Presse : Comment j’ai vidé…

Chronique de Montréal de Josée Blanchette 28 juin 2019

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/557636/les-ecrans-verts

« Cela fait partie des pensées obsessionnelles qui m’assaillent régulièrement : faire le décompte des objets IKEA dans la maison. Combien par pièce ? Ce tapis, cette lampe, ce fauteuil, ces caillebotis sur le balcon, tous les mêmes, en série, partout dans le monde. Vertigineuse image du rouleau compresseur d’un esthétisme sans aspérités.

Dans ma vieille maison, je me rassurais la fibre patrimonieuse en me disant que j’avais fait un maximum d’efforts pour préserver l’unique, le bloc de boucher raviné et trop lourd pour être déménagé, la paire de berçantes de mes arrière-grands-parents gaspésiens, les armoires en pin, les coffres, les lampes à l’huile, les horloges arrêtées à l’heure d’hier, la table de salle à manger et ses chaises de réfectoire de bonnes soeurs.(…) J.B.

Héritage

Le Monde des Livres du 26.03.04 Josyanne Savigneau
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EAUCOUP l’ont fait ou auront un jour à le faire : vider la maison des parents. Généralement, on n’en parle pas, sauf pour suggérer qu’on était solitaire et triste, ou au contraire qu’on a dû se battre comme dans l’enfance avec ses frères et soeurs, pour une table, une armoire ancienne ou un lot de petites cuillères en argent.Rares sont ceux, qui, comme Lydia Flem dans ce bref récit, Comment j’ai vidé la maison de mes parents (1), affrontent la réalité de cet acte, « vider », et non pas « ranger », donc d’une certaine manière « liquider ».Aussi rares ceux qui admettent que, dans ces moments, coexistent chagrin et colère, sentiment d’abandon et « joie sourde et triomphante d’avoir survécu », « mélange si difficile à vivre d’arrachement et de liberté ».

Qu’est-ce donc qu’hériter ? Recevoir, recueillir ou bien dépouiller, abuser ? « Comment puis-je recevoir des choses que l’on ne m’a pas données ? Mes parents vivants ne m’ont pas offert ce joli tapis d’Orient dont j’avais fort envie, pourquoi y ai-je droit à présent qu’ils sont morts ? », s’interroge Lydia Flem.

De cette indiscrétion – fouiller, seule, dans les tiroirs, dans les papiers, le courrier accumulé -, Lydia Flem, avec émotion mais aussi avec humour, fait un étonnant voyage dans l’existence de ses parents et dans la sienne. Si ces rescapés de la Shoah « avaient voulu tout conserver », « n’avaient pu se détacher de rien, rien jeter », c’est évidemment « parce que leur jeunesse avait été brisée par trop d’exils et de disparitions ».

Mais alors, comment s’ « inscrire dans une lignée chargée de morts partis en fumée, de familles massacrées en toute impunité » ? Qu’est donc cet héritage ? « Comment hériter de parents qui avaient fait de moi un garde-fou contre l’horreur, non pas leur enfant mais leur rempart ? »

Peut-être vaut-il mieux laisser la question en suspens et suivre avec bonheur Lydia Flem dans tous les lieux de cette maison bientôt abandonnée, à la recherche de parfums d’enfance, de la silhouette impeccable de sa mère – pas un cheveu ne dépassant de sa mise en plis -, de son « élégance un peu austère » dont témoigne toujours sa garde-robe. Elle aimait la mode, elle dessinait et cousait ses vêtements elle-même, elle avait le goût des couleurs et des matières – crêpe de Chine, soie sauvage, shantung, taffetas… Ses robes vont revivre sur quelqu’un d’autre, tout comme les objets que des étudiants sont venus récupérer, « fauteuils, sofas, chaises, tabourets, bols à punch, plateau à fromages »…

En exergue d’un chapitre, Lydia Flem a placé cette phrase de Primo Levi : « J’écris ce que je ne pourrais dire à personne. » C’est une parfaite définition de ce court texte : une femme a écrit, pour tous, ce que chacun ne peut dire à personne, et en prenant cette liberté, elle l’a donnée à beaucoup d’autres.

P/Josyane Savigneau

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Les déguisements de Freud

Les déguisements de Freud
Article paru dans l’édition du 01.11.91 Le Monde
L’Homme Freud, Lydia Flem, Seuil, 1991
Dans sa jeunesse, Freud regrettait que la Nature n’ait pas mis sur son front  » la marque du génie dont elle fait parfois cadeau « , et, à la fin de sa vie, il définissait son expérience créatrice comme  » la succession d’un jeu audacieux de la fantaisie et d’une impitoyable critique au nom de la réalité « . Lydia Flem, qui nous avait déjà fait partager la Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1), envisage avec sérénité la disparition de la psychanalyse, mais ne doute pas que le nom de Freud continuera à figurer aux côtés de ceux de Shakespeare, Dante, Goethe ou Proust.Le portrait que Lydia Flem dessine de Freud présente le double intérêt d’être à la fois d’une extrême fidélité et d’une indéniable séduction. Elle met bien en lumière comment Freud, pour approcher les déguisements de l’âme, devint à la fois détective, explorateur, archiviste, chimiste, joueur d’échecs, chirurgien, écrivain et archéologue. Toujours iconoclaste. Toujours prêt à se laisser surprendre et à nous surprendre. D’une certaine manière, toujours  » ailleurs « . Sans doute, comme le relève Lydia Flem, parce que, comme tous les juifs errants d’une Jérusalem en exil, Freud ne se reconnaissait qu’une seule terre, celle du Livre. Son oeuvre fut son unique patrie.

ROLAND JACCARD

Casanova et le choix du bonheur

CASANOVA ET LE BONHEUR

« Le bonheur est-il un choix, une disposition, une chance ou un art? Casanova était-il doué pour le bonheur ou en a-t-il fait une philosophie de vie, l’exercice de chaque instant jusqu’à son dernier souffle ?

 

Naître à Venise au XVIIIe siècle dans une famille de comédiens ne présageait pas d’un grand avenir sur la scène du monde. Personne ne donnait cher de ses jours. Abandonné par sa mère, qui préféra partir à Londres jouer la comédie, le petit Giacomo souffrit jusqu’à huit ans d’un mal mystérieux, pertes de sang, hébétude, consomption,… Incurieux de tout et n’intéressant personne! Un jour pourtant sa grand-mère l’emmena par désespoir chez une sorcière… Été 1733, île de Murano, enfermé dans une caisse, l’enfant entend des imprécations, des chants, des cris, puis on l’en sort pour l’emmailloter, le déshabiller, le couvrir d’onguents, de caresses, l’étourdir de drogues étranges. La cérémonie achevée, on lui annonce la venue d’une belle dame dans la nuit, aimante, féerique, et la fin de ses misères s’il garde le secret.

 

Le jeune Casanova retrouve la santé, l’énergie, la confiance. En quelques semaines, il apprend à lire, découvre le plaisir de connaître et la joie de vivre.

Désormais pour avoir approché dès l’enfance, la mort, le vide et l’abandon, l’existence lui appartient. Il peut tout gagner, il ne craint jamais de perdre : n’est- ce pas là le secret du bonheur?

 

Lorsque le Vénitien, au crépuscule de ses aventures, écrit les 3700 pages de l’ Histoire de ma vie, il n’attribue pas la guérison de son hémorragie aux extravagances de magiciennes, mais ne doute guère de la puissance de l’imagination et du pouvoir irrésistible du désir. Lui qui s’accorda la liberté de vivre à sa guise, (il réussit l’évasion spectaculaire de la prison vénitienne des Plombs) sait que la vraie magie est intérieure :  » J’ai toujours cru que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés; cet homme deviendra grand vizir, il deviendra pape, il culbutera une monarchie pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure. »

 

Le jeune enfant de Venise à qui ses parents ne portaient pas le moindre intérêt et se répandait en larmes de sang hante néanmoins toujours Casanova. S’il a le goût têtu du bonheur, s’il remet en jeu sans cesse sa fortune et sa vie, c’est pour conjurer ses fragilités cachées. Son existence est une course du désir, une conjuration du mauvais sort, un refus répété de tout ce qui entrave la jouissance. Sa manière de tout risquer à chaque moment se nourrit d’un optimisme qui serait la doublure d’un désespoir assumé.

 

Les heurs et malheurs de l’existence, il pense se les devoir à lui-même, il revendique d’être responsable de son destin. A la troublante cantatrice androgyne Thérèse-Bellino, qui le rendit fou d’amour, il explique : “Mon grand trésor est que je suis mon maître, que je ne dépends de personne, et que je ne crains pas les malheurs.” Sa dernière maîtresse vénitienne, Francesca Buschini, reconnaît dans une lettre, en 1784 :” Vous n’avez peur de rien, pas même de la mort.”

 

Pour lui, la joie la plus intense c’est de se glisser dans le désir de l’autre pour le combler. Casanova aime la femme qu’il désire et lui reste attaché. La joie, il ne la prend que s’il peut la donner. Le plaisir demeure innocent puisqu’il est réciproque. Point de péché. De quel autre prix payer le bonheur sinon du prix de la vie même?

 

:  “Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur”.

 

Casanova cherche l’amour joyeux, sans drame, ni peine; ni mensonge, ni violence. Seulement le désir mutuel, la volupté, la légèreté, le bonheur dans l’instant, puis l’amitié après l’amour. Les retrouvailles abondent tout au long de sa vie. A travers l’Europe des calèches, des théâtres, des cours et des jardins, où ce sont les mêmes protagonistes qui voyagent, se quittent et se retrouvent, il renoue les échanges interrompus. N’est-ce pas la façon la plus délicieuse de cultiver la constance? S’aimer, c’est peut-être simplement se retrouver.

 

Érudition encyclopédique, raffinements et charmes de la conversation, de la gastronomie, de la danse, du jeu, de l’érotisme, des voyages, il cueille chaque occasion qui se présente à lui, ou la provoque. Quand il se contemple dans le miroir, il se voit satisfait :

« J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent et je le dépensais, j’étais heureux, et je me disais, riant des sots moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre. C’est le mot sur la terre qui me fait rire, comme si on pouvait aller le chercher ailleurs. »

 

Casanova jouit de la vie comme peu d’êtres humains se le permettent. L’autre monde n’est pas son monde. La vie est trop courte pour en explorer toutes les découvertes et toutes les expériences. Aucun enfer, aucun paradis ne l’attendent. Son matérialisme et son sensualisme ne lui font espérer qu’une seule survie : l’immortalité littéraire.

Il y consacre ses treize dernières années, treize heures par jour qui lui paraissent treize minutes. « J’écris «Ma vie » pour me faire rire, et j’y réussis », clama-t-il à l’un de ses amis, et ajoute : « Quel plaisir que celui de se rappeler les plaisirs! »

 

Cécile de Roggendorff, une chanoinesse de vingt-deux ans lui inspire une ultime passion, épistolaire et platonique. Lui, le voluptueux, le charnel, le bondissant chevalier de l’instant ose affirmer à la fin de son existence que l’amour véritable naît au-delà du plaisir : « L’amour solide est celui qui peut naître après la jouissance : s’il naît, il est immortel ; l’autre doit s’éventer, car son siège ne gît que dans la fantaisie. »

 

Parvenu au crépuscule de sa vie, exilé dans un château de Bohème, à l’heure où son siècle est décapité par la Révolution française,  le Vénitien savoure le bonheur apaisé de la mémoire.

Longtemps après les avoir connues, il couche tendrement ses amantes sur le papier, leur souvenir demeure intact. Avec Clémentine, il avait lu La pluralité des mondes de Fontenelle, avec Leonilda, disputé d’une épigramme de La Fontaine. La Dubois, qui admirait Locke, l’amusait jusqu’à l’aube avec ses questions philosophiques. Du bonheur, sa si chère Henriette parlait mieux que Cicéron. « Tu oublieras aussi Henriette », avait-elle gravé à la pointe du diamant avant de rejoindre sa Provence natale. Non, il ne l’avait pas oubliée. Il avait pleuré cette femme exceptionnelle qui mêlait la culture la plus raffinée à l’apparence du grand libertinage. A cette entente si parfaite il se devait de rendre hommage, comme à chaque minute singulière d’une vie intensément vécue.

« Non. Je ne l’ai pas oubliée, et je me mets du baume dans l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Quand je songe que ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait comment, de toutes les combinaisons, je me félicite. »

Les femmes qu’il rencontre sont indépendantes et libres, puissantes et résolues. Il cherche en elles, des doubles, des complices. Comédiennes, cantatrices, nobles dames ou discrètes anonymes, elles se permettent de vivre selon leurs propres règles. Au-dessus des préjugés, des superstitions, des pudeurs, elles affirment leur liberté d’agir , de penser et d’aimer.

Lors d’un bref séjour au château de Walstein à Dux, la jeune épouse de Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, est frappée par la vivacité, la faconde, les manières de cet homme âgé qu’elle trouve extraordinaire. A sa jeune amie, Cécile de Roggendorff, qui le nomme tour à tour dans ses lettres, père, ami et amant, rêve de le rencontrer, peut-être même de danser le menuet… Casanova refuse cette douce invitation. Serait-il devenu sage ? Ou est-ce la ruse suprême d’un ami des femmes d’avoir osé, au dernier acte de sa vie, se refuser à elles, pour leur rendre, de sa plume virevoltante, le plus vif hommage ? Perdre leur présence si chère pour les faire revivre dans sa mémoire, les aimer encore une fois, avec la force de la jeunesse, et leur offrir une postérité littéraire.

 

La vieillesse, la maladie lui font horreur, mais il ne veut pas céder à la mélancolie. Jusqu’à ses derniers jours, il souhaite décider de son sort, opposer à la fortune déclinante et à la mort, son ennemie familière, sa précieuse liberté. C’est avec la plume qu’il l’exerce, avec une rage d’écrire qui le surprend lui-même. Casanova ne possède rien, ni titre, ni argent, ni maison, ni descendance. Maltraité par les valets du comte qui l’héberge comme bibliothécaire dans un de ses châteaux, il décide de faire face, de se venger à sa manière, comme un funambule rétablissant à chaque pas un fragile équilibre. Il a le culot, l’audace, le panache, de faire du récit de sa vie une œuvre d’art et de sa personne un personnage.

En joueur habitué à parier sur le hasard, en un ultime quitte ou double, il choisit la carte de la résurection du passé. Il part à la recherche du temps perdu. Sa jeunesse aventureuse défile sur la scène de sa mémoire. Ce ne sont pas des Confessions, il assume ses égarements et ses voluptés. Il n’en rougit pas, au contraire, il est fier. Il revendique sa manière de vivre et invite ses futurs lecteurs à oser inventer leur rôle sur la scène du monde. “Saute, marquis!” s’ordonne-t-il à lui-même.

Non content d’avoir fait de la volupté de vivre le principe d’une existence, le Vénitien affirme que le vrai bonheur est celui qu’offre la mémoire. La réminiscence ne prend pas seulement la place de la volupté, elle la renouvelle.

Au-delà du plaisir, il y a encore du bonheur : tel est l’insolent héritage littéraire de Giacomo Casanova. »

 

Lydia Flem

 

 

Cfr : Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, poche Seuil, 2011, avec un chapitre inédit “Ecrivain parmi les écrivains”.

Delvaux

Documentaire de Wilbur Leguebe, Delvaux, Arte, 1997,

Article paru dans Le Monde du 1 octobre 1997

DES NUITS, des nus, des squelettes et des trains. L’univers de Paul Delvaux qui aurait eu cent ans aujourd’hui paraît familier. Il est l’un des peintres les plus accessibles, en apparence et, cependant, l’un des plus énigmatiques. L’un de ceux qui fait le plus parler. A preuve ces bribes de commentaires volées sous les cimaises : « Misogyne » ; « Il a dû avoir une jeunesse sévère » ; « Il devait pas être normal ce pauvre type ! » Ces banalités vaguement freudiennes, que l’intéréssé aurait repoussées comme il a renié le surréalisme et son « bazar », introduisent un documentaire brillant d’intelligence et de simplicité.Venus de toutes les disciplines, des experts défilent dans l’oeuvre de Delvaux, de la même façon que ses personnages semblent traverser celle-ci, d’un tableau à l’autre, comme dans les découpages de théâtres de papier. La réalisation de Wilbur Leguebe inscrit physiquement ces témoins dans les toiles du maître de la froideur et de la distance. Mais cet effet de style ne nuit pas, chacun respectant l’oeuvre et son mystère en nous donnant un éclairage plutôt qu’une explication.Delvaux disait qu’il aurait souhaité « vivre » dans un de ses tableaux. Pierre Guêne réplique en déclarant qu’en fait cet artiste de la perspective « n’y a jamais vécu », restant toujours « en dehors ». André Delvaux, le cinéaste, estime que son homonyme a « désérotisé » les femmes qu’il a « dépeintes » et ajoute : « Je ne les aime pas, mais elles me fascinent. » Misogyne Delvaux ? Lydia Flem, psychanalyste, suppose qu’elle se sentirait « plus à l’aise qu’un homme » dans telle toile a priori si masculine de celui qui « avait l’inconscient au bout du pinceau ».Inconscient de l’enfance, sans doute. Les témoignages de quelques enfants sont des plus frappants. Delvaux devient presque évident. Pour eux, le mariage du réalisme et de l’imaginaire va de soi. Deux petites filles, jumelles de celles que le peintre a placées sur un quai de gare, perçoivent tout de suite l’incitation au voyage. Nullement troublé par une nudité extrême, un jeune garçon dévoile immédiatemment la recherche du rêve éveillé. Une leçon pour adulte.

FRANCIS CORNU

Le rêve annonce l’écriture

« Le rêve annonce l’écriture »

« Le Monde » a demandé à des écrivains de considérer, du point de vue de leur expérience personnelle, la part des songes dans la littérature.
Dans quelle mesure le rêve, éveillé ou endormi, irrigue-t-il la création ? Sous quelles formes et à quelles conditions le fait-il ?
Pour Lydia Flem, « le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison ».

« Plusieurs de mes livres s’ouvrent sur le récit d’un rêve, dense, ramassé, parfois énigmatique, saisissant ou mystérieux, qui condense en une scène, une image, le livre à venir, comme s’il contenait et précédait le déploiement des phrases, paragraphes et chapitres en chantier.
Le rêve annonce l’écriture comme la fissure de l’atome sa possible explosion, les semis au vent leur potentielle floraison.

La Reine Alice, mon dernier roman, est scandé par des songes nés de ma vie onirique : une reine d’Angleterre couverte d’un monceau de chapeaux, un ours menaçant, six pommes sur un chemin, ou par des rêveries diurnes : un photographe dialoguant avec le portrait d’une dame de la Renaissance, une Plume de l’enfance qui écrit toute seule, un « Attrape-Lumière » qui invente d’étranges compositions photographiques.

Ce roman, je l’ai construit comme un conte contemporain. Après une trilogie sous forme d’autofiction, je voulais écrire à la troisième personne. J’ai longtemps cherché une forme qui me donnerait une plus grande liberté. Il me fallait  » étrangéifier » le récit (l’Entfremdung de Walter Benjamin). L’idée s’est d’abord imposée de nommer Alice, mon héroïne, puis, j’ai fait le pari d’inventer à partir de la créature littéraire de Lewis Carroll, une Alice gravement malade, de l’autre côté du Miroir, atteinte d’un cancer, dépossédée d’elle-même, mais intrépide, digne et malicieuse.

J’y ai ajouté des personnages de mon cru, fictifs comme dans les rêves ou les contes, c’est-à-dire, plus vrais que vrais, Lady Cobalt, les Contrôleurs du Labyrinthe des Agitations Vaines, Grincheux, l’érudit voisin, Cherubino Balbozar, l’ange gardien ou le bon docteur H, qui prescrit des pages de Proust pour retrouver la joie…

« Penser pour rêver » ou Rêver pour penser? »

Casanova : Loving a Lover -New York Times -october 1, 1997

 

Loving a Lover: Is Casanova’s Reputation as Reprobate a Bum Rap?

 

By DINITIA SMITH

I have loved women to a frenzy, » the 18th-century writer and adventurer Giacomo Casanova wrote in his huge memoir, « History of My Life. » And indeed he did. By one count, Casanova made love to 132 women during his life, a large number, at least by the preinflationary standards of the day.

His amorous pursuits made his reputation for the next 200 years, and the name « Casanova » became synonymous with a male neurosis. In popular culture, he has often been portrayed as something of a buffoon. In the 1954 film « Casanova’s Big Night, » Bob Hope masquerades as Casanova pursuing the lovely Joan Fontaine through Venice. In Fellini’s « Casanova, » with Donald Sutherland, and in « La Nuit de Varennes, » with Marcello Mastroianni, Casanova is irredeemably dissolute.

But the popular portrayal has obscured Casanova’s exploits as a magician, a spy, a translator of the « Iliad » and possibly, a co-author of the libretto for Mozart’s « Don Giovanni. » Casanova was said to be the only person ever to escape from the Doges’ Palace in Venice. And he was a monumental egomaniac, able to find enough interesting material about himself to fill 12 volumes of writings.

But for the most part it has been nearly impossible to read Casanova’s memoirs in English. They have long been out of print and difficult to obtain. Now, for the first time in over 25 years, they are available once again, in an attractively bound six-volume edition of a 1966 translation by Willard R. Trask, published in May by Johns Hopkins University Press. Next month, Farrar, Straus & Giroux will publish « Casanova, the Man Who Really Loved Women, » written by a Belgian psychoanalyst, Lydia Flem. As much a meditation as a full-scale biography, Ms. Flem’s book asserts that Casanova was something of a feminist.

It looks as if Casanova is on his way to rehabilitation.

« Having him available in translation makes it possible for people to discover he’s a wonderful writer, » said Jay Caplan, a professor of French literature at Amherst College.

For Robert Darnton, a professor of history at Princeton and an authority on French literature of the Revolutionary period, Casanova was not the usual Don Juan. « Casanova is a worldly wise figure who rises above the defeats of his later life through the sheer power of his literary imagination, » he said. « Sex is a part of the story, but only the vehicle for a deeper knowledge of the human condition. »

But who was the historical Casanova? How much of what he wrote was true? J. Rives Childs, a diplomat and author of a 1988 biography of Casanova, combed archives across Europe in an attempt to track down the facts behind Casanova’s assertions. « Much has been made, » Childs wrote, of « the occasional discrepancies found in the narrative. » But most of these lapses, Childs said diplomatically, occur because « Casanova was of exemplary punctiliousness in protecting the identity of women of any social standing with whom he had liaisons. »

He was born Giacomo Casanova in Venice in 1725, of Spanish ancestry. In his memoir, he claims that one of his ancestors sailed with Christopher Columbus. Casanova’s parents were actors, considered a lowly class by Venetians, but were nonetheless immensely popular. Young Giacomo was a sickly child, given to nosebleeds. When he was only a year old, his mother, Zaneta, abandoned him to the care of his grandmother so that she could pursue her acting career. It could be argued that the rest of his life was a search for the maternal warmth that was abruptly taken from him when he was a baby.

Judging from Casanova’s own account of his early exploits, he was a beautiful boy, androgynous in appearance, with curly hair that young girls liked to run their fingers through. When he was 11, Casanova was sent to Padua to study for the priesthood under the tutelage of an Abbe Gozzi. It was there that Casanova seems to have found his real calling, when he was seduced by the priest’s sister, Bettina.

Shortly thereafter he returned to Venice in his priestly robes, and seduced two sisters simultaneously. He also came under the protection of the first of a series of rich patrons, a Senator Malipiero, who, Childs speculates, might have been his real father.

From then on, Casanova’s life appears to have followed a pattern. There would be a rich patron. Casanova would get involved in a scheme. He would seduce someone. There would be a scandal, and he would have to leave town in a hurry. His feverish travels through France, Poland, Germany and Italy provide a panoramic history of 18th-century Europe, a landscape with few cultural boundaries.

 

 

 

In 1760, he met Voltaire. Casanova described their meeting thus:

« This, » I said to him, « is the happiest moment of my life. I have a sight finally of my master; it is for 20 years, sir, that I have been your pupil. »

Voltaire’s reply, Casanova writes, was: « Honor me with another 20, but promise me also to come and bring my fees at the end of that time. »

The two argued about poets — including Ariosto, who was Casanova’s favorite — and Casanova told Voltaire he disagreed with some of his writings.

Casanova’s memoirs are also a chronicle of 18th-century music. In 1784, by one account, he met Da Ponte. In Childs’ biography of Casanova, he quotes an eyewitness to the encounter as recalling that Da Ponte asked Casanova to help with the libretto for « Don Giovanni, » an opera that somewhat resembles his own autobiography.

Casanova seduced women of all classes, including a number of nuns. He also seemed to like underage girls. He never married, though he had children. In one precipitous episode, he almost married his own daughter, Leonilda. He actually went to bed with her and her mother, though he said that he left the child « intact. »

Still, Ms. Flem argues in her new book: « Casanova never breaks up with a woman. Separation is always by mutual consent. » And when he breaks up with a woman, there is « no rancor, no heartbreak, no revenge, no heartache. At most a bit of sadness. »

 

Sometimes, Casanova writes, he liked women to dress him up as a girl. He appears to have had some homosexual experiences, though he preferred women to men.

But above all, Casanova liked his women to be intelligent. « Without speech, the pleasure of love is diminished by at least two-thirds, » he wrote.

« Casanova was in love with women, » Ms. Flem said in a telephone interview from her vacation home in Brittany. « He doesn’t try to make a collection of women. »

He had a gallant side, too, and was forever coming to the aid of women in distress, including women who were pregnant by men other than him.

« I fell in love with him, » Ms. Flem said. « I think he is a man who can understand women. Because, in a certain way, a part of him is like a woman. He likes intelligent women very much. Women are not just an object of desire, but people to talk to. He’s very afraid of hurting them, and he likes to stay friends after being lovers. And he is one of the best writers of that century. »

In 1743 or 1744, Casanova published a poem that whetted his appetite for « the rewards and practice of literature, » he said. He eventually abandoned his plans for the priesthood, and began earning his living as a violinist and a gambler.

The great love of Casanova’s life was Henriette, whom he met in 1749. She seems to have been a cross-dresser. Henriette called him « the most honorable man I have ever met in this world. » When they parted company in a hotel room in Geneva, she carved a message to him on the window with the point of a diamond. « You will forget Henriette, too, » she wrote.

Years later, when he encountered her again, he failed to recognize her. « We have both aged, » Henriette wrote to him in 1769 when she was 51. « But will you believe me that while I still love you, I am happy that you did not recognize me? It is not that I am ugly, but plumpness has altered my physiognomy. »

The most famous of Casanova’s escapades occurred in 1756-1757 in Venice, after he had published an anti-clerical poem and had been imprisoned in the Leads, the prison in the Doges’ Palace, by the Inquisition. Casanova broke through the floor of his cell and escaped with the aid of an accomplice. He was said to be the first person ever to have found his way out of the place. Twenty years later, Casanova switched roles, and became a secret agent for the Inquisition.

Among his many jobs, Casanova raised money for the French authorities. He was the founder, in 1757, of a national lottery. Around that time, Casanova also became, temporarily, rich, and began referring to himself as the Chevalier de Seingalt. All his life, he engaged in a series of schemes to make money, including a crackpot attempt in 1763 to transmigrate the soul of the Marquise d’Urfe into the body of a male infant.

By the age of 65, Casanova had worn himself out. His powers had faded, and he got a job as a librarian for Count Joseph Charles de Waldstein at his castle at Dux. It was a terrible time for the old libertine. He was bored, and he hated the food.

Casanova’s days in the castle, as described by Prince Charles de Ligne, the Duke’s uncle, and quoted in the Childs biography, were not happy. « There was not a day in which, whether for his coffee, his milk, the plate of macaroni he demanded, there was not a quarrel, » de Ligne wrote. Worse, Casanova became something of a laughing stock. « He had become angry, they had laughed, » de Ligne wrote. « He had shown his French verses, they had laughed. He had gesticulated, declaiming Italian verses, they had laughed. »

And so Casanova began his memoirs, « the only remedy to keep from going mad or dying of grief, » he wrote. For nine years, he scribbled furiously for 13 hours a day in French, a language that he loved and was more widely spoken than Italian. By the time he died in 1798, his strongest attachment was to his fox terrier, Finette. The cause of death was said to be a painful disease of the bladder. His memoirs extended only to the year 1774.

According to de Ligne, Casanova’s last words were: « I have lived as a philosopher and die as a Christian. »

For years, Casanova’s memoirs languished. Then, in 1820, one of his descendants offered them to F.A. Brockhaus, the German publisher, and Brockhaus published an edited version in German.

During World War II, Brockhaus hid the manuscript in 12 cartons under the Brockhaus office in Leipzig. But the building was hit by an Allied bomb. Casanova’s writings were rescued and taken by bicycle to a bank vault. In 1960, Brockhaus published the memoirs in their full form.

« His final conquest, his most beautiful courtesan, is writing, » Ms. Flem writes. « Words capture the scents, flavors, curves, textures, sounds and colors of memories. » In the end, she writes, Casanova’s memoirs are « a display that runs the entire gamut of the senses, warming the soul of an exile who dreads boredom. »