Rue Lydia Flem, Paris

Elisabeth Philippe, Nouvel Observateur 10-16 juin 2021

Lydia Flem rue Férou. A l’arrière-plan, des vers de Rimbaud calligraphiés. Photo : VASANTHA YOGANAN- THAN/ SEUIL

Il est des livres plus hospitaliers que d’autres, qui vous accueillent avec une enveloppante générosité. « Paris fantasme » est de ceux-là. Sans apprêts, un peu en désordre et empli de souvenirs, on s’y sent vite chez soi. Mais justement, « qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part » ? Cette question hante l’écrivaine et psychanalyste Lydia Flem, qui signait déjà en 2004 « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », et constitue le point de départ de la flânerie littéraire et introspective à laquelle elle nous convie. Comment habiter son corps, sa maison et le monde, surtout quand on est, comme elle, habité par un peuple de disparus ? Juifs venus de Russie, ses aïeux ont passé leur vie à fuir. Rescapés de la Shoah, ses parents lui ont transmis « le lait noir de leurs cauchemars, de leurs angoisses ». Comment, dès lors, ne plus se sentir en transit, toujours sur le qui-vive ?

Lydia Flem a choisi d’élire domicile dans l’imaginaire et de faire sienne une rue de Paris, la rue Férou, devenue soudain « l’obscur objet de tous [s]es fantasmes » et surtout l’objet de ce livre, promenade zigzagante et joyeusement digressive dans cette rue cachée derrière l’église Saint- Sulpice. Guide érudite, l’autrice nous fait visiter chaque immeuble de cette artère, retrace la vie de ses habitants les plus illustres, qu’ils soient réels ou fictionnels. « Il me fallait chercher à rencontrer des aventures, des destinées, des stèles, des vies, dans une rue où je n’ai pas vécu, pour “sauver” toutes celles et tous ceux que je n’ai pu ni connaître, ni aimer, ni sauver », note Lydia Flem. On fraie ainsi avec Man Ray qui occupa longtemps un atelier inchauffable au numéro 2 bis ; Madame de La Fayette qui vécut au 10, recevant ses invités couchée dans son grand lit galonné d’or ; et encore Voltaire, un prêtre, Chateaubriand, mais aussi d’Artagnan, Manon Lescaut… Rimbaud est également de la partie puisqu’un peintre hollandais a calligraphié les vers du « Bateau ivre» sur un mur de la rue Férou. La ville se fait livre, les mots et la vie tendent à se confondre, au point que Lydia Flem sera tentée de franchir la mince frontière qui les sépare en louant un studio dans sa rue rêvée, pour y jouir, comme y incite Virginia Woolf, d’une « chambre à soi ». Dans cet appartement meublé trône une petite table- échiquier, détail qui suffit à ensorceler l’écrivaine. Man Ray n’at-il pas dessiné les pièces d’un jeu d’échecs ? Tout le livre fonctionne ainsi, par associations d’images et d’idées, comme en psychanalyse. D’ailleurs, à une lettre près, Férou est l’anagramme de Freud. Un signe, encore. Tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec, déambulation savante et lettrée à la façon de Didier Blonde, « Paris fantasme » se distingue par sa fantaisie, par la liberté avec laquelle voisinent archives, portraits, journal intime et même recettes de cuisine, dont celle du pot-au-feu d’Alexandre Dumas servi dans une « casserole capitonnée de jambon ». Lydia Flem métamorphose les fantômes en fantasmes, anamorphose l’espace pour en repousser toujours plus les limites. Avec elle, la littérature demeure l’un des plus sûrs et des plus riches abris. ■

par ÉLISABETH Philippe

Connus à cette adresse

Libération, jeudi 22 avril 2021, par Claire Devarrieux

Dans les rues de Paris, «chemins de pierre et de papier», où se superposent les époques, on croise une foule d’artistes et d’intellectuels. De la rue Férou à celle de Babylone, en faisant un détour par Châtenay-Malabry, Balade en sept ouvrages.

Nul besoin d’habiter la région parisienne pour arpenter la capitale et ses environs. Les ouvrages sur Paris qui viennent de paraître, plus nombreux que d’habitude, confinement oblige, invitent à se promener, mais surtout à lire, à découvrir quelles histoires et quelles personnalités se dissimulent derrière les porches.

INVENTAIRE DE LA RUE FEROU

Vers où va la rue Férou ? Vers le Luxembourg. Elle est vieille de cinq siècles, et si courte qu’il faudrait la parcourir près de cent fois pour y lo- ger dix mille pas. On croit la connaître. «Comme tout le monde, je savais que le mousquetaire Athos en avait été l’hôte littéraire, que Georges Perec la décrivait depuis le Café de la Mairie dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisienLydia Flem, dans Paris Fantasme, «épuise» ce «chemin de pierre et de papier» du VIe arrondissement : «Ma rue Férou.»

On fait la connaissance d’Etienne Férou, procureur au Parlement de Paris peut-être mort en 1547, et on finira par manger une glace avec le poète Michel Deguy, chez le Corse qui a occupé, de 2016 à 2019, la boutique des éditions de l’Age d’homme fondées par Vladimir Dimitrijevic, fils d’un horloger de Belgrade qui l’envoya «à l’Ouest» en 1954.

D’autres éditeurs ont séjourné dans la rue. Le n° 8 a été l’adresse de Belin pendant cent quarante-deux ans, jusqu’à la mort de Marie-Claude Brossollet. Au 15, Louise Leneveux écrivait et publiait au XIXe des ouvrages édifiants pour la jeunesse. Son fils était l’ami d’Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale.

Paris est un palimpseste où les fantômes réels et imaginaires se marchent dessus. Chateaubriand, Ernest Renan sont passés par là, ainsi que Victor Hugo, Huysmans ou des personnages de leurs romans. Dans les archives, Lydia Flem puise des baux, des contrats de mariage. On aperçoit au fil de ses listes le jeune Taine en 1847 dans sa mansarde d’étudiant, ou l’affichiste Cassandre dans son éphémère école d’art graphique en 1934. On va du XVIIe au XXIe siècle, du curé de Saint-Sulpice au «poème mural», les cent vers du Bateau ivre peints au n° 2 par Jan Willem Bruins. Il y a des faits divers, de sombres histoires de succession. On ne s’ennuie pas. Au 4, Prévert a été un enfant, le comité de lecture des Temps modernes s’est tenu un temps, et Michel Déon a vécu de 1959 à 1979.

Lydia Flem rêve, emménage, tient son journal, recopie des recettes de cuisine, envoie des lettres aux morts devenus ses amis, se met dans la peau d’Eugène Atget dont les photographies de la rue Férou ont accompagné ses premières recherches. Elle écrit «Mon autoportrait en comédienne du Français». L’hôtel de Mlle de Luzy, née à Lyon en1747, est sis au n°6. Elle est morte en 1830. Pile cent ans plus tard, Henry de Jouvenel, séparé de Colette, emménage avec sa nouvelle épouse, et leurs enfants respectifs, un garçon et une fille. Ceux-ci se marient et fondent les éditions musicales le Chant du monde. Au 6, Hemingway a habité en 1926-1928 avec Pauline Pfeiffer. Après la guerre, Jacques Lacarrière, Barthes, Pierre Clémenti, se croisent à la Maison des lettres, un foyer d’intense activité culturelle. L’hôtel de Luzy a été racheté en 1969 par Pierre Schlumberger, et enfin par Jean-Jacques Goldman.

Le plus bel endroit de Paris Fantasme est l’atelier de Man Ray, qui a passé au 2 bis les vingt-cinq dernières années de sa vie, avec Juliet Browner (de 1951 à 1976). C’était une impasse entre l’ancien séminaire du n° 2 et l’hôtel de Mahé de La Bourdonnais au n°4 : un mur, un toit en verre, et Man Ray eut sa cabane, humide, glaciale, mais lumineuse. Man Ray, né Emmanuel Radnitzky à Philadelphie (il avait 21 ans quand toute la famille changea de nom), fils d’un tailleur juif, quitta l’Amérique pour la France grâce à Marcel Duchamp. Selon Lydia Flem, il décida de «dissimuler la machine à coudre familiale pour lui substituer la machine à photographier». Elle se faufile dans sa biographie, qui va de Picabia à Cocteau et à Paul Poiret, d’Erik Satie à Adrienne Monnier.
Il n’y a pas de musée Man Ray au 2bis de la rue Férou, mais Lydia Flem en a posé les premiers jalons, qui sont en partie les siens. Monnier est le nom de résistante de sa mère, Jacqueline Monnier. Le quartier de l’Odéon est «le pays de ma mère», l’endroit où devenir écrivain.
Paris Fantasme, essai historique et littéraire, est «une autobiographie au pluriel», la réponse à une question simple et vertigineuse : «Où suis-je chez moi ?» «Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk

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Rue de pierre, rue de papier

La Revue des Deux Mondes par Patrick Kéchichian, mars-juin 2021

Non, Lydia Flem ne fait pas de la parisienne et modeste rue Férou, entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxem- bourg, le centre du monde. Ce serait simpliste. En revanche, elle concentre là, dans ces quelques mètres de pierre et de hauts murs, dans ses cours pavées et devant ses porches, toute sa mémoire, ses recherches documentaires, sa part (dûment contrôlée) de rêverie. En fait, le vrai sujet de ce volume merveilleusement hybride, démesuré, à la fois précis, scrupuleux et riche de multiples digressions, se trouve dans les intersections, les croisements qu’il établit (1). Comme souvent d’ail- leurs dans les livres de Lydia Flem. Ce point de rencontre si obstinément recherché est quelque part entre l’ici et l’ailleurs, le chez soi et le hors de soi, le temps perdu et le temps retrouvé; la boussole le mesure autant que l’horloge, et on doit le chercher aussi bien côté cour que côté jar- din. Le titre peut mal nous orienter, car le Paris qui est raconté à partir de cette petite rue est bien plus réel que fantasmé. Mais peu importe: les 500 pages tiennent sinon en haleine, du moins en forte, heureuse, émouvante attention le lecteur, surtout s’il est lui-même parisien. Paris, disait Marivaux, cité en tête d’un chapitre, « est l’abrégé du monde ».

« Comme il serait doux de se sentir chez soi quelque part ; d’être un corps à l’abri de sa peau, dans une maison-enveloppe, dans un espace- temps où le dedans et le dehors s’épouseraient comme la danse des nuages », écrit Lydia Flem dans la belle et juste préface de son livre.

Quelques lignes plus loin, elle pose cette question déchirante, à la fois intime et collective, qui vaut pour toutes les familles juives (comme la sienne) ou appartenant à un autre peuple persécuté qui ont traversé la guerre et la Shoah ou n’en sont pas revenues : « Existe-t-il, pour moi, un lieu où l’espace cesserait d’être un doute, un exil, une conquête incer- taine ? Pourrais-je un jour faire corps avec l’espace qui m’englobe, cesser de me sentir en transit, en embuscade, cachée en moi-même ? »

Mais avec quoi, avec qui, avec quels temps « faire corps » ? Ou, autrement formulé : quelle adresse peut-on dire vraiment sienne ? Ou bien : « Puis-je m’arrimer en un point de hasard ? » Définir un lieu, se définir par rapport à lui, surtout dans une ville comme Paris, c’est commencer de répondre à de telles questions et s’orienter comme il convient. Et cette définition est plurielle, inscrite dans le temps. Un temps qui ne peut être seulement personnel. « Récits collectifs et récits de soi s’interpénètrent, indissociables », écrit Lydia Flem, avant d’ajouter cette évidence, si souvent négligée dans la fièvre autobiographique : « Il n’y a pas de soi sans les autres. On est dans le même monde. »

Un jour donc, l’auteure cherche (et trouve) un lieu à Paris, un logement, un lieu de travail plutôt, et se désigne à elle-même la rue Férou, « une rue à ma taille » dit-elle. Dès lors, pour habiter ce lieu, il faut se familiariser avec lui. La rue n’est pas longue, nous l’avons dit, mais elle se prolonge considérablement, s’enfonce dans le temps, dans la mémoire. La chronologie, la généalogie sont des voies d’accès. Le recensement des noms, des dates, aussi. Les visages, eux, sont effacés, mais quelques-uns survivent cependant… Ainsi, « c’est le monde au loin qui s’organise par rapport à la demeure ici ». Là aussi, des croi- sements, des rencontres, parfois improbables, donnent à la présence, surtout des morts, une fabuleuse et inspirante épaisseur.

Les inventaires (« après décès ») ne peuvent ressembler qu’à ceux de Jacques Prévert, qui habita au 4 de la rue Férou, ou de Georges Perec, rêvassant avec attention, un jour d’octobre 1974, au Café de la Mairie, sur la place Saint-Sulpice, juste en face de la même rue. Les figures sont nombreuses, célèbres, anonymes, effacées ou encore bien dessinées… Citons-en quelques-unes… Comme en majesté, il y a Man Ray, et puis, vers la fin du livre, le photographe Eugène Atget, qui le croisa vers 1922,

en plein surréalisme. Avant cela, Athos, l’un des trois (des quatre en réa- lité) mousquetaires habita là. Et aussi le grand Jean-Jacques Olier, figure centrale de la spiritualité catholique au XVIIe siècle, concentrée autour de Saint-Sulpice. Le jeune Renan, à l’hôtel Fénelon voisin, se souvient de lui, avant de s’éloigner… Ou encore, en mêlant les époques, tandis que Leibnitz se promène et qu’Eugène Pottier compose L’Internationale, La Rochefoucauld visite, en voisin, Mme de La Fayette – Mme de Sévigné disait que « rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié ». Et puis, plus récemment disparus des lieux, les éditeurs Belin et L’Âge d’homme. Enfin Le Bateau ivre de Rimbaud, reproduit sur le mur, à l’entrée de la rue.

« Chaque livre est une lanterne magique, une boîte à trésors », écrit Lydia Flem. Chaque livre, je n’en suis pas certain… mais le sien, assurément.


1. Lydia Flem, Paris Fantasme, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2021.

S’affranchir de la distance des siècles

La Vie du 8 avril 2021 par Victorine de Oliveira

Que signifie se sentir chez soi ? À cette question à la fois simple et vertigineuse, Lydia Flem apporte une réponse tout en digressions historiques : se sentir chez soi, ce serait être (bien) entourée des fantômes du passé. Et la rue Férou en bourdonne, voie du VIe arrondissement de Paris qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg. Lydia Flem s’est laissée emporter par le cortège de ses illustres occupants : le photographe Man Ray, qui y eut son atelier ; Madame de La Fayette ; Alexandre Dumas, qui y fit habiter Athos, l’un de ses quatre mousquetaires ; Chateaubriand ; Hippolyte Taine ; et même Jean-Jacques Goldman, qui y possède un hôtel particulier. Mais elle s’inquiète aussi des« vies minuscules », celles qui ont parfois tout juste laissé un nom sur les registres d’état civil ou du cadastre. À commencer par le mystérieux Étienne Férou (ou Ferrou), procureur au parlement de Paris sous François Ier. On pense à Georges Perec. Mais ce n’est pas tant pour tenter l’épuisement d’un lieu parisien, plutôt pour tisser par bribes – avec ce que cela comporte de manques – un « vivre ici et ensemble », qui s’affranchirait de la distance des siècles. ■

par Victorine De Oliveira

C’est en soi-même qu’il faut trouver sa maison

Le Temps, Genève, entretien de Isabelle Rüf, 19 avril 2021

Lydia Flem a connu le succès en 2004 avec «Comment j’ai vidé la maison de mes parents». Elle explique ici son projet «insensé» qui a donné naissance à «Paris Fantasme»: dessiner le portrait d’une rue de Paris, sur cinq siècles, maison par maison :

Derrière Lydia Flem, un mur de livres et tout autour, Bruxelles qui bruit, invisible. C’est ici, dans sa ville natale que, pendant une année de confinement, elle a rédigé un livre qui ne parle que de Paris. Et même, d’une rue de Paris, la toute petite rue Férou qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg.

«C’est dans l’autobiographie de Man Ray que j’ai découvert la richesse de cette ruelle que j’avais empruntée mille fois. Il y a habité pendant vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort en 1976. Il l’a peinte et une lampe qu’il a créée porte son nom. A son arrivée à Paris, Marcel Duchamp le présente à ses amis, tout de suite, il se sent chez lui. Je me suis rendu compte qu’un nombre impressionnant d’artistes, de créateurs, d’intellectuels avaient résidé rue Férou. Plus je cherchais, plus je trouvais. J’étais comme un enfant qui se promène le nez en l’air et se demande qui peut bien vivre derrière ces fenêtres illuminées. J’ai alors formé ce projet insensé qui m’a pris cinq ans – dessiner le portrait d’une rue sur cinq siècles, maison par maison. C’était amusant mais pas gagné d’avance. Il m’a fallu trouver une architecture, tailler dans l’énorme matériau d’archives tout en m’accordant la liberté de la romancière.»

Le Noël de Prévert

En 1518, Etienne Férou, procureur du Parlement de Paris, achète les arpents de terre dans lesquels il trace la ruelle qui jusqu’à aujourd’hui porte son nom. «Alexandre Dumas y fait résider Athos, madame de Lafayette y écrit La Princesse de Clèves, Prévert, enfant, y a vécu un Noël de pauvre… On y trouve un couvent, un manège, des éditrices, propriétaires de la maison Belin, la librairie de l’Age d’Homme, aujourd’hui fermée. Pottier y écrit les paroles de L’Internationale. Perec évoque sa banalité provinciale depuis le café de la Mairie, place Saint-Sulpice.» Lydia Flem tente-t-elle comme lui d’épuiser un lieu parisien?

Lire aussi: Mémoire et oubli, les deux trames de l’existence

Paris Fantasme dresse de la rue un «portrait chinois». On en suit la chronologie bousculée, fermant une porte pour ouvrir la suivante, grimpant aux étages, regardant dans les cours et les jardins. «J’y ai même habité pendant quelques semaines. Je croyais que cette proximité était nécessaire pour comprendre comment se mêlait la vie des autres et la mienne. Mais cette expérience m’a rendu la ruelle plus mystérieuse encore. Parfois un lieu ne nous accueille pas et je n’ai pas su me rendre celui-ci habitable; j’ai compris que c’est en soi-même qu’il faut trouver sa maison.»

Trilogie familiale

Cet échec amène à la question centrale de Paris Fantasme: «Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde?» Le projet historique et romanesque se double d’une autobiographie: «Les deux registres s’enroulent l’un autour de l’autre comme un ruban de Moebius. Après Comment j’ai vidé la maison de mes parents, j’ai voulu écrire «comment habiter ma maison.» Paru en 2004, le livre de la psychanalyste a connu un succès mondial tant il touche à une question que chacun doit affronter un jour. Il forme désormais
avec Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils une trilogie familiale.

Mes parents m’ont appris qu’un lieu est toujours éphémère. Qu’on peut avoir à le quitter très vite pour le reconstruire ailleurs
«Depuis toute petite, j’ai la conscience aiguë du désarroi de mes parents. Ils avaient tous deux un traumatisme en héritage – exils, persécutions, déportations mais aussi résistance. Ma naissance, après la guerre, était pour eux comme un miracle, une revanche de la vie. Ils m’ont appris qu’un lieu est toujours éphémère. Qu’on peut avoir à le quitter très vite pour le reconstruire ailleurs. C’est insécurisant mais aussi dynamique. Mes parents étaient très doués pour nidifier ici ou là.»

Une enfance baignée dans un «bain sonore polyglotte», où l’hébreu et le yiddish se mêlent au russe, au français, à l’allemand, lui apprend la part intraduisible de toute langue. Plus tard, elle écrira sur la Vienne de Freud, la Venise de Casanova. «Mais c’est la rive gauche de Paris qui fait battre mon cœur le plus vite.»

Masquée en arlequin

C’est donc dans l’immobilité du confinement que Lydia Flem a rédigé cette balade dans le temps. «Pour achever le livre, c’étaient des conditions favorables. Je me suis fait des coins différents dans la maison, changeant la place des meubles pour bouger malgré tout! C’est une expérience forte que d’être prisonnier en même temps qu’une grande partie du monde. S’il est important de pouvoir se retirer dans sa bulle, on a aussi besoin de partage, et il faut trouver en soi les ressources pour atteindre une harmonie. Je ne pratique presque plus la psychanalyse, mais là, des patients m’appelaient de leur voiture, le seul lieu où ils parvenaient à s’isoler

pour parler des difficultés de la promiscuité forcée.» Sur le site Lydia-flem.com, l’écrivaine devenue photographe s’est amusée à confiner en images quelques-uns de ses héros – Freud, Virginia Woolf, Perec – ou à se représenter elle-même masquée en arlequin.

Etait-ce pour s’évader de son enfermement? A deux reprises, Lydia Flem prend la parole à la place d’un personnage de sa «tapisserie». Elle s’amuse à être mademoiselle de Luzy: «Une belle figure de liberté! Par privilège, les pensionnaires de la Comédie Française dépendaient directement du roi, ce qui les affranchissait de la tutelle du père ou du mari! Elle a été la maîtresse du jeune Talleyrand, alors séminariste. Elle a occupé un temps le fabuleux hôtel qui porte son nom et qui hébergera par la suite, entre autres, Colette puis Hemingway qui y écrira L’Adieu aux armes. La maison de disques Le Chant du monde y établit son siège, et à partir de 1945, la Maison des lettres de la Sorbonne où se croisent Camus, Queneau, Breton, Barthes. Le palais abrite aussi les fêtes fastueuses de quelques millionnaires, jusqu’à ce que Jean-Jacques Goldman l’acquière en 1996.»

Strudel au pavot

La psychanalyste se met aussi dans les pas d’Eugène Atget qui a arpenté les rues de Paris, son lourd matériel de photographe ambulant à l’épaule: «Une figure émouvante, orphelin, comédien raté, autodidacte. Il a sauvé la mémoire du vieux Paris avant les aménagements de Haussmann. Rue Férou, il a photographié toutes les maisons.»

Artistes, millionnaires, gens d’Eglise, artisans, brodeuses, héros anonymes dessinent au fil des siècles un microcosme fascinant. En 2012, sur un mur aveugle de la rue, un peintre néerlandais a peint, à main levée, les premiers vers du Bateau ivre. Depuis, des touristes du monde entier viennent photographier Rimbaud. «Plus loin, une main anonyme a gravé dans la pierre le mot «pot-au-feu». Ce qui m’a donné l’idée d’intercaler des recettes que j’ai toutes essayées, depuis le potage au lait d’amande de la Renaissance. Elles apportent un aspect charnel à la rue. Et le langage de la cuisine est si beau: on peut «faire sourire le bouillon». Deux de ces recettes renvoient à un monde disparu: le cake au citron de Lily Perec et le strudel au pavot de ma grand-mère.» Ecrire, photographier, cuisiner, c’est toujours affaire de transmission.

voir aussi dans Le Temps : Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt an

Une autobiographie au pluriel

par Vincent Roy : L’Humanité ( 18 au 24 mars 2021)

« Une rue, dix maisons, cent romans » : Lydia Flem fantasme Paris. La psychanalyste et écrivaine est aussi une journaliste, une enquêtrice, une historienne, une sociologue, une ethnographe… Fascinée par une ruelle née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, une ruelle « un peu à l’écart, en pente douce, discrète, ondoyante, mystérieuse », laquelle « cristallise, sur une toute petite parcelle de territoire, l’intensité et l’étrangeté des vies humaines », notre généalogiste traque des légendes, rappelle des fantômes, écoute des voix du passé et répond à une question : « Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? »

«Sa» rue Férou est «le lieu d’une autobiographie au pluriel » et son ouvrage singulier celui d’une quête existentielle. D’où son intensité. C’est, nous explique-t-elle, que les récits collectifs sont, d’une certaine façon, connexes des récits de soi, qu’ils « s’interpénètrent ». Ce qu’elle explore à toute force, c’est l’expé- rience de l’habitation. Elle entend les habitants avec sa troisième oreille – elle est analyste, comme on l’a dit : Man Ray dans son atelier, Madame de La Fayette dans sa maison d’enfance, Voltaire dans le petit hôtel de Villette et Athos, le mousquetaire, dans son deux-pièces. Ce dernier vivait là, selon Dumas ! Mais Lydia Flem est aussi hantée par celles et ceux « dont il ne reste pas d’autre trace pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms». Alors elle les archive, depuis 1518, d’étage en étage et de siècle en siècle. «Paris Fan- tasme » est un annuaire. Et un livre de contes. Un journal intime ? Mais bien entendu et peut-être surtout. Lydia Flem a perdu ses ancêtres, les lieux et les langues de ses ancêtres, leurs tombes, leurs maisons. Son voyage rue Férou, entre portraits et autoportraits, est peut-être une ma- nière de « dessiner en creux, en négatif », son « questionnement le plus intime ». ■ 

Les Mystères de la rue Férou

Lydia Flem et les mystères de la rue Férou dans « Les Lettres françaises », mars 2021 par Martine Sagaert

Paris fantasme de Lydia Flem. Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Psychanalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem a gagné un pari fou : faire revivre sur cinq siècles une rue du VIe arrondissement de Paris, située entre Saint-Sulpice et le Jardin du Luxem- bourg, une ruelle qui compte à peine une di- zaine de maisons, l’étrange rue Férou, « qui s’absente à ses deux bouts ». Biographique et autobiographique, archivistique et imagi- naire, grave et ludique, son Paris fantasme plonge « dans l’océan des affects et de l’ex- périence » non sans abriter une question : « Où suis-je chez moi dans le monde ? » et par là même : « Qu’est-ce qui donne le sen- timent d’être chez soi quelque part ? » Un livre bien campé, élégant comme une pièce d’orfèvrerie, léger comme une danse étoile. Un livre qui ressemble à celle qui l’a écrit, un livre qui nous interpelle et nous séduit.

Comme toute l’œuvre de Lydia Flem, il a pour origine sa vie, sa situation particu- lière : « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? » Une fois de plus, elle s’emploie à ce que jamais les traces ne s’effacent. « Zakhor ! Souviens-toi ! » est le maître mot, aussi douloureux soit-il. Et en même temps, il lui faut poursuivre sa propre déambulation, trouver sa « tanière » et son équilibre.

Ses parents, à qui elle ne cesse de rendre hommage, lui ont légué des « repères de vitalité ». Au cœur du dispositif littéraire, la mère. Belle comme Ava Gardner, elle trône en majesté. Future architecte de la maison du clos des Oyats, elle lui racontait les jours heureux de sa jeunesse, ses liens d’amitié avec Laurent Schwartz, André Essel, Paul Celan et surtout « l’effervescence » de la vie et de l’œuvre de Man Ray, l’Américain qui avait « sauté le pas », qui était venu à Paris, là où vivaient « Paul Éluard, Gala, Nusch, Breton, Elsa Triolet, Aragon, Max Ernst, Picasso, Brancusi, Dali, Cocteau, Duchamp, Tzara, Gertrude Stein… et bien sûr, Adrienne Monnier », patronyme à l’origine de son nom de résistante, Jacqueline Monnier. Et Lydia Flem d’écrire : « Ses mots tressaient des récits de légende. Elle m’ offrait son pays mythique pour que j’ y habite un jour à sa place. Pour elle, avec et sans elle. Paris Fantasme. »

Dans cette œuvre riche et composite (essai, souvenirs, journal, portraits, lettres, recettes, citations, listes…), tissée comme un ruban de Möbius, tout se tient, tout est en lien. Généalogie et topographie. Récits des objets, histoire de soi et histoire des autres. Album de famille et photos d’inconnus. Femmes glorieuses et femmes bafouées. Invisibles et célèbres. Vies minuscules. Vies majuscules. Vies intriquées comme dans ce tableau de Brueghel l’ Ancien, qui fascinait Lydia enfant.

Ce livre qui passe les barrières temporelles est tout à la fois « exercice d’admiration et exercice d’ hospitalité », célébration de la culture sous toutes ses formes, arts du livre, littérature, musique, peinture, photo- graphie… Il attise notre curiosité et nous mène de découverte en découverte. Lorsque l’auteure se glisse dans la peau d’Eugène Atget (1857-1927), photographe du vieux Paris, des petits métiers et des intérieurs pa- risiens, notre joie est à son comble. Elle écrit : « Cadrer n’ est jamais indifférent. Un sujet reste potentiellement infini. Je laisse les choses parler d’ elles-mêmes, j’ en cherche les angles inattendus qui en révé- leront de nouveaux mystères. Il n’y a rien d’ insignifiant, jamais. Ni la courbe d’ une branche devant une façade, la ligne verti- cale d’ un réverbère ou le tronc obstiné d’ un arbre, la juxtaposition des pavés, l’ oblique d’un trottoir, les mots dans la ville, les sta- tues dans les parcs, même la brume, tout est porteur d’ histoires. […] Peut-être suis-je encore le jeune marin qui regarde l’infini de l’ océan ; alors que les pierres m’ entourent, mes yeux poursuivent toujours les lignes de fuite. ».

Nous avons envie de marcher jusqu’à la rue Férou, le livre-guide à la main (avec chronologie, plan de la rue et documents d’archives pour mémoire) ou d’y aller, le livre en tête. Ou alors, selon notre bon plaisir, de rester dans la maison, en compagnie du livre, de jouer à notre tour au portrait chinois, de nous déguiser en comédienne du XVIIIe siècle, de réaliser telle recette culinaire pour la personne aimée. Et relisant un chapitre, un passage, il peut arriver, à la vue de certains mots comme « tricotin », « oyats », « mer du Nord », « le Rayol », « Sils » (en Suisse), « Louis Pasteur », « Eugène Pottier», « la Princesse de Clèves », « Albertine disparue », que l’émotion gagne. Paris fantasme, livre-lanterne magique, qui éclaire des pans de notre mémoire et nous ravit.

Martine Sagaert

Les fantômes de la rue Férou

Le Figaro littéraire, jeudi 18 mars 2021, par Alice Ferney

L ES LIEUX par lesquels nous passons s’inscrivent en nous alors que nous n’y laissons pas de trace. La mélancolie de ce constat pourrait-elle être consolée ? Peut- être suffirait-il de consigner« qui a vécu, aimé, pensé » entre ces murs restés debout plus longtemps que leurs occupants ?

Dans son nouveau livre, Paris fantasme, Lydia Flem poursuit cet espoir. Son enfance parisienne, ses lectures, les clichés d’Eugène Atget qu’elle découvre, tout l’amène à une rue, quasi piétonne, presque provinciale, qui « marie la place Saint-Sul- pice au jardin du Luxembourg » : la rue Férou.

Perec l’a décrite dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Lydia Flem en arpentera l’espace et le temps pour en faire le portrait. « Une rue, dix maisons, cent romans », écrit- elle.

La loi de la mémoire

La rue Férou compte dix-sept numéros et quelques hôtels particuliers mythiques dont l’histoire nous ramène au XVIIe siècle. Qu’à cela ne tienne, Lydia fréquente les archives et remonte jusqu’en 1635. Les actes notariés – ventes, héritages, inven- taires après décès – ressuscitent des vies et des généalogies.

Le parlementaire Étienne Férou donna son nom à la rue. Man Ray, exilé volontaire, habita au 2 bis. Le lecteur saura ce qu’il mange au petit déjeuner et tout ce qu’il doit à son ami Marcel Duchamp.

Athos, le mousquetaire de Dumas, Sainte-Beuve, Mlle de Luzy, comédienne au Français, Mme de La Fayette, Prévert et ses parents à la fois fauchés et généreux y logèrent.

Lavoisier s’y cacha pendant la révolution. Huysmans ou Hugo y firent résider leurs personnages. Talleyrand, Renan, Proust… Lydia Flem éparpille les grands noms sur ce minuscule quartier du Luxembourg. Des mondes surgissent, des pratiques perdues, des métiers anciens.

La forme d’une ville ne cesse de changer. Les murs sont accueillants. Au 5, un glacier corse succède à un libraire slave. Au 8, les Éditions Belin demeurent de 1875 à 2017. Lydia Flem a le goût des listes, elle a retenu la leçon du photographe de Paris – « il n’y a rien d’insignifiant, jamais » – et se soumet à la loi de la mémoire:«Se souvenir des morts pour ne pas oublier de vivre. »

Le 3 mars 2016, elle loue un studio rue Férou. Ce n’est pas sa maison, elle ausculte la rencontre. Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? Habiter, déménager, se sentir à l’abri ou au contraire étranger… L’écrivain psychanalyste déploie ses questionnements, ses hypothèses, ses explorations. Les ruptures d’objet et de ton sont sa marque de fabrique, l’expression d’une fantaisie qu’elle a reçue en héritage, une puissance de vie. « La page est mon terrain de jeu, là je suis seule maîtresse à bord », dit celle qui entremêle et re- lie, promettant toujours une surprise à celui qui la lit.

Pourquoi à ce point sonder le passé d’un lieu ? Pourquoi cette passion des maisons ? « Est-ce l’impossibilité de faire retour sur les lieux de mes ancêtres ? », se demande l’auteur, qui « traverse douloureusement l’espace ».

L’inquiétude du déraciné habite ce livre exigeant et profond, Paris fantasme est une grande confidence détournée. ¦ ■ 

Home sweet home

Home sweet home , Les Inrockuptibles du 17 mars 2021 par Nelly Kaprièlian

LYDIA FLEM reconstitue toute l’histoire de la petite rue Férou, rive gauche, et de ses habitant·es, dont Man Ray ou Madame de La Fayette.
Paris Fantasme est une mine de récits qui se mêlent à sa vie. Un livre inclassable.

LYDIA FLEM EST UNE DISCRÈTE QUE L’ON SUIT ASSIDÛMENT au gré des petits cailloux qu’elle sème dans
le paysage aussi littéraire que mémoriel et géographique. Depuis La Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1986, réédité en 2018, chez Seuil), où elle nous faisait emboîter le pas de Freud dans la Vienne d’avant-guerre, et ravivait sous nos yeux enchantés un monde éclairé, intellectuel et artistique englouti, les livres de cette écrivaine et psychanalyste belge n’ont pas cessé de nous hanter.

Avec Paris Fantasme aujourd’hui, elle nous propose de hanter la rue Férou à ses côtés, l’une des plus petites et mystérieuses rues de Paris nichée entre le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice, et d’être à notre tour hanté·es par ses fantômes, les siens comme ceux de tous les êtres qui ont habité cette rue dès
sa naissance (un certain Etienne Férou achète des terres et y pose le premier jalon de la future rue) en 1519.

Il faut dire que la plupart de ces fantômes ont été de grand·es vivant·es, marquant leur temps d’une empreinte
qui a traversé les siècles. Madame de La Fayette a passé trente ans, de 1660 à 1693, au 10, rue Férou, où s’élevait,
à l’angle avec la rue de Vaugirard, son hôtel particulier : c’est là qu’elle a reçu son amie Madame de Sévigné, mais surtout son immense ami (ou amant ?) La Rochefoucauld, qui pendant quinze ans vint la visiter chaque fin d’après-midi ; c’est là, aussi, qu’elle écrivit son chef- d’œuvre, La Princesse de Clèves. Dans cette rue qui ne compte que dix maisons, Jacques Prévert passa un Noël, et Françoise Sagan des soirées chez Michel Déon ; Athos y aurait vécu (selon Alexandre Dumas) ; Balzac comme Huysmans la font apparaître dans leurs écrits, et Perec, attablé au café de la Mairie le 20 octobre 1974, à 13 h 05, écrit : “En ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Etampes ou à Bourges, ou même quelque part àVienne (Autriche) où je n’ai même jamais été.”

A force de “fixer” cette rue éminemment littéraire pendant des années, Flem se laisse transporter et nous transporte avec elle dans le temps, comme avec cette évocation du 2 bis,où Man Ray a vécu de 1951 (date de son retour en France après les années de guerre passées à Los Angeles) à sa mort en 1976, avec sa femme Juliet, dans un très bel atelier : “Exilé volontaire, Man Ray n’a cessé de se construire une vie ‘ailleurs’, une vie ‘autrement’, une vie étrange, une vie d’étranger. Son choix me plaît, me fascine. Qu’est-ce qui donne cette force, cet élan, cette audace ? A moins que ce ne soit une décision, plutôt une nécessité, intérieure, impérieuse, vitale : partir pour sauver sa peau, s’échapper d’un destin trop prévisible, sauter par-delà les frontières, les origines, les attentes familiales, les règles et les normes, les pesanteurs
sociales, les enjeux esthétiques ou politiques.”
Man Ray, qui a peint un tableau et créé une lampe en hommage à la rue Férou, avait le don de reconstituer son “chez soi” partout où il résidait.

C’est cette notion que va interroger Lydia Flem, en se prenant au jeu jusqu’à s’installer elle-même dans un studio
rue Férou. C’est là qu’elle écrit des pages de son journal, où se trouve peut-être
la clé de ce livre, qui pourrait être celle-ci : “Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ?” Comment, surtout, habiter le monde après ce savoir de l’horreur, comment vivre
en humain parmi les humains quand on sait que vos ami·es ou vos voisin·es peuvent vous dénoncer, vous tuer ? Alors Lydia Flem tente de s’inviter chez les autres, ces autres qui ont réussi à vivre quelque part, même de pénétrer dans leur peau, parlant à leur place sous la forme de journaux intimes fictifs (celui de la comédienne Mademoiselle Luzy, qui vécut dans le sublime hôtel du 6, rue Férou), leur écrivant des lettres, dont sa “lettre à Man Ray” – ce ne sont pas les meilleures pages d’un livre qui donne parfois le sentiment de s’éparpiller à force de vouloir trop en faire.

Reste une démarche inclassable, une passionnante mine d’informations historiques, une façon très poétique de faire communiquer les mort·es et les vivant·es et de restituer ainsi notre espace mental tel qu’il est vraiment. Et puis rien de plus beau que ces pages où passent à toute vitesse tous·tes les habitant·es du 9, rue Férou : couples d’émigré·es, familles d’inconnu·es, dont le temps n’a retenu que les noms et les professions, le temps d’une poignée de recensements.

Nelly Kaprièlian

La musique des siècles : rue Férou

La Croix, 5 mars 2021 par Bruno Frappat

Il y a une autre manière de soigner notre blues et de retrouver la joie de vivre. C’est la contemplation des œuvres de la création artistique. Lire, écouter, voir : c’est le moment ! La littérature est fidèle au poste, pour nous faire décoller du réel sur les ailes de l’imaginaire, cette autre forme de réel. La musique des siècles nous accompagne, de ses caresses à l’âme, sous toutes les formes que les civi-lisations lui ont trouvées. La musique, par sa variété, sauve toutes les générations de la déréliction. Avec Bach ou Gainsbourg toute personnalité peut trouver sa place.Un livre magnifique vient d’être publié qui montre que tout ce qui est humain mérite d’être décortiqué, contemplé, analysé, célébré. Ce livre est de la Belge Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on devait déjà des textes remar-quables sur la manière de vider l’appartement de ses parents décédés ou de vivre le départ de ses enfants. Des textes proches de l’objet comme on dit, en poli-tique, « proche du terrain ». Une poésie prenante des « riens » de la quotidienneté.Cette fois la quête de Lydia Flem au pays du réel et des rêves la conduit vers une vieille rue de Paris, la rue Férou (1). Cette rue minuscule, étroite, aux pavés malaisés, relie deux merveilles : le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’est une venelle sans circulation, silencieuse et riche d’un passé que ses façades ne révèlent pas d’emblée. Lydia Flem mène une véritable recherche archéologique et d’érudition pour faire revivre les habitants modestes ou célèbres qui, depuis le XVIe siècle, se sont relayés. Mme de La Fayette y a écrit La Princesse de Clèves tandis que Man Ray, le célèbre photographe de l’entre-deux-guerres y eut, un quart de siècle, son atelier. Elle relève l’identité des inconnus passés par là et dont les patronymes ont été conservés dans les archives de la ville, du notariat et de l’Église. Ce livre-randonnée est émouvant et illustre la propre obsession qu’a l’auteur d’un lieu où vivre, d’un « chez soi », que les tribulations de ses aïeux n’ont pu lui léguer, ces juifs russes ballottés par l’histoire et ses tragédies.Un jour de lassitude, montez à bord de ce livre comme sur un bateau de promenade pour éprouver le plaisir de songer à ceux qui nous ont précédés sur cette terre et ont laissé comme trace modeste des noms orthographiés de façon approximative sur des grimoires jaunis. Cette promenade nostalgique est revigorante. Bruno. Frappat.(

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire – à propos de Paris Fantasme de Lydia Flem

AOC jeudi 25 mars 2021 par Sylvie Tanette

Lydia Flem analyse maison par maison la rue Férou, près de la place Saint-Sulpice à Paris. Une plongée dans le passé pour travailler une thématique présente depuis longtemps dans ses livres et élargir l’espace de la forme autobiographique. Dans cet objet multiforme vivent une rue-personnage, une foule d’anonymes et l’écrivaine elle-même… entre lesquels cette dernière tisse une philosophie de la ville et de la vie.

C’est une minuscule ruelle qui court entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, dans le VIe arrondissement de Paris. Si minuscule qu’elle ne compte que quelques numéros. La rue Férou, cachée à l’écart des grandes artères, Lydia Flem a décidé de l’ausculter pierre à pierre et d’en remonter la généalogie. Ainsi a-t-elle cherché à connaître les noms de ceux qui y ont vécu depuis sa création, il y a cinq cents ans. À travers ce minutieux travail d’archiviste, projet fou et surprenant, l’autrice de La Reine Alice (2011) aborde d’une façon nouvelle son histoire familiale.

« Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? », questionne Lydia Flem en préambule. Dans le travail de l’écrivaine belge il a souvent été question de maisons, d’habitations, de demeures, qu’on investit ou qu’on quitte. Notamment dans sa trilogie familiale, débutée avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), suivi de Lettres d’amour en héritage (2006) et de Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009). L’autobiographie, avec également Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans (2016), est un genre que Flem explore depuis des années sous différentes formes, travaillant sans cesse les traumatismes qu’elle a reçus en héritage et qu’elle rappelle ici : une famille paternelle exilée de Saint-Pétersbourg puis fuyant encore, une grand-mère disparue dans un camp. « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? »

Plus loin elle évoque ainsi la souffrance de son père : « La succession d’errances à travers l’Europe, sans qu’aucun État, aucune nation, aucun pays ne se révèle un asile protecteur, un lieu libre et solide, un port franc. »

Pour elle, ce lieu d’accueil pourrait justement être l’écriture : « J’arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes. La littérature m’abrite, m’exalte et m’apaise. »

Avec ce nouveau livre, une étape semble franchie dans le patient travail autobiographique que Lydia Flem élabore donc depuis des années, tant la forme littéraire choisie, déroutante au premier abord, ouvre un immense champ de possibles.

Soit une rue dont Lydia Flem va tenter de faire l’inventaire, et tout d’abord d’en dresser le portrait. Numéro par numéro, elle consigne très précisément l’aspect du lieu aujourd’hui, son histoire. Sachant qu’au XVIe siècle la zone était encore bucolique, d’où le nom de Saint-Germain-des-Prés, Lydia Flem s’intéresse à la création de la rue et retrouve toutes sortes d’indices, à quelle date telle maison a été construite par exemple, quel était son aspect initial et quelles modifications y ont été apportées. L’écrivaine se fait archiviste et aligne patiemment les informations qu’elle glane, jusqu’à la plus anodine. Surtout, Flem cherche à reconstituer l’histoire de ceux qui ont vécu là. Aux côtés d’une foule d’anonymes que le temps a engloutis, un certain nombre de célébrités surgissent. Entre autres, Madame de Lafayette et Man Ray.

Mais ce livre est bien plus que cela, objet multiforme qui surprend par la diversité toujours renouvelée de son contenu. Car Lydia Flem pousse les portes et les limites. Aux chapitres de reconstitution, elle ajoute des listes de noms et de citations. Parfois, elle écrit une lettre-fleuve imaginaire à un habitant célèbre, tel un beau texte adressé à Man Ray. Ailleurs, elle glisse des recettes de cuisine entre les pages, comme autant de pense-bêtes. Flem traque aussi les apparitions de cette rue dans des œuvres littéraires, et elles sont nombreuses, de Dumas à Perec. Ainsi de lieu la rue devient personnage de roman.

Flem refuse d’habiter un genre littéraire et c’est peut-être la clé de tout.

Entre tous ces chapitres qui mêlent fiction, archives, essai historique, récoltes d’indices et inventaires à la Prévert, Lydia Flem intègre et fait dialoguer des éléments de pure autobiographie. Un journal qu’elle tient durant quelques mois dans cette rue Férou où elle séjourne, et dans lequel elle consigne non seulement son activité quotidienne mais aussi les réflexions et analyses que son projet lui inspire, offrant ainsi une sorte de chambre d’écho à son travail. Surtout, Lydia Flem consigne, savamment agencés parmi les autres types de texte, quelques bribes de son histoire familiale et des souvenirs d’enfance. En cela, elle apporte sa pierre à la multitude de transformations revêtues par le genre autobiographique.

Car l’autobiographie n’est pas seulement quelqu’un qui prend la plume pour raconter sa vie mais un genre littéraire qui engendre une variation presque infinie de formes, et nombres d’auteurs et d’autrices semblent tester des dispositifs narratifs ingénieux pour construire des autoportraits chinois où ils apparaissent en creux. Ainsi Marie Nimier avec Les Confidences (Gallimard, 2019). Partant d’une expérience réelle, une résidence où elle avait récolté des confidences d’inconnu.e.s, l’autrice de La Reine du silence racontait mille vies anonymes et petites anecdotes qui, justement parce qu’elle les avait retenues, nous laissaient découvrir des préoccupations qui l’occupaient depuis toujours. En l’occurrence, la mort prématurée de son père.

Lydia Flem, qui parle d’une « autobiographie au pluriel » pour désigner son livre, n’agit pas autrement. Tout ce puzzle foisonnant est mis en place pour ausculter ce qui hante ses textes depuis toujours – la perte, l’exil, la Shoah, la disparition – et travailler d’une manière nouvelle une thématique récurrente chez elle : ce que signifie habiter un lieu. « Le plus souvent, la question chuchote, balbutie, murmure, comme en fond sonore, lointaine, à peine audible, puis, soudain, elle éclate, tonne et vrille. Têtue. Je ne peux lui échapper. […] Es-tu chez toi ici ? Ici plutôt que là-bas ? Te sens-tu à la maison ? »

Alors il faut regarder de près les formes littéraires présentes dans ce texte pour comprendre ce qu’il s’y joue, et ce qui les relie.

Ainsi lorsque Lydia Flem loue un studio dans la rue Férou et s’y installe, y habite durant quelques semaines en 2016. Elle nous livre son journal de bord, tenu au jour le jour, de son séjour là-bas, en profite pour réfléchir à sa démarche littéraire avant de rendre les clés sans autre forme de procès. Cette tension, constante, entre passé et présent, habiter et partir, exil et sédentarisation, sous-tend l’architecture du livre et la pensée de Flem : « Quelle est la patrie d’un peuple en exil ? La tentation de l’assimilation, de l’intégration, de la disparition ou le souvenir à tout prix de génération en génération ? ».

De même, dans cette rue qui se construit au fil des pages, logement par logement, Flem tisse des histoires parfois très curieuses et élabore une philosophie de la ville et de la vie. Car depuis le début les gens vont et viennent, achètent un logement pour le revendre, arrivent d’un pays voisin ou de province, repartent pour une destination inconnue. La ville telle que la définit Flem est un lieu de passage plutôt que d’enracinement.

En tous cas, Flem semble penser son projet à mesure qu’il se construit : « Tirer un fil, voir où il mène. Comment classer ce que je glane, j’avance à l’aveuglette dans un joyeux fouillis. »

L’accumulation des formes littéraires, utilisées dans une sorte d’absolue liberté, est peut-être avant tout une façon d’échapper aux classifications habituelles, car il serait difficile et hasardeux de coller hâtivement une étiquette à ce livre. Essai ? Autobio ? Bio romancée ? Journal ?

Flem se défait de tout cela et c’est peut-être la clé de tout : refuser d’habiter un genre littéraire, c’est rendre les clés du studio de la rue Férou, et c’est faire ce dont on a envie en se moquant des assignations. Une constante chez cette intellectuelle et artiste qui est tout à la fois psychanalyste, photographe, écrivaine, dans l’ordre que vous voulez, et qui réunit les trois en même temps dans son écriture même, tout autant psychanalytique que photographique. Ce refus de se laisser enfermer est également lisible dans toutes sortes de détails, parfois émouvants et parfois amusants. Ainsi, son premier livre de cuisine lui a été offert par sa grand-tante américaine, et c’était un livre de recettes asiatiques.

Et d’ailleurs différentes recettes de cuisine sont disposées ici et là comme par mégarde. Il faudra avancer dans le livre pour mesurer toute leur valeur symbolique et comprendre que, parfois, une recette de cuisine peut être un trésor précieusement transmis au fil d’histoires familiales compliquées, l’unique témoignage d’une grand-mère inconnue, comme une injonction discrète à ne pas oublier. Car une recette de cuisine sert à se souvenir qu’il faut garder en tête une liste d’ingrédients, les nommer en respectant un certain ordre. Et c’est peut-être aussi de cette manière-là qu’on construit un travail littéraire.

Car ce livre cache des moments d’émotions intenses. Grâce à Lydia Flem, la discrète et minuscule rue Férou est désormais peuplée de fantômes, ceux des gens qui y ont vécu. Certains ont joué sur ces pavés, d’autres se sont aimés sous les toits, certains y sont morts, d’autres l’ont quittée pour des raisons obscures. Lydia Flem n’a sans doute pas trouvé tout ce qu’elle cherchait, mais elle sort toutes ces existences anonymes de l’oubli. Le chapitre intitulé « Prononcer leurs noms » contient juste une liste qui ressemble à une installation d’art contemporain ou à une stèle dédiée à ces lointains disparus. On ne se lasse pas de lire : Denis Duboys, en 1589. Hélène de la Ménardière, en 1614. Un contrat de mariage daté de 1638, entre Georges Chessé et Marguerite Mesle. Pierre Coullart, blanchisseur, est mort là en 1645.

Et c’est peut-être cela, avant tout, que nous dit Lydia Flem. Si un jour nous marchons dans Saint-Pétersbourg, arrêtons-nous au hasard d’une rue, regardons les vieilles pierres, et demandons-nous qui a habité là.

Lydia Flem, Paris Fantasme, éditions du Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Doux et sombre comme un requiem

Télérama, 13-19 mars 2021, par Fabienne Pascaud

Mêlant brillamment les genres, l’écrivaine, psychanalyste et photographe convoque les êtres qui, de siècle en siècle, ont forgé l’âme de la rue Férou.

« Pas de maison sans l’épaisseur des souvenirs, la conscience du temps déposé, pas de sentiment d’être chez soi sans un peu de poussière… Combien de jours pour se sentir chez soi ? Faut-il s’en éloigner pour ressentir la joie des retrouvailles ? » Psychnalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem s’interroge. De livre en livre, elle a pourtant souvent apprivoisé, avec précision et grâce mêlées, l’hypnotisante magie des lieux, et se laisse envoûter aujourd’hui par la rue Férou, étroite voie pavée parisienne du VIe arrondissement, entre jardin du Luxembourg et place Saint-Sulpice. Cinq ans durant, elle l’a explorée avec acharnement et désir, façon Georges Perec et illustres historiens des Annales tout ensemble. Qui donc, d’abord, est ce Férou qui donna son nom à l’endroit, avant d’y mourir en 1547 ? Sur lui, on apprendra peu. Mais beaucoup sur les autres fantômes qui ne cessent de hanter la ruelle, dût l’écrivaine entrer dans leur peau et parler soudain à la première personne… Car l’étonnant ouvrage est hybride, délicieusement anecdotique et savamment historique, biographique, romanesque et métaphysique. Journal intime et livre de recettes de cuisine. De Jean-Jacques Olier, pieux prédicateur de la vieille église Saint-Sulpice aujourd’hui disparue à Mme de La Fayette qui y écrivit sa Princesse de Clèves, de la comédienne Dorothée Luzy à Chateaubriand, de Lavoisier à Taine, de Fantin-Latour à Man Ray, de Michel Déon à Jean-Jacques Goldman, on y croise des personnalités singulières dans une rue discrètement cachée. Que de 1898 à 1923, Eugène Atget ne put s’empêcher de continuellement photographier… Comme Lydia Flem, dressant ici avec passion l’arbre généalogique du passage fantasmé de ses rêves, de ses souvenris, de ses angoisses ; tel un être vivant, une parentèle oubliée, elle en fait revivre à plaisir chaque membre disparu. Défi aux lieux détruits de ses propres ancêtres, père russe apatride, mère résistante déportée à Auschwitz ? La quête devient retour sur soi, tombeau impossible d’une famille sacrifiée. De fantasque et primesautier, Paris fantasme devient alors doux et sombre comme un requiem. Que ni Mozart ni Fauré n’auraient renié.

Paris fantasme, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, dir.Maurice Olender, 544 pages.

La musique des siècles

  par BRUNO FRAPPAT, LA CROIX, vendredi 5 mars 2021

Rue Férou

Il y a une autre manière de soigner notre blues et de retrouver la joie de vivre. C’est la contemplation des œuvres de la création artistique. Lire, écouter, voir : c’est le moment ! La littérature est fidèle au poste, pour nous faire décoller du réel sur les ailes de l’imaginaire, cette autre forme de réel. La musique des siècles nous accompagne, de ses caresses à l’âme, sous toutes les formes que les civi-lisations lui ont trouvées. La musique, par sa variété, sauve toutes les générations de la déréliction. Avec Bach ou Gainsbourg toute personnalité peut trouver sa place.Un livre magnifique vient d’être publié qui montre que tout ce qui est humain mérite d’être décortiqué, contemplé, analysé, célébré. Ce livre est de la Belge Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on devait déjà des textes remarquables sur la manière de vider l’appartement de ses parents décédés ou de vivre le départ de ses enfants. Des textes proches de l’objet comme on dit, en poli-tique, « proche du terrain ». Une poésie prenante des « riens » de la quotidienneté.Cette fois la quête de Lydia Flem au pays du réel et des rêves la conduit vers une vieille rue de Paris, la rue Férou (1). Cette rue minuscule, étroite, aux pavés malaisés, relie deux merveilles : le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’est une venelle sans circulation, silencieuse et riche d’un passé que ses façades ne révèlent pas d’emblée. Lydia Flem mène une véritable recherche archéologique et d’érudition pour faire revivre les habitants modestes ou célèbres qui, depuis le XVIe siècle, se sont relayés. Mme de La Fayette y a écrit La Princesse de Clèves tandis que Man Ray, le célèbre photographe de l’entre-deux-guerres y eut, un quart de siècle, son atelier. Elle relève l’identité des inconnus passés par là et dont les patronymes ont été conservés dans les archives de la ville, du notariat et de l’Église. Ce livre-randonnée est émouvant et illustre la propre obsession qu’a l’auteur d’un lieu où vivre, d’un « chez soi », que les tribulations de ses aïeux n’ont pu lui léguer, ces juifs russes ballottés par l’histoire et ses tragédies.Un jour de lassitude, montez à bord de ce livre comme sur un bateau de promenade pour éprouver le plaisir de songer à ceux qui nous ont précédés sur cette terre et ont laissé comme trace modeste des noms orthographiés de façon approximative sur des grimoires jaunis. Cette promenade nostalgique est revigorante.

Paris Fantasme, Seuil, 2021.

Presse : Comment j’ai vidé…

Chronique de Montréal de Josée Blanchette 28 juin 2019

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/557636/les-ecrans-verts

« Cela fait partie des pensées obsessionnelles qui m’assaillent régulièrement : faire le décompte des objets IKEA dans la maison. Combien par pièce ? Ce tapis, cette lampe, ce fauteuil, ces caillebotis sur le balcon, tous les mêmes, en série, partout dans le monde. Vertigineuse image du rouleau compresseur d’un esthétisme sans aspérités.

Dans ma vieille maison, je me rassurais la fibre patrimonieuse en me disant que j’avais fait un maximum d’efforts pour préserver l’unique, le bloc de boucher raviné et trop lourd pour être déménagé, la paire de berçantes de mes arrière-grands-parents gaspésiens, les armoires en pin, les coffres, les lampes à l’huile, les horloges arrêtées à l’heure d’hier, la table de salle à manger et ses chaises de réfectoire de bonnes soeurs.(…) J.B.

Héritage

Le Monde des Livres du 26.03.04 Josyanne Savigneau
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EAUCOUP l’ont fait ou auront un jour à le faire : vider la maison des parents. Généralement, on n’en parle pas, sauf pour suggérer qu’on était solitaire et triste, ou au contraire qu’on a dû se battre comme dans l’enfance avec ses frères et soeurs, pour une table, une armoire ancienne ou un lot de petites cuillères en argent.Rares sont ceux, qui, comme Lydia Flem dans ce bref récit, Comment j’ai vidé la maison de mes parents (1), affrontent la réalité de cet acte, « vider », et non pas « ranger », donc d’une certaine manière « liquider ».Aussi rares ceux qui admettent que, dans ces moments, coexistent chagrin et colère, sentiment d’abandon et « joie sourde et triomphante d’avoir survécu », « mélange si difficile à vivre d’arrachement et de liberté ».

Qu’est-ce donc qu’hériter ? Recevoir, recueillir ou bien dépouiller, abuser ? « Comment puis-je recevoir des choses que l’on ne m’a pas données ? Mes parents vivants ne m’ont pas offert ce joli tapis d’Orient dont j’avais fort envie, pourquoi y ai-je droit à présent qu’ils sont morts ? », s’interroge Lydia Flem.

De cette indiscrétion – fouiller, seule, dans les tiroirs, dans les papiers, le courrier accumulé -, Lydia Flem, avec émotion mais aussi avec humour, fait un étonnant voyage dans l’existence de ses parents et dans la sienne. Si ces rescapés de la Shoah « avaient voulu tout conserver », « n’avaient pu se détacher de rien, rien jeter », c’est évidemment « parce que leur jeunesse avait été brisée par trop d’exils et de disparitions ».

Mais alors, comment s’ « inscrire dans une lignée chargée de morts partis en fumée, de familles massacrées en toute impunité » ? Qu’est donc cet héritage ? « Comment hériter de parents qui avaient fait de moi un garde-fou contre l’horreur, non pas leur enfant mais leur rempart ? »

Peut-être vaut-il mieux laisser la question en suspens et suivre avec bonheur Lydia Flem dans tous les lieux de cette maison bientôt abandonnée, à la recherche de parfums d’enfance, de la silhouette impeccable de sa mère – pas un cheveu ne dépassant de sa mise en plis -, de son « élégance un peu austère » dont témoigne toujours sa garde-robe. Elle aimait la mode, elle dessinait et cousait ses vêtements elle-même, elle avait le goût des couleurs et des matières – crêpe de Chine, soie sauvage, shantung, taffetas… Ses robes vont revivre sur quelqu’un d’autre, tout comme les objets que des étudiants sont venus récupérer, « fauteuils, sofas, chaises, tabourets, bols à punch, plateau à fromages »…

En exergue d’un chapitre, Lydia Flem a placé cette phrase de Primo Levi : « J’écris ce que je ne pourrais dire à personne. » C’est une parfaite définition de ce court texte : une femme a écrit, pour tous, ce que chacun ne peut dire à personne, et en prenant cette liberté, elle l’a donnée à beaucoup d’autres.

P/Josyane Savigneau

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Les déguisements de Freud

Les déguisements de Freud
Article paru dans l’édition du 01.11.91 Le Monde
L’Homme Freud, Lydia Flem, Seuil, 1991
Dans sa jeunesse, Freud regrettait que la Nature n’ait pas mis sur son front  » la marque du génie dont elle fait parfois cadeau « , et, à la fin de sa vie, il définissait son expérience créatrice comme  » la succession d’un jeu audacieux de la fantaisie et d’une impitoyable critique au nom de la réalité « . Lydia Flem, qui nous avait déjà fait partager la Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1), envisage avec sérénité la disparition de la psychanalyse, mais ne doute pas que le nom de Freud continuera à figurer aux côtés de ceux de Shakespeare, Dante, Goethe ou Proust.Le portrait que Lydia Flem dessine de Freud présente le double intérêt d’être à la fois d’une extrême fidélité et d’une indéniable séduction. Elle met bien en lumière comment Freud, pour approcher les déguisements de l’âme, devint à la fois détective, explorateur, archiviste, chimiste, joueur d’échecs, chirurgien, écrivain et archéologue. Toujours iconoclaste. Toujours prêt à se laisser surprendre et à nous surprendre. D’une certaine manière, toujours  » ailleurs « . Sans doute, comme le relève Lydia Flem, parce que, comme tous les juifs errants d’une Jérusalem en exil, Freud ne se reconnaissait qu’une seule terre, celle du Livre. Son oeuvre fut son unique patrie.

ROLAND JACCARD

Casanova et le choix du bonheur

CASANOVA ET LE BONHEUR

« Le bonheur est-il un choix, une disposition, une chance ou un art? Casanova était-il doué pour le bonheur ou en a-t-il fait une philosophie de vie, l’exercice de chaque instant jusqu’à son dernier souffle ?

 

Naître à Venise au XVIIIe siècle dans une famille de comédiens ne présageait pas d’un grand avenir sur la scène du monde. Personne ne donnait cher de ses jours. Abandonné par sa mère, qui préféra partir à Londres jouer la comédie, le petit Giacomo souffrit jusqu’à huit ans d’un mal mystérieux, pertes de sang, hébétude, consomption,… Incurieux de tout et n’intéressant personne! Un jour pourtant sa grand-mère l’emmena par désespoir chez une sorcière… Été 1733, île de Murano, enfermé dans une caisse, l’enfant entend des imprécations, des chants, des cris, puis on l’en sort pour l’emmailloter, le déshabiller, le couvrir d’onguents, de caresses, l’étourdir de drogues étranges. La cérémonie achevée, on lui annonce la venue d’une belle dame dans la nuit, aimante, féerique, et la fin de ses misères s’il garde le secret.

 

Le jeune Casanova retrouve la santé, l’énergie, la confiance. En quelques semaines, il apprend à lire, découvre le plaisir de connaître et la joie de vivre.

Désormais pour avoir approché dès l’enfance, la mort, le vide et l’abandon, l’existence lui appartient. Il peut tout gagner, il ne craint jamais de perdre : n’est- ce pas là le secret du bonheur?

 

Lorsque le Vénitien, au crépuscule de ses aventures, écrit les 3700 pages de l’ Histoire de ma vie, il n’attribue pas la guérison de son hémorragie aux extravagances de magiciennes, mais ne doute guère de la puissance de l’imagination et du pouvoir irrésistible du désir. Lui qui s’accorda la liberté de vivre à sa guise, (il réussit l’évasion spectaculaire de la prison vénitienne des Plombs) sait que la vraie magie est intérieure :  » J’ai toujours cru que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés; cet homme deviendra grand vizir, il deviendra pape, il culbutera une monarchie pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure. »

 

Le jeune enfant de Venise à qui ses parents ne portaient pas le moindre intérêt et se répandait en larmes de sang hante néanmoins toujours Casanova. S’il a le goût têtu du bonheur, s’il remet en jeu sans cesse sa fortune et sa vie, c’est pour conjurer ses fragilités cachées. Son existence est une course du désir, une conjuration du mauvais sort, un refus répété de tout ce qui entrave la jouissance. Sa manière de tout risquer à chaque moment se nourrit d’un optimisme qui serait la doublure d’un désespoir assumé.

 

Les heurs et malheurs de l’existence, il pense se les devoir à lui-même, il revendique d’être responsable de son destin. A la troublante cantatrice androgyne Thérèse-Bellino, qui le rendit fou d’amour, il explique : “Mon grand trésor est que je suis mon maître, que je ne dépends de personne, et que je ne crains pas les malheurs.” Sa dernière maîtresse vénitienne, Francesca Buschini, reconnaît dans une lettre, en 1784 :” Vous n’avez peur de rien, pas même de la mort.”

 

Pour lui, la joie la plus intense c’est de se glisser dans le désir de l’autre pour le combler. Casanova aime la femme qu’il désire et lui reste attaché. La joie, il ne la prend que s’il peut la donner. Le plaisir demeure innocent puisqu’il est réciproque. Point de péché. De quel autre prix payer le bonheur sinon du prix de la vie même?

 

:  “Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur”.

 

Casanova cherche l’amour joyeux, sans drame, ni peine; ni mensonge, ni violence. Seulement le désir mutuel, la volupté, la légèreté, le bonheur dans l’instant, puis l’amitié après l’amour. Les retrouvailles abondent tout au long de sa vie. A travers l’Europe des calèches, des théâtres, des cours et des jardins, où ce sont les mêmes protagonistes qui voyagent, se quittent et se retrouvent, il renoue les échanges interrompus. N’est-ce pas la façon la plus délicieuse de cultiver la constance? S’aimer, c’est peut-être simplement se retrouver.

 

Érudition encyclopédique, raffinements et charmes de la conversation, de la gastronomie, de la danse, du jeu, de l’érotisme, des voyages, il cueille chaque occasion qui se présente à lui, ou la provoque. Quand il se contemple dans le miroir, il se voit satisfait :

« J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent et je le dépensais, j’étais heureux, et je me disais, riant des sots moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre. C’est le mot sur la terre qui me fait rire, comme si on pouvait aller le chercher ailleurs. »

 

Casanova jouit de la vie comme peu d’êtres humains se le permettent. L’autre monde n’est pas son monde. La vie est trop courte pour en explorer toutes les découvertes et toutes les expériences. Aucun enfer, aucun paradis ne l’attendent. Son matérialisme et son sensualisme ne lui font espérer qu’une seule survie : l’immortalité littéraire.

Il y consacre ses treize dernières années, treize heures par jour qui lui paraissent treize minutes. « J’écris «Ma vie » pour me faire rire, et j’y réussis », clama-t-il à l’un de ses amis, et ajoute : « Quel plaisir que celui de se rappeler les plaisirs! »

 

Cécile de Roggendorff, une chanoinesse de vingt-deux ans lui inspire une ultime passion, épistolaire et platonique. Lui, le voluptueux, le charnel, le bondissant chevalier de l’instant ose affirmer à la fin de son existence que l’amour véritable naît au-delà du plaisir : « L’amour solide est celui qui peut naître après la jouissance : s’il naît, il est immortel ; l’autre doit s’éventer, car son siège ne gît que dans la fantaisie. »

 

Parvenu au crépuscule de sa vie, exilé dans un château de Bohème, à l’heure où son siècle est décapité par la Révolution française,  le Vénitien savoure le bonheur apaisé de la mémoire.

Longtemps après les avoir connues, il couche tendrement ses amantes sur le papier, leur souvenir demeure intact. Avec Clémentine, il avait lu La pluralité des mondes de Fontenelle, avec Leonilda, disputé d’une épigramme de La Fontaine. La Dubois, qui admirait Locke, l’amusait jusqu’à l’aube avec ses questions philosophiques. Du bonheur, sa si chère Henriette parlait mieux que Cicéron. « Tu oublieras aussi Henriette », avait-elle gravé à la pointe du diamant avant de rejoindre sa Provence natale. Non, il ne l’avait pas oubliée. Il avait pleuré cette femme exceptionnelle qui mêlait la culture la plus raffinée à l’apparence du grand libertinage. A cette entente si parfaite il se devait de rendre hommage, comme à chaque minute singulière d’une vie intensément vécue.

« Non. Je ne l’ai pas oubliée, et je me mets du baume dans l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Quand je songe que ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait comment, de toutes les combinaisons, je me félicite. »

Les femmes qu’il rencontre sont indépendantes et libres, puissantes et résolues. Il cherche en elles, des doubles, des complices. Comédiennes, cantatrices, nobles dames ou discrètes anonymes, elles se permettent de vivre selon leurs propres règles. Au-dessus des préjugés, des superstitions, des pudeurs, elles affirment leur liberté d’agir , de penser et d’aimer.

Lors d’un bref séjour au château de Walstein à Dux, la jeune épouse de Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, est frappée par la vivacité, la faconde, les manières de cet homme âgé qu’elle trouve extraordinaire. A sa jeune amie, Cécile de Roggendorff, qui le nomme tour à tour dans ses lettres, père, ami et amant, rêve de le rencontrer, peut-être même de danser le menuet… Casanova refuse cette douce invitation. Serait-il devenu sage ? Ou est-ce la ruse suprême d’un ami des femmes d’avoir osé, au dernier acte de sa vie, se refuser à elles, pour leur rendre, de sa plume virevoltante, le plus vif hommage ? Perdre leur présence si chère pour les faire revivre dans sa mémoire, les aimer encore une fois, avec la force de la jeunesse, et leur offrir une postérité littéraire.

 

La vieillesse, la maladie lui font horreur, mais il ne veut pas céder à la mélancolie. Jusqu’à ses derniers jours, il souhaite décider de son sort, opposer à la fortune déclinante et à la mort, son ennemie familière, sa précieuse liberté. C’est avec la plume qu’il l’exerce, avec une rage d’écrire qui le surprend lui-même. Casanova ne possède rien, ni titre, ni argent, ni maison, ni descendance. Maltraité par les valets du comte qui l’héberge comme bibliothécaire dans un de ses châteaux, il décide de faire face, de se venger à sa manière, comme un funambule rétablissant à chaque pas un fragile équilibre. Il a le culot, l’audace, le panache, de faire du récit de sa vie une œuvre d’art et de sa personne un personnage.

En joueur habitué à parier sur le hasard, en un ultime quitte ou double, il choisit la carte de la résurection du passé. Il part à la recherche du temps perdu. Sa jeunesse aventureuse défile sur la scène de sa mémoire. Ce ne sont pas des Confessions, il assume ses égarements et ses voluptés. Il n’en rougit pas, au contraire, il est fier. Il revendique sa manière de vivre et invite ses futurs lecteurs à oser inventer leur rôle sur la scène du monde. “Saute, marquis!” s’ordonne-t-il à lui-même.

Non content d’avoir fait de la volupté de vivre le principe d’une existence, le Vénitien affirme que le vrai bonheur est celui qu’offre la mémoire. La réminiscence ne prend pas seulement la place de la volupté, elle la renouvelle.

Au-delà du plaisir, il y a encore du bonheur : tel est l’insolent héritage littéraire de Giacomo Casanova. »

 

Lydia Flem

 

 

Cfr : Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, poche Seuil, 2011, avec un chapitre inédit “Ecrivain parmi les écrivains”.

Delvaux

Documentaire de Wilbur Leguebe, Delvaux, Arte, 1997,

Article paru dans Le Monde du 1 octobre 1997

DES NUITS, des nus, des squelettes et des trains. L’univers de Paul Delvaux qui aurait eu cent ans aujourd’hui paraît familier. Il est l’un des peintres les plus accessibles, en apparence et, cependant, l’un des plus énigmatiques. L’un de ceux qui fait le plus parler. A preuve ces bribes de commentaires volées sous les cimaises : « Misogyne » ; « Il a dû avoir une jeunesse sévère » ; « Il devait pas être normal ce pauvre type ! » Ces banalités vaguement freudiennes, que l’intéréssé aurait repoussées comme il a renié le surréalisme et son « bazar », introduisent un documentaire brillant d’intelligence et de simplicité.Venus de toutes les disciplines, des experts défilent dans l’oeuvre de Delvaux, de la même façon que ses personnages semblent traverser celle-ci, d’un tableau à l’autre, comme dans les découpages de théâtres de papier. La réalisation de Wilbur Leguebe inscrit physiquement ces témoins dans les toiles du maître de la froideur et de la distance. Mais cet effet de style ne nuit pas, chacun respectant l’oeuvre et son mystère en nous donnant un éclairage plutôt qu’une explication.Delvaux disait qu’il aurait souhaité « vivre » dans un de ses tableaux. Pierre Guêne réplique en déclarant qu’en fait cet artiste de la perspective « n’y a jamais vécu », restant toujours « en dehors ». André Delvaux, le cinéaste, estime que son homonyme a « désérotisé » les femmes qu’il a « dépeintes » et ajoute : « Je ne les aime pas, mais elles me fascinent. » Misogyne Delvaux ? Lydia Flem, psychanalyste, suppose qu’elle se sentirait « plus à l’aise qu’un homme » dans telle toile a priori si masculine de celui qui « avait l’inconscient au bout du pinceau ».Inconscient de l’enfance, sans doute. Les témoignages de quelques enfants sont des plus frappants. Delvaux devient presque évident. Pour eux, le mariage du réalisme et de l’imaginaire va de soi. Deux petites filles, jumelles de celles que le peintre a placées sur un quai de gare, perçoivent tout de suite l’incitation au voyage. Nullement troublé par une nudité extrême, un jeune garçon dévoile immédiatemment la recherche du rêve éveillé. Une leçon pour adulte.

FRANCIS CORNU

Le rêve annonce l’écriture

« Le rêve annonce l’écriture »

« Le Monde » a demandé à des écrivains de considérer, du point de vue de leur expérience personnelle, la part des songes dans la littérature.
Dans quelle mesure le rêve, éveillé ou endormi, irrigue-t-il la création ? Sous quelles formes et à quelles conditions le fait-il ?
Pour Lydia Flem, « le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison ».

« Plusieurs de mes livres s’ouvrent sur le récit d’un rêve, dense, ramassé, parfois énigmatique, saisissant ou mystérieux, qui condense en une scène, une image, le livre à venir, comme s’il contenait et précédait le déploiement des phrases, paragraphes et chapitres en chantier.
Le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison.

La Reine Alice, mon dernier roman, est scandé par des songes nés de ma vie onirique : une reine d’Angleterre couverte d’un monceau de chapeaux, un ours menaçant, six pommes sur un chemin, ou par des rêveries diurnes : un photographe dialoguant avec le portrait d’une dame de la Renaissance, une Plume de l’enfance qui écrit toute seule, un « Attrape-Lumière » qui invente d’étranges compositions photographiques.

Ce roman, je l’ai construit comme un conte contemporain. Après une trilogie sous forme d’autofiction, je voulais écrire à la troisième personne. J’ai longtemps cherché une forme qui me donnerait une plus grande liberté. Il me fallait  » étrangéifier » le récit (l’Entfremdung de Walter Benjamin). L’idée s’est d’abord imposée de nommer Alice, mon héroïne, puis, j’ai fait le pari d’inventer à partir de la créature littéraire de Lewis Carroll, une Alice gravement malade, de l’autre côté du Miroir, atteinte d’un cancer, dépossédée d’elle-même, mais intrépide, digne et malicieuse.

J’y ai ajouté des personnages de mon cru, fictifs comme dans les rêves ou les contes, c’est-à-dire, plus vrais que vrais, Lady Cobalt, les Contrôleurs du Labyrinthe des Agitations Vaines, Grincheux, l’érudit voisin, Cherubino Balbozar, l’ange gardien ou le bon docteur H, qui prescrit des pages de Proust pour retrouver la joie…

« Penser pour rêver » ou Rêver pour penser? »

Casanova : Loving a Lover -New York Times -october 1, 1997

 

Loving a Lover: Is Casanova’s Reputation as Reprobate a Bum Rap?

 

By DINITIA SMITH

I have loved women to a frenzy, » the 18th-century writer and adventurer Giacomo Casanova wrote in his huge memoir, « History of My Life. » And indeed he did. By one count, Casanova made love to 132 women during his life, a large number, at least by the preinflationary standards of the day.

His amorous pursuits made his reputation for the next 200 years, and the name « Casanova » became synonymous with a male neurosis. In popular culture, he has often been portrayed as something of a buffoon. In the 1954 film « Casanova’s Big Night, » Bob Hope masquerades as Casanova pursuing the lovely Joan Fontaine through Venice. In Fellini’s « Casanova, » with Donald Sutherland, and in « La Nuit de Varennes, » with Marcello Mastroianni, Casanova is irredeemably dissolute.

But the popular portrayal has obscured Casanova’s exploits as a magician, a spy, a translator of the « Iliad » and possibly, a co-author of the libretto for Mozart’s « Don Giovanni. » Casanova was said to be the only person ever to escape from the Doges’ Palace in Venice. And he was a monumental egomaniac, able to find enough interesting material about himself to fill 12 volumes of writings.

But for the most part it has been nearly impossible to read Casanova’s memoirs in English. They have long been out of print and difficult to obtain. Now, for the first time in over 25 years, they are available once again, in an attractively bound six-volume edition of a 1966 translation by Willard R. Trask, published in May by Johns Hopkins University Press. Next month, Farrar, Straus & Giroux will publish « Casanova, the Man Who Really Loved Women, » written by a Belgian psychoanalyst, Lydia Flem. As much a meditation as a full-scale biography, Ms. Flem’s book asserts that Casanova was something of a feminist.

It looks as if Casanova is on his way to rehabilitation.

« Having him available in translation makes it possible for people to discover he’s a wonderful writer, » said Jay Caplan, a professor of French literature at Amherst College.

For Robert Darnton, a professor of history at Princeton and an authority on French literature of the Revolutionary period, Casanova was not the usual Don Juan. « Casanova is a worldly wise figure who rises above the defeats of his later life through the sheer power of his literary imagination, » he said. « Sex is a part of the story, but only the vehicle for a deeper knowledge of the human condition. »

But who was the historical Casanova? How much of what he wrote was true? J. Rives Childs, a diplomat and author of a 1988 biography of Casanova, combed archives across Europe in an attempt to track down the facts behind Casanova’s assertions. « Much has been made, » Childs wrote, of « the occasional discrepancies found in the narrative. » But most of these lapses, Childs said diplomatically, occur because « Casanova was of exemplary punctiliousness in protecting the identity of women of any social standing with whom he had liaisons. »

He was born Giacomo Casanova in Venice in 1725, of Spanish ancestry. In his memoir, he claims that one of his ancestors sailed with Christopher Columbus. Casanova’s parents were actors, considered a lowly class by Venetians, but were nonetheless immensely popular. Young Giacomo was a sickly child, given to nosebleeds. When he was only a year old, his mother, Zaneta, abandoned him to the care of his grandmother so that she could pursue her acting career. It could be argued that the rest of his life was a search for the maternal warmth that was abruptly taken from him when he was a baby.

Judging from Casanova’s own account of his early exploits, he was a beautiful boy, androgynous in appearance, with curly hair that young girls liked to run their fingers through. When he was 11, Casanova was sent to Padua to study for the priesthood under the tutelage of an Abbe Gozzi. It was there that Casanova seems to have found his real calling, when he was seduced by the priest’s sister, Bettina.

Shortly thereafter he returned to Venice in his priestly robes, and seduced two sisters simultaneously. He also came under the protection of the first of a series of rich patrons, a Senator Malipiero, who, Childs speculates, might have been his real father.

From then on, Casanova’s life appears to have followed a pattern. There would be a rich patron. Casanova would get involved in a scheme. He would seduce someone. There would be a scandal, and he would have to leave town in a hurry. His feverish travels through France, Poland, Germany and Italy provide a panoramic history of 18th-century Europe, a landscape with few cultural boundaries.

 

 

 

In 1760, he met Voltaire. Casanova described their meeting thus:

« This, » I said to him, « is the happiest moment of my life. I have a sight finally of my master; it is for 20 years, sir, that I have been your pupil. »

Voltaire’s reply, Casanova writes, was: « Honor me with another 20, but promise me also to come and bring my fees at the end of that time. »

The two argued about poets — including Ariosto, who was Casanova’s favorite — and Casanova told Voltaire he disagreed with some of his writings.

Casanova’s memoirs are also a chronicle of 18th-century music. In 1784, by one account, he met Da Ponte. In Childs’ biography of Casanova, he quotes an eyewitness to the encounter as recalling that Da Ponte asked Casanova to help with the libretto for « Don Giovanni, » an opera that somewhat resembles his own autobiography.

Casanova seduced women of all classes, including a number of nuns. He also seemed to like underage girls. He never married, though he had children. In one precipitous episode, he almost married his own daughter, Leonilda. He actually went to bed with her and her mother, though he said that he left the child « intact. »

Still, Ms. Flem argues in her new book: « Casanova never breaks up with a woman. Separation is always by mutual consent. » And when he breaks up with a woman, there is « no rancor, no heartbreak, no revenge, no heartache. At most a bit of sadness. »

 

Sometimes, Casanova writes, he liked women to dress him up as a girl. He appears to have had some homosexual experiences, though he preferred women to men.

But above all, Casanova liked his women to be intelligent. « Without speech, the pleasure of love is diminished by at least two-thirds, » he wrote.

« Casanova was in love with women, » Ms. Flem said in a telephone interview from her vacation home in Brittany. « He doesn’t try to make a collection of women. »

He had a gallant side, too, and was forever coming to the aid of women in distress, including women who were pregnant by men other than him.

« I fell in love with him, » Ms. Flem said. « I think he is a man who can understand women. Because, in a certain way, a part of him is like a woman. He likes intelligent women very much. Women are not just an object of desire, but people to talk to. He’s very afraid of hurting them, and he likes to stay friends after being lovers. And he is one of the best writers of that century. »

In 1743 or 1744, Casanova published a poem that whetted his appetite for « the rewards and practice of literature, » he said. He eventually abandoned his plans for the priesthood, and began earning his living as a violinist and a gambler.

The great love of Casanova’s life was Henriette, whom he met in 1749. She seems to have been a cross-dresser. Henriette called him « the most honorable man I have ever met in this world. » When they parted company in a hotel room in Geneva, she carved a message to him on the window with the point of a diamond. « You will forget Henriette, too, » she wrote.

Years later, when he encountered her again, he failed to recognize her. « We have both aged, » Henriette wrote to him in 1769 when she was 51. « But will you believe me that while I still love you, I am happy that you did not recognize me? It is not that I am ugly, but plumpness has altered my physiognomy. »

The most famous of Casanova’s escapades occurred in 1756-1757 in Venice, after he had published an anti-clerical poem and had been imprisoned in the Leads, the prison in the Doges’ Palace, by the Inquisition. Casanova broke through the floor of his cell and escaped with the aid of an accomplice. He was said to be the first person ever to have found his way out of the place. Twenty years later, Casanova switched roles, and became a secret agent for the Inquisition.

Among his many jobs, Casanova raised money for the French authorities. He was the founder, in 1757, of a national lottery. Around that time, Casanova also became, temporarily, rich, and began referring to himself as the Chevalier de Seingalt. All his life, he engaged in a series of schemes to make money, including a crackpot attempt in 1763 to transmigrate the soul of the Marquise d’Urfe into the body of a male infant.

By the age of 65, Casanova had worn himself out. His powers had faded, and he got a job as a librarian for Count Joseph Charles de Waldstein at his castle at Dux. It was a terrible time for the old libertine. He was bored, and he hated the food.

Casanova’s days in the castle, as described by Prince Charles de Ligne, the Duke’s uncle, and quoted in the Childs biography, were not happy. « There was not a day in which, whether for his coffee, his milk, the plate of macaroni he demanded, there was not a quarrel, » de Ligne wrote. Worse, Casanova became something of a laughing stock. « He had become angry, they had laughed, » de Ligne wrote. « He had shown his French verses, they had laughed. He had gesticulated, declaiming Italian verses, they had laughed. »

And so Casanova began his memoirs, « the only remedy to keep from going mad or dying of grief, » he wrote. For nine years, he scribbled furiously for 13 hours a day in French, a language that he loved and was more widely spoken than Italian. By the time he died in 1798, his strongest attachment was to his fox terrier, Finette. The cause of death was said to be a painful disease of the bladder. His memoirs extended only to the year 1774.

According to de Ligne, Casanova’s last words were: « I have lived as a philosopher and die as a Christian. »

For years, Casanova’s memoirs languished. Then, in 1820, one of his descendants offered them to F.A. Brockhaus, the German publisher, and Brockhaus published an edited version in German.

During World War II, Brockhaus hid the manuscript in 12 cartons under the Brockhaus office in Leipzig. But the building was hit by an Allied bomb. Casanova’s writings were rescued and taken by bicycle to a bank vault. In 1960, Brockhaus published the memoirs in their full form.

« His final conquest, his most beautiful courtesan, is writing, » Ms. Flem writes. « Words capture the scents, flavors, curves, textures, sounds and colors of memories. » In the end, she writes, Casanova’s memoirs are « a display that runs the entire gamut of the senses, warming the soul of an exile who dreads boredom. »

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