Portrait de Lydia Flem par Claude Burgelin

(publié dans la revue Les Moments littéraires, n°33, dossier Lydia Flem, 2015)

« Un portrait de Lydia Flem ? Je ne m’y risquerai guère.

Il y faudrait une multitude de touches et de traits différents, risquer un portrait tout en superpositions, lignes de coupe, arrière-fonds. Et une rare délicatesse de pinceau. Faire s’ajointer la psychanalyste, la fille, la mère, la mélomane, la photographe, l’écrivaine. Mais aussi l’intellectuelle, l’imaginative, la très concrète, la rêveuse, la prolixe et la silencieuse, la sage et la libertaire, l’angoissée, l’espiègle et celle qui s’est faite passeur d’une mémoire tragique. La rationnelle (très) et celle que les passions passionnent. Une Lydia F. qui sait être au premier degré comme partie loin dans les en-deçà et les au-delà. Celle qui aime à faire revivre Freud le sédentaire en ses lieux et ses jours autant que Casanova virevoltant de femme en femme à travers l’Europe. Celle qui  consonne si bien avec Mozart et les Lumières et celle qui a lu Dolto ou Winnicott. Celle qui prend la psychanalyse au sérieux et a l’art de le faire oublier. Celle qui fait dialoguer Augustin, Diderot, Lewis Carroll et le rock’n’roll. Et j’en oublie…

La tâche est trop ardue. Aussi au statisme du portrait et à des imageries peut-être trop faciles, vais-je substituer une quête plus assurée. Tenter d’accompagner Lydia Flem dans ses écrits à la première personne – ou la troisième quand elle se substitue à la première. Dans ce domaine tout en dédales qui s’ouvre entre propos autobiographiques (priorité aux faits) et autofictions (réélaboration par l’imaginaire), elle trace, de livre en livre, un parcours vraiment très original. S’approfondissant, s’épanouissant du côté de l’imaginaire, découvrant de nouvelles formes d’expression de soi.

Cela commence par trois textes, autour de moments décisifs de son existence, aux titres nets et sans détours : Comment j’ai vidé la maison de mes parents, 2004 ; Lettres d’amour en héritage, 2006 ; Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, 2009. S’insère entre eux une probable autofiction racontant vingt-quatre heures de sujétion à l’attaque d’angoisse, dans les tenailles de l’agoraphobie et de la claustrophobie, écrite à la première personne (Panique, 2005). La rencontre avec le cancer et l’angoisse de la mort va faire se métamorphoser (en même temps que le corps de l’écrivaine ?) l’écriture. La Reine Alice (2011) épouse le rythme et le ton de Lewis Carroll pour se dérober à toute définition : la descente aux abîmes de la maladie est voilée et montrée à la fois par un récit qui emprunte à Alice au pays des merveilles et à À travers le miroir personnages, épisodes, sauts et esquives.  Convertissant la traversée de l’épreuve de mort du côté du mythe et du conte. Enfin, offrant des entrées tout autres dans le champ autobiographique, un album de photographies – d’une singularité, d’une puissance, d’une élégance, d’un pouvoir d’évocation hors du commun – entrecoupé de quelques textes, Journal implicite (2013)[1], qui offre comme une reprise muette ou une suite de métaphores de ce que La Reine Alice mettait en jeu.

Les trois textes qui s’offrent comme autobiographiques sont écrits autour de deux moments critiques : la séparation par la mort d’avec les parents ; la séparation qui se fait avec ses enfants arrivant à l’âge adulte. Ces deux ruptures ont provoqué la narration. L’autobiographie s’introduit donc de façon presque oblique. C’est moins ou autant le besoin de mettre en perspective son existence qui justifie le propos que la nécessité de faire entendre pourquoi  ces deux événements inévitables de la vie (la mort de parents devenus âgés, le départ hors de la maison des enfants à l’âge où il convient de quitter le nid) ont été des cassures douloureuses. Elles ont mené à un double retour amont : retour sur l’enfance, la jeunesse de la narratrice ; retour sur la vie et la rencontre de ses deux parents et sur les arrière-fonds dont ils sont issus.

C’est donc plus à une histoire de soi qu’à une quête autobiographique version Rousseau ou Leiris qu’on a affaire. La démarche de Lydia Flem est d’abord d’expliquer les tenants et aboutissants de ses difficultés existentielles en les référant à l’histoire des siens. L’approche de soi ne peut prendre forme et sens qu’en lien avec ce qu’ont vécu ses parents et, au-delà, de façon plus succincte (tant de données manquent…) ses grands-parents. On touche là au nœud d’aimance, d’aliénation, de douceur et de douleur mêlées dans laquelle s’est trouvée prise dès l’origine la petite fille qu’elle fut. Nœud qu’il lui a fallu desserrer sans en rompre les liens. « Je fus toujours entourée d’une affection anxieuse. » (Lettres d’amour en héritage p. 44) Pour ses parents, Lydia Flem a été l’enfant d’une suite de miracles et d’épreuves surmontées. Miracle de la survie de sa mère après une année à Auschwitz. Suivie du second miracle que fut, à son retour du camp, la lente guérison d’une gravissime tuberculose qui faillit l’emporter. Miracle de la survie de son père qui, juif exilé, fut captif des nazis en Allemagne. Miracle de la rencontre de ses parents et de leur longue attente avant que leur mariage puisse avoir lieu. Miracle de la naissance de cet enfant dont l’advenue au monde paraissait presque impossible. Et, derrière tous ces miracles, les ombres des disparitions : le grand-père paternel assassiné en traversant une frontière entre Russie et Finlande en 1925, son épouse, la grand-mère de Lydia Flem, gazée à Auschwitz, le grand-père maternel mort dans les mêmes conditions ainsi que tant d’autres membres de la famille proche.

Une enfant voulue, intensément souhaitée comme affirmation de la vie, de la force de l’amour après les cataclysmes et anéantissements de la guerre. Se dessinait par là comme un destin, en tout cas un impératif : ne pas décevoir tant de ferveur, ne pas contribuer à rouvrir les angoisses passées (pour la petite fille, « être ‘méchante’, c’était rejoindre le camp des nazis »). Peut-être aussi, implicitement, servir de messagère de leur histoire, être celle qui en transmettrait la teneur ou à tout le moins les marques.

De telles intrications de la mort et de la vie forgent des chaînes. Fils légers ou plus pesants, liens d’amour d’une force singulière, chaînes néanmoins. « Comment vivre lorsqu’on est un enfant de survivant ? » Il y eut de l’héroïsme dans la façon dont le père et, de façon frappante, la mère, « luttant contre la maladie comme si elle était une nouvelle guerre », ont fait face à ces épreuves. Pour leur enfant, trouver sa place, inventer sa forme de fidélité comme sa liberté par rapport à une telle histoire n’avait rien d’aisé. « Le traumatisme en héritage »  inhibe l’agressivité, forge une « mission à remplir ». Entre autres, celle, sublimement impossible, de soigner la mère (« Je voulais la guérir (…) de ce qu’elle avait subi là-bas ») comme le père (en devenant psychanalyste « pour analyser, et panser, la douleur de mon père », (Lettres d’amour en héritage, p. 69). L’un et l’autre parents ont édifié un mur de silence sur les tragédies qu’ils ont traversées. En ne voulant pas

accabler leur fille de leur histoire, ces deuils et ces blessures sont restés un arrière-fond tabou, mis sous le

boisseau, en une présence/absence éprouvante. Silence du père en un besoin de retrait devenu marque de son caractère : la vie intérieure « ne méritait pas qu’on en parle ». Silence plus tard vécu un moment par sa fille « comme une désertion ». Silence plus violemment douloureux de la mère, forte personnalité dont la vie, par-delà Auschwitz, s’est trouvée arrêtée par la maladie, puis par un accident de voiture qui lui endommagea sérieusement la jambe. Avec elle, un rideau de fer tombe sur la parole, comme s’il n’y avait plus rien à élaborer à partir des tragédies rencontrées. Le corps blessé, handicapé devient une métaphore bloquée et obsédante des douleurs morales passées et présentes : « Le corps prenait toute la place, celle de la psyché. Elle ne pouvait pas penser. Son expérience concentrationnaire était un traumatisme inassimilable, impensable, impensé. ». Son propos sur Auschwitz se fige sur un « c’est impossible à raconter, c’est impossible à croire » (LAH, p. 78) La parole s’arrête sur cette butée, tandis que souterrainement se transfuse ce qui ne peut se dire : « Son traumatisme, elle me le transmettait, à son insu. » La voix des disparus, je l’entendais, dit Lydia Flem, « hurler en moi ». (LAH, p. 84) Il y eut, douloureuse, une comédie familiale : faire comme si cette famille n’avait pas dans ses soubassements une détresse à peine enfouie et tout ce qu’avaient broyé « Hitler, Staline, l’Histoire ». D’où la nécessité de « chercher dans la littérature l’expression de sensations et de sentiments qui à la maison erraient comme des fantômes insaisissables » (CJV = Comment j’ai vidé la maison de mes parents, p. 73). Puis d’écrire « pour rompre l’absolu d’un silence dont j’étais depuis toujours l’otage », pour ne plus être « l’enclos passif »  du désarroi et du mutisme parental (CJV, p. 70). 

Le mouvement que dessine Lydia Flem est souvent ce va-et-vient entre une proximité nécessaire à la survie de cette cellule familiale et un besoin de mettre à distance cette mère au départ pleine de vitalité, d’énergie, de courage et si entravée ou arrêtée dans ses réalisations. Prisonnière de ses malheurs comme d’un passé devenu mythe ou horizon perdu (une jeunesse politisée, un appétit de liberté, un engagement dans la Résistance). « Peut-être m’a-t-elle ainsi transmis son désir secret d’écrire. Mais sans doute a-t-il fallu que je me batte d’abord avec la rêverie et la douceur des contes, que je m’éloigne d’elle, rêveuse hors du monde, de ce cercle doré où elle s’était enfermée, où je me trouvais également captive. » (LAH, p. 46) 

Ce autour de quoi Lydia Flem tourne avec beaucoup de délicatesse dans le toucher, c’est la très difficile intrication, le subtil emmêlement des destins, des espaces psychiques, des temps auxquels soumet pareille histoire. Dans les débuts du deuil, les parents morts deviennent comme une partie intégrante d’elle même : « Il me semblait que mes parents disparus se fondaient en moi. Je les abritais, ils m’emplissaient. »  (LAH, p. 8) « Ils étaient des créatures dociles et consentantes. Ils m’appartenaient », (p. 9). Au terme de ces énoncés faussement simples, les  frontières si poreuses et mouvantes entre la narratrice et ses hôtes qui l’ « emplissent » deviennent des repères impossibles à fixer (qui a emprise sur qui ? où sont

désormais ces défunts ? qu’est devenu le « je » qui – par trop ? – les accueille ?). 

« La séparation, toute séparation était un tel traumatisme. C’était, par association immédiate, la mort. » (LAH, p. 80) C’est en quelque sorte une délicate naissance d’elle-même qu’essaie de décrire Lydia Flem. Une manière de trouver comment respirer loin de ce qu’avait d’asphyxiant cet univers familial trop aimant. Les épreuves passées furent si dures qu’elles ont soudé parents et enfant, comme si cette fusion pouvait être le seul rempart contre la cruauté (« ils s’arcboutaient contre le monde. Ils voulaient m’en préserver »). «  Mes parents étaient soudés l’un à l’autre, pas seulement fondus l’un dans l’autre, mais coulés dans le même corps : le corps souffrance de ma mère, le corps soignant de mon père – liaison covalente parfaite. » Et ces deux corps absorbent le troisième, au risque de l’étouffement : « Il fallait un même corps pour deux, puis un même corps pour trois. » Le piège était d’autant plus insidieux que prenait forme le « vieux fantasme de fille qui voudrait se confondre avec sa génitrice » et faire corps avec elle – « rêve de coïncidence impossible et mortifère auquel il est pourtant si difficile de renoncer. » (LAH, p. 190) 

Pour accéder à l’autonomie, le salut passait par la fuite, façon Alice, subreptice, légère, efficace : « Je me suis enfuie par l’imagination, par la rêverie, par la lecture ». Et l’écriture. Toute la relation à l’écrit prend forme à partir de cette stratégie du départ résolu, vitalement nécessaire, et du lien maintenu, celui de l’amour qui suppose égards et scrupules. Lydia Flem explique, s’explique, défait patiemment les plis, évite les déchirures inutiles, garde tendus certains fils pour mieux en défaire d’autres. Mailler, puis démailler pour remmailler autrement. La mère de Lydia était bonne couturière, aimant les tissus et l’art de la coupe. Bien des vocations de psychanalyste ont entre autres racines un père ou une mère tailleur, tisseur, artisans du fil et du ciseau (tradition juive oblige ? Pas seulement, pas toujours…). Ecrire, c’était lancer des lignes de fuite ou des tracés séparateurs pour venir aérer, ajourer cet étoffement/étouffement d’angoisse et d’amour. « Tous les âges du passé se mêlaient au présent. » Une phrase qu’aurait pu signer Modiano. Retracer sans jamais s’y complaire ou s’y perdre cet emmêlement pour pouvoir s’en libérer.

Que transmettre quand on est l’enfant unique d’un tel couple, chargé d’une telle histoire ? Comment recevoir un tel héritage ? Comment réfracter cette histoire des siens sans la fausser ni l’alléger ni l’alourdir ? Comment dire le don de « l’élan de vie et de confiance » en même temps que son contraire ? Comment dessiner cette prison d’amour aux portes à peine entrouvertes ? Comment rendre de façon juste et aimante l’inévitable conflit entre le besoin de liberté et la nécessité d’apaiser le trop plein d’angoisse qui cimentait cette cellule familiale ? Me voici en train d’aligner une série d’interrogations. De fait, c’est souvent par des suites de questions que Lydia Flem fait entrer le lecteur dans ses choix ou ses hésitations entre des devoirs ou des appels qui la sollicitent de manière parfois contradictoire. Un exemple parmi bien d’autres possibles de ces questions apparemment simples et vite insondables : « Que devient le deuil, après le deuil ? Comment vivons-nous avec nos morts ? Comment nommer ce nouvel état du chagrin ?

» (LAH, p.  9) L’art de Lydia Flem est fondé sur une éthique, très immédiate et subtile à la fois, du partage comme de l’interrogation socratique. Elle met le lecteur à côté d’elle et pose avec lui, devant lui, les questions qu’elle a à résoudre. Et arrivent des interrogations toutes concrètes qui portent sur des paroles à tenir, des conduites, des gestes immédiatement en prise avec la vie quotidienne, les manières d’accueillir autrui.

Lydia Flem nous fait venir dans la prose des jours, la vie ordinaire des configurations familiales[1]. Or ce qu’elle est amenée à en dire ou en insinuer est souvent de l’ordre du complexe. Supposant une adresse très maîtrisée dans les gestes pour ne pas heurter ou fendiller toute cette porcelaine délicate de sentiments et d’affects, pour mettre au jour la cartographie jamais simple à tracer des liens dénoués ou renoués, des déchirures ou des sutures qui font la trame de nos jours.

Après leur mort, la fille hérite des objets qui ont entouré, illustré, symbolisé l’existence de ses parents. Pour qui traîne par-devers soi des histoires d’exil et de disparitions, les objets ont un prix, un sens tout particuliers. Les garder, au risque de les voir s’amonceler, fut pour les siens affirmation de vie. «  Mes parents n’avaient pu se détacher de rien, rien jeter, parce que leur jeunesse avait été brisée par trop d’exils et de disparitions. » (CJV, p. 58)  Vider après leur mort leur maison mène, avec ces objets témoignant d’une histoire aussi marquée, à « des vagues d’émotions souvent inavouables ». Se mêlent « la colère, la rancune, la haine » à l’égard des défunts et de ce fatras que leurs façons de vivre ont entraîné, avec aussi « le désarroi, la gêne », le mépris de soi d’être envahi de tels affects. S’y joint le sentiment « d’abandon, de vide, de déchirure » combinée avec « la joie sourde et triomphante » d’être vivant, survivant. S’y ajoute la transgression d’une sorte de tabou : la loi autorise la « jouissance » de ce qui n’était pas à nous, permet de s’en emparer (impudiquement ?) ou de le détruire (au prix de quelle violence ?). Ces objets étaient référés à de l’intime, à des désirs, à des coutumes devenues identités secondes ; ils prennent en devenant nôtres d’autres couleurs, une valeur différente. La vie/survie impose de vendre, donner, jeter. De se détacher de la gangue de souvenirs ou d’affects dont ils sont recouverts. D’abandonner ? liquider ? se débarrasser ? La façon dont s’intriquent alors dans les moindres gestes vie maintenue ou comme redonnée et exécution sommaire (du balai…) devient troublante. Tout l’art de Lydia Flem est de rendre, vagues s’enroulant les unes dans les autres, ce tourbillon de sentiments et d’impulsions mal cernables, mal dicibles, mal dominés. De dire cette submersion par une histoire qui s’achève et va pourtant se prolonger à travers ces amas de meubles, assiettes ou tissus qui en disent long sans qu’on sache bien ce qu’ils viennent signifier.

Les trois textes autour de moments-tournants de l’existence étaient écrits au mode transitif direct, recourant aux mots et questions simples pour cerner ce qui se tramait confusément dans ces épisodes charnière. La géographie changeante des attachements et détachements, les émois contraires pouvaient être dits avec les manières usuelles de formuler, de s’interroger. L’attaque cancéreuse change la donne – et les façons d’écrire. L’impitoyable partie d’échecs qui se joue entre vie et mort appelle d’autres pions, d’autres ruses, d’autres feintes. Par les échappées du côté du mythe ou du conte va se désigner ce qui ne peut se laisser entendre que masqué et déplacé. Se glisser dans les pas de l’héroïne de Lewis Carroll, la suivre par-delà les miroirs s’est révélé une stratégie narrative d’une rare perfection. « Les contes sont généralement des cauchemars. » (RA, p. 232) Derrière la légèreté de ses nonsense et l’agilité délicieuse de son propos, Alice au pays des merveilles raconte – aussi – une chute, une descente aux enfers, une exploration abrupte, brutalement imprévisible, des configurations mouvantes de la cruauté sadique et des lois bafouées. « Quelque chose avait basculé. » Première phrase de La Reine Alice. En quatre mots et une « petite boule » que se découvre cette nouvelle Alice, « quelque chose » en chutant a tout modifié. « Ce

n’est pas du jeu », proteste-t-elle. Mais tout se nomme autrement (à commencer par cette maladie dont le nom, n’est pas prononcé), plus d’anciens parapets (« où était le début, la case de départ ? »), noir et blanc se livrent à la magie noire ou blanche (« à quel instant le noir avait-il cessé d’apparaître blanc et le blanc noir ? »). Il faut entrer dans ce singulier ordre des choses, passer de l’autre côté de soi, imaginer des stratégies (« épouser le déséquilibre, chercher les forces obliques »), « s’inventer un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité ». En ce pays «  où tout est à l’envers » et où « l’envers est plus rassurant que l’endroit », où « le

Temps danse à contretemps », au cœur du « Labyrinthe des Agitations Vaines » ou dans le royaume de Lady Cobalt, les usuels discours de la méthode n’ont plus cours : « parfois on résout un problème par un paradoxe, il faut souvent s’éloigner pour s’approcher » (La Reine Alice[1], p. 32).

Avoir pour guide d’Alice permet de faire surgir, comme dans le livre de Carroll, brusquement, impérieusement, sans faux-fuyants, les questions les plus frontales. « Qu’est-ce qu’un visage ? », quand au fil des « chimios », il se métamorphose (plus de cheveux, de cils, de sourcils), quand les yeux semblent « flotter au milieu de rien. « Qui suis-je si je ne me ressemble plus ? » L’art de la question simple et infinie propre à Lydia Flem va une fois de plus au cœur de la cible. « Suis-je une ou deux ? La maladie est-elle mon ennemie ou ma part d’ombre, peut-être même mon trésor ? » (RA, p. 242)

« Comment donner une forme à l’informe ? Comment se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjectée ? » « Comment dire ce qui ne pouvait être dit avec des mots, ce qui demeurait sous les mots, entre eux ou à côté ; dire et taire en même temps ? » (RA, p. 161, 220)  Toujours des questions, mais peut être une réponse. Pas du côté des mots : sous la plume, trop rigides, ils résistent ou s’absentent. Mais au fond de cette déréliction, l’image, elle, « est un éblouissement qui offre son pouvoir au premier instant » :

     L’image bondit, éveille notre imagination en une lueur. Elle réserve d’autres joies plus sourdes, plus implicites. L’œil hésite, questionne, cherche des correspondances, des oppositions, le regard se promène, médite, entre perplexité, surprise et fascination. (RA, p.161)

Surprenante, fascinante, l’image de la Fornarina de Raphaël, enturbannée comme va l’être Alice après les chimiothérapies, seins offerts au regard, l’œil tourné vers l’ailleurs, devient… un soutien ? un miroir ? une promesse ? un secret protégé ? Tant « s’y trouvaient unis en une liaison si intime, presque douloureuse, l’insouciance et la gravité, la souffrance et le charme. » (RA, p. 74)

Les images ont le bon goût de se taire. Et si on sait les faire parler, en les agençant, elles savent être messagères, ironiques ou bouleversantes, d’un au-delà des mots. Reste à les accueillir. Ou à les provoquer, les créer. La photographie va ainsi prendre le relais et mener à une autre intelligence de la vie. 

Une gracieuse Licorne a fait don à Alice d’ « une camera obscura aussi délicate qu’un bijou », un « Attrape Lumière ». Un jour, un rebord de fenêtre, un stéthoscope « aux courbes abandonnées », une« vanité » improvisée, un instant de still life : Alice déclenche l’Attrape-Lumière – et renoue avec la joie. Un acte de renaissance. La construction, à partir d’une « alchimie du trouvé : ni cherché, ni voulu », d’images nées d’objets du quotidien, les fait « entrer en conversation »  les uns avec les autres. Ces jeux, ces dialogues brouillent savamment les frontières entre réalité et fiction, emmènent « de l’autre côté de l’horizon, là où le dehors et le dedans s’échangent et se confondent comme une ouverture vers l’ailleurs » (RA, p. 221). 

L’Attrape-Lumière est devenu « une sorte de stylographe à sa façon ». Une seconde plume avec laquelle écrire autre chose autrement. Ce « temps de l’exil de l’autre côté du miroir », les objets viennent le peupler, avec leurs reflets et leurs ombres. En composant ces « natures mortes » où la vie se fait intensément présence, des fragments d’histoires viennent s’esquisser : 

     Pourtant peut-être n’avait-elle jamais eu d’autre rêve que celui-là, devenir une conteuse, une dentellière qui brode d’arachnéennes arabesques de soie pour suspendre quelques secondes encore la marche du temps. (RA, p.281)

Une Shéhérazade paradoxale puisque les histoires restent morceaux d’un puzzle et, qu’à tant pratiquer l’arrêt sur image et à jouer sur des effets de rythme et de rime, elle découvre une forme de poésie mystérieuse. La poésie contemporaine reste très inspirée ou travaillée par le mot de « présence ». Et c’est autour de ce même mot que se cristallise la découverte comblante de celle pour qui l’Attrape-Lumière se transforme en un Attrape-Présent : 

     « Une lamelle de temps arrêtée dans son flux incessant se trouvait cadrée, saisie, préservée dans une pure et infinie présence. De là venaient cet apaisement, cette allégresse presque enfantine qu’elle ressentait à chaque prise. « (RA, p. 299)

« Le présent contient à chaque instant toute la vie. » Des décennies durant, le passé pesa lourd dans la vie de Lydia F.. La voici entamant une autre connaissance d’elle-même comme allégée de ce poids. Non qu’elle l’ait écarté, mais parce qu’elle l’a métamorphosé. Celle qui a vidé l’appartement de ses parents s’est désencombrée, mais a gardé, parmi ces objets et ces signes du passé, ceux qui étaient porteurs d’une mémoire vive. Une mémoire avec laquelle elle peut désormais jouer, gravement ou plus ludiquement, par la façon dont elle les fixe ou les déplace par la photo. En se les appropriant librement, en en composant les harmoniques et les rimes, en imposant sa création. Ces photos, nous pouvons nous en imprégner grâce au très bel album qu’est Journal implicite,construit autour de cinq sections (la première étant « l’atelier de la reine Alice ») qui sont autant de facettes de l’art de Lydia Flem, de reprises de son histoire, d’éléments d’un autoportrait. « Sensible dans le tout et secret en chaque point », ainsi que dit Lydia Flem citant Diderot. Les cinq chapitres de ce Journal sont introduits par de brèves proses qui cernent, laconiques et intenses, les enjeux et les façons de ce travail de « photographies en chambre – ‘de chambre’, comme une musique ». En ces « mises en scène éphémères », en ces « autels fugaces », des objets du quotidien dialoguent avec des mots épars, des bouts de texte, des symboles au chiffrage énigmatique (figures de jeux de cartes, calendriers, clés ou de très perecquiens fragments de petit beurre) ou terriblement précis (listes de déportés, carte de rapatriée de sa mère…). Les compositions étonnamment variées en sont d’une grande subtilité, laissant affleurer dans la même vision l’évidence et le secret. Les titres donnés à ces photos saisissent comme ce « La peau douce » intitulant une image où, sur fond de tissus colorés un peu froissés, sont inscrits les numéros tatoués sur l’avant-bras de sa mère à Auschwitz. Et ces chiffres sont remis en jeu, déplacés vers une autre scène avec la série sur les clés d’hôtel et leurs reflets, identiques, inquiétantes, « pions et pièces d’une catastrophe sans nom et sans issue ». Les dernières sections se centrent autour de compositions plus abstraites en apparence, les enroulements d’un mètre en ruban de métal, métaphore des boucles et bouclages du temps, et des nouages de scoubidous, cadrés comme autant de graphes, lignes primitives, dansantes, aux couleurs presque provocantes[1].

Les épopées jadis contaient des histoires d’initiation et de victoire (sur le monde, sur soi), d’acquisition d’un savoir ou d’une sérénité au prix d’épreuves surmontées et de rencontres avec la mort. Se décrit avec ce parcours de Lydia Flem un itinéraire épique dont le terme est un épanouissement autant du côté de la sagesse que de l’illumination poétique. Les souvenirs cessent d’être des écrous puisque en les décomposant /recomposant elle les desserre, leur donne de la fluidité, leur confère un sens plus flottant. Ils ouvrent à des harmonies ou des échos inattendus, à un chant muet. Le temps se boucle, se dénoue, se renoue autrement en ces continuités secrètes tissées de façon surprenante et belle. Les espaces de l’imaginaire, les labyrinthes psychiques se déploient et s’entrouvrent comme à l’infini en ces jeux de reflets et cette sorcellerie évocatoire. Ils accueillent l’invisible, le fantomatique, l’aura et, avec eux, de l’humour, de la vitalité relancée, la liberté la plus fantasque ou la plus ordonnatrice. Les vivants piliers issus de l’art se restructurent autrement et créent une œuvre insolite et polymorphe. De nouvelles possibilités de sens s’offrent par ces assemblages mi-hasardeux mi-concertés. Ainsi s’est réalisé un admirable et difficile programme : « métamorphoser la douleur en beauté. » Par cette façon mobile et ludique d’intriquer imaginaire et réalisme, quotidienneté et mystère, esprit d’enfance et gravité, un autoportrait a pris forme. Il trouve ses traits et ses couleurs dans un environnement et des objets (fussent-ils objets de peu,loupe, ciseaux, meringues, pommes, jouets…), l’émouvante présence des choses dès lors qu’on en pressent le sens, l’Histoire de ce temps et des figures plus anciennes. Narcisse se décompose, le monde se recompose, advient un nouvel art de l’autoportrait. 


[1] On trouvera de très belles études de ce travail dans Les Photographies de Lydia Flem (Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean-Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani), édition bilingue français-anglais, Maison européenne de la photographie.



[1] Tous ces textes de Lydia Flem ont été publiés aux éditions du Seuil, dans la collection « La Librairie du XXIe siècle », et repris dans la collection Points, à l’exception de Journal implicite, coédité par La Maison européenne de la photographie et les Éditions de la Martinière

L’ imagination est ma seule adresse

Entretien autour des lettres (et) objets

Karin Schwerdtner : entretien avec Lydia Flem

Nouvelle Revue Synergies Canada, No13 (2020)

Karin Schwerdtner, Université Western Ontario, Canada.

Écrivaine et psychanalyste, reconnue d’abord pour ses ouvrages biographiques tels que L’Homme Freud. Une biographie intellectuelle (1991) et Casanova ou l’exercice du bonheur (1995), puis pour la Trilogie familiale (2020) que constituent ensemble Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), Lettres d’amour en héritage (2006) et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009), Lydia Flem est devenue photographe en 2008, lorsqu’elle recevait des traitements induisant des difficultés d’attention et de concentration. Elle était alitée, incapable de lire et d’écrire plus de quelques phrases, comme elle le précise elle-même,dans cet entretien. Pour continuer à créer et essayer de raconter ce qu’elle ne pouvait ni taire ni exprimer avec des mots, elle a alors cherché à fixer en image des assemblages de choses à portée de main:des fragments de papier, des jouets et objets souvenirs,des aliments et des articles et ustensiles de la vie privée.«[M]êl[a]nt plantes et bijoux, papier et gingembre confit, acier et sucre» (Gestern), ces toutes premières compositions photographiques, qui ont signalé le point de départ pour plusieurs expositions et pour un catalogue intitulé Journal implicite (2013), sont donc «nées d’une nécessité:créer un monde imaginaire pour reprendre pied dans la réalité, transformer la douleur en beauté, l’aléa en élan» (Flem, Journal implicite, sans pagination). Dans l’enfance déjà,nous explique l’auteure, elle avait«besoin pour vivre de narrations, de fictions». Elle était capable «de faire un personnage de n’importe quel bout de ficelle et de lui donner une âme et une histoire». Cette relation singulière aux objets«ordinaires», pour la plupart de l’expérience commune (biscuits, ciseaux, boutons…), ou cette capacité à en «investi[r] certains de manière très intime», parfois en élaborant un récit à partir d’eux, parfois en s’adressant à eux (pour ici reprendre notre interviewée à ce sujet), se retrouve aussi, chez Lydia Flem, dans ses livres dont la majorité est parue dans la collection «La librairie du XXIesiècle » aux éditions du Seuil.

De ce point de vue, ses photos d’objets librement associés se donnent à «lire» comme indissociables de ses textes littéraires où se brouille la limite entre les êtres humains et les «choses de la vie»(selon ses mots),entre la réalité et l’imagination ou le souvenir.Par exemple, dans les quatre cent soixante-dix-neuf fragments qui composent Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans (2016), «évident hommage à Georges Perec et délicieux exercice de remémoration centré sur les atours», nous pouvons observer,avec Raphaëlle Leyris, que «Lydia Flem prouve […] l’importance de ceux-ci –les pans de mémoire qu’ils charrient, ce qu’ils racontent de nous». Pensons aussi à La Reine Alice(2011), «conte écrit à la troisième personne» (Dusaillant-Fernandes 252) et hommage discret à Lewis Carroll avec lequel Flem «me[t] en scène sa longue traversée intime et personnelle de la maladie» (Dusaillant-Fernandes 252). Dans cette œuvre est évoquée la décision prise par Alice de«se jouer»des cartes de jeu qu’elle a trouvées dans l’herbe sous un arbre.Cette «trouvaille»a été l’un des vrais déclencheurs du roman: comme l’auteure l’affirme ici, les choses matérielles, surtout celles que l’on trouve inopinément, peuvent bien ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, donner envie d’«en faire quelque chose». Un hasard semblable est à l’origine respectivement de deux livres dans lesquels notre auteure s’intéresse à sa propre famille,et où il lui arrive s’adresser à certains parmi les rares objets qui lui restent de ses parents.Ainsi que l’auteure le suggère elle-même dans ses œuvres, c’est une découverte particulière, faite en vidant la maison familiale, qui a déclenché l’écriture de Comment j’ai vidé la maison de mes parents, tout comme c’est l’ouverture des enveloppes et lettres gardées parses parents qui a donné lieu à Lettres d’amour en héritage.Lors de notre rencontre en mai 2019, il nous semblait important de revenir avec Lydia Flem sur son rapport aux objets ainsi que sur le rôle qu’ils jouent dans son travail, dans le processus créateur. Dans ce contexte, nous voulions mieux comprendre la manière dont l’auteure comprend, d’une part, son recours occasionnel à l’adresse écrite, en particulier dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents et dans sa«lettre imaginaire»(ainsi qu’elle la désigne) à Paul Celan (Flem, «Lettre à Paul Celan»), et d’autre part, son exploitation textuelle de lettres-objets et de papiers privés, notamment dans L’Homme Freud et dans les premiers deux volumes de sa trilogie.

Les belles réponses offertes à nos questions à ce sujet nous ont amenée à comprendre que, pour notre interviewée, comme elle le soutient elle-même ici, l’imagination est sa «seule maison».

KS: Dans votre Journal implicite (2013) sont publiées certaines de vos compositions photographiques faites à partir d’objets «trouvés au hasard d’une poche, d’un tiroir, sur le rebord d’une fenêtre, dans le désordre des jours et des lieux». Les objets et la vie, avec ses désordres, sont-ils irrémédiablement liés, selon vous?

LF: Les objets font partie de notre vie. Je pense que nous en investissons certains de manière très intime, qu’ils condensent nos émotions et nos pensées, notre mémoire. Mais je suis peut-être restée une enfant capable de faire un personnage de n’importe quel bout de ficelle et de lui donner une âme et une histoire. Aujourd’hui encore, il m’arrive de vouer un attachement singulier à un plume, à une lettre reçue, à un petit quelque chose gardé au fond de la poche. La limite entre les êtres humains et les choses me semble assez poreuse. Cette nuit, j’ai griffonné «L’imagination est ma seule maison» parce que je suis convaincue que les êtres humains ont besoin pour vivre de fictions, de narrations.Quant aux désordres de la vie, c’est durant les mois où je recevais des traitements qui induisent des difficultés d’attention et de concentration –j’étais alitée, incapable de lire ou d’écrire plus de quelques phrases–, que je suis devenue photographe. Mais je n’ai pas cherché à saisir le réel. J’avais, au contraire, besoin de prendre une distance. Depuis mon lit, j’ai assemblé des objets, un peu comme des associations libres–sur le divan ou dans les rêves –,pour essayer de raconter ce que les mots ne pouvaient plus exprimer.Le désordre des objets est une grande source d’inspiration. Un jour, en marchant dans un grand parc, j’ai découvert au pied d’un chêne un amas confus de cartes à jouer. Parce que j’avais beaucoup lu Lewis Carroll au moment d’écrire Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, la découverte de ce jeu de cartes disséminées autour de cet arbre a été un des déclencheurs du roman, La Reine Alice. Dans Alice au pays des merveilles, Alice prend conscience que tout ce qu’elle a cru vivre avec les personnages d’un jeu de cartes était les feuilles qui tombaient de l’arbre en-dessous duquel elle s’était endormie auprès de sa sœur. Elle avait mélangé le rêve et la réalité. Pour ma part, quand j’ai aperçu les cartes sur l’herbe, j’ai eu le sentiment qu’elles surgissaient du livre de Lewis Carroll, qu’elles venaient me faire signe pour dire le mélange intime entre littérature et réalité. Qu’il fallait que j’accueille ce désordre,mêlé de hasard, que j’en fasse quelque chose à mon tour.

KS: Parmi les objets, dont le Journal implicite montre les photos, figurent des lettres autographes et enveloppes adressées, notamment: une enveloppe blanche adressée à quelqu’un habitant Saint-Germain-la-Blanche-Herbe (photo «Au retour de la Blanche-Herbe»); et une enveloppe Kraft grand format (photo «Archive») réunissant des lettres reçues, toujours dans leurs enveloppes…

LF: En janvier 2011, à la veille de la parution de La Reine Alice, j’étais encore assez vacillante mais très motivée d’accepter l’invitation de l’IMEC (Institut Mémoire de l’édition contemporaine) de faire, en quinze séances, une lecture intégrale de mon livre, filmée par Alain Fleischer. Olivier Corpet me proposait également d’exposer, dans un accrochage d’Alain Fleischer, douze autoportraits et douze compositions photographiques d’objets, qui avaient donné naissance au roman. C’est là, à l’IMEC, aujourd’hui dirigé par Nathalie Léger, à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, dans la campagne près de Caen,que j’ai reçu la lettre, avec cette adresse pleine de poésie sur l’enveloppe, dont j’ai publié une photographie dans le Journal implicite. Pendant quelques années, l’expéditeur de cette enveloppe, un lecteur, m’envoyait des lettres –sachant que j’intervenais quelque part –il m’écrivait au lieu où j’allais me retrouver…Pour ce cycle de lectures, une main espiègle avait glissé un petit objet dans chacune des grandes enveloppes de couleurs vives, achetées à Rome. À chacune des quinze séances de lecture (à voir sur YouTube), j’ouvrais une enveloppe, je sortais les feuilles du tapuscrit, je découvrais l’objet-surprise (coquillage, boîte à musique, crayons, …) puis, je lisais. Ensuite, pendant plusieurs mois, j’ai composé une série de quinze photographies, correspondant aux quinze étapes de la lecture-performance de La Reine Alice, à partir de divers objets et du manuscrit,devenu une sorte d’origami, découpé en échiquier, tissé, déchiré en mots et lettres, en jouant du va et vient entre littérature et plasticité, images et imagination, le roman revenant à ce qui l’avait fait naître, à sa source: la photographie. La photographie extraite de la série «Pitchipoï et cousu main» dans le Journal implicite où on voit une main qui tient une enveloppe dans laquelle il y a des lettres, j’avoue que je ne les ai pas encore ouvertes. C’est une chose qui me reste à faire un jour.Ce sont de vieilles lettres, adressées par ma grand-mère à mon père lorsqu’il était enfant et adolescent. Mon père a perdu sa mère pendant la guerre. Elle a été déportée des Pays-Bas. À l’époque où ils s’écrivaient, mon père habitait chez un oncle à Bruxelles, n’ayant pas pu s’installer en Hollande avec sa mère et son frère en raison des lois de l’immigration. Parce que les lettres sont écrites en allemand, en caractères gothiques, leur lecture va me demander beaucoup de temps. Je pourrais faire appel à des spécialistes pour déchiffrer l’écriture. Mais je trouverais difficile d’inviter des inconnus dans l’intimité de cette correspondance. Car ce sont des objets de papier que j’imagine porteurs non seulement d’une histoire d’archive familiale, mais aussi de beaucoup d’émotion. De son vivant mon père n’a jamais mentionné ces lettres, dont la lecture sera sûrement bouleversante. Je les ai découvertes au moment de vider la maison de mes parents. J’ai aussi trouvé des journaux intimes de ma mère que je n’ai pas lus…

KS : Et les lettres d’amour de vos parents, auxquelles est consacré Lettres d’amour en héritage ?

LF : Ce que je trouve très émouvant dans ces lettres, c’est qu’elles sont comme de petites valises. Matériellement, ces lettres sont toujours dans mon bureau, dans deux boites. Mon compagnon me dit qu’elles seraient peut-être plus en sécurité à l’IMEC, dans mon fonds d’archives, si je pouvais me séparer d’elles, mais je n’arrive pas encore vraiment à m’en éloigner physiquement. J’aime bien les sentir à proximité.

KS : Parmi tous les objets-souvenirs qui vous restent de vos parents, leurs lettres d’amour, découvertes au moment de vider le grenier de leur maison, occupent pour vous une place unique. Elles vous ont permis « d’entrer à nouveau en relation avec eux, de les toucher, en quelque sorte, en effleurant les enveloppes et les feuilles de papier sur lesquelles ils avaient écrit » (Lettres d’amour en héritage 21). Pourriez-vous commenter plus longuement votre rapport à ces lettres ?

LF : À l’instar des robes que ma mère a confectionnées de ses mains, sur lesquelles il m’arrive de chercher les points de couture, –  dont les fermetures-éclairs se confondent, dans mon regard, avec les rails de chemin de fer de la déportation – les lettres portent la mémoire des gestes de la main. Françoise Héritier parlait des humeurs du corps. La graphie, la manière dont on tient un crayon, un stylo, et dont on l’appuie sur la feuille de papier, la danse des lignes, tout cela témoigne d’une inscription très personnelle du corps. Or, ce que je constate en lisant leurs lettres de jeunesse, c’est que mes parents ont gardé la même écriture toute leur vie, que la façon dont ils écrivaient avant ma naissance correspond à la façon dont ils écrivaient pendant le temps que j’ai partagé avec eux. D’où mon impression de retrouver quelque chose de la présence corporelle de mes parents…

KS : Dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents, il vous arrive de vous adresser à ces objets reçus en héritage que sont les serviettes de papiers gaufrés, imprimés, à motifs de Vichy rouge et blanc, marqués de noms exotiques, de lieux lointains, de slogans, de dessins ; papiers qui seraient donc des petits billets, des missives ou des pense-bêtes. Vous écrivez : « [J]e vous ai ramenés sur ma table de travail. À la manière d’un classement de Perec ou d’un inventaire de Prévert, vous vous enchaînez les uns aux autres. Je ne pouvais vous précipiter dans le vide sans prendre note de l’étrange chapelet que vous formiez » (130). Qu’y a-t-il dans ces papiers qui ait pu vous inciter à les vouvoyer ?

LF : C’est un moment clé que vous soulignez, moment qui correspond au vrai début du livre. Depuis quelques jours, je tentais de vider la maison de mes parents. Je tombe alors sur une boite qui contient des serviettes en papier que ma mère avait ramenées de différents endroits, d’une crêperie, d’un restaurant, d’un café, d’un coin ou l’autre de France ou d’Europe. Ces papiers, sur lesquels elle avait écrit ses pensées, ou parfois tout simplement un lieu et une date, sont une trace de sa vie, de ses voyages, de sa graphie. En les lisant, j’avais l’impression que ma mère me parlait. Me parlait d’elle, de mon père, et éventuellement, des personnes qu’ils rencontraient en voyageant.

            La serviette en papier avec le logo et le nom du restaurant, avec ce qu’on peut écrire dessus, c’est proche d’un objet de correspondance. La découverte de ces serviettes a été le déclencheur de l’écriture de Comment j’ai vidé la maison de mes parents. En les lisant, j’avais le sentiment d’assister à une conversation. Comme si ces bouts de papier venaient me chuchoter à l’oreille les histoires de mes parents, de leurs voyages à deux, de leurs rencontres. Comme si, réunis ensemble, ces objets étaient les témoins presque vivants de leur existence en dehors de la mienne…

KS : Et le vouvoiement ? Peut-on lire dans votre adresse la preuve d’un attachement singulier ?

LF : Leurs objets devenaient les ambassadeurs, les porte-paroles ou les véhicules, de mes parents disparus. A travers eux, je m’adressais à mon père et à ma mère, dans une sorte de dialogue au-delà de leur mort. Ce dialogue imaginaire ne cesse jamais, je pense. C’est pourquoi les archives sont tellement précieuses…

KS : Théoriciens et critiques de la correspondance affirment qu’écrire une lettre, c’est donner de soi. Avec leurs lettres, et sans le savoir, vos parents vous auraient-ils donné quelque chose ? En écrivant Lettres d’amour en héritage, cherchiez-vous alors à faire contre-don, à remercier ou, à tout le moins, à « rendre » hommage, si nous admettons la part de don inhérente à l’expression ?

LF :Avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents, qui est le premier livre que mes parents n’ont pas connu, mais aussi les Lettres d’amour en héritage, je cherchais à leur rendre hommage et, sans doute aussi, à poursuivre la conversation avec eux. Le dialogue qui suit la disparition n’est pas le même que celui qu’on a eu de leur vivant, il devient plus apaisé et plus heureux. Il est peut-être idéalisé… Leurs lettres de rencontre représentaient une transmission de valeurs, la puissance de l’amour qui dure, Eros contre Thanatos. Un très précieux don.

KS : Vous disiez avoir relu Lewis Carroll (peut-être dialogué avec lui ?) pour Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils. Et dans l’affirmation suivante, extraite de La Reine Alice, nous trouvons un hommage, peut-être une reconnaissance de dette, à l’auteur d’Alice au pays des merveilles : « Je suis née de l’imagination de Lewis Carroll, mais dans une lettre posthume à Alice Liddell, devenue Mme Hargreaves […], il m’encourageait à devenir écrivain à mon tour». D’une manière ou d’une autre, tous vos livres sont-ils par essence des hommages, discrètement adressés ?

LF : Toute petite, et peut-être même avant d’apprendre à lire, quand on me racontait des histoires, je rêvais de devenir écrivain, d’appartenir à ce monde-là. J’avais une admiration folle pour les écrivaines et les écrivains. Enfant unique, je ne me sentais jamais seule, parce que les livres étaient mes amis. Lire une histoire, c’est un peu comme découvrir de vieilles correspondances : c’est dialoguer avec des absents qui sont tout de même encore présents, par leurs mots et leur écriture. Aujourd’hui encore, j’ai le sentiment que les auteurs me font un immense cadeau avec leurs écrits – lettres ou livres. Je leur suis infiniment reconnaissante, sans la littérature et les artistes, je ne pourrais simplement pas vivre. Je leur dois tout.

KS : Vous-même vous avez adressé à Paul Celan, l’un des plus grands poètes de notre temps, ce que vous désignez comme une « lettre imaginaire » (Lettres d’amour en héritage 86). Dans cette lettre, publiée dans le numéro 33 (2015) des Moments littéraires consacré à votre œuvre, vous tutoyez le poète et vous l’appelez par son prénom, peut-être parce que votre mère l’a connu dans sa jeunesse. Vous écrivez : « Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai personne d’autre à qui m’adresser » (75). Que vous a permis cette lettre, et plus particulièrement, ce dispositif d’adresse ?

LF : Paul Celan est un des plus grands poètes du XXe siècle, son œuvre tente de mettre des mots sur l’ineffable du génocide des Juifs sous le régime nazi. Chercher un dialogue imaginaire avec lui, c’était tenter d’élaborer quelque chose du traumatisme reçu en héritage alors même qu’il n’était pas aisé d’avoir cet échange avec ma mère, revenue d’Auschwitz. Plusieurs circonstances m’y encourageaient : ma mère avait connu Paul Celan à Tours, avant la guerre. Après la guerre, il avait cherché à prendre de ses nouvelles via une lettre à un ami commun, mais ma mère ne l’a su que vingt ans après son suicide en 1970. Ils avaient été très proches – une photographie en témoigne, qui a été publiée dans la Correspondance de Paul Celan avec son épouse, Gisèle Lestrange ; c’est, en effet, une des  photos connues de Paul Celan en France avant la guerre.

            L’introspection et la psychanalyse conduisent presque toujours, à un moment ou à un autre, à vouloir se déprendre de ses fantasmes, à les confronter avec sa généalogie, pour retrouver son propre souffle. M’adresser à Paul Celan, c’était essayer de tisser des mots, trouver du sens, au-delà du silence maternel. Esquisser, par ce détour, une forme de réparation.

KS : À l’égard de vos parents, vous dites, dans Lettres d’amour : « Ils ne sont plus là pour connaître mes joies et mes peines. En pensée, je les leur raconte. Déménagement, mariage, livre, anniversaires, voyages, les enfants qui grandissent, toutes les choses de la vie » (253). Dans la mesure où vous « racontez » dans Lettres d’amour vos impressions de lecture, vos constats en lisant leurs lettres d’amour, ce livre est-il quelque part, pour vous, une lettre écrite à vos parents ?

LF : Oui, je crois que je m’adresse à mes parents, en faisant alterner dans mon livre des fragments de leurs lettres d’amour et mes commentaires concernant ces lettres. Et il est possible qu’avec Lettres d’amour en héritage,je prolonge le dialogue entamé dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Parce que, comme un lecteur me l’a fait observer lors d’une rencontre organisée dans une librairie, je n’avais pas mis de point final à Comment j’ai vidé la maison. Comme si, disait-il, je n’avais pas fini d’écrire sur les objets-souvenirs de mes parents. (Ce manque de ponctuation à la fin du livre était bien voulu de ma part. Pour toutes les traductions, j’ai dû me battre pour vérifier qu’ils n’avaient pas rajouté un point. ) Un jour, en effet, je me suis rendu compte que j’allais donner une suite à Comment j’ai vidé la maison ; que, pour reprendre un tête-à-tête avec mes parents, j’allais revenir sur leurs lettres. De ce point de vue, les deux livres sont une manière de m’adresser à eux, pour essayer d’avoir un échange au-delà de la vie et de la mort, oui. Mes lettres posthumes, en somme.

KS : Vous dites que vous avez voulu « poursuivre le dialogue », en écrivant sur, et parfois avec, les lettres de vos parents. Pour vous, l’écriture est alors une sorte de substitut de la parole ?

LF : Oui, absolument. L’écriture, disait Freud, est le substitut du corps maternel absent. L’écriture, c’est d’abord de la voix. J’écris d’ailleurs souvent à voix haute, les deux se mêlent intimement pour moi. Les photographies – comme celles que j’ai prises des robes que ma mère a cousues – permettent, elles aussi, de renouer avec nos absents. Elles sont elles aussi un moyen d’interroger l’histoire, d’enquêter sur le passé. J’ai récemment découvert, en regardant la légende d’une vieille photo, des circonstances autour de ma naissance que j’ignorais largement et dont je parlerai peut-être dans un prochain livre. Comme la vie, les archives nous réservent des surprises.

KS : « Les habits collent à la peau », nous rappelle Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans. « Ils nous protègent et nous exposent […] trahit notre part d’ombre » (quatrième de couverte). De ce point de vue, les habits se rapprochent-ils de la lettre, pensez-vous ? Avez-vous l’impression que, de manière générale, la lettre expose tout autant qu’elle dissimule ?

LF : Les vêtements sont, bien sûr, des signes que nous adressons, volontairement ou involontairement, aux autres. La lettre m’apparaît comme un espace de méditation et d’introspection, qui, consciemment ou à notre insu (lapsus, ratures, associations involontaires…) nous révèle, nous raconte, davantage, je crois, qu’elle ne nous dissimule. Bien sûr, comme dans tout échange humain, l’interprétation demeure ouverte et multiple.

KS : Dans les archives, selon l’historienne Arlette Farge, « il est tant de formes calligraphiées qui étonnent » (10) pour le chercheur travaillant aujourd’hui à partir de petits mots archivés dans des boîtes. Pour sa part, elle trouve particulièrement saisissants les messages tracés de façon quasi phonétique » et la signature de ceux qui ne savent pas écrire. À part la surprise de découvrir, en lisant les lettres de vos parents, « que les traits de leurs caractères étaient fort semblable à ce que [vous aviez] connu d’eux » (Lettres d’amour 41), quel autre étonnement avez-vous ressenti ?

LF : Ce qui m’a touchée d’abord, c’est l’intensité d’une rencontre amoureuse, qui a lieu dans l’espace même de la correspondance, elle s’écrit en se vivant et se vit en s’écrivant. J’ai compris en les lisant que je suis née de leurs échanges de lettres. Ensuite, j’ai été émue de découvrir qu’ils avaient choisi la langue française pour partager leurs sentiments ; ils auraient très bien pu s’écrire en allemand, mais sans doute, c’était comme pour Paul Celan, une langue de la mort.

Un autre étonnement, c’est le nombre de lettres qu’ils échangeaient, parfois plusieurs missives dans la même journée. Leur correspondance était au centre de leur vie. Ils s’envoyaient aussi des coupures de presse, des échantillons de tissu, des petits ajouts divers qu’ils glissaient entre les feuilles de papier à lettres comme de petits cadeaux qu’ils s’offraient, une manière de ne jamais se quitter. Ils se donnaient d’ailleurs des rendez-vous pour écouter des émissions radiophoniques – notamment des concerts – à la même heure. C’était aussi très touchant de voir qu’ils avaient numéroté chaque lettre, toutes précieusement conservées, presque intactes, comme si elles venaient d’être apportées par le facteur, encore à décacheter.

KS : Depuis 1986, des correspondances inédites de Freud ont été publiées et traduites en français, notamment celle avec Karl Abraham (Correspondance complète, 1907-1926, trad. Fernand Cambon). Après La Vie quotidienne de Freud et de ses patients ([1986] 2018), pour lequel vous avez consulté certaines de ces correspondances, puis avec L’homme Freud (1991),vous vouliez « suivre Freud à la trace, l’accompagner dans ses voyages au pays de nulle part, lire pardessus son épaule » (préface). En quoi la lecture des correspondances de Freud vous-a-t-elle aidée dans ce sens, pour ce projet de livre ? Écrire en citant des lettres, est-ce pour vous faire un bout de chemin avec les écritsd’autrui ?

LF : Absolument. Nous étions avant Internet. Je revois mon bureau à l’époque, Le sol était couvert des correspondances de Freud. Parce qu’il écrivait régulièrement une dizaine de lettres le même jour, à divers correspondants, j’aurais aimé pouvoir les comparer, voir l’influence du destinataire sur sa pensée.

Avec L’homme Freud, je voulais raconter l’inventeur de la psychanalyse autrement que par ses ouvrages théoriques. Faire appel à ses lettres, ce n’était pas, me semblait-il, le regarder par la petit bout de la  lorgnette mais, au contraire, lui rendre hommage dans l’exacte mesure où il était un théoricien du quotidien. C’est justement parce qu’il reconnaissait aux choses les plus minuscules, ordinaires, quelconques de notre vie, leur importance, que je me suis autorisée à écrire les livres que j’ai écrits, avec lui d’abord, puis sans lui ; de rendre toute sa noblesse à la vie quotidienne, dont la lettre fait partie. Freud en a écrit environ 20.000. J’ai eu très rapidement le sentiment que c’était le matériau idéal pour entrer dans son « atelier », son work in progress.

            La vie s’écrit dans les lettres, dans les billets, dans tout ce qu’on peut laisser comme trace écrite ou imprimée. Aujourd’hui, la vie laisse ses empreintes dans les mails et les textos. En raison de la valeur que peut représenter une correspondance, même électronique, je suis heureuse d’avoir imprimé un grand nombre de mails, et je regrette ceux que je n’ai pas conservés. Depuis des années, j’ai une correspondance (à la fois postale et numérique) avec un ami qui a eu un parcours très différent du mien, chirurgien et grand voyageur. En relisant nos échanges j’ai l’impression qu’elle forme une double introspection, chacun s’y raconte comme si l’amitié devenait le support d’une psychanalyse à deux faces ou une sorte de journal intime, croisé et parallèle.

KS : Écrivaine et photographe, vous arrive-t-il de recevoir du courrier de vos lecteurs ?

LF : Comment j’ai vidé la maison de mes parents est un livre qui, à ma très grande surprise, continue à faire son chemin. Sa réception m’étonne parce qu’en l’écrivant j’avais l’impression de dire des choses dont personne ne parlait, qu’on n’avait même pas le droit d’évoquer. Or dans leurs lettres, les lecteurs me racontent comment, eux, ont vidé la maison de leurs parents, ce qu’ils ont découvert, avec parfois des photos à l’appui, des textes, des extraits de journaux. J’aime l’idée que chacun peut s’emparer de mes livres, peut se les approprier, pour son propre compte, comme un miroir. La Reine Alice, également, a suscité énormément de confidences personnelles, parfois des confidences déchirantes. Je sens une obligation morale d’y répondre, comme les lecteurs m’écrivent aux éditions du Seuil, qu’il faut du temps pour qu’elles me parviennent, puis du temps pour y répondre, je m’en veux régulièrement du délai que je laisse passer. Je reçois ces lettres comme des cadeaux.

KS : À l’époque où vos parents s’écrivaient des lettres d’amour, votre mère, dites-vous, « attendait chaque distribution de courrier avec impatience » (37). Sommes-nous aujourd’hui nostalgiques, pensez-vous, d’une époque où on pouvait attendre avec impatience l’arrivée du courrier ?

LF : Attendre, ce n’est plus dans l’air du temps. Au contraire, il semble que l’impatience se généralise. Un plan cinématographique, jadis, durait autour de 12 secondes, aujourd’hui avant 2,5 secondes, le public se lasse. Peut-être va-t-on revenir un jour aux joies de la lenteur, par goût, ou par nécessité…

KS : Pour finir, accepteriez-vous de nous parler un peu de votre projet de livre actuel ?

LF : Je peux dire que je suis en train de faire une grande collecte d’archives dont j’espère pouvoir tracer une sorte d’autobiographie au pluriel.  

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Ouvrages cités

Bonnefoy, Yves, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, et al. Les photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem, volumeissud’une rencontre à la Maison européenne de la photographie le 23 octobre 2013, d’une rencontre à la Maison de l’Amérique latine le 12 novembre 2013 et de l’exposition de Lydia Flem, Journal implicite, à l’Institut français de Berlin du 17 octobre au 22 novembre 2014.Maison européenne de la photographie/Maison de l’Amérique latine/Institut français Berlin, 2014.

Celan, Paul et Gisèle Celan-Lestrange. Correspondance (1951-1970), deux volumes sous coffret. Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2001.

Dusaillant-Fernandes, Valérie. « Le cancer au pays d’Alice : Lydia Flem et son conte à ne pas mourir debout. » Interférences littéraires/Literaire interferenties, n° 18, mai 2016, pp. 251-267.

Farge, Arlette. Il me faut te dire. Éditions du Sonneur, coll. « Ce que la vie signifie pour moi », 2011.

Fleischer, Alain et Lydia Flem. « La Reine Alice. Lecture-performance dans la Grange-aux-Dimes en l’Abbaque d’Ardenne à l’Imec les 27, 28 et 29 janvier 2011. » YouTube, quinze lectures, janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=nW_rRr1lPD0.

Flem, Lydia. Casanova ou l’exercice du bonheur. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 1995.

Flem, Lydia. Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2004.

Flem, Lydia. Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2009.

Flem, Lydia. L’Homme Freud. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 1991.

Flem, Lydia. Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2016.

Flem, Lydia. Journal implicite. Photographies 2008-2013. Éditions La Martinière, 2013.

Flem, Lydia. « Lettre à Paul Celan. »Les Moments littéraires, no  33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997).

Flem, Lydia. Lettres d’amour en héritage. Seuil. « La librairie du XXIe siècle », 2006.

Flem, Lydia. La Reine Alice. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2011.

Flem, Lydia. La vie quotidienne de Freud et de ses patients. Hachette, 1986 ; Seuil, 2018.

Gestern, Hélène. « Journal implicite (Lydia Flem). » La Faute à Rousseau, no 69, juin 2015, p. 74.

Héritier, Françoise. Masculin/féminin. La pensée de la différence. Odile Jacob, 1996.

Héritier, Françoise. Les deux sœurs et leur mère. Odile Jacob, 1994. Leyris, Raphaëlle. « Lydia Flem, de ce côté du miroir. » Le Monde des livres, le 11 avril 2016. En ligne. https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/04/13/lydia-flem-de-ce-cote

Flem, Lydia.«Archive», de la série «Pitchipoï et Cousu-main». 2012, Galerie Françoise Paviot, Paris.Flem, Lydia.«Au retour de la Blanche-Herbe», de la série «La Reine Alice».2011,Galerie Françoise Paviot, Paris.

Comment naissent mes images, 2019

Revue Textimage, https://www.revue-textimage.com/ in « Blessures du livre : écrivains et plasticiens à contremploi », 2019 (éd. Andrea Oberhuber et Sofiane Laghouati)

Comment naissent mes images

 Soudain les mots se dérobèrent.

Au début de l’été 2008, et pour de longs mois, je reçus des traitements et des drogues, qui perturbaient les facultés cognitives : lire, écrire, ce quotidien qui était ma respiration-même, n’appartenait plus à l’évidence.

Quelque chose avait basculé. Il fallait survivre, autrement.

Je commençai à tenir un journal photographique, sur mon blog « Table d’écriture », postant presque chaque jour, une image accompagnée d’un titre et d’une citation brève de Kafka, Fellini, Nietzsche, Proust, Spinoza ou Madame de Sévigné. Il me fallait agir rapidement. Mon énergie était comptée.

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COMMENT JE SUIS DEVENUE PHOTOGRAPHE

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Entretien avec Lydia Flem par Gérald Cahen pour La Faute à Rousseau, 2020

La Faute à Rousseau : J’aimerais vous interroger sur vos photographies qui font leur apparition pour la première fois dans votre œuvre avec La Reine Alice. Dans ce livre, en forme d’autofiction, vous vous glissez dans les habits d’Alice au moment où elle traverse le miroir, mais c’est parce que vous venez de vous découvrir dans ce miroir une tumeur au sein. S’ensuit un long voyage au pays de la Maladie où, comme dans le conte de Lewis Carroll, vous rencontrez sur votre chemin des êtres fantasques prêts à vous aider, telle cette Licorne qui vous offre un « Attrape-Lumière ». Et vous voilà photographiant les objets qui vous entourent ! Toutefois le lien entre l’image et le texte ne relève pas ici de l’illustration, mais bien plutôt de l’approfondissement d’un monde intérieur, d’un questionnement très personnel où les objets les plus usuels sont détournés de leur sens premier pour entrer dans des compositions intimes, secrètes.

Lydia Flem : Quand, en juin 2008 s’est présenté un de ces moments où la vie se joue à pile ou face, la nécessité s’est imposée à moi de tenir un journal … photographique.  Chaque jour, en parallèle à une série d’auto-portraits tragi-comiques, j’essayais, par associations d’idées, comme dans un rêve, une séance d’analyse, de composer à partir d’objets et de choses à portée de la main, une mise en scène éphémère, une offrande de survie, de la fixer avec un appareil-photo, puis de la poster sur mon blog « Table d’écriture » (https://lydia-flem.com – les Archives restent disponibles). Très souvent, je « signais » ces compositions photographiques avec un bijou, une montre ou une boucle d’oreille que je portais à cet instant. Comme les enfants, j’aime animer les objets du quotidien et de l’intimité, leur faire raconter des histoires, porteuses d’une magie secrète. Cet exercice journalier offrait une forme d’auto-santé, de transformation de la douleur en élan. La joie est un grand remède. Plus tard, ces photographies sont devenues le fil conducteur de l’écriture de La Reine Alice qui comprenait, dans son édition originale, un cahier de 23 photos, et, ensuite, le noyau du catalogue, le Journal implicite, avec d’autres séries de photographies dont Le Temps froissé ou Opéra.

Quelque chose d’inattendu s’était produit dans ma vie, j’étais devenue photographe par le biais de l’autobiographie. Puisque les mots se dérobaient, – les traitements contre le cancer du sein perturbaient mon attention-, il m’avait fallu trouver une autre forme de créativité, une tactique oblique de survie. Depuis cette bascule, l’écriture et la photographie sont restés mes deux modes de narration.

FAR : Avec la chimio, la pauvre Reine perd ses cheveux. Pareille à l’Alice du Pays des Merveilles dont le corps se transforme sans arrêt, elle se demande à quel moment « on cesse d’être soi ». Pourtant lorsque, hospitalisée dans un service de soins intensifs, ses forces l’abandonnent, elle fait l’expérience d’une « part d’indestructible » qu’elle nomme « la quintessence de soi ». Qu’est-ce donc que cette part ?

LF : Dans le court chapitre Le Labyrinthe des Agitations Vaines, la pauvre Alice, atteinte d’une infection sévère, proche de la mort, cherche en elle-même le petit grain de vie autour duquel s’enrouler, y trouver un appui minuscule et essentiel. Comme si le corps pouvait se défaire, partir en lambeaux, presque s’éteindre, mais qu’il demeurait encore une pulsion de vivre, le désir, comme l’affirme Spinoza, de persévérer dans son être.

FAR : Invitée à parler du livre d’Ivan Jablonka Laëtitia ou la Fin des hommes (du nom de cette jeune fille violée et découpée en morceaux), vous avez réalisé une série de photographies intitulée Féminicide en posant sur des reproductions de célèbres tableaux de femmes une paire de vieux ciseaux rouillés pointés vers leurs yeux ou leurs seins. L’effet est saisissant et l’on ne peut s’empêcher d’observer que La Fornarina de Raphaël que l’on voit ici menacée par cette paire de ciseaux était déjà présente dans La Reine Alice. Vous l’imaginiez alors désignant une tumeur sur son sein… 

LF : Dans le manuscrit qu’invente la Plume de la Reine Alice, il est question d’un spectateur du tableau de Raphaël qui souhaite faire sortir la Fornarina de son cadre pour la soigner d’une tumeur au sein qu’il pense entrevoir. J’avais lu qu’un médecin américain, féru d’histoire de l’art, avait posé cet hypothétique diagnostic, ce qui m’a inspiré ce dialogue imaginaire à travers les siècles.

Quant à la série Féminicide, commencée en 2016, elle est née alors que je prenais des photographies de mes premiers cahiers d’écriture d’école primaire, horrifiée par les stéréotypes masculin-féminin que ces phrases dictées véhiculaient. Une paire de ciseaux à la main, je découpais le contour de mes mains dans des photocopies de manuscrits, quand, par associations, j’ai posé les ciseaux de papier sur des célèbres portraits (La Jeune Fille à la perle, La Naissance de Vénus, etc…) pour dénoncer la violence banale, domestique, qui est faite aux femmes alors qu’en même temps, et depuis toujours, les hommes en célèbrent la beauté. Le meurtre est ici inséparable de l’idéalisation.

FAR : Tous vos livres autobiographiques tournent autour du thème de la survie : que peut-on sauver lorsqu’on vide la maison de ses parents ? que reste-t-il d’eux ? de nous ? de notre enfance ? La rencontre même de vos parents au lendemain de la guerre est placée sous le signe de la survie : au retour de sa déportation, votre mère soigne une grave tuberculose dans un sanatorium en Suisse, où votre père (lui-même rescapé) fait par hasard sa connaissance. Dans la série photographique Pitchipoï & Cousu main vous évoquez leur histoire à travers quelques-uns de leurs objets-fétiches. 

LF : Parfois une image implicite s’éclaire par sa légende. « La peau douce » rapproche les robes-archives de ma mère, le tendre corps maternel contre lequel je me blottissais, les deux numéros tatoués sur son bras. C’est la mémoire d’une mémoire transgénérationnelle, le lien inassimilable de l’amour et d’une terreur sans mots et sans fin. Par leur puissance et leur plasticité sensorielles, les images aspirent et reflètent nos rêves et nos cauchemars.  « Un jouet contre du pain », avec son serpent de bois et douze propositions d’initiales pour une chevalière, raconte le combat de mon père pour survivre au camp de prisonniers nazi, puis à sa reconquête d’identité après la Libération. Dans « Et cetera », parmi de menus objets trouvés dans le tiroir du secrétaire de ma mère, se trouve l’insigne de la Croix-Rouge, qu’elle avait ramassé la veille de son arrestation à Grenoble, demeuré dans sa poche, elle avait pu se déclarer infirmière, ce qui lui avait peut-être sauvé la vie en arrivant à Auschwitz.

FAR : Votre série Des Clefs sur l’échiquier s’inscrit-elle aussi dans la veine de l’héritage traumatique de la Shoah comme l’a analysé Yves Bonnefoy ?

LF : À Sils-Maria, où Nietzsche, Proust, Celan ou Anne Franck se sont promenés, il y a un vieil hôtel dans la forêt avec une table-échiquier, métaphore de l’affrontements guerrier. J’y ai posé 32 clefs de chambres d’hôtel, avec, tatoués dans le métal, des chiffres qui évoquent les numéros des victimes du nazisme, morts comme des pions, sans armée pour se défendre. Yves Bonnefoy a analysé ces photographies dans un texte lumineux, où il a aussi interprété ces images comme le rappel de notre « finitude », nous les êtres humains qui ne sommes que les locataires provisoires de la vie.

La vie et la mort s’entrecroisent en permanence dans vos livres. Dans Panique vous décrivez cette angoisse irrationnelle qui vous a submergée à certaines heures de votre vie et qui n’est pas sans lien, croit-on comprendre, avec l’histoire terrible de votre mère. Car il y avait aussi entre vous deux ce passé qui ne passait pas, cette « catastrophe sans nom et sans issue » qu’elle ne pouvait pas partager, même avec vous… Écrit-on, crée-t-on pour s’approcher de ce qui ne peut pas se communiquer ?

Je me reconnais dans la phrase de Primo Levi « J’écris ce que je ne pourrais dire à personne ». L’art cherche du côté de la sublimation une issue à nos pulsions, conflits et affects, à toutes les productions de notre inconscient, qui, la plupart du temps, ne peuvent, en effet, s’approcher et s’exprimer que par des détours, des déplacements, des métaphores, qui ont souvent pour noms les actes manqués, les répétitions malheureuses, les multiples pathologies, mais aussi, heureusement, les mythes et les arts, la culture dans ses formes infinies. Avec Winnicott, je pense que chaque être humain est doué de créativité, il nous appartient de puiser dans cette énergie vive pour avancer sur le fil fragile de l’existence.

Propos recueillis par Gérald Cahen 

 

 

Encadré :

Lydia Flem, Journal implicite, Photographies, 2008-2012, Éditions de La Martinière, 2013.

Les Photographies de Lydia Flem avec des textes de : Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean-Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani, édition bilingue français/anglais, Maison Européenne de la Photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, 2014.

 

 

Festival de la Correspondance Grignan 2020

Festival de la Correspondance Grignan 2020

Rencontre littéraire
en compagnie de Lydia Flem, sur Alice au pays des Merveilles, le livre qu’elle a recommandé « pour rêver le monde d’après » (voir Le Monde des Livres, daté du vendredi 15 mai 2020).

De l’Autre côté du miroir : video le samedi 11 juillet à 15h

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Blog Exigence littérature – La Reine Alice par Alice Granger

 

Dans ce roman, Lydia Flem a choisi de raconter le traitement de son cancer en exploitant l’œuvre de Lewis Carroll « De l’autre côté du miroir », nous faisant tout de suite entendre la perte du « Pays des merveilles » lorsque le Roi et la Dame de Cœur lui ont coupé la tête en lui apprenant la terrible nouvelle, et c’est une réussite.

Le procédé littéraire nous semble ce qui reste de solide à l’auteur lorsque plus rien n’est pareil, lorsqu’on est passé de l’autre côté, que les cheveux sont tombés, que l’épuisement s’installe. Je suis en effet frappée par la maîtrise littéraire d’un récit qui raconte une épreuve cataclysmique. Alice est en même temps un pauvre objet entre les mains du chirurgien, du Chimiste, du kinésithérapeute, et une Reine. En renommant les différents personnages, l’auteur semble reprendre littérairement la main, se faisant aider par Lewis Carroll. Ainsi, le kinésithérapeute devient Cherubino Balbozar, le Ver à Soie est peut-être un psychothérapeute, le Roi et la Reine de Cœur sont les médecins qui lui assènent la nouvelle tranchante, le Chimiste est le médecin oncologue, Troll semble un proche qui l’accompagne, il y a le Chapelier utile lorsque survient la perte des cheveux, etc.

Peut-être l’Attrape-Lumière, autre nom d’un appareil photographique, et cadeau de la Licorne rencontrée dans un jardin, met-il en effet l’accent sur la capacité qu’a notre personnage jeté au Pays du Miroir de se rattraper en attrapant les mots, une œuvre littéraire, la lumière, les couleurs, les objets devenus curieux, surréalistes, comme si elle les voyait pour la première fois, comme si elle réalisait qu’elle avait le temps de les voir, dans un temps merveilleux enclavé dans l’épreuve. Parfois, en lisant, on a envie de dire, Alice au pays des bénéfices secondaires de la maladie, du traitement. L’arrêt forcé au pays du Miroir, en avançant les pions sur l’échiquier, offrirait paradoxalement le temps de regarder, d’attraper ce qu’avant, pressé, on avait raté, s’ouvrirait du merveilleux en plein désastre, au cœur de la lassitude, du découragement, des nausées, avec les choses « A votre seul désir ! » « Il n’y avait aucun doute : elle désirait capturer des images, voler une parcelle d’éternité à la courses des nuages, au ruissellement de l’eau des fontaines, au balancement d’une toile d’araignée dans le vent. Tout l’émerveillait comme si elle n’avait jamais rien vu, rien regardé auparavant. » Et les cartes, il lui semble maintenant que c’est elle qui les a en mains… Pourrait-on dire qu’elle a réussi à voler, à rattraper, du temps perdu, à revenir de manière surréaliste en arrière, et que c’est très malin ? Enorme ambivalence de la maladie ? Frôlant presque son sens, son pourquoi ? Voler une parcelle d’éternité à la course des nuages ? Dame à la Licorne qui lui fait le présent de l’Attrape-Lumière, malignement ? Beauté des tableaux qu’elle réalise et qu’elle photographie, qu’elle immortalise…

Paradoxalement, la perte des cheveux, l’altération de l’image de soi, permettent de se refaire une beauté autre en se plaçant devant le miroir : la description des essais de turbans est très belle. Et on imagine la Reine Alice avec ses turbans de soie de toutes les couleurs. L’Attrape-Lumière a réussi à fixer le visage endormi de la petite Alice. On imagine la maman Licorne la contemplant.

Dinah la chatte semble un dédoublement heureux d’Alice objet des vicissitudes chimiothérapiques. « La chatte ronronnait sans vergogne dans un couffin improvisé au milieu des tissus abandonnés par sa maîtresse. » Tissus matriciels, chatte lovée dedans, temps rattrapé, remonté, volé. Alice gourmande sa chatte qui a froissé ses beaux foulards. Ah ! ce verbe gourmander ! La sensualité gourmande n’est sûrement pas absente dans des déchirures qui s’ouvrent en plein temps des chimios et des découragements… Parlant à sa chatte si sensuelle, si voluptueuse, Alice évoque le Chimiste, à cause duquel elle est si intranquille, on pourrait dire si certaine d’être à nouveau dérangée, dé-lovée, et aussi le docteur Farfadet, qui l’avait endormie avec des airs d’opéra italien, et réveillée aux sons d’une musique de jazz. On s’aperçoit que ses sens sont sollicités, au cours de l’épreuve, et qu’à travers le pire passent des éclaircies d’éternité sous forme de musique, de couleurs, de tissus soyeux, et de paroles merveilleuses. Comme si le pire apportait aussi le meilleur. Comme si le moment était d’exception. Comme si la maladie elle-même avait été un procédé malin pour faire revenir ce temps. C’est très dur, mais il y a plein de joyaux dedans.

Le Grincheux travaille la nuit, sans se soucieux de la lumière qui dérange la malade intranquille. « Alice se réveilla éblouie par une violente clarté. » Se levant et se dirigeant dans le couloir vers la source de lumière, elle voit un savant en train de tracer rageusement toutes les lettres de l’alphabet en plusieurs langues… Elle le dérange, il s’insurge, « Vous êtes très offensive pour une endormie… votre sommeil ne doit pas perturber mon écriture… » On devine que la malade voudrait que tous se plient devant elle, obéissant au doigt et à l’œil à l’exigence des soins à avoir pour elle au centre de tout, et voilà que cet homme centré sur ses travaux est hérissant ! Il ose ! Tout ne tourne donc pas autour d’elle… « … elle finit par glisser les petits coussinets de son attrape-sons dans ses oreilles, et se laisser bercer longtemps, très longtemps par la musique avant de tomber dans l’oubli profond du jour à venir. » Remontée du temps par l’attrappe-sons, vie sous-marine. Chanson : Qu’importe l’endroit, j’suis toujours à l’envers.

« Je viens de retrouver celui de mon enfance, mais il refuse d’écrire. » Le stylo. Le kiné Cherubino Balbozar, double du Ver à Soie, est-il un réparateur de stylographe ? En tout cas, il est toujours question d’attraper le temps de l’enfance… !

Dame aux turbans. Nouvelle image. Plus souvent devant le Miroir, on imagine. Sur l’échiquier de la maison du Miroir, elle ne maîtrise plus rien mais ne lâche jamais prise. Le Lapin Blanc lui prend le pouls, elle est si pâle. Il y a du monde pour la remarquer, s’arrêter auprès d’elle ! Le Lapin s’affole, l’emmène dans le terrier des urgences. Le docteur H., aux urgences, lui conseille une phrase de Proust. On devine à quel point la littérature permet à la narratrice de se rattraper même lorsque tout la lâche et qu’elle se dé-chêne. Proust parle du jardin réservé où croissent comme des fleurs inconnues des sommeils si différents les uns des autres. Jardin, fleurs, lieu merveilleux, paradis, singularités.

Larmes. Fracas de tout son être. Soudain, un engourdissement bienheureux la surprend, elle glisse dans la torpeur d’une sieste inespérée. « Accrochée au dos d’une tortue de mer, Alice voguait parmi les récifs de corail, les perles baroques, les poissons aux tons irréels, les dauphins rieurs. Une musique insolite accompagnait leur voyage. » Comme si l’épuisement permettait une sorte de passage du mur du son, de revenir dans un autre temps. Corps devenant semblable à la tortue lente, qui nage. Devenue un être nouveau, indéfini, incroyablement paisible. Sans jamais l’écrire, l’auteure semble nous emmener au cœur du sens de la tumeur maligne, là où l’immortalité s’était installée, et une sorte d’îlot d’involution. Autre rêve : un ami lui raconte l’histoire d’un garçon qui avait tout quitté pour entreprendre un voyage au bout de la nature sauvage, au bout de la solitude. Mais, s’étant empoisonné, il ne put revenir. Voilà, il est question d’un voyage extrême en deçà, dans ces circonstances « offertes » par l’épreuve cancéreuse, et le risque est de ne pas pouvoir revenir. Or, revenir, partager, c’est quand même ça qui compte. Une part saine veille, la folie peut se vivre, à condition d’en revenir.

La Reine Alice reçoit plein de cadeaux. Elle en fait une composition irrégulière et colorée, et éternise le tableau avec son Attrape-Lumière. L’artiste ne perd pas le nord… « Ce fut un entracte, bref, dense, ramassé, une impression d’accomplissement. » C’est fou comme cette épreuve catastrophique offre la surprise de choses très positives, des perles d’art, et qu’en Alice, une artiste, voire une écrivaine, veille pour n’en rien perdre, au contraire pour faire feu de tout ce bois… C’est presque expérimental… La pauvre malade en situation d’épreuve extrême où plus rien n’est pareil, où son intégrité corporelle est atteinte, ses forces ruinées, où elle est un objet de la science médicale, et en même temps, Alice a une formidable capacité de tout capturer et analyser, de tout faire devenir de l’art, de la poésie, de la littérature, entre mots, couleurs, et sons. Elle s’observe elle-même, comme se dédoublant, et a le pouvoir d’exploiter un envers artistique et littéraire de ce temps monstrueux qui l’a saisie avec violence. Temps exceptionnel dont il ne faut rien perdre. Cherubino Balbozar répare non seulement le bras, mais aussi le stylographe, et les choses peuvent se révolter contre ceux qui « souhaitent les dé-choser ». Stylo de son enfance. La Reine Alice écrit.

Voici qu’une dame de la Renaissance sort de son tableau pour se faire soigner cinq siècles plus tard… Troublant portrait, voire… autoportrait : s’y trouvent unis de manière très intime l’insouciance et la gravité, la souffrance et le charme.

Temps des sens, paradoxalement : le parfum de pommes caramélisées chatouille les papilles, comme si le stylo de l’enfance avait ramené sa madeleine… Alice était, parmi trois petites filles, la préférée de Lewis Carroll. Statut de préférée. Née de son imagination. Se sentir être sa création.

La Reine, lors de la troisième chimio : « Votre corps n’est pas à vous, il est à la Science, et la Science, c’est moi ! » « … les malades n’existent pas : vous n’êtes qu’une maladie. Mais, consolez-vous, vous avez obtenu la reine des maladies, précisa la souveraine sur un ton de plus en plus courroucé. » La reine des maladies… Le corps entre les mains de la Science… Ce statut du corps… Idem, être juste une créature de Lewis Carroll… Son désir de la créer… Comme la petite Reine Alice est donc exceptionnelle !

Le Troll essaie de susciter l’appétit d’Alice qui ne peut rien avaler : beurrée de Bretagne, tartelettes à la frangipane, charlotte aux pommes, crème au thé, etc. Les noms de desserts se succèdent au rythme de son manque d’appétit, la liste n’est pas stoppée, au contraire le refus de la malade suscite l’imagination culinaire du Troll, qui prouve à Alice sans appétit à quel point il a le souci d’elle par les gourmandises en série qu’il lui propose… Cela pourrait être un jeu : l’absence d’appétit relance sans fin le désir du Troll de la nourrir de choses meilleures les unes que les autres : il fait sortir du chapeau un trésor de friandises, juste en les nommant. Et aussi des mets salés, gelées de chanterelles et d’écrevisses, petites truites confites, saucissons frais, croquettes de fromage, boudins frits, etc. L’important est que le Troll et Alice nomment à tour de rôle ces mets, à n’en plus finir, elle a Troll à ses petits soins juste par ces nominations de plats sucrés et salés, il s’attarde, il a tout son temps, il ne sait pas quoi proposer encore, il n’a rien d’autre à faire… Elle le retient… Lorsqu’elle a la preuve de son amour par les noms de mets, à l’infini, Alice arrête le jeu, elle en a soupé pour aujourd’hui… Des scènes ludiques qui s’additionnent aux bénéfices secondaires…

Toujours, Dinah, la chatte, Alice revient près d’elle, à l’abri. Elle s’était égarée jusqu’à l’épuisement, impossible voyage. L’impuissance, pourtant, peut transformer la malade en magicienne… Toujours les deux aspects… Dans le Labyrinthe des Agitations Vaines, Alice fait connaissance avec elle-même, à bout de forces et de souffle, elle expérimente la quintessence de l’être.

La maladie la tyrannise et a fait d’elle un tyran… Sa Majesté Alice rentre dans ses appartements.

Ah la médecine ! « La Reine Rouge, le docteur Farfadet, le Grand Chimiste, tous leurs acolytes, ne voulaient savoir d’elle que ce qu’ils pouvaient mesurer, jauger, calibrer, quantifier. » La malade n’existe pas… Ils n’ont pas « quelqu’un » face à eux…

Elle se demande enfin, à propos de la maladie : « S’était-elle produite à son insu ou y avait-elle participé ? » « … cette joie d’un nous intouchable s’était retirée. » Mais ce nous intouchable…. « Se pouvait-il que de cette détresse naquît souterrainement la prolifération de cellules anarchiques ? » Des cellules immortelles, surtout ! Des cellules que la mort ne peut toucher… Au sein de la matrice, comme la chatte Dinah voluptueusement lovée sur des foulards de soie, l’être non né est intouchable, mais soudain la naissance, le déracinement, une furieuse tempête, un ouragan… S’était-elle bercée de faux récits, d’illusion sur le pays des merveilles ? Question qui frôle le sevrage… Alice avait cessé d’être une petite fille… Mais elle puise dans la malchance une chance à saisir.

Dans sa chambre de malade, il lui vient aux oreilles le roucoulement des colombes, le ruissellement d’une fontaine, elle se promène dans son corps comme dans un refuge merveilleux, avec la sensation d’être emportée dans le flux de la vie.

A l’enfermement dans la salle d’exposition, chez Lady Cobalt, elle répond par l’évasion, les étoiles, flottant loin de son corps meurtri. Mais soudain, la porte est vraiment close. Mais que serait un jour, s’il ne portait pas la vulnérabilité en lui ? Il faut cueillir les choses lorsqu’elles se présentent, les bénir car elles sont mortelles.

« J’avais peur de finir mon histoire, vois-tu ? Maintenant au contraire j’ai presque hâte d’y mettre la dernière touche, d’en sortir, de passer à autre chose… Ecrire cette fantaisie, ce conte, n’est pas une évasion, cela prolonge mon désarroi, mes hésitations… Je ne m’y retrouve plus, sur le damier de mes échecs. » Bout du tunnel sur la voie du sevrage des bénéfices secondaires ? Le pion ballotté d’une case à l’autre, telle la reine des malades ou bien… l’enfant qui jouit d’être la créature de quelqu’un comme Alice est la créature de Lewis Carroll… Mais le stylographe l’emporte encore comme un tapis volant…

L’étrangère du tableau, à l’allure d’une Romaine ou d’une habitante de Pompéi, dit à Alice qu’elle aurait voulu qu’elles soient amies mais que, malheureusement, Alice préférait les hommes aux dames… Une représentation de la mère semble se détacher et s’éloigner, ainsi qu’une sorte d’aura été de l’homosexualité féminine d’essence incestueuse avec la mère… « Nous ne partagerons pas la même aventure… Elle s’éloigna comme si la page s’était tournée, l’avait engloutie. » Avec cette étrangère, l’auteure n’est-elle pas arrivée au vif du sens de la reine des maladies ? Le cancer du sein envahit un organe propre à la mère. Les cellules immortelles tentent de l’immortaliser. Les bénéfices secondaires essaient de rattraper le temps perdu, celui d’avant, où comme la chatte voluptueuse la petite fille pouvait n’être pas séparée. Le personnage sent le désir de ne plus appartenir qu’à un seul livre, qui serait une matrice.

Traverser le Miroir, c’était donc une chance. « Alice rêva d’Alice. Il y avait une multitude d’Alice… Comment Alice supportait-elle d’appartenir à la fiction ?… Si elle avait pu choisir, aurait-elle pris le parti de la réalité ou celui de la littérature ? » Ou bien, ajouterions-nous, la réalité commence à faire partie de la littérature… Alice éprouve le sentiment heureux d’une dette infinie. A la fin, retour de la Licorne, sorte d’hippogriffe qui la prend sur son dos pour l’emmener dans la Forêt du Pas à Pas de la Convalescence. Mais elle ne va pas l’accompagner : désormais, elle ira seule ! Mais la solitude sera habitée par les traces de sa présence. La mère faite de cellules immortelles envahissantes se détache, abandonne sa fille à la vie, elle n’est plus en son sein. Alice avait failli mourir. Maintenant, elle trouve que le temps de la convalescence ne passe pas… Mais le temps, aucun médecin n’en vient à bout…

Bonne chance ! Alice Granger Guitard

Le rêve annonce l’écriture

« Le rêve annonce l’écriture »

« Le Monde » a demandé à des écrivains de considérer, du point de vue de leur expérience personnelle, la part des songes dans la littérature.
Dans quelle mesure le rêve, éveillé ou endormi, irrigue-t-il la création ? Sous quelles formes et à quelles conditions le fait-il ?
Pour Lydia Flem, « le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison ».

« Plusieurs de mes livres s’ouvrent sur le récit d’un rêve, dense, ramassé, parfois énigmatique, saisissant ou mystérieux, qui condense en une scène, une image, le livre à venir, comme s’il contenait et précédait le déploiement des phrases, paragraphes et chapitres en chantier.
Le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison.

La Reine Alice, mon dernier roman, est scandé par des songes nés de ma vie onirique : une reine d’Angleterre couverte d’un monceau de chapeaux, un ours menaçant, six pommes sur un chemin, ou par des rêveries diurnes : un photographe dialoguant avec le portrait d’une dame de la Renaissance, une Plume de l’enfance qui écrit toute seule, un « Attrape-Lumière » qui invente d’étranges compositions photographiques.

Ce roman, je l’ai construit comme un conte contemporain. Après une trilogie sous forme d’autofiction, je voulais écrire à la troisième personne. J’ai longtemps cherché une forme qui me donnerait une plus grande liberté. Il me fallait  » étrangéifier » le récit (l’Entfremdung de Walter Benjamin). L’idée s’est d’abord imposée de nommer Alice, mon héroïne, puis, j’ai fait le pari d’inventer à partir de la créature littéraire de Lewis Carroll, une Alice gravement malade, de l’autre côté du Miroir, atteinte d’un cancer, dépossédée d’elle-même, mais intrépide, digne et malicieuse.

J’y ai ajouté des personnages de mon cru, fictifs comme dans les rêves ou les contes, c’est-à-dire, plus vrais que vrais, Lady Cobalt, les Contrôleurs du Labyrinthe des Agitations Vaines, Grincheux, l’érudit voisin, Cherubino Balbozar, l’ange gardien ou le bon docteur H, qui prescrit des pages de Proust pour retrouver la joie…

« Penser pour rêver » ou Rêver pour penser? »

26 janvier 2013

Lydia Flem, rencontre

à Villiers-sur-marne (94) Médiathèque Jean Moulin – Espace culturel Jean Moulin
Le samedi 26 janvier 2013

De l’autre côté des livres de Lydia Flem.

Lydia Flem est l’auteur d’une dizaine de romans, biographies, autofictions. Longtemps psychanalyste, elle est également photographe plasticienne.

Auteur d’une trilogie familiale, qui s’ouvre avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lydia Flem a le don de parler de choses graves, de la détresse face à la perte et au deuil, avec sensibilité et intelligence.

Elle vous parlera de son dernier roman en date, La Reine Alice, un conte en forme d’hommage à Lewis Carroll, dans lequel elle évoque la maladie et le combat pour la vaincre ; un texte à la fois poétique et féérique qui emmène le lecteur « de l’autre côté du miroir ».

Presse La Reine Alice : La dame aux turbans

LIVRE HEBDO Magazine  Véronique Rossignol

La dame aux turbans

Transformée en Alice de Lewis Carroll, Lydia Flem transfigure la traversée de la maladie en voyage de l’autre côté du miroir.

Lydia Flem est l’écrivaine des grands tournants de l’existence, des étapes initiatiques. La mort de ses parents lui avait inspiré deux livres sur l’amour filial, la perte et le leg – Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Lettres d’amour en héritage – tandis que, plus récemment, dans Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, elle s’était penchée sur un moment moins dramatique mais symbolique de la vie, le départ des enfants.

Bizarrement, on est à peine surpris de la retrouver dans une nouvelle épreuve de vérité, la traversée de la maladie. Et une fois de plus, de lire l’originale leçon qu’elle tire de l’épreuve, en se métamorphosant ici en « dame aux turbans » passée, à l’instar d’une Alice dans la maturité, « de l’autre côté du miroir ».

Pour évoquer la solitude, la détresse et l’extrême fatigue, Lydia Flem a donc convoqué des personnages tirés de l’imagination de Lewis Carroll ou de la sienne. Il y a les anges gardiens: la chatte Dinah, le Lapin blanc, le Ver à soie et son double Cherubino Balbozar, réparateur d’un stylo, la Licorne et sa maxime « à votre seul désir» … Et ceux qui sont sans égard: la reine Rouge qui s’intéresse plus à la maladie qu’au malade, les « Contrôleurs» du LAV, le «Labyrinthe des Agitations Vaines  » …

L’hommage n’est pas un décalque. Dans le monde de cette Alice égarée, on prend des photos avec un «Attrape-Lumière », on regarde des séries à la télévision, on poste des images et des billets pour son blog sur« l’Attrape-Tout ». Perte des repères, dérèglement du temps, absurdité des consignes … Lydia Flem aborde l’universel de la maladie de sa façon à la fois subjective et indirecte, déviée. Elle se lance dans la lutte avec autant de chimie que de livres dans sa trousse à pharmacie. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le compétent Docteur H lui prescrit une page de Proust à lire tous les soirs avant de se coucher. Souvent, elle semble chercher moins le sens ou l’énergie de la combativité qu’une forme de consentement. « A mon impuissance, oui, je dis merci.  »

VÉRONIOUE ROSSIGNOL

LA Reine Alice, roman

SEUIL

TIRAGE: 10000 EX.

PRIX: 19,50 EUROS; 320 P.

ISBN: 978-2-02·102819-5

Presse La Reine Alice : Alice au pays du crabe

Le Monde des Livres       Florence Noiville

Lady cobalt et bougie

Alice au pays du cancer

Est-ce cela le bonheur ? Les moments où il ne se passe rien ? On est assis dans l’herbe, on tresse distraitement une guirlande de pâquerettes comme le faisait Alice au pays des merveilles. On s’ennuie même un tout petit peu – mais ça, on ne va pas tarder à s’en mordre les doigts…

Car l’instant d’après, tout bascule. On tombe dans le terrier du Lapin blanc. On tombe, on tombe, on tombe (« down down down », écrit Lewis Carroll). Au point qu’on se demande avec effroi si cette chute pourrait ne jamais finir. On regrette les pâquerettes : trop tard. L’accident a eu lieu. Cela peut être n’importe quoi, une rupture, un deuil, un licenciement… C’est fou ce qu’il y a comme terriers au bord de la route. Fou comme l’on trébuche toujours au moment où l’on s’y attend le moins.

Dans le cas de Lydia Flem, cela se passait un soir, à la veille des vacances. Elle essayait des robes d’été lorsqu’elle a senti « une petite boule » sous son doigt. Pas de doute possible, la « chose » était là, une tumeur maligne dont le nom n’apparaît jamais dans ces pages. Au contraire. Sous la plume subtile et si distinguée de Lydia Flem, la chose, entourée de fiction comme d’un léger papier de soie, devient un conte. Une parabole. Il était une fois Alice au pays du cancer.

Etrange ? Pas tant que ça. Avec la même distance étonnée que celle de Lewis Carroll, l’Alice de Lydia Flem raconte sa plongée au coeur du nonsense. Au fond, n’est-ce pas cela la maladie ? Un monde à l’envers où l’on ne reconnaît rien et où, dérouté, sans carte ni boussole, on est bien forcé d' »épouser le déséquilibre » ?

Lorsque Lydia Flem ouvre la porte de sa maison, à Bruxelles, on a pourtant du mal à songer à la maladie. Ce qui saute aux yeux, chez cette ex-psychanalyste, c’est le charme, l’humour, la malice. Bref, la vie même. Lydia Flem a une manière très naturelle d’être là, entre ses livres, ses disques d’opéra, ses pastilles de chocolat qui l’aident à écrire, et sa chatte Shéhérazade – qui s’appelle Dinah dans le livre, comme d’ailleurs chez Lewis Carroll, et surveille l’interview d’un air énigmatique.

Cette présence-là, chaleureuse et simple, on la trouvait déjà dans les livres de Lydia Flem. En particulier dans la trilogie familiale qui l’a fait connaître il y a quelques années (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Seuil). L’auteur y explorait ces moments-clés de nos vies où, « largués par nos parents qui disparaissent ou par nos enfants qui quittent la maison », il nous faut modifier nos repères, nous orienter sur d’autres chemins, nous réinventer en somme.

Dans ces récits à la première personne, elle coupait les sentiments en quatre, pelait finement les émotions jusqu’à leur noyau, poussait loin l’art du dévoilement et de l’aveu. Jamais cependant de façon exhibitionniste ou narcissique. Plutôt avec l’idée de fournir aux lecteurs une loupe. Un « verre grossissant » qui, selon l’expression de Proust, leur permettrait de « lire en eux-mêmes ».

Lorsque Lydia Flem a été reçue, fin 2010, à l’Académie royale de Belgique, l’écrivain Jacques De Decker a eu des mots très justes. Les oeuvres de Lydia Flem, a-t-il dit, « s’engagent dans une sorte de mise en partage de l’expérience propre vécue comme l’attestation d’une épreuve que l’écrivain soumet à la collectivité des lecteurs afin qu’ils y trouvent un écho et, en fin de compte, un réconfort » (1).

Dans La Reine Alice, le réconfort est bien là. La générosité aussi. Mais le mode d’écriture a changé. Lydia Flem se lance dans une forme qu’elle considère comme « primordiale », le conte. « J’ai toujours eu le désir de dire « il était une fois », confie-t-elle. J’aime conter la vie. » En coulant le récit de la maladie dans ce moule inattendu, en le projetant aussi dans un « hors-temps quasi mythique », la romancière ne gagne pas seulement en liberté de ton et en distance. Elle invente une langue et les personnages extravagants qui vont avec (Le Ver à Soie, Balbozar, Lady Cobalt…), elle donne vie aux objets (turbans, gobelets, poupées…), elle joue avec des photos qu’elle a prises (comme Lewis Carroll) et qui font comme des clins d’oeil à son texte. Elle se laisse happer, enfin, de l’autre côté du miroir en devenant elle-même un personnage de fiction…

« Ceci n’était pas un choix, précise-t-elle. Je me sentais réellement comme ça, fictive. Lorsque la réalité est là, dans toute sa violence et sa crudité, se transformer en créature de papier est une manière de survivre. » Ecrire ainsi l’autobiographie d’une autre permet à Lydia-Alice de résister comme elle peut. Elle va de chimiothérapie en chimiothérapie. Se cognant à des êtres un peu fous. Pleurant d’un oeil et riant de l’autre. Tantôt désespérée, tantôt hardie. Tantôt perdue, tantôt « un peu crâne ». On est toujours entre le conte de fées et le cauchemar, dans ces pages. Pauvre mortelle ballottée par des puissances invisibles, Alice se demande sans cesse ce qui va encore lui arriver. « Ce ne sont pas les irradiations qui m’effrayent, songe-t-elle, mais d’être enfermée dans une machine inconnue, derrière des portes blindées, hermétiquement closes. Rien que d’y penser, j’étouffe (…). Pourvu que je ne sois la prisonnière du songe d’aucune des pièces du jeu d’échecs. Pourvu que je ne croise ni rois, ni reines, ni tours, ni cavaliers. Je ne me sens pas la force de les affronter. » Deux cases en avant, trois en arrière, Alice avance en crabe sur le damier du mal. Jusqu’au moment où le pion devient reine. Et quitte le Labyrinthe des Agitations Vaines pour l’apaisante Forêt de la Convalescence…

En fin de compte – et de conte – qui a gagné la partie, qui l’a perdue ? Peut-on gagner en perdant ? Etre malade, est-ce se déposséder de soi ou « faire connaissance avec soi » ? Toute l’interrogation du roman est là : savoir ce qui s’est vraiment « joué » dans cette singulière leçon d’échec(s).

Pour le lecteur en tout cas, l’une des réponses est simple. A la fin de Panique (Seuil, 2005), Lydia Flem avait ces mots : « Y a-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis qui en soient revenus pour témoigner ? On parle des sports de l’extrême, des navigateurs solitaires, des héros qui ont surmonté le froid, le chaud, le jeûne, l’apnée, l’apesanteur, le temps, mais l’angoisse, qui en parle ? N’est-ce pas aussi une limite du corps, le dernier bord avant la confusion, la dépersonnalisation ? » Si l’on remplace les mots « angoisse » et « panique » par « maladie » – trois termes qui vont ensemble comme les trois Grâces de l’Antiquité -, on obtient une définition parfaite du dernier et splendide roman de Lydia Flem.

 

LA REINE ALICE de Lydia Flem. Seuil, 336 p., 19,50 €.

(1) Discours de réception de Lydia Flem à l’Académie royale de Belgique, accueillie par Jacques De Decker, secrétaire perpétuel, Seuil, 96 p., 9,50 €.. En librairie le 3 mars.

Florence Noiville

 

Presse La Reine Alice : entre Lewis Carroll et le Petit Prince

La chronique de François Busnel Lire/L’Express

Alice au pays du crabe

Par François Busnel, publié le 23/02/2011 à 11:30

Attention, chef-d’oeuvre ! Ce petit bijou de sensibilité et d’intelligence est le livre qu’il faut mettre entre les mains de tous ceux qui, un jour, doivent affronter la maladie, l’hôpital et son cortège de doutes. Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on doit des ouvrages sur Freud et Casanova traduits en 15 langues, raconte le face-à-face d’une femme avec le cancer. Ou, plutôt, refuse de le raconter. Car tout est là : alors que tant de témoignages sont publiés, plus ou moins pathétiques, plus ou moins littéraires, plus ou moins utiles, Lydia Flem choisit la forme du conte. La Reine Alice, prodigieux livre d’espoir et de joie, est à ranger entre Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll (auquel tout rend hommage, ici), et Le Petit Prince, de Saint-Exupéry.

Une fiction, donc, pour dire la réalité, la terrible réalité du cancer. Bien sûr ! Se découvrir une tumeur (avez-vous remarqué le son et le sens de ce mot, tumeur… ou « tu meurs » ?), c’est passer de l’autre côté du miroir. Comme Alice chez Lewis Carroll. Le cancer, un pays des merveilles ? Là, Lydia Flem en fait un peu trop. Provocation ? Non, pas si l’on accepte de considérer que la maladie n’est pas l’opposé de la santé, mais que toutes deux forment un système sans cesse en mouvement, l’une contrebalançant l’autre à chaque instant, « comme si elles exécutaient un tango ». Quelques philosophes au style simple et direct nous l’ont dit, déjà : Epicure, Sénèque. Se souvenir de leurs leçons. Et, les relisant, se bricoler sa philosophie personnelle, où la joie, ce grand remède, viendra compenser la dégradation du corps. La maladie se produit-elle à notre insu ou y avons-nous participé ? Ce conte n’est pas un traité. Alice, malade, est un pion. Autour d’elle, les aides-soignants et les infirmiers sont des trolls ou des vers à soie, on croise les avatars du Lapin blanc et de la Reine rouge, un Docteur Home (et non Docteur House) dont l’ordonnance est simple : une page de Proust, à prendre tous les soirs avant de se coucher. Il y a une élégance folle dans ces pages, et un bel humour. La preuve, surtout, que la fiction est, dans un monde où la réalité prend le masque du cancer, le plus beau et le plus efficace moyen de mettre la mort à distance. Comment ? Relisez l’histoire de Shéhérazade, racontant mille et une nuits durant de superbes fictions à celui qui prétendait la mettre à mort lorsque l’aube poindrait…

François Busnel

Presse La Reine Alice : les mots enturbannés

BRUNO FRAPPAT – La Croix

Raphaël-Fornarina

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel.

Ceci est un conte. Donc, c’est vrai. Plus vrai que vrai. On pourrait dire du dernier livre de Lydia Flem, présenté comme « roman », qu’il représente le comble du réalisme en littérature, ou du réel exhaussé au niveau du poétique pur. Quand la jonction se fait, chez le lecteur, entre tous les niveaux de lecture possibles d’une œuvre, on est en présence d’un mystère qui touche et émeut, qui vous prend par la joie et par la détresse, par l’humanité des choses et la chosification des êtres. Cette Reine Alice a la densité et la beauté d’un chef-d’œuvre.

Premier niveau : un témoignage évidemment personnel, délicat, ironique parfois, sur ce qui se passe dans l’esprit et le corps d’une femme soignée pour un cancer du sein pris un peu tard.

Deuxième niveau : broderie d’écriture autour des œuvres de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir) : des personnages qu’on a déjà vus quelque part (la chatte Dinah, la méchante Reine de cœur), des féeries ajoutées aux originales, une collection d’images et de songes familiers. Une Alice qui se perd à la frontière indécise du rêvé et du vécu.

Troisième niveau : la compétition âpre entre la réalité de la maladie et le dur désir d’écrire, en dépit de tout, malgré l’impossibilité physique, parfois, de le faire. Seule en console l’aptitude à regarder des images, à se promener autour d’elles et à en réaliser, par l’intermédiaire d’une merveilleuse machine : l’« attrape-lumière », ce qu’on appelle parfois un appareil photographique.

Quatrième niveau, superbe d’intelligence et de drôlerie, les interpellations tendres ou encolérées de l’auteur à son… « stylo d’enfance ».

Cinquième niveau : le conte que le stylo et son auteur s’efforcent, justement, d’écrire, tandis que la maladie et ses traitements suivent leur cours terrible, humiliant, éprouvant, semblant perdu parfois. Un conte fabuleux, au sein d’un conte réel.

On dira : c’est pour se protéger de l’angoisse que Lydia Flem a transformé en personnages caricaturaux les équipes médicales qui traitent cette « patiente ». Elle les affuble ainsi de sobriquets drolatiques. Elle parle des chimiothérapies subies qui donnent leurs titres sobres aux premiers chapitres (« Chimio 1 », « Chimio 2 », etc.). Puis vient le temps des nombreuses radiothérapies qui se succéderont dans le « Labyrinthe des agitations vaines ». Le tout s’achèvera dans « La Forêt du Pas à pas de la convalescence ». Cette distance n’est pas affectée : elle libère une marge où s’écrit le combat d’une renaissance, du goût de vivre, de remporter une lutte. Ainsi Alice aboutit-elle, par le passage à travers des épreuves et des souffrances indicibles, au retour de la joie d’être.

Il y aurait mille et une entrées à signaler, et à saluer, dans ce grand livre. Insistons cependant sur deux de ses aspects. Le conte qui s’écrit en « abyme » dans le récit principal, et le rôle de l’image.

L’héroïne Alice (Lydia Flem) et son stylo (elle ne sait pas s’il faut l’appeler un stylo ou une plume, son identité restant indécise…) entreprennent de raconter l’histoire d’un photographe s’installant devant la Fornarina. Cette jeune femme peinte par Raphaël est dénudée, légèrement souriante, un voile léger tenu entre ses seins et la tête surmontée d’un turban. Elle esquisse son sourire vague depuis la Renaissance. Serait-elle malade, elle aussi ? Du même mal que Lydia-Alice ? Elles ont en commun le port d’un turban. Mais celui de la Fornarina dévoile une belle chevelure brune, celui qu’Alice porte voile une calvitie complète.

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, un de ses héros, en quelque sorte. Il est aussi une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel, les passages indistincts du songe au vécu, de l’imaginaire au subi, sont comme les torsades du turban. Tout cela est fait du même tissu : c’est bien dans ces tours et retours, ces plis où s’enlacent les deux mondes, que réside un vrai talent littéraire.

Mais pourquoi diable un photographe planté devant la Fornarina et tentant de l’entraîner hors du tableau, comme pour la porter ailleurs, dans notre siècle, dans la vraie vie ? Parce que Lewis Carroll, l’auteur de l’autre Alice, était lui-même photographe, il y a un siècle et demi ? Parce que Lydia Flem aussi est photographe, comme en témoignent son « blog » et les illustrations colorées qui figurent en fin d’ouvrage ? Lydia Flem s’est toujours attachée aux objets, aux natures mortes (elle préfère la formulation anglaise : « stilllife », et cela se comprend !). Si le photographe parvenait à extraire la Fornarina de son cadre perpétuel, ce serait sans doute une manière de la ramener à la vie.

Le récit de Lydia Flem est celui d’un passage à travers le miroir sans tain de la maladie et de la perspective de la mort. Rien finalement ne l’aide mieux à « continuer de vivre » que la manière dont, avec son stylo ou avec son « attrape-lumière », elle enturbanne les sensations, les sentiments, le langage, les questions de la vie et de la mort pour découvrir le fin mot de l’affaire : le présent comme don précieux. L’instant, c’est le cadeau d’Alice. Inouï, ce travail d’écriture, qui fait d’un livre sur le cancer un charme !

BRUNO FRAPPAT

Alice était bien misérable ce jour-là….

« Alice était bien misérable ce jour-là. C’était un dimanche. Elle n’avait croisé personne sur son chemin, ni Dinah, ni le Ver à Soie, ni aucune autre sorte de créature qui aurait pu l’encourager ou la consoler, l’aider à accepter la perte et la décomposition.

Elle ne dormait plus ; elle ne mangeait plus. Tout disparaissait sous ses doigts. Sans rime ni raison. Dès qu’elle se penchait pour cueillir une fleur, celle-ci se fanait, si elle s’approchait d’un papillon, il s’évanouissait.

Au milieu de l’après-midi, elle voulut se distraire, commença à lire une histoire russe, celle de l’homme qui découvrait qu’il avait perdu son nez.

Cette disparition, avait-il d’abord espéré, n’était qu’une illusion, une telle mésaventure paraissait proprement impossible. Pour se convaincre qu’il n’en était rien, il entra dans une confiserie afin d’y trouver un miroir où se mirer. Il ne s’était pas trompé, son nez n’était plus là, rassurant au milieu du visage.

La tête entre les mains, Alice poursuivait sa lecture de Gogol lorsqu’elle remarqua que ses cheveux n’étaient plus là où ils devaient être. Ils gisaient répandus autour d’elle. Elle toucha son crâne, il était nu comme celui d’un nouveau-né.

A coup sûr, se dit Alice, il n’y avait aucun doute, cette disparition signait le commencement du commencement. »


(« La Reine Alice », p. 23-24.)

Extrait de « La Reine Alice » de Lydia Flem, Seuil

« Elle ne possédait aucun plan, aucune carte pour savoir où aller, comment se diriger sur l’échiquier de la Maison du Miroir.  Devait-elle d’abord accepter de s’égarer ? Etait-ce cela le commencement, la première consigne  : oser l’égarement, oser perdre et se perdre. S’enfoncer dans un non-lieu, ne pas s’épuiser à tourner en rond,  à chercher une improbable issue. Il n’y en avait pas. »

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