S.Freud, un judaïsme des lumières

Lorsque Sigismund Freud atteint sa septième année, son père, Jacob, lui ouvre la Thora familiale. Il lui donne à lire l’histoire biblique dans la singulière édition bilingue allemand-hébreu, de la Israelitische Bibel, abondamment illustrée et commentée par le rabbin libéral, Ludwig Philippson, dans l’esprit de l’Aufklärung, le judaïsme des Lumières. Cette version particulière de la Bible porte en sous-titre : Den heiligen Urtext et ce premier livre d’histoires et d’images fut, en effet, pour Freud, un texte fondamental, un texte fondateur.

A neuf ans et demi, alors que son grand-père maternel meurt – grand-père qui porte comme son père un nom de patriarche biblique, Jacob Nathansohn -, les gravures archéologiques de la Bible de Philippson servent de toile de fond au seul rêve d’angoisse que Freud dévoilera et analysera plus de trente ans après l’avoir rêvé, dans son Interprétation des rêves et qu’il nomma : « Mère bien aimée et personnages à becs d’oiseaux ».

Pour ses trente-cinq ans, son père lui remet l’exemplaire de la Bible de son enfance, nouvellement relié ou peut-être relié pour la première fois, car il n’est pas impossible que Jacob Freud ait acquis cette Bible lors de sa première édition, par fascicules, entre 1839 et 1854. Il accompagne ce don symbolique d’une dédicace en hébreu :

« Mon Cher fils, Schlomo,

Dans la septième année de ta vie, l’esprit du Seigneur s’empara de toi (Juges 13,25) et Il s’adressa à toi : Va, lis mon livre, je l’ai écrit, et les sources de l’intelligence, du savoir et de la compréhension s’ouvriront en toi. Vois, ici, le Livre des livres, c’est en lui que les sages ont puisé, que les législateurs ont appris le satatut et le droit (Nombres 21,18) ; tu as vu la face du Tout-Puissant, tu as entendu et tu as cherché à t’élever, tu as volé aussitôt sur les ailes de l’Esprit (Psaumes 18, 11). Depuis longtemps, le Livre était caché à l’instar des débris des Tables de la Loi dans la châsse de son serviteur, (toutefois) au jour de ton 35ème anniversaire, je l’ai recouvert d’une nouvelle reliure de cuir et je l’ai appelé : « Source, jaillis ! Chante pour lui ! » (Nombres 21, 17) et je te l’ai apporté en souvenir, à la mémoire de l’amour.

De la part de ton père qui t’aime d’un amour infini – Jacob, fils du rabbi Sch. Freud. A Vienne, la capitale, le 29 Nisan 5651, 6 mai 1891 » [1]

Cette Bible dédicacée figure dans la bibliothèque que Freud emmena de Vienne à Londres en 1939. Outre cet exemplaire familial, incomplet, s’ajoute un exemplaire intégral de la deuxième édition de la Bible de Philippson, acheté plus tard par Freud, vraisemblablement d’occasion, puisque les volumes portent le tampon d’un certain Rabbiner Dr Altman ; mais nous n’en connaissons pas la date d’acquisition. Freud possédait également la traduction de Luther qu’il cita en 1914 dans son ouvrage Moïse de Michel-Ange, en s’en excusant.

D’après une lettre de Anna Freud au pasteur Théo Pfrimmer du 24 septembre 1979 [2], nous connaissons l’exacte composition de la Bible familiale : « C’est un volume unique, très épais, mais incomplet puisqu’il ne reprend que Samuel 2 suivi du livre des Rois et des cinq livres de Moïse ». Or, l’ensemble de la Bible de Philippson se présente sous la forme de trois volumes comprenant un total de 3820 pages alors que le volume offert par Jacob n’en comporte que 1215, c’est-à-dire un tiers environ du texte original. On peut donc supposer que si le père de Freud l’a acquise par fascicules, certains se sont perdus au cours de ses différents voyages et déménagements, et qu’en outre, il les a fait relier par quelqu’un qui ne connaissait pas le canon hébraïque.

Outre cette dédicace faite à l’occasion des trente-cinq ans de son fils, Jacob Freud a indiqué sur la Gedenkblatt l’inscription relative à la mort de son père, rabbi Schlomo Freud, puis quelques semaines plus tard, la naissance de son troisième fils, Schlomo, Sigismund, prénommé d’après le défunt. En haut de cette même page se trouve la signature de Jacob Freud avec la date du 1er novembre 1848 : est-ce là la date d’acquisition de cette Bible ou signifie-t-elle l’importance qu’a représentée pour Jacob l’acquisition des droits civiques pour les Juifs autrichiens ? Ou autre chose encore ? Nous ne le savons pas.

Jacob a offert cette Bible à celui de ses fils qui porte le nom de son propre père – rabbi Schlomo dont on sait qu’il quitta le village de Buczacz pour celui de Tysmenitz, sans doute pour y poursuivre ses études talmudiques dans une yeschiva plus renommée. Par ce don, Jacob signifie le trésor que cette Bible a représenté pour lui et pour toute la lignée des ancêtres et l’inscrit ainsi dans une longue filiation, le chargeant de la mission d’être digne de son grand-père homonyme dont l’érudition lui a valu le titre de « rabbi »[3].

Si Jacob reconnaît déjà chez son fils le début d’une réussite intellectuelle, il lui rappellle aussi qu’il désire le voir s’élever sur les ailes de l’Esprit, au sein même de leur culture d’appartenance. Il le lui dit par le contenu de sa dédicace mais surtout par la langue qu’il utilise, l’hébreu, que son fils ne sait pas lire. Pour Jacob, la Bible a toujours organisé le champ des représentations de référence. D’après une de ses petites-filles, Judith Bernays-Heller, qui séjourna en 1892-1893 chez ses grands-parents, c’est-à-dire à la même époque que la dédicace, Jacob Freud passait son temps en promenade et en lecture assidue du Talmud et de quelques autres livres en hébreu et en allemand. Il devait espérer que son fils, à la manière des écrits de Philippson, n’aborderait les sujets profanes – et même tabous – que pour mieux approfondir et souligner la richesse du texte sacré. Et on est en droit de se demander si Sigmund Schlomo Freud en s’interrogeant tout au long de sa vie, et de plus en plus en vieillissant, sur la religion et la Bible, en se confrontant à la figure paternelle de Moïse et en cherchant à en donner des explications psychanalytiques, n’a pas tenté ainsi de répondre à l’attente de son père et à se libérer en somme d’une dette contractée à son égard. A sa manière, Freud prolonge les réflexions d’un judaïsme réformé modéré.

Mais on pourrait également renvoyer la question à Jacob et se demander pourquoi il a choisi d’acheter cette Bible-là, cette Bible née du mouvement des Lumières, de l’Aufklärung, alors qu’il venait de Tysmenitz, petite ville de Galicie, renommée pour sa yeschiva, son lieu d’études, mais également pour deux courants opposés du judaïsme : le hassidisme et la haskala (judaïsme réformé).

Depuis au moins quatre générations, les Freud dont le nom semble provenir du prénom d’une ancêtre, Freide, habitent dans cette région de Galicie où il n’est guère aisé d’être juif. Ainsi le père de Sigmund faisait du commerce entre la Galicie et la Moravie avec son grand-père maternel, Sisskind Hoffman. Ils étaient désignés par les registres des autorités locales comme des « Juifs errants galiciens ». Pour avoir le droit de résider en dehors d’un domicile fixe assigné, ils devaient payer une taxe annuelle, dite de tolérance, et renouveler périodiquement une requête pour recevoir l’autorisation de séjour pour Juifs étrangers. Les Juifs devaient loger dans des auberges spéciales et n’avaient pas le droit d’habiter dans des logements privés. Afin d’empêcher les Juifs galiciens de s’établir en Moravie, les autorités n’accordaient la « tolérance » que pour une durée de six mois. Le reste de l’année , les Juifs « tolérés » devaient voyager en dehors de la ville ou retourner en Galicie.

On peut alors imaginer le soulagement de Jacob lorsqu’en 1848, des droits civiques furent accordés aux Juifs. Il fut, sans doute, dans cette atmosphère, sensible aux messages de la Bible du rabbin Ludwig Philippson, qui cherchait à rapprocher l’orthodoxie traditionnelle et le mouvement réformiste favorable à l’assimilation, et qui se battait pour l’émancipation des Juifs. Jacob choisit donc d’élever son fils dans un judaïsme libéral modéré et Sigmund s’intéressa à la législation mosaïque et non pas au Talmud ; alors que son père semble avoir malgré tout continué à lire le Talmud, ou peut-être y être revenu en vieillissant. Mais, détail intéressant, nous savons par le contenu de sa bibliothèque que Freud possédait à la fin de sa vie le Talmud babylonien, édité et traduit en allemand par L.Goldschmidt en 1929.

A quarante-trois, Freud publie le livre qui deviendra la Bible des psychanalystes, la Traumdeutung, qu’il appela parfois, par identification à Joseph, « le livre égyptien des songes ». Il y commente plusieurs de ses propres rêves. Après ceux de la Monographie botanique, de l’Urne funéraire étrusque, des Trois Parques et de bien d’autres encore, il raconte comme un dernier mot personnel avant de clore son premier grand livre, le rêve « Mère bien-aimée et personnages à becs d’oiseaux » dans lequel il mentionne pour l’unique fois dans toute son œuvre la Bible de Philippson.

«  De ma septième ou huitième année, je me souviens d’un tel rêve, que j’ai soumis à l’interprétation environ trente ans plus tard. Il était très vivace et montrait la mère bien-aimée avec une expression du visage particulièrement tranquille et endormie, qui est portée dans la chambre et étendue sur le lit par deux (ou trois) personnages avec des becs d’oiseaux. Je me réveillai en pleurant et en criant et troublant le sommeil des parents. Les figures – curieusement drapées – anormalement grandes avec des becs d’oiseaux, je les avais empruntées aux illustrations de la Bible de Philippson ; je crois que c’étaient des dieux avec des têtes d’éperviers d’un relief tombal égyptien »[4].

A partir de sept ans, et sûrement à l’époque où il fit ce rêve, il arrivait à Sigmund de feuilleter la Bible de Philippson à la recherche de quelques réponses à ses questions sur la vie et la sexualité. Le rabbin Philippson parle, en effet, sans fausse pudeur de divers aspects de la vie sexuelle : jouissance, homosexualité, inceste, viol, masturbation, etc.

Au-delà des émois oedipiens que traduit le rêve s’élabore déjà le renoncement à la réalisation incestueuse au profit d’une passion intellectuelle favorisée par son père.

Comme en post-scriptum à une longue existence, ce n’est pourtant qu’en 1935, à 79 ans donc, que Freud reconnaît l’importance décisive de cette lecture primitive, dans une note ajoutée à son autobiographie parue dix ans plus tôt, il écrit cet ajout, en anglais :

 « Très jeune, alors que je venais d’apprendre ce qu’est l’art de lire, je me plongeai dans l’histoire biblique, comme je le reconnus bien plus tard, cela n’a cessé d’orienter mon intérêt »[5].

Pourquoi a-t-il attendu d’être sur le point de quitter la scène de la vie pour mentionner l’importance de cette lecture biblique ? Ne se rendit-il compte que fort tard de son influence ou ne l’a-t-il jamais publiquement déclaré auparavant parce qu’elle faisait partie de la part privée, intime de sa vie et qu’il désirait prendre sa place au sein d’un univers culturel occidental qui tient toujours à garder occultée la part d’héritage qui lui vient de Jérusalem ? Est-ce en rapport avec les préoccupations nées de la montée du nazisme ? Est-ce réveillé par l’âge bientôt atteint par Jacob à sa mort ? Il faut souligner en tout cas que c’est en anglais, la langue de ce pays qu’il avait toujours supposé exempt d’antisémitisme, qu’il rédige cette phrase. En effet, en 1935, un éditeur américain demanda à Freud de republier son texte Ma vie et la psychanalyse, paru dix ans plus tôt en Allemagne, dans une collection de volumes consacrés à la médecine en autoportraits. A cette occasion donc, il fait quelques corrections et ajoute un post-scriptum, destiné au seul public américain. Ironie de l’histoire ou acte manqué d’un typographe, cette phrase se trouve incluse dans les œuvres complètes en anglais mais a sauté dans les Gesammelte Werke et n’a retrouvé sa place dans le texte allemand que lors d’une édition de poche… en 1971.

Cette « reconnaissance de dette » à l’égard de la Bible, il la consigne en même temps qu’il esquisse les grandes lignes de son développement intellectuel et nomme son maître Brücke, l’influence qu’exerça sur lui la théorie de Darwin, le désir qu’il eut adolescent d’entamer le droit et d’une manière générale sa soif de connaissance qui le portait davantage vers les relations humaines que vers les objets de la nature.

Les publications et les rencontres qui se succèdent autour de l’année 1935 ont dû l’encourager à prendre conscience – si ce n’était déjà fait – de l’importance de la culture biblique de son père et de l’influence qu’elle exerça sur lui.

Ainsi, en 1933, Freud reçoit en analyse une poètesse américaine, Hilda Doolittle, née à Bethlehem en Pensylvanie. Elle lui raconte des souvenirs d’enfance qui ont sûrement trouvé un très vif écho chez lui. Avant même de savoir lire, elle regardait les images de la Bible illustrée par Gustave Doré. Visitant l’Egypte à l’époque des fouilles de Toutankhâmon, elle y voit une vivante illustration de la Bible qui l’avait fascinée enfant….

A la même époque, paraît la traduction italienne de son Moïse de Michel-Ange et Freud entreprend la première rédaction de son deuxième essai sur Moïse : L’homme Moïse, un roman historique dont il parle abondamment à Arnold Zweig, qui se trouve à ce moment-là en Palestine. Il lit de nombreux ouvrages se référant à la Bible, à l’exégèse, à Israêl et aux peuples du Moyen-Orient ainsi qu’à des livres d’histoire des religions. Environ 118 livres sur ces thèmes se trouvent dans sa bibliothèque et ses bibliographies.

De plus, il a signé, voici peu, une préface à l’édition en hébreu de Totem et tabou, dans laquelle il écrit : « L’auteur (…) qui ne comprend pas la langue sacrée de la religion de ses pères (…) si on lui demande ce qui lui reste de juif, répondrait : encore beaucoup, probablement quelque chose de capital (die Hauptsache)».

Il écrit également une préface à l’édition en hébreu de l’Introduction à la psychanalyse dans laquelle il dit : « Par ce livre, la psychanalyse est présentée au public lisant l’hébreu et spécialement à la jeunesse assoiffée de connaissance dans cette langue ancestrale qui a été réveillée à une nouvelle vie par la volonté du peuple juif. L’auteur est à même d’apprécier le travail que le traducteur avait à accomplir. Il n’a pas besoin de réprimer le doute quant à savoir si Moïse et les prophètes auraient trouvé ces leçons compréhensibles. Mais à leurs descendants – parmi lesquels il se compte lui-même – auxquels ce livre est destiné, l’auteur les prie de ne pas réagir trop rapidemment par un refus, aux premiers mouvements de critique et de déplaisir ».

Ainsi, de l’enfance à la vieillesse, toujours le texte de ses ancêtres l’accompagne. Mais comment se présente cette Bible du rabbin Ludwig Philippson ?

La Bible du rabbin Philippson

Véritable encyclopédie en 3820 Pages et 685 illustrations, Freud enfant, a pu y étancher sa curiosité. L’éditeur Baumgärtner de Leipzig acheta en 1838, en Angleterre, les plus belles gravures disponibles à cette époque, gravures archéologiques pour la plupart, empruntées au British Museum, à la Description d’Egypte, à Rosselini, etc. Il parla alors à Ludwig Philippson de son projet d’éditer une traduction de la Bible avec un commentaire dont le contenu devait être en particulier géographique, physique, historique et théologique. Le rabbin écrivit alors à son frère Phöbus (qui participera également à l’ouvrage) : « J’ai fait la proposition d’ajouter aussi le texte hébreu, parce que c’est seulement sous cette condition que cette œuvre sera reçue par tous les Juifs…J’ai l’idée de créer quelque chose qui n’existe pas encore. »

Cette Bible parut après seize ans de travail, dans une première édition en 1854, puis en 1858 et en 1878. Une version illustrée par Gustave Doré parut en 1875. Dans leurs commentaires, les frères Philippson insistent sur le caractère universel du message juif et tentent en même d’en préserver l’originalité. Chaque passage de la Bible est replacé dans son contexte historique : la linguistique, l’anthropologie, la géographie et surtout l’archéologie sont requises pour prouver la vérité historique du livre sacré. Il s’agit essentiellement d’un commentère à caractère culturel. Les illustrations sont destinées à visualiser le texte biblique et le commentaire lui-même invite à imaginer les lieux et les actions des hommes de la Bible.

En parcourant ce livre d’images et de lecture, Freud a pu rêver en contemplant les figures du panthéon égyptien, des bas-reliefs de Pompéi ou de Thèbes, l’Acropole d’Athènes, le palais de Néron à Rome, le profil d’Alexandre le Gdrand, la statue de Diane d’Ephèse, l’évocation d’Hannibal traversant les Alpes…et l’ « Homme Moïse » en tête des volumes, tous ces lieux et ces personnages qui hantent ses écrits, ses rêves et ses voyages imaginaires et réels. Adulte, Freud s’est entouré de dizaines de stauettes grecques, romaines, chinoises et surtout égyptiennes, comme autant d’incarnations de souvenirs visuels d’enfance. L’archéologie comme passion habite ses songes, ses bibliothèques, les vitrines et les tables de son bureau mais aussi ses identifications héroïques : Schliemann, Winckelmann, le Hanold de la Gradiva… Il reconnaît que ce « monde de rêve » lui offre « dans les combats de la vie, une consolation insurpassée ». La métaphore archéologique traverse l’œuvre freudienne de l’Etiologie de l’hystérie en 1896 à L’homme Moïse et la religion monothéiste en 1939. Freud sera  toujours poursuivi par le désir de visualiser l’espace psychique invisible ; il n’y renoncera jamais complètement. En 1930, il écrivit même à Arnold Zweig son désir secret : »Par la brèche de la rétine on pourrait voir profondément dans l’inconscient. »

Comme pour Philippson, la culture a toujours été utilisée par Freud comme garant symbolique d’une vérité singulière. Sur les 685 illustrations de la Bible de Philippson, un tiers représente l’Egypte et Israël n’est présente que pour dix pour cent, à côté de vues de Rome, de la Perse, de la Syrie, du Liban et d’autres pays du Moyen Orient. Les thèmes de ces gravures tournent essentiellement autour de la guerre, des temples, idoles et objets sacrés, des tombes et rites funéraires, mais aussi des coutumes des différents peuples ainsi que de paysages, ruines, animaux et végétaux.

Et si Philippson montre des gravures de dieux, c’est parce qu’il faut connaître les idolâtries et les autres religions pour mieux garder la sienne. Il s’agit de reconnaître l’ennemi pour le démasquer et y faire face. Bien sûr, en dévoilant ce qui est interdit, on risque aussi de réveiller le désir de ce qui est dénoncé.

En lisant et en parcourant cette Bible, le lecteur est aussi invité à prendre conscience de la polysémie du texte. Au texte hébreu correspond mot à mot la transposition en allemand ; le commentaire répond à l’histoire sacrée et les illustrations font contrepoint à l’écrit. C’est un système complexe de signes, de codes, de traduction et de transposition d’une chaîne signifiante à l’autre qui parcourt chaque page. En un même lieu, s’opposent et se rencontrent l’hébreu et l’allemand, le texte et le commentaire, l’écriture et l’image, la lecture de gauche à droite et celle de droite à gauche, le regard pouvant parcourir la page dans toutes les directions et y rencontrer partout du sens.

De multiples exégèses sont mentionnées : les Septante, la Vulgate, Abarbanel, Rashi,…mais on trouve aussi les noms d’exégètes protestants, des Pères de l’Eglise, ou encore des Grecs comme Hérodote, Aristophane, Homère ou Platon. Champollion, Goethe ou Spinoza sont également convoqués pour approfondir la compréhension humaine du texte sacré. Les commentaires personnels de Ludwig et Phöbus Philippson sont souvent pleins de bon sens ; ils aiment à tracer des portraits psychologiques des principaux personnages bibliques et luttent contre leur idéalisation. Ils soulignent la nature conflictuelle de l’être humain et s’intéressent beaucoup aux songes. A propos de Joseph, ils passent en revue vingt textes bibliques où il est question de rêves et mentionnent également la conception grecque du monde onirique. « Personne ne peut malgré tout s’arracher au mystérieux tissage du monde des rêves (…) chacun, à des moments importants de sa vie, a ressenti en lui des rêves très significatifs (bedeutungsvoll) mais pour lesquels nous manque le fil conducteur » (Genèse 37, 5)

Les approfondissements proprement théologiques et spirituels sont rares. L’intention des auteurs semble être de laisser parler le texte biblique lui-même et d’inviter le lecteur à contempler la nature, œuvre de Dieu et surtout à réfléchir, à connaître, à comprendre le monde qui l’entoure, l’être humain, la vie en société…C’est un projet pédagogique qui les anime : les Philippson poussent à la fois à l’intégration dans la culture allemande et au développement de la connaissance de la tradition, de la langue et de la foi des pères. Ils proposent un réformisme modéré et éclairé.

Qui donc étaient Phöbus et Ludwig Philippson ?

Nés à Dessau – qui est aussi la ville natale de Moses Mendelssohn, premier traducteur de la Bible hébraïque en allemand -, leur père, Moses Philippson, fut professeur de religion et d’hébreu à la « Franzschule » de Dessau, école fondée par la communauté juive pour les plus pauvres d’entre eux. Moses Philippson faisait partie des intellectuels juifs qui commençaient à quitter le ghetto pour intégrer la culture européenne. Il se lança aussi dans l’édition. Sa première publication, en 1804, fut une traduction des Proverbes de Salomon avec des commentaires du Talmud. Il concentra plus tard ses efforts sur un dictionnaire hébreu-allemand. Il mourut à 39 ans, laissant son épouse seule avec quatre enfants. L’aîné, Phöbus, commença par enseigner l’hébreu puis fit des études de médecine et édita plus tard deux périodiques, l’un sur la science pharmaceutique ancienne et moderne, l’autre, un mensuel de médecine populaire. Il contribua à la Bible de son frère en commentant les Prophètes premiers.

Ludwig Philippson (1811-1889), lui, commença par étudier dans la Franzschule de son père et suivit l’enseignement religieux du futur prédicateur de la synagogue libérale de Hambourg. Il étudia ensuite le Talmud, mais aussi le grec et le latin. Il réussit à se faire admettre dans un gymnase protestant à 14 ans. Très jeune, il écrit des poèmes à la gloire du printemps ou de son père mort, mais aussi des « chants de sagesse grecque » où il confronte notamment Héraclite et Démocrite. Il eut également une période d’enthousiasme pour les dieux germaniques mais elle sera de courte durée. Il s’inscrit à l’Université de Berlin où professe alors Hégel. Il y suit des cours de philosophie, de sciences de la nature, de géologie, de droit, d’histoire et de philologie classique, qui sont à l’origine de l’orientation de ses commentaires bibliques. Il s’intéresse aussi à la politique et défend ardemment les droits civiques des Juifs. Il deviendra d’ailleurs député suppléant du parti libéral au parlement de Francfort. Prédicateur puis rabbin de la communauté de Magdebourg, il introduit l’allemand dans les services religieux mais développe l’enseignement de l’hébreu auprès de la jeunesse et fait accéder les filles à l’éducation religieuse. Il fit adopter l’usage de l’orgue mais maintiendra le calendrier et les célébrations juives. Il est l’auteur de très nombreux ouvrages en dehors de sa Bible et édita également un hebdomadaire « Die allgemeine Zeitung des Judenthums » qui parut encore après sa mort jusqu’en 1922.

Texte biblique et texte freudien

Une présentation chronologique et exhaustive montrerait la constance des citations bibliques dans les écrits de Freud. Tous les livres bibliques y sont plusieurs fois cités : la Genèse, bien sûr, l’Exode, le Lévitique, les Nombres, le Deutéronome mais aussi, bien que moins fréquemment cités : les Prophètes, les Psaumes, les Proverbes, le Cantique des Cantiques, etc. On trouve également certaines références aux Evangiles, surtout à Mathieu.

S’il n’est quasiment aucun texte freudien depuis ses lettres d’adolescent jusqu’à sa mort qui ne comporte quelque allusion à la Bible – implicite ou explicite -, ce sont les moments de changements ou de transitions qui le rapprochent plus fortement de sa culture d’appartenance : lors de son adolescence, au moment où il se dégage de l’école et de l’influence de ses premiers maîtres, lors de ses longues fiançailles avec Martha Bernays, lors des dissensions au sein du mouvement psychanalytique autour des années 1911-1914 et très nettement au cours de sa vieillesse et jusqu’à la fin de sa vie.

Les premières allusions bibliques, accessibles, figurent dans la correspondance que Freud entretint à 17 ans avec un ami de classe, un Juif roumain, Eduard Silberstein. A la date du 24 juillet 1873, nous pouvons lire une déclaration bien inattendue chez Freud : « Je me fâche terriblement en apprenant par ta lettre que tu n’as reçu ni le livre, ni la lettre de ma part. (…) Car pour parler sincèrement, si cela ne se retrouvait pas, la perte serait grande…surtout la lettre, la lettre est perdue et irremplaçable. Et justement cette lettre a un sort à rendre envieux ; écoute, dans cette lettre il y avait un petit article, une étude biblique avec des motifs modernes, une chose que je ne pourrais pas refaire une deuxième fois et que je suis fier d’avoir faite, aussi fier que de mon nez ou de ma maturité. Il t’aurait rafraîchi comme un parfum, on ne devine pas du tout qu’il est fait en chambre. C’est tellement hospitalier, tellement bibliquement naïf et puissant, si mélancolique et gai ; au diable, cela s’est perdu, cela me vexe…» Et en post-scriptum, il ajoute – faisant allusion à 2.Samuel 1,23 et à Job 38,35 : « Si tu me réponds sur les ailes de l’aigle ou avec le rayon de l’éclair, tu n’auras pas fait de trop… »

Dans la suite de cette correspondance, on découvre des allusions à Saul, à Job, au seigneur « Jeschoua christos », à Ismaël mourant de soif, etc. On le voit osciller entre le théisme et le matérialisme et se confronter aussi aux positions philosophiques de Spinoza, de Kant et de Brentano.

Un homme a particulièrement marqué la sensibilité juive de Freud : Samuel Hammerschlag, son professeur de religion et amical soutien avec qui il gardera à l’âge adulte de profonds liens d’amitié. Il donnera même à deux de ses enfants les prénoms de la fille et de la nièce de cet homme dont il dira, dans un éloge funèbre : « Une étincelle du même feu qui anima l’esprit des grands voyants et prophètes juifs brûlait en lui et ne fut point éteinte avant que l’âge n’affaiblit son pouvoir… L’instruction religieuse lui servait comme une voie pour l’éducation vers l’amour des humanités et il était capable, en partant de l’histoire juive, de trouver les moyens de frapper les sources d’enthousiasme cachées dans les cœurs des jeunes et pour les faire couler au dehors bien loin des limitations du nationalisme ou du dogmatisme[6] » .

Les manuels de religion couramment utilisés à Vienne à cette époque étaient rédigés dans l’esprit de la réforme juive modérée : l’un était d’un certain Cassel et l’autre de Léopold Breuer, le père de Joseph Breuer. L’accent y était particulièrement placé sur l’étude de l’histoire biblique (Pentateuque) et l’attention au Talmud était sommaire, ainsi que l’apprentissage de l’hébreu (« cette part de mon inculture », dira Freud). Néanmoins, les enfants étaient entraînés à lire les prières quotidiennes pour être capables de participer au culte communautaire.

A Martha aussi, Freud adresse souvent des images bibliques. Préoccupé par la longueur de leurs fiançailles, il lui écrit : « S’il avait fallu non pas trois, mais sept ans – selon la coutume chez notre patriarche (nach dem Gebrauch bei unserm Patriarchen) jusqu’à ce que ma demande atteigne le succès, je ne l’aurait tenu ni pour trop prématuré, ni pour trop tardif (lettre du 19 juin 1885). Expression de son trouble sans doute que cette « coutume » accolée à un singulier (« patriarche »). Il y a là, déjà, une identification avec le Jacob de la Genèse 29, 20 : « ainsi Jacob servit sept années pour Rachel. Elles furent à ses yeux comme quelques jours, parce qu’il l’aimait ».

Contrairement à ses références à la mythologie grecque ou à la bibliothèque occidentale des poètes et dramaturges, Freud n’utilise pas la Bible comme un instrument conceptuel, un outil intellectuel, une preuve de l’universalité de sa singulière découverte ; le texte biblique, pour ce qu’il en connaît, fait partie de sa sensibilité privée, intime. Son judaïsme, il ne le donne pas à voir aux autres ; s’il y trouve sa joie et ses forces, si jamais il ne le renie, bien au contraire, souvent aussi il le tait en public. A-t-il gardé quelque honte liée au chapeau de son père, jeté par un chrétien dans la boue ? A trois reprises, il garde l’anonymat : par deux fois face à Moïse et, lorsqu’il commande chez un vieux Juif du papier à entête où doivent s’entrecroiser ses initiales et celles de sa fiancée dont il écrit avec une sorte d’admiration songeuse qu’elle, elle appartient à une famille de savants.

Martha était en effet la petite fille de Isaac ben Ja’akov Bernays, qui fut appelé en 1821 à Hambourg en qualité de grand rabbin chargé de jeter un pont entre les Juifs orthodoxes et les Juifs réformés de la ville. Or, l’imprimeur a grandi auprès de ce sage dont il parle à Freud avec le plus profond respect. Freud se sent fier, sans doute, d’être ainsi allié à une si noble et érudite famille juive mais il n’ose pas se dévoiler, lui, Schlomo ben Ja’akov Freud, fils d’un Jacob, commerçant mal chanceux, qui l’a peut-être chargé de réparer sa faillite et de renouer avec une tradition d’érudition familiale, avec son grand-père rabbi Schlomo, fils de rabbi Ephraïm Freud. La figure du sage rabbin, du hakham de Hambourg, est-elle étrangère au charme que Freud accordait à sa fiancée ? Son portrait ne quittera d’ailleurs jamais le salon familial des différents appartements de la famille Freud-Bernays. C’est dans cette lettre du 23 juillet 1882 que Freud évoque la destruction du temple visible de Jérusalem et la force de l’invisible édifice du judaïsme qui en naît. C’est à cette occasion aussi qu’il promet à sa future femme un foyer plein de joie (Freude), cette joie de vivre qui est l’essence même du judaïsme pour lui…Cette lettre nous apprend incidemment que Freud connaissait les problèmes de la critique biblique.

Deux thèmes bibliques accompagnent Freud lors de son auto-analyse : « Jacob luttant avec l’ange » et « Moïse voyant de loin la terre promise ». « Ce sera ma juste punition, écrit-il à Fliess le 7 mai 1900, qu’aucune province inexplorée dans la vie psychique où j’ai pénétré comme premier parmi les mortels, ne portera mon nom ou obéira à mes lois. Lorsqu’au cours de la lutte, je me suis vu menacé de perdre le souffle, je priais l’ange de relâcher, et cela il l’a fait depuis. Mais je n’ai pas été le plus fort, quoique depuis je boite sensiblement. Oui, j’ai vraiment 44 ans, suis un vieil Israélite un peu miteux (etwas schäbiger Israelit), comme tu pourras t’en convaincre cet été ou en automne ».

C’est dans le passage biblique qui relate le combat de Jacob avec l’ange que celui-ci reçoit le nom d’Israël (Genèse 32, 29), or c’est dans ce contexte que Freud, pour la seule fois, se nomme « Israélite » plutôt que « Juif ».

Un autre exemple de sa bonne connaissance du texte biblique apparaît dans un de ses quatre rêves romains, où il se voit conduit sur une colline d’où Rome lui est montrée de loin, ce qu’il associe lui-même à « voir la Terre promise de loin » comme Moïse. A ce propos, Philippson insiste dans son commentaire sur le fait que Moïse doit « voir » le pays dans lequel il n’a pas le droit d’entrer et « instituer un successeur ». Freud semble ne pas l’avoir oublié en écrivant à Jung : « Ainsi nous avançons malgré tout à n’en point douter et vous prendrez, comme Joshua, si je suis Moïse, possession de la terre promise de la psychiatrie, que je ne peux apercevoir que de loin » (17 janvier 1909).

Toujours dans la Traumdeutung, Freud relate le rêve suivant : « Ma femme me donnait à boire dans un vase, une urne funéraire étrusque que j’avais rapportée d’un voyage en Italie. Mais le goût de l’eau était si salé (à cause de la cendre sans doute) que je me réveillai… » Or, la Bible de Philippson contient justement trois gravures étrusques, dont deux illustrent Jérémie 16, 5-8, passage qui interdit la participation aux rites funéraires. A cette occasion, Philippson recourt comme souvent à toutes ses connaissances anthropologiques : « Ce sont les coutumes funéraires païennes qui sont interdites ici, mais cependant on voit que la coutume était plus forte que la loi. Mahomet aussi l’interdit mais dans beaucoup de parties de l’Orient, en Perse, en Abyssinie, le repas de deuil est encore en usage à l’heure actuelle, spécialement chez les femmes. Chez les Grecs aussi on se coupait les cheveux et on les brûlait avec le cadavre ou on les posait sur la tombe. Même pour les parents – pour lesquels le deuil est le plus fort – il ne devait pas y avoir de cérémonie funéraire. Chez tous les peuples anciens, après l’enterrement, soit immédiatement, soit après les jours de deuil, avait lieu un repas de deuil, comme actuellement encore dans beaucoup de régions (en Angleterre, c’est seulement à l’occasion de la peste en 1569 que ces repas furent interdits). Chez les Hébreux, pendant les premiers jours de deuil, les voisins étaient obligés de pourvoir aux besoins de ceux qui portaient le deuil, mais étaient ensuite invités au repas de deuil. Encore maintenant, il est de coutume chez les Juifs qu’au retour de l’enterrement un ami remette à ceux qui portent le deuil, des œufs durs, du sel et du pain ».

Il n’est pas impossible de penser qu’attiré par les belles gravures étrusques, Freud enfant ait pu lire ce commentaire, d’autant plus intéressé qu’il était question de l’Angleterre, pays de ses rêves depuis qu’une partie de sa famille y avait émigré en quittant Freiberg.

Lorsqu’en 1913, la rupture avec Jung est consommée, Freud se replonge aussitôt dans sa culture d’appartenance et se confronte, solitaire, avec la figure de Moïse. C’est à cette époque, en effet, qu’il rédige le Moïse de Michel-Ange, qu’il venait admirer régulièrement à Rome depuis plus de dix ans. C’est aussi à cette époque que nous trouvons pour la première fois de longues citations bibliques explicites, avec la référence précise. Ainsi ajoute-t-il à une note de la Traumdeutung un passage de Esaïe 29, 8 : « Comme celui qui a faim rêve qu’il mange, puis s’éveille l’âme vide, et comme celui qui a soif rêve qu’il boit, puis s’éveille épuisé et languissant… » Dans son Moïse, il cite longuement l’Exode 32, et ajoute entre parenthèses : « (Je demande pardon de me servir d’une manière anachronique de la réduction de Luther) ». Ne s’adresse-t-il pas là, en s’excusant, à son père capable, lui, de lire le texte sacré directement dans la langue originale ?

Le Jugement de Salomon dans le neuvième chapitre de Psychologie des masses et analyse du moi ou les dix commandemants commentés tout au long du Malaise dans la civilisation sont deux exemples parmi les centaines qui se trouvent, cachés ou dévoilés, dans son œuvre et la correspondance qui nous est connue. Freud a bien lu, et aimé, l’histoire biblique; du Talmud par contre, nulle trace. Par rapport à l’orthodoxie juive et sa tradition savante, Freud reconnaît sa « part d’inculture » (dieses Stück meiner Unbildung) ; il a choisi, lui, à la fois une assimilation intellectuelle à la culture occidentale et un attachement émotionnel intense, mais essentiellement intime, à la mémoire juive.

S’il fallait situer Freud parmi les divers courants du judaïsme de son temps, c’est au mouvement de la Haskalah – le judaïsme des Lumières – qu’il appartiendrait avec le plus d’évidence. On se rappellera d’ailleurs qu’à partir de 1887 il s’inscrit au B’nai B’rith, association issue elle aussi du mouvement libéral réformé et ouvert à la culture non-juive. Son interrogation, sa fascination pour Moïse révèle également les préoccupations du judaïsme éclairé. Ainsi, Philippson s’interroge-t-il aussi sur l’origine égyptienne du nom de Moïse et fait-il de Moïse, der Mann Moses, un législateur, un conducteur du peuple et comme Freud (peut-être à sa suite), le père idéalisé de la religion mosaïque, effaçant ainsi le véritable père fondateur, le patriarche Abraham.

Pour inscrire son nom sur la couverture d’un livre occidental, ce monde auquel il n’appartenait pas de naissance, Sigmund Freud a utilisé les outils scientifiques de son époque et la culture classique, mais c’est à la joie intime de sa mémoire juive qu’il doit ses forces vives et ses consolations quotidiennes. Schlomo ben Ja’acov n’est ni un rabbin orthodoxe ni un hassid, il n’est pas non plus un Juif assimilé, mais un Juif de l’assimilation[7]  pour qui quelques figures bibliques, quelques blagues en yiddish, une certaine solidarité avec son peuple et « un je ne sais quoi resté jusqu’ici inaccessible à l’analyse » traduisent une fidélité [8]que Freud nomme tout à la fois : « mystérieuse » (miraculous) et « capitale » (« die Hauptsache »)[9].

Fasciné toute sa vie par le texte biblique, qu’il ne lisait pas dans la langue de ses ancêtres, c’est dans son dernier livre, L’Homme Moïse et la religion monothéiste que Freud pour l’unique fois de son œuvre épelle en toutes lettres une phrase en hébreu : Schema Jisroel Adonai Elohenou Adonai Echod.[10]

Savait-il qu’outre la prière quotidienne, c’était là également les derniers mots que prononce tout Juif pieux avant de mourir ?

Lydia Flem


[1] Dédicace reproduite dans S.Freud, lieux,visages, objets, Gallimard/Complexe, 1979, p.134.

[2] Théo Pfrimmer, Freud, lecteur de la Bible, PUF, 1982.

[3] Pour l’histoire de Jacob Freud et la généalogie de la famille Freud, voir Marianne Krull, Sigmund, fils de Jacob, Gallimard, 1983.

[4] L’Interprétation des rêves, PUF, 1967, p.495-496 ; voir aussi l’analyse de Didier Anzieu, L’Auto-analyse de Freud, PUF, 1975, p.389-407.

[5] S.Freud, Lieux, visages, objets, op.cit., p.51.

[6] Standard Edition, IX, 255.

[7] Maurice Olender,

[8] Lettre à Barbara Low du 19 avril 1936 in Correspondance 1873-1939, p.466.

[9] Préface à l’édition en hébreu de Totem et tabou.

[10] L’homme Moïse et la religion monothéiste, Gallimard, 1986, p.90.

Makers of Jewish Modernity – Freud – Princeton University Press

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Sigmund Freud (1856–1939)

Lydia Flem

TRANSLATED BY CATHERINE TEMERSON

When Sigismund Schlomo Freud turned seven, his father, Jakob, opened the family Torah for him. The biblical story he presented for Sigmund to read was from the remarkable bilingual German-Hebrew edition, the Israelitische Bibel. The stories in this edition were illustrated and included commentaries by the Reform rabbi Ludwig Philippson in the spirit of the Aufklärung, the Judaism of the En- lightenment. This exceptional version of the Bible is subtitled Den heiligen Urtext, and for Freud this first book of stories and images was a fundamental, founding text.

From the time he was nine and a half, when his maternal grandfather, Jakob Nathansohn, died, the archaeological engravings from Philippson’s Bible served as the backdrop to the only anxiety dream that Freud talked about and analyzed over thirty years later in The Interpretation of Dreams, the dream he called “beloved mother and bird-beaked figures.” On his thirty-fifth birthday, his father gave him the copy of his childhood Bible, newly rebound, or perhaps bound for the first time, for it is not impossible that Jakob Freud acquired this Bible in its first edi- tion, in fascicules, between 1839 and 1854. He added an inscription in Hebrew to this symbolic gift:

Son who is dear to me, Shelomoh. In the seventh in the days of the years of your life the Spirit of the Lord began to move you [Judges 13:25] and spoke within you: Go, read in my Book that I have written and there will burst open for you the wellsprings of understanding, knowledge, and wisdom. Behold, it is the Book of Books, from which sages have excavated and lawmakers learned knowl- edge and judgment [ Numbers 21:18]. A vision of the Almighty did you see; you heard and strove to do, and you soared on the wings of the Spirit [ Psalms 18:11]. Since then the book has been stored like the fragments of the tablets in an ark with me. For the day on which your years were filled to five and thirty I have put upon it a cover of new skin and have called it: ‘Spring up, O well, sing ye unto it!’ [Numbers 21:17] And I have presented it to you as a memorial and as a reminder of love from your father, who loves you with everlasting love. Jakob, Son of R. Shelomoh Freid [sic]. In the capital city Vienna, 29 Nisan [5]651, 6 May [1]1891. (….) »

La voix de l’analyste

La voix de l’analyste

extrait de Lydia Flem, La Voix des amants, Seuil, 2002

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« La voix de l’analyste flotte dans le dos. C’est une voix de lumière venue par-derrière comme l’image au cinéma: elle éclaire le temps passé. Cette voix invisible qu’on ne peut lire naissante sur les lèvres, on la guette, on la souhaite, on la redoute; on lui prête le pouvoir d’éponger les douleurs, d’inverser le cours du temps, de nous rendre à nous-mêmes. Fera-t-elle vibrer des sonorités trop longtemps enfouies? Prononcera-t-elle des syllabes inaudibles? Suscitera-t-elle de nouvelles évocations? Cette voix cachée demeure parfois si longtemps silencieuse qu’on en vient à se demander si elle ne s’est pas dissipée, si elle ne nous a pas abandonnés. Appartient-elle seulement à un corps ou rebondit-elle désincarnée dans la pièce muette? On s’accroche au moindre bruit de vie: un souffle léger qui s’échappe des narines, le frottement discret des jambes qui se croisent, le crissement du fauteuil, un soupir peut-être ou un bâillement retenu, quelques gargouillis, un éternuement, le grattement furtif d’une pointe de stylo sur du papier, le rythme soudain différent de la respiration, le frémissement des lèvres qui s’entrouvrent enfin pour dire quelque chose…

Parler, parler encore dans l’attente de cette voix; mots pour ne rien dire, sinon l’essentiel: le désir d’être entendu, le désir d’être aimé.

Lorsque enfin la voix vibre dans le silence mat, on voudrait la retenir, en suspendre le cours, s’y arrimer. Surtout ne pas la perdre. Mais la voix est toujours liée à la perte: la
voix est par essence quelque chose qui se perd. Elle s’évanouit dans le lointain, disparaît dans le brouhaha ou se brise sous le coup de l’émotion. Comment s’en rendre maître? Comment garder la trace de ce bain de paroles, de cet instant volé à nos origines sonores? Soudain, on oublie le sens des mots, on se berce de leur seule musicalité. On voudrait prolonger l’écho de ces inflexions infiniment précieuses, en jouir encore un peu avant qu’elles ne s’éteignent à nouveau. Si l’on pouvait se blottir dans le berceau de cette voix, la dérober à son évanescence, la rendre prisonnière pour en disposer indéfiniment et à volonté! Quête impossible
et toujours répétée. La voix nourrit, mais annonce déjà la douleur du silence à venir. La voix, c’est la présence même, mais toujours au bord de l’absence.

Je mesure la portée sonore des paroles que
je prononce pour ceux qui viennent me raconter leur histoire. Le choix des mots n’est qu’une part du chemin à parcourir: l’analyse est aussi un voyage à travers l’émotion des sons. La voix, dans le noir de l’enfance, dans le noir de l’errance, offre un réconfort lumineux, un bord à l’angoisse. La voix marque la lisière, elle cicatrise, elle protège. La voix possède une puissance charnelle, un charme. Carmen, en latin, signifie une «formule rythmée, magique». Carmen se transforme en chant avant de donner le charme. Les magiciens sont d’abord chantres, les magiciennes chanteuses ensorcelantes. La psychanalyse n’est pas sans lien avec la magie, même si on parle pudiquement d’amour de transfert.

L’accentuation d’une syllabe, un murmure venu de la gorge, un ton interrogatif, une pause, un trait d’humour, un changement de timbre, une phrase inachevée, la répétition d’un mot en écho… tout résonne et prend sens. C’est l’attention, l’énergie, la conviction avec lesquelles les paroles sont prononcées qui portent aux oreilles leur force et leur vérité.

Magie des mots, magie des sons. Comment trouver le ton juste, l’accord des mots et des sons? L’harmonie du sens et de l’émotion? Comment trouver les reflets de l’archaïque miroir sonore? Comment choisir des phrases qui ne soient pas uniquement des phrases, mais la peau même du sens qui manque?

Au commencement était l’ouïe. L’origine du monde est d’essence sonore. À l’aube des sens nous flottions dans une poche de sons. Les perceptions acoustiques captées par nos oreilles naissantes nous ont éveillés au monde: battements familiers du cœur maternel, inflexions de sa voix venue du dehors et du dedans, accélération et décélération des liquides de son corps, tessiture plus grave de la voix paternelle, bruissements, tintements et musiques de l’espace aérien. Une matrice sonore nous enveloppe depuis notre conception. Les sensations auditives ont formé notre premier berceau
sensoriel.

L’expérience d’un bain de paroles accompagnant dès la naissance les premiers liens avec
la mère et les proches crée l’évidence précoce d’un soi comme enveloppe vocale et auditive. Plus ancien que le stade du miroir visuel, il existe un miroir sonore à l’origine du sentiment d’identité. La voix enveloppe la première rencontre humaine. Le nourrisson babille, la mère chante. Aux modulations du bébé répond la mélodie maternelle. Le petit infans – celui qui ne parle pas encore – gazouille, gémit, tousse, rit, pleure, balbutie, joue avec les émissions de sa voix: corps sans paroles qui s’émerveille de la volupté des sons, qui en explore les combinaisons, les mélodies, les rythmes, les hauteurs, les amplitudes, les timbres, l’éventail des voyelles et des consonnes, leur «goût» sur la langue, dans la gorge, sur la pulpe des lèvres. Lallation, babillage, langue de lait.

À ces jeux sonores la mère répond en offrant petit à petit du sens à travers sa parole chantante. L’infans balbutiant entre dans la langue maternelle. Insensiblement les affects bruts
se métamorphosent en émotions nommées et articulées. La mère fait passer le gué. Elle transforme petit à petit le premier monde sonore aux frontières floues en un univers de langage humanisé. Elle berce son petit de la chaleur
de sa peau, de la tiédeur odorante de son lait, de son regard-miroir, elle le nourrit des inflexions particulières de sa voix. Premiers accords et inévitables désaccords. Harmonie
et contretemps. Bonheurs de l’unisson et fatales fausses notes.

Comment retrouver par la voix l’intensité de ces premiers moments de la vie, de ce passé sonore qui nous habite pour toujours? En deçà ou au-delà de la signification des mots demeure la voix comme porteuse du tourbillon émotionnel. Elle accompagne le sens des mots énoncés et le nuance aussi, l’infléchit ou même le contredit: menaces proférées d’une manière douce, mielleuse, ou déclaration tendre énoncée avec brusquerie, d’une voix détachée. À la liste des humeurs produites par le corps – sang, lait, larme… – pourrait s’ajouter la voix comme humeur sonore: elle appartient aux échanges symboliques qui circulent entre les êtres humains. L’histoire inconsciente de chacun en porte la marque, les sédiments singuliers.

Expérience d’harmonie, le dialogue précoce des voix peut inversement devenir synonyme d’intrusion, d’effraction, d’exigences impossibles à combler, de désaveu. Certains enfants gardent le souvenir d’une voix maternelle peu mélodieuse, mal rythmée, métallique, aigre, criarde, monocorde, plaintive, rauque ou cassante. Elle résonne encore à leurs oreilles comme la voix de la brusquerie, de la discordance, de l’excès ou de l’arbitraire. Froide, lointaine, absente, la voix maternelle n’était pas un chant d’amour.

En écoutant mes patients, je ne cherche pas seulement à parcourir avec eux le dédale de leur passé, je prête aussi l’oreille à la manière dont ils me parlent, avec quel souffle, quels accents, quelles harmonies. Chacun, chacune
a sa propre musique. Parfois une dissonance surgit, une scansion inattendue, un timbre plus sombre ou plus vif, une rupture de rythme. Soudain leur voix tremble d’une colère nouvelle, gronde ou se fêle. Elle hésite, tâtonne, cherche non pas seulement le mot qui épouse la pensée, mais l’intonation qui pourra la traduire, son écho sonore.

Aucun bruit ne peut se substituer à la voix humaine. Elle seule transforme l’espace intérieur, elle seule possède un pouvoir de métamorphose. La voix, au bord de la perte, incarne aussi la présence, une présence unique, singulière, qu’aucun geste, aucune étreinte, aucun baiser ne pourrait remplacer. Au milieu d’une foule de bruits, parmi mille éléments sonores émerge toujours la voix humaine. Elle domine tous les autres univers sonores. Tout s’ordonne autour d’elle. Une oreille, une voix.

L’être humain se consolera-t-il jamais d’être entré dans la parole? Ne demeure-t-il pas pour toujours l’orphelin d’un premier monde enfoui? Ne rêve-t-il pas d’un enclos où l’arbitraire du signe n’existerait pas, mais où régnerait le fantasme d’une bienheureuse fusion? Ne sommes-nous pas à la recherche d’une voix perdue, dont la possession nous dédommagerait de toute perte? Quelque chose manque infiniment. »

Lydia Flem

Psychanalyse et littérature

AU FOND DE L’IMPASSE

A la recherche des lieux d’une ruse

 

à J.G.
à J.T.
à J.B.P.
à Ela B.

 

La ruelle était mal pavée, les trottoirs étroits, la grille entourait un petit jardin; on se serait cru en province, au temps de Balzac. L’analyste habitait une modeste maison au fond d’une impasse du XIVe arrondissement. Durant sept ans, trois fois par semaine, Marie C. longea cette ruelle, dépassa la maison aux grandes verrières derrière lesquelles un chat ronronnait au soleil d’hiver comme sous la chaleur de l’été, grimpa les sept marches du perron et tendit un doigt impatient vers le bouton de sonnette de la porte d’entrée avant de retrouver le petit homme brun, menu et très distant.

C’est ainsi qu’à son tour elle voulait se rendre aux rendez-vous d’un psychanalyste : au fond d’une impasse. L’image l’avait frappée, seul un chemin sans issue lui semblait propice à la recherche de soi. Cinq ans, dix ans plus tôt, elle avait lu cette description dans un livre qui racontait l’histoire d’une femme qui retrouvait semaine après semaine le fil perdu de son existence dans un quartier à l’écart de la grande circulation, où seuls de rares passants s’aventuraient.

Elle parla aux uns et aux autres, reçut une liste, aucun analyste n’habitait dans une impasse. Bruxelles n’était pas Paris. Elle parcourut les pages plusieurs fois, homme ou femme, cela lui était bien indifférent, elle désirait trouver non pas tant une silhouette, une manière de se mouvoir, une voix, un regard, une poignée de main, mais bien un lieu, une atmosphère, un endroit du monde à l’abri du monde. Rue, avenue, boulevard, place, chaussée, rien ne lui semblait assez intime, assez secret. Un ami lui conseilla de choisir au hasard quelques adresses et d’en explorer les abords comme un cinéaste part en repérage, pour se faire une première idée de l’environnement, de la lumière, de l’impression d’espace ou de clôture, des cafés aux alentours où se réfugier avant ou après les séances, des magasins où flâner un moment, le temps de souffler un peu avant de retourner à la vie de tous les jours.

Elle passa plusieurs soirées à observer les entrelacs d’une carte entièrement dépliée sur la table de la cuisine. Elle y dessina de petites croix au crayon, recopia des noms de rue, d’arrêt d’autobus ou de tram, se laissa emporter par la poésie de certains mots, en rejeta d’autres aux consonances rébarbatives. Elle découvrit rapidement qu’un grand nombre de praticiens se regroupaient autour du Bois de la Cambre. Un samedi matin elle partit à la découverte, arpenta les quartiers jouxtant l’Université, les Etangs d’Ixelles, les rues tortueuses du haut de la ville, les vertes allées autour de l’Altitude Cent. Elle observa des façades géométriques art Déco ou les volutes sensuelles de l’art Nouveau. Certaines habitations étaient, au contraire, extraordinairement banales, franchement laides, elle se disait en les contemplant qu’on pourrait pourtant s’y attacher au point de les trouver uniques au monde, à jamais liées à des rendez-vous précieux, essentiels. Ce n’était pas la beauté qu’elle recherchait mais une sorte de singularité : le pli dont parlait Barthes, une chose infime aperçue furtivement sur le corps de l’autre et qui peut suffire pour tomber amoureux. Elle voulait un signe, une maison, comme un corps, peut en donner. La courbure d’un bow-window, d’un jasmin d’hiver, des motifs d’une grille, la proximité d’une église aux cloches amples, métalliques et joyeuses.  La place Brugmann la retint longuement, le voisinage charmant d’un tea-room à l’enseigne désuète, serré entre un antiquaire nommé « Scène de ménage » et un fleuriste au nom proustien lui donna l’envie de s’attarder. Elle consulta sa liste, plusieurs analystes demeuraient dans les environs. Se pouvait-il qu’un jour elle vienne acheter du pain trois fois par semaine sur cette place? Qu’elle y choisisse des tulipes ou des amaryllis ? Y verrait-elle défiler les saisons, les jours de brume et les jours d’éclaircie ? Tour à tour le cœur dévoré d’impatience ou figée d’impuissance, tantôt mélancolique, tantôt délivrée, enfin neuve ?

Etrange déambulation à la rencontre d’une ville dont elle espérait une soudaine révélation. Il lui semblait aller de soi qu’une correspondance existait entre un lieu et une personne. L’un répondrait à l’autre aussi sûrement qu’une couleur et un parfum, une musique et une texture dans les poèmes de Baudelaire. Quelque part, si ce n’était dans une impasse, du moins en un lieu inattendu, en retrait du monde, demeurait un homme ou une femme capable de l’accueillir, de l’écouter, et surtout d’entendre ce qu’elle ne savait pas encore d’elle-même. Elle les trouverait, personne et architecture mélangés, confondus, emboîtés. Elle les dénicherait, patience, hasard, et kairos seraient ses alliés. Ses yeux parcouraient les impostes, les frises, les niches, les encorbellements, les décrochements, la patine des pierres, le jeu des pleins et des vides, … Les boîtes aux lettres, les numéros des maisons, la couleur des portes, les végétaux d’un jardin, tout devenait prétexte à rêverie, à méditation. Qu’est-ce que ces détails révélaient de ceux qui avaient choisi d’y vivre, que racontaient-ils de leur intériorité ? Voudraient-ils lui offrir l’hospitalité ? Y avait-il place pour une étrangère, une vagabonde, une inconnue ?

Elle errait le long des rues d’Uccle et d’Ixelles, soudainement étourdie, lasse, indécise. Peut-être faisait-elle fausse route. Ce n’était pas ainsi qu’il fallait s’y prendre. Du timbre de la voix de l’analyste, de la puissance et de la douceur de son regard, de la finesse et de la richesse de son attention,  dépendait davantage le sentiment de confiance que des pavés disjoints de sa rue ou de la forme étrange de ses fenêtres. Pourquoi s’obstiner ? Elle tentait de se raisonner mais n’adhérait pas à cette pensée si commune, si partagée. Irrationnelle, fantasque, absurde même, elle préférait l’idée d’une entente secrète entre une maison et ses habitants. Le cabinet où se trouverait le divan sur lequel s’allonger, comme une évidence, comme s’il avait toujours été là pour elle, comme s’il l’attendait, ne pouvait que se trouver en un lieu singulier, à l’image du psychanalyste singulier qu’elle voulait rencontrer.

Elle parcourait Bruxelles en songeant que Freud l’avait comparé à Vienne. Où était sa Berggasse ? Où se cachait le divan bruxellois jumeau de celui, couvert de tapis orientaux, entouré de visages archéologiques, qui accueillait au début du XXe siècle les premiers patients venus d’Europe et d’Amérique à la recherche de l’Inconscient comme d’une quête du Graal?

Elle aurait aimé prendre le train, voyager longtemps, parcourir des centaines de kilomètres le long des paysages de la Mittel-Europa, encombrée de grandes malles de cuir, descendre au Sacher Hôtel, s’y installer pour plusieurs mois, une année peut-être, et chaque jour se rendre au rendez-vous qu’il lui aurait donné dans son antre enfumée, allongée sous son regard intense et visionnaire, attendant en sortant de la séance la séance du lendemain, jusqu’à ce que le ruban de ses associations se soit amplement déroulé. Jour après jour elle aurait fébrilement consigné chaque mot prononcé, ses mots à elle, ses mots à lui. Ce Journal, elle lui en aurait envoyé une copie plus tard, après son retour, pour obtenir son approbation, son estime, son affection peut-être.

Elle longea l’avenue Louise, admira l’hôtel Solvay dessiné par Victor Horta, descendit dans le bas de la ville, lécha les vitrines des galeries du Roi et de la Reine, s’attarda sur les tables de la librairie « Tropismes ». Elle aimait cette haute salle de bal aux piliers et aux moulures dorés du XIXe siècle mêlés aux lampes design. Elle imaginait les jeunes vierges de la bourgeoisie valsant aux bras de cavaliers, souriantes, farouches, traversées d’élans inavouables. Elle acheta « Le joueur d’échecs » de Stefan Zweig qu’elle avait perdu et les « Buddenbrooks » de Thomas Mann pour les offrir ; un peu plus loin dans la galerie des Princes, elle fit l’acquisition du film de Visconti, « Mort à Venise », sur une musique de Mahler, qui ressemblait tellement à son grand-père maternel. Peut-être commencerait-elle justement son analyse en parlant de cet homme qu’elle n’avait jamais connu. Les disparus ne sont-ils pas davantage présents que ceux qui nous entourent ? Par quels mots commence-t-on une analyse ? N’est-ce pas un moment très solennel, presque sacré ?

Elle remonta la rue Belliard, tourna autour du rond-point Montgomery puis, prise d’une soudaine inspiration, se perdit dans les ruelles. Et là, soudain, parmi les maisons étroites, serrées les unes contre les autres, s’en détachât une seule. Eclaboussée par le soleil de midi, sa porte d’entrée vibrait d’un bleu magnifique, presque turquoise. Elle venait de trouver son impasse, la voie sans issue où se perdre et se trouver.

 

 

 

                                                    Lydia Flem

2006, Paris-Bruxelles

 

Sur le divan

Leonor Fini

 

Sur le divan. Dernière séance

(paru dans Les Moments littéraires n°33, 2015.)

 

 

« Allongée sur le divan couvert d’une fine couverture de laine aux formes géométriques, elle regarde, en un long travelling, le plafond, le haut des tentures de toile bleue, puis l’encadrement de la porte. Elle s’attache à des détails sans importance : une fissure naissante, une légère trace d’humidité, le dessin de l’ombre à l’angle du cache-rail. Elle les regarde plutôt que de fermer les yeux mais n’y prête pas réellement attention. Elle est ailleurs, bien loin au-delà de ce clair bureau, accueillant, tranquille, inoffensif. Ses yeux reviennent inlassablement sur les plis serrés des rideaux, les contours moulurés du plafond, le châssis des fenêtres. En inclinant légèrement la tête vers son épaule gauche, elle aperçoit, dissimulée derrière de grands marronniers, la brique rouge d’une école.

Couchée sur le dos, les chevilles croisées, un bras sur le ventre, l’autre le long du corps, elle sent sous les doigts la laine douce, un peu râpée, de la couverture. Elle joue avec un fil arraché, qu’elle roule en boule et déroule mécaniquement, comme les enfants qui, pour s’endormir, frottent entre le pouce et l’index la lisière de leur oreiller.

Elle parle d’une voix grave, basse, tantôt hésitante, tantôt rapide et emportée par son propre flot. La cloche de l’école sonne la récréation et les cris des adolescentes à l’uniforme sombre surgissent en contrepoint, rappel insolite d’une réalité du dehors.

Comme s’ils parcouraient un chemin depuis longtemps tracé, familier, involontairement emprunté, ses yeux suivent d’abord la jointure du plafond et des murs clairs puis descendant vers la grande bibliothèque, en détaillent les montants et les planches. Illisibles de l’endroit où elle se trouve étendue, les tranches des livres – auxquels elle prête des titres imaginaires – dessinent de grands aplats de couleur. Elle en aime le rythme : blanc, ocre, grenant, gris, vert olive. C’est seulement après ce cheminement presque rituel que ses yeux s’arrêtent sur une petite reproduction de Léonor Fini, posée délicatement en oblique parmi les livres : deux femmes assises, face à face, le corps penché en avant, peut-être dans un train. Enveloppées de lumière pourpre et or, le regard lointain, embué, extatique, elles semblent poursuivre un rêve commun, une tâche mystérieuse et même impossible. Sont-elles amies ou ennemies ? mère et fille ou inconnues  l’une à l’autre, montées par hasard dans un même compartiment de chemin de fer ? Qui sont-elles, ces deux femmes tendues l’une vers l’autre, saisies, malgré elles, dans une étrange complicité de haine et d’amour ? Dépouillées de tout vêtement, de tout bagage, elles sont nues, l’une devant l’autre, leurs cheveux gonflés, répandus, dansant autour du visage, comme deux gorgones. Reflets symétriques d’une même grâce, d’une même inquiétude. Elles ne peuvent pas échapper au miroir qu’elles s’offrent mutuellement : la recherche d’un passé introuvable, toujours composé, recomposé, morcelé à l’infini, pareil aux bords sans fin des glaces vénitiennes. Où et quand s’achèvera ce huit clos terrible et lumineux ? Jusqu’où oseront-elles s’avancer ?

 

Enfant, elle aimait s’abandonner aux cahots irréguliers de la route et s’endormait volontiers à l’arrière de la voiture familiale. Un jour qu’elle s’était ainsi assoupie, bercée par le mouvement monotone des roues et le bruit rassurant du moteur, elle fut soudain réveillée en sursaut. La voiture était à l’arrêt. Encore brouillée de sommeil, elle ouvrit les yeux et demanda, dans un mélange d’angoisse et d’excitation : « C’est ici le bout du monde ? »

L’analyste est assise derrière Ela. Depuis bientôt huit ans, madame L. se tient sans bouger, ou à peine, et l’accompagne dans son voyage immobile. Comment se fait-il qu’elle n’aspire pas plus souvent à croiser et à décroiser les jambes et, si ça lui arrive, pourquoi celles-ci, en se frôlant, ne provoquent-elles aucun bruit, aucun frottement , fût-il léger, se demande-t-elle. Madame L. a gardé son mystère. Oracle, sphinge, sage-femme, déesse lointaine, mère exigeante, sœur dans les larmes, nourrice aux seins généreux ou taris, gouffre où Ela craint d’être prisonnière, réengloutie, doigt accusateur, porte close, bras ouverts… Qui est-elle sous tous les visages que sa patiente lui prête ? Qui est cette femme qu’elle vouvoie instantanément alors qu’en son for intérieur elle lui adresse un tu ? Elle, dont elle guette au fil des saisons les apparences fugitives : une robe à bandes orange et jaune, vive, gaie, celle qui lui va le mieux, qui la rend presque éclatante dans l’embrasure sombre au seuil de son bureau, un pull pailleté qui accentue son regard clair, une longue jupe noire et étroite, un peu sexy, un tailleur gris, austère, que Ela déteste et qui la met mal à l’aise, comme si son analyste allait devenir sévère, intolérante, distante, un chemisier en soie mauve qu’elle voudrait pouvoir lui emprunter, et toujours des talons très hauts. Comment peut-elle marcher là-dessus, s’étonne-t-elle, en se rappelant les extravagants talons aiguilles que sa mère portait lorsqu’elle était petite, dans lesquels elle glissait ses minuscules pieds d’enfant pour jouer à la dame. Ela se souvient aussi de somptueuses bottes vertes en cuir de Russie, que sa mère adorait et que celle-ci lui offrit lorsqu’elle atteignit la nécessaire, vers douze ou treize ans seulement, ce qui lui parut beaucoup trop long à attendre.

Mme L. a-t-elle une fille ? Connaît-elle la nostalgie du temps où le corps de la mère est encore une enceinte, un fort, une montagne, un vallon où s’abriter ? Ela lui parle de cette déchirure sans issue : comment devenir une femme sans cesser d’être une enfant ? Comment quitter sa mère sans perdre son enfance ? Elle parle très lentement, d’une voix sourde, mate. L’analyste lui répond ton sur ton, l’enveloppant de mots ronds, de paroles pleines, douces et fermes comme la paume des mains. Elle les laisse s’écouler en elle comme du lait chaud. Dans la lumière bleutée de ce bureau si familier, où elle vient jour après jour broder à petits points son histoire, elle s’apaise.

Elle se souvient de son oncle W. qui l’avait emmenée un jour au musée voir des tableaux de Mondrian. Il lui avait expliqué que le beau, c’est quand il n’y a plus rien à enlever. Less is more, avait-il conclu. Ela aimait cet homme sensible et pudique, d’une ironie impitoyable sur le monde. Il l’avait beaucoup troublée en lui disant – elle avait dix ou douze ans – que dans la vie il fallait savoir distinguer l’essentiel de l’important. Est-cela qu’elle venait apprendre sur le divan ? Etait-ce cela qu’elle démêlait avec la dame immobile ?

Pourquoi son analyste acceptait-elle d’être la compagne consentante de toutes ses odyssées, de toutes ses métaphores, de tous ses égarements ? Jusqu’au dernier jour, elle s’étonne de ce consentement. Une vraie mère ne descend pas si loin dans l’abîme. Elle n’accompagne pas jusqu’au-delà des frontières, ne franchit pas sans faillir les limites du dicible. Ou alors exceptionnellement, ou seulement les premiers mois de la vie, mais jamais ainsi, pas à pas, sans en manquer un seul. Pour cette constance, pour le léger sourire qu’elle lui adresse en lui tendant la main, en haut des escaliers à son arrivée, puis à son départ, elle voudrait lui dire merci.

 

Il y a deux jours, en désherbant un coin de son jardin, Ela s’est penchée pour cueillir une pivoine épanouie. Aveuglée par l’émerveillement et le désir de la couper, elle n’a pas prêté attention au rosier sauvage qui s’était mêlé à son feuillage. Ela s’est griffée le nez. En un éclair, elle est redevenue une toute petite fille qui court sans se protéger, qui se donne à son jeu, à sa course, sans mesure, sans entrave, sans scrupule, entière. Joyeuse, étourdie, blessée. Soudainement, il ne s’agissait plus seulement comme sur le divan de laine douce de revenir à hier, de traverser le passé par la magie des mots : sur son nez il y avait une vraie goutte de sang. Elle vacille. Elle n’a plus saigné ainsi depuis ses huit ou dix ans. Egratignée par sa propre maladresse, son inattention, elle reçoit en cadeau un morceau de son enfance, un corps à nouveau éraflé, malhabile, trop confiant, heureux d’être et déjà angoissé.

La griffe d’une rose pour clore sa psychanalyse. Ela rit. Tout est dit.

Avant de se rendre à la séance du vendredi à seize heures quinze, elle  va au marché pour y chercher un bouquet de pivoines mais il n’y en a pas. La saison des pivoines est terminée. C’est fini. C’est fini pour cette année et, l’an prochain, elle ne sera plus là. C’est aujourd’hui sa dernière séance.

Allongée pour la dernière fois sur la couverture tissée de formes géométriques – des temples mayas ou aztèques, noirs sur fond crème -, elle suit du doigt la fine lisière de la cicatrice qui s’est formée sur son visage. Le doute est levé. Pour jouir de la vie, il faut en accepter les ronces et les épines. Tout ce temps, soupire-t-elle, pour retrouver les vérités les plus banales. Elle imagine la dame dans son dos avec un sourire tendrement moqueur, non, simplement indulgent. « Je veux bien m’arrêter à présent, prononce-t-elle d’une voix claire, sans ombres. Je suis prête à partir. »

Elle se sent étonnamment légère, presque gaie.

 

Comme tous les enfants peut-être, Ela était fascinée par les frontières, les gardes-barrière, les culs-de-sac, les no man’s lands, les bornes des chemins. Etendue sur son lit, sur le point de s’endormir, elle s’interrogeait sur les limites du monde. Au-dessus de moi, il y a le plafond, et au-dessus du plafond, il y a une autre chambre, et, au-dessus de cette pièce, il y a le toit puis le ciel. Mais, au-dessus du ciel, il y a peut-être aussi un plafond puis un toit à nouveau. Et au-dessus de ce toit, qu’y a-t-il ? Un autre toit et encore et encore. Incapable de poursuivre au-delà, elle finissait par s’assoupir mais reprenait cette même rêverie un autre soir sans jamais trouver de réponse qui la satisfit.

 

Séance après séance, comme une perle enfilée après l’autre, l’inconscient défilait : infini, indéfini, indéfiniment, finalement, définitivement. Les mots étaient des jeux ; ils ne seraient pas aussi dangereux si les émois ne s’y tressaient immanquablement.

Elle comptait les jours de la semaine, ceux avec séance et ceux sans, quatre sur cinq ou quatre sur sept. Combien de séances par an ? trente-cinq ? Trente-six ? Quand avait-elle commencé ? Elle compte, décompte, recompte. On peut tout faire avec les chiffres. Elle est triste, songe que l’infini se symbolise par un huit couché. Est-ce d’être fatiguée par tant de démesure ? Qu’est-ce que l’incalculable ? Un, deux, trois, beaucoup. Et l’amour : un peu, beaucoup, énormément, à la folie, pas du tout.

Voici donc la dernière séance. Elle n’inspectera plus minutieusement les moulures du plafond, le tombé des tentures bleues, le grain des murs. Elle ne questionnera plus du regard les deux dames de Léonor Fini, réconciliées après une dispute ou encore boudeuses et butées, refermées sur elles-mêmes, selon sa propre humeur. Elle sait désormais que l’analyse ne peut avoir de fin et qu’il lui appartient, à elle seule, de dire : voilà, c’est terminé. Je ne viendrai plus ici.

Ela se demande comment elle racontera plus tard, beaucoup plus tard, sa vie. De quoi se souviendra-t-elle quand elle sera plus vieille ? Retrouvera-t-elle tous les souvenirs, tous les détails, revenus sur le divan à la surface de sa mémoire vivante ? Ou seront-ils à nouveau happés par l’oubli, la crainte de savoir de soi ce qui blesse et dérange, fait honte, la peur de ses peurs, le désir de fermer les yeux, d’enjoliver l’histoire ? Elle prend des notes après ses séances, mais écrire, n’est-ce pas vouloir séduire, et donc mentir un peu. Est-ce la dernière illusion à perdre, celle de se faire aimer à tout prix. Elle avoue à Mme L. qu’elle n’est pas sûre d’y renoncer jamais. Se demande ce que son analyste silencieuse en pense.

Elle s’arrête de parler. Elle ne voit plus ni l’écran blanc du plafond, ni la toile bleue des rideaux qui encadrent la fenêtre. Elle se sent prise d’une rage accusatrice et désespérée. Il lui semble marcher à tâtons dans le noir sur un mince filet de route au bord d’un précipice. Elle voudrait ne plus rien savoir, ne plus rien décider, s’abandonner complètement, être malade, clouée ici pour toujours, enveloppée de glace ou de bouillotes, selon les saisons, ne plus être elle-même, s’évanouir, s’évaporer, disparaître. Elle voit de l’autre côté de la vitre la frondaison généreuse des grands arbres qui bordent l’école. Elle murmure que la vie ne connaît pas de répétition générale, qu’il n’y a pas de brouillon, pas de tour pour rien, comme disent les enfants qui jouent. Elle se souvient des paroles d’un ami poète, Claude R.J. : « Il faut poursuivre, puis commencer. » Elle se tait un long moment.

Lui reviennent alors les sensations anciennes d’une nuit sous la Voie lactée, l’odeur de la terre humide, cette impression si douce de faire partie du monde, d’être mariée au ciel et au sol, de vouloir mourir, là, sur-le-champ, de bonheur.

Allongée pour l’ultime fois sur le divan familier, elle renoue jusqu’au bout avec ses tristesses d’enfant, ses interrogations, sa démesure et ce sentiment dont elle sent bien qu’il ne s’estompera jamais, d’un doute infini sur soi-même. Elle revoit le bouquet de roses blanches fanées, peut-être abandonné par les voyageurs précédents, sur la petite console d’une chambre d’hôtel de la rue des Beaux-Arts, où elle était venue retrouver son amant. Ces pétales de nacre translucide au bord déjà recroquevillé exhalait une senteur pourrie, délicieuse pourtant. Elle n’avait jamais su si les fleurs au charme morbide, un peu dandy, avaient été laissé intentionnellement au bord du lit. Elle voulait penser que oui. Cette chambre possédait le charme d’un roman d’Oscar Wilde, comme si le fantôme de Dorian Gray y flottait encore.

Elle lisse la couverture pelucheuse du divan, se souvenant du tissu sec, un peu raide, qui le recouvrait dans les premiers temps. Elle se rappelle aussi la bibliothèque rouge et noire d’alors. La petite reproduction de Léonor Fini était-il déjà posée là, légèrement en oblique, elle l’ignore. Ela cesse de parler pour écouter les sons venus de la réalité extérieure, les cris des écolières quittant l’école, le bruit des mobylettes, les portes de voitures qui claquent.

Depuis le premier jour, l’analyste scande la fin des séances par un « bon » immuable et fatidique. Ce mot laconique, d’une seule syllabe, aussi doucement soit-il prononcé, jaillit comme le rappel insupportable de la réalité. C’est une porte qui se referme méchamment sur elle et la rend indésirable, exclue, impuissante ; c’est un non sans recours. Elle ne s’y est jamais faite.

Les deux voyageuses du portrait se faneront-elles à leur tour ou resteront-elles éternellement belles, intenses, inclinées l’une vers l’autre dans la lumière flamboyante de leur étrange face à face. Elle les imagine se toucher et se battre ; elle aimerait les voir se déchirer dans un corps à corps sans mots ni cris. Avec son analyste aussi, elle a désiré connaître l’affrontement charnel, celui qui précède le  plaisir complice de rire parce qu’on se reconnaît à force égale dans la joyeuse bagarre, parce qu’il n’est possible de s’aimer qu’après s’être déchirées.

A présent, elle ferme les yeux, songe à l’escalier qui monte jusqu’à ce clair bureau où elle se trouve étendue pour la dernière fois. Elle l’a grimpé, il ne lui reste plus qu’à le descendre, dans la pénombre fraîche de cet après-midi de juin. C’est un escalier droit à deux volées. Sur le palier, une minuscule salle d’attente garde sa porte coulissante ouverte ; sur une petite table basse en formica gris traînent depuis des mois les mêmes magazines politiques et un lourd cendrier de verre. Parfois s’y faufile le chat de la maison qui se laisse caresser. Dans cet escalier elle croise la patiente d’avant, dont elle suit du regard le dos jusqu’au seuil de la porte, et celle d’après, qui grimpe les marches alors qu’elle-même regagne la sortie. Il arrive que ce soit dans la rue, sur le trottoir, qu’elle devine une silhouette qui se hâte vers le numéro soixante-treize et que leurs regards se croisent brièvement entre complicité et jalousie.

Le temps s’écoule. Ela cherche à conserver la sensation des plis chauds du divan, le timbre de la voix de son analyste, qui grimpe parfois si haut qu’elle craint de l’entendre dérailler tout à coup, la douceur pénétrante de ces quatre rendez-vous irremplaçables : lundi, mardi, mercredi, vendredi. Elle est sur le point de perdre ces quatre parenthèses, ces moments suspendus, arrachés à la vie qui passe, ces quatre enclos d’elle-même qui se répétaient comme les saisons de l’année et la ronde des planètes. La Lune, Mars, Mercure et Vénus ou l’amour, la guerre, le rêve et la parole. Ses pensées vagabondent et s’éparpillent. Elle souhaiterait faire un dernier tour des choses, vérifier l’état de ce qu’elle entrepose, petit à petit, depuis toutes ces années, au fond de ses malles. Elle se voit prendre un transatlantique, un paquebot aux milliers de hublots lumineux. Pour ses douze ans, son père l’avait emmenée dans le grand port de Hambourg, la ville de son enfance. Au milieu des grues et des bruits, un panneau pointé vers la mer indiquait, laconique : Amérique.

Sa séance ne se déroule pas différemment des autres fois, c’est presque troublant. Elle aurait peut-être voulu qu’il y ait un rien de solennité, une manière d’apothéose, de chute : l’ai-je bien descendu, cet escalier ?

Tout se passe comme d’habitude, de fil en aiguille, du coq à l’âne, comme dans un jeu de dominos, chaque pièce entraîne la suivante et s’attache à la précédente. Le jeu s’arrête quand il n’y a plus rien à déposer sur la table.

Ceci n’est pas la dernière séance, elle ne se distingue en rien des séances qui l’ont précédée, si ce n’est qu’elle ne sera suivie d’aucune autre.  Rien ne viendra ensuite. Comme à l’Ouest, lorsque les trains s’arrêtaient de rouler, faute de rails : tout s’arrête et tout pourrait continuer.

Ela aime la vie, même dans la tristesse. Elle en est curieuse comme son grand-père Charles qui pensait que la mort serait plus douce si, dans la tombe, on pouvait emporter un transistor pour suivre l’actualité et connaître, sans plus y participer, la suite de l’histoire. Qui viendra après elle s’allonger ici sous le ciel blanc du plafond, sur ce divan recouvert de laine tissée de labyrinthes ? Il lui est indifférent de le savoir.

 

Hier, jeudi, elle a pris congé, elle souhaitait rester seule. Toute la journée, elle a lu, et même une grande partie de la nuit : le Joueur d’échecs de Zweig et Le Retour de Casanova de Schnitzler, quelques contes de Grimm et des chapitres de Jules Verne. Elle s’est plongé dans le Robert , tournant les pages au hasard comme elle s’amusait à le faire jadis en rentrant de l’école, happée de définition en définition. Le mot « moulure » s’est imposé à elle. La musique de la langue la fascine et la comble. Les mots sont de petits gâteaux que l’on peut garder longtemps en bouche : « anglet, archivolte, armilles, astragale, bague, baguette, bandeau, bandelette, boudin, cannelure, cavet, cimaise, congé, cordon, doucine, échine, filet, gorge, listel, nervure, piédouche, plate-bande, plinthe, quart-de-rond, réglet, scotie, talon, tore, triangle ».

Demain, pensa-t-elle en s’endormant, je parlerai de moi pour la dernière fois. Comme si elle allait mourir, ou devenir muette. Comme si les paroles qu’elle prononcerait « après », celles qui ne seraient plus accompagnées du regard sur les contours du plafond et le haut des tentures bleues, celles qu’elle n’adresserait plus à son analyste, deviendraient des fantômes sans existence, hors du monde.

Cette nuit-là, elle rêva qu’elle jouait à la roulette dans un casino de Vienne. Un seul chiffre sortait, toujours le même.

Vendredi, entre seize heures quinze et dix-sept heures, elle s’est allongée, comme d’habitude, au centre du divan, les chevilles croisées, un bras replié sur le ventre, l’autre le long du corps, la main ouverte sur la couverture. Pour cette dernière fois, elle porte une robe de lin bleu, des boucles d’oreilles assorties qu’elle vient d’acheter. Elle s’est faite belle comme pour se rendre à une fête.

Selon leur parcours habituel, ses yeux suivent sans y prendre garde la ligne des moulures, des encadrements, du cache-rail puis des rideaux. Elle découvre que la couleur de sa robe ne tient en rien au hasard. Sa robe a le ton des tentures du lieu. « J’emporte votre bleu », dit-elle en se moquant un peu d’elle-même.

Par la fenêtre, on devine l’école derrière les marronniers. Les écolières seront bientôt en vacances. Elle ne sera plus là la saison prochaine. Le premier livre qu’elle ait lu, l’été de ses huit ans, s’appelait Les Grandes Vacances. Camille, Madeleine, Sophie et Paul, elle s’en souvient mieux que de ses vrais camarades de classe. La vie ne nous oblige jamais à quitter nos héros littéraires.

Ela se demande si la dame assise dans son dos regarde aussi les deux gorgones rouge et or. Seront-elles jusqu’au bout captives l’une de l’autre, ou l’une des voyageuses va-t-elle soudain se lever, rompre le tête-à-tête enchanté, sortir du cercle magique et, d’un geste de la main, faire ses adieux à son double, son ombre, son ange gardien, la compagne de cette traversée essentielle et éphémère ?

Elle sait qu’il n’y aura pas de mot de la fin. L’histoire sera suspendue à l’heure prévue, peut-être même au milieu d’une phrase. Elle ne regarde pas sa montre, accepte d’être interrompue par le hasard. Une pensée surgit : allongée sur un divan oriental, couvert de coussins de soie et d’or, elle devient la princesse des mille et un contes. Comme Schéhérazade, elle suit des yeux la course de la nuit jusqu’au point du jour pour régler son récit sur le parcours des étoiles et l’achever avec l’aube. Merveilleuse conteuse qui sauve sa vie à chaque nouvelle aurore.

 

Il y eut un début, il y eut une fin. Elle a toujours su qu’il y aurait au bout du chemin la séparation. Elle l’a redoutée, elle l’a attendue, pour s’y soumettre, pour s’y mesurer. D’abord, elle a voulu l’ignorer, n’en rien savoir. Elle a feint de croire que le trajet serait sans rivage, sans chute. Pour commencer, elle a parlé de tout et de rien, de ce que l’on dit de soi pour avancer dans le silence. Garder ses distances sous des airs d’élève appliquée. Petit à petit, une douceur enveloppante s’est installée dans le cabinet. Des rêves toujours plus nombreux jaillissaient nuit après nuit qu’elle venait déposer comme une obole auprès de son analyste. Une immense bibliothèque se fracassait sur le sol, d’un coup sec, irrémédiable, dans un fracas terrible. Un flacon de térébenthine empuantissait un immeuble à appartements. La police enquêtait pour découvrir le coupable. Ela mit des mois à reconnaître que cette effroyable odeur provenait de son propre foyer. Elle se découvrait méchante, cruelle, désobéissante, sale. C’était dérangeant, puis elle finit par l’accepter, et même y prit du plaisir.

Un jour, alors que la neige recouvrait les trottoirs, elle perdit ses lunettes devant la maison de son analyste. Etaient-elles tombées de sa poche ? Elle arpenta en vain le chemin recouvert de glace, fouillant des yeux et du bout de ses bottes la neige, sans succès. Elle revint à la tombée de la nuit, espérant encore les retrouver avant qu’elles ne se brisent sous la semelle indifférente de quelque passant. Ses lunettes s’étaient volatilisées. Elle les chercha ironiquement le lendemain sur le divan, soupçonnant son analyste de les lui avoir subtilisées. Fallait-il renoncer à tout, même à voir ?

Depuis le premier lundi de la première semaine de son analyse, depuis bientôt huit années, elle n’a cessé de se demander comment l’aventure se terminerait, qui en donnerait le signal, quand sonnerait l’heure. N’y aurait-il pas toujours encore quelque chose à rajouter, quelque chose d’essentiel, et pourquoi pas même quelque chose de dérisoire, à quoi on tient par-dessus tout comme un enfant à son caillou au fond de la poche ? Et s’il était doux d’emporter avec soi une pierre légère au creux de la main, sans la montrer, un secret minuscule et joyeux ?

Mille et une nuits ;

Mille et trois conquêtes ;

Mille et cinquante-deux séances.

Enfant déjà, elle aimait prolonger la séance de cinéma jusqu’au-delà du générique. Elle laissait la salle se vider autour d’elle, restait assise, immobile, comme au petit matin on craint en s’étirant de perdre les images fragiles d’un dernier rêve. Sur l’écran elle regardait défiler la suite étrange de tous les noms réunis les uns en dessous des autres, sans omettre le moindre machiniste, la troisième maquilleuse, les remerciements aux aéroports ou le numéro du visa de contrôle. Elle ne se levait, lentement, très lentement, que lorsque la dernière note de musique du film s’était complètement tue, regagnait la sortie comme une somnambule. Les yeux voilés, elle tenait la rampe pour descendre les escaliers ou les remonter, prenait tout son temps, marquant un léger arrêt de marche en marche. Elle cherchait à reculer le moment où l’air frais sur le trottoir à l’arrière du cinéma la forcerait à quitter l’engourdissement bienheureux dans lequel elle se sentait enveloppée.

Pour accepter de quitter la séance, il lui fallait attendre que s’éteignent les dernières lumières, se ferment les rideaux et s’écrive en toutes lettres le mot : FIN. »

 

1992

@Lydia Flem