WEININGER Otto (1881 – 1904)

Curieuse figure de la scène viennoise, entre la fin d’un siècle et le début d’une ère tragique, Otto Weininger cristallisa les passions de son époque. Jeune philosophe, victime de la « haine de soi » (Selbst hass), il se suicida à 23 ans en 1904, après avoir écrit Sexe et Caractère, un livre violemment hostile aux femmes et aux Juifs : « Dans tous ses aspects, l’esprit de la modernité est juif. On célèbre la sexualité comme une valeur suprême. Notre temps est non seulement le plus juif, mais aussi le plus féminin de tous les temps. »

   Dans une note de son texte sur le petit Hans, Freud propose un sens à cette double exclusion : « Le complexe de castration est la racine inconsciente la plus profonde de l’antisémitisme. Le mépris pour les jeunes femmes n’a pas non plus d’autre racine. Weininger, ce jeune philosophe éminemment doué et sexuellement troublé a, dans un chapitre qui fit sensation, traité du juif et de la femme avec la même hostilité, les accablant l’un et l’autre des mêmes insultes. Weininger était un névrosé entièrement dominé par des complexes infantiles ; c’est, chez lui, le complexe de castration qui fait le lien entre le juif et la femme ».

   Ce mécanisme de l’inconscient est abondamment partagé par les hommes de son temps et la tradition philosophique n’échappe pas à ces préjugés communs. Antisémitisme et antiféminisme se retrouvent chez Kant et Schopenhauer, par exemple. Quant à la brillante Vienne d’avant 1914, elle a le triste privilège d’avoir nourri en même temps que la plus effervescente créativité en musique, en peinture, en architecture, en littérature, en logique ou en psychanalyse, l’antisémitisme le plus virulent.

   En 1897, Vienne qui avait permis aux Juifs de s’émanciper et de s’assimiler très largement à son corps social, élit pour maire Karl Lueger, leader du parti chrétien-social qui enflammera de ses discours antisémites le jeune Hitler. L’antisémitisme s’allie au mouvement antilibéral et catholique. Le chanoine Rohling publie son livre Le juif talmudique et l’abbé Joseph Deckert Un crime rituel selon les actes. Houston Stewart Chamberlain fait paraître à Vienne, où il vivra de 1889 à 1909, Les fondements du XIXesiècle, dans lequel il dénonce le mélange et la promiscuité des races et accuse les Juifs de mille forfaits. Otto Weininger l’a rencontré aux réunions de la société de philosophie et il mêle, comme lui, les idées racistes de Wagner (Chamberlain divorça d’une femme juive pour épouser une fille de Wagner) à l’éthique de Kant.

   L’antisémitisme de Weininger n’est pas un racisme biologique, ni religieux, il ne se rattache pas davantage au mouvement pangermaniste ; sa figure de la judéité s’inscrit à l’intérieur d’un projet philosophique qui vise « une idée au sens platonicien » de la judéité et non des Juifs réels. Femmes et juifs souffrent d’une carence ontologique, ils ne possèdent pas la dignité qui rend accessible à la morale et « l’absence de moi intelligible » explique leur insociabilité. Ils n’ont aucun sens de l’Etat, sont incapables de se constituer en sujets du droit et n’ont qu’une existence purement physique.

   Cette double exclusion fonctionnerait, selon l’hypothèse proposée par Elisabeth de Fontenay, à partir d’une seule et même occultation de l’origine ; ce refus d’assumer le lieu d’où l’ont vient se dédoublant et se différenciant en judéo phobie d’une part, en misogynie de l’autre. Weininger, s’autorisant des analyses de Kant, rejette ainsi ces deux catégories de l’altérité que sont le Juif et la Femme, comme les marques intolérables de toute différence.

Lecture

  • Christine BUCI-GLUCKSMANN, « Figures viennoises de l’altérité. Féminité et judaïté », L’Ecrit du temps n°5, 1984.
  • Elisabeth de FONTENAY, « Sur un soupir de Kant », Le Racisme. Mythes et sciences, Complexe, 1981, p. 15-29.
  • Jacques LE RIDER, Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme, PUFQ, 1982.

Cf. Dégénérescence.

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