
  • Robert MANDROU, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Seuil, 1980.

Cf. Envie, Projection, Pureté du sang, Stéréotype.

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