SOUILLURE

Souillure, pourriture, animalisation de l’autre, sont des mots qui s’articulent souvent aux mouvements de rejet raciste. Ils manifestent le désir de marquer le plus clairement possible la différence entre le dedans et le dehors, le conforme et le proscrit, le propre et le sale, le soi et l’étranger. Par crainte, sans doute, que les frontières se brouillent et qu’il faille reconnaître en soi des pulsions contradictoires. La lecture des doctrines racistes dévoile en effet une communauté d’obsessions autour de la pureté et de la souillure, de la contagion et de l’épidémie, révélant une fragilité du sentiment d’identité face à un autre, toujours vécu sur le mode persécutoire.

   Tout semble se passer alors comme si la « saleté » supposée de l’autre était une offense contre l’ordre et qu’il fallait éliminer l’élément « souillé » , comme s’il était porteur d’une maladie contagieuse pour le « corps social ».

   Mary Douglas a proposé de considérer le corps comme le miroir de la société. Pour elle, la crainte de la souillure est un système de protection symbolique de l’ordre culturel. L’impur est ce qui n’est pas à sa place. La souillure, on le sait, organise le rapport au sacré ; le système des castes en Inde est soutenu par cette armature. Dans la perspective indienne, l’impureté menace le statut social mais l’impureté définitive de l’intouchable est de même nature que l’impureté temporaire du brahmane et s’enracine dans la vie quotidienne du corps humain : naissance, menstruation, mort. C’est le corps qui est le siège privilégié de toute la symbolique de la souillure : sperme, sang menstruel, lait…

   La sexualité est un domaine où les fantasmes de souillure apparaissent aisément et particulièrement lorsqu’il s’agit d’unions entre dominants et minoritaires. On connaît, non seulement en Inde, mais aussi au Japon, avec les Burakumin, ou en Occident avec les juifs, le sort réservé à ceux qui touchent au sang, à la mort, ou à l’argent, et la distance sexuelle imposée à ceux que la société dominante veut tenir à l’écart. Distance qui a prit forme de loi, sous le régime nazi dès 1935 avec les lois de Nuremberg ou jusqu’aujourd’hui dans la politique d’apartheid de l’Afrique du Sud.

   La sexualité est d’ailleurs le domaine par excellence des règles et des interdits. « La sexualité est inclassable, note Luc de Heusch, elle est le seul mystère vrai : elle n’appartient pas à l’univers de la souillure, car loin  d’être dégoûtante, elle est passionnante. Elle est dangereuse cependant, source inépuisable de troubles, individuels ou sociaux. Mais elle ne peut être interdite, car la société s’anéantirait. Il faut se résigner à en faire une activité hautement surveillée, conditionnelle (…) la circonscrire de manière à ne jamais se laisser déborder par elle ».

   De nombreux auteurs ont relevé le lien entre les réactions racistes et des fantasmes qui attribuent au « racisé » les plus grandes prouesses amoureuses, d’où l’interdiction des rapports sexuels entre les « races ». La société coloniale qui défend à la fois la nécessité d’exclure le colonisé et l’autre radical de l’homme, c’est-à-dire la femme, tolère en général les relations sexuelles entre l’homme blanc et la femme de couleur mais l’inverse est réprimé avec une grande violence par craint de la rivalité. Le raciste projette souvent sur le groupe minoritaire des fantasmes agressifs ou de convoitise à l’égard des femmes, ce qui se traduit par l’accusation fréquente que le Noir, le juif, l’immigré, viole et souille sa femme, sa fille, sa sœur sa mère.

   L’opposition pur-impur renvoie à l’opposition culture-nature ou soi-l’autre mais aussi, au plan de l’inconscient, à la différence des sexes. Il est fréquent que la « race » méprisée soit nommée « femelle », alors même qu’elle est supposée dotée d’une surpuissance sexuelle ; comme si l’incertitude de sa propre identité sexuelle conduisait le groupe raciste à surinvestir des « races ».

Lecture

  • Augustin BARBARA, Mariages sans frontières, Le Centurion, 1985.
  • Mary DOUGLAS, De la souillure, Maspero, 1981, préface de Luc de Heusch.
  • Louis DUMONT, Homo hierarchicus. Essai sur le système des castes, Gallimard, 1966.
  • Jean SOLER, « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, juillet-août 1973, p. 943-955.

Cf. Bouc émissaire, Caste, Dégénérescence, Identité, Inquiétante étrangeté, Projection, Weininger.  

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