Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Seuil, 2004

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« Je suis pour les donations et contre les héritages. Il faudrait toujours faire un testament, désigner nommément ce qu’on souhaite léguer et à qui on le destine. La passation d’une génération à l’autre ne devrait pas aller de soi, elle devrait être un choix, une offrande, une transmission explicite, concertée, réfléchie, et non pas seulement une convention, un laisser-faire passif, une résignation. J’héritais, j’aurais aimé recevoir. »

A chaque fois que mon regard et ma main considéraient quelque chose, un choix devait être pris. Combien de choses recèlent une maison, de la cave au grenier, combien de décisions cette habitation allait-elle m’obliger à prendre ? Des dizaines, des centaines, des milliers de fois, j’allais devoir évaluer un objet et décider de son sort : à la poubelle, à emporter, à donner, à essayer de négocier,… La catégorie « en attente » ou « on verra plus tard » se révéla la plus importante. Le statu quo l’emportait largement sur les quatre catégories prescrites par le bon sens. J’étais infiniment découragée. Cette maison me submergeait. »

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« Je l’ai toujours vue coudre. Elle achetait des patrons et les épinglait sur le tissu qu’elle avait choisi dans de belles matières, soie, laine, mousseline, velours. J’aimais la voir tracer d’une mince craie blanche les contours des pièces de tissu, couper des lais, « bâtir » le vêtement puis faufiler avant de retirer les épingles pour le premier essayage. »

« Elle utilisait des mots merveilleux que personne d’autre ne prononçait : guipure, fronces, crêpe de Chine, passepoil, point de feston, godets, lés, volants,…  »

Presse : Le Monde

Le Devoir.com : https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/557636/les-ecrans-verts

Vidéos – avec Olivier Barrot au Café Le Rostand

Comment j’ai vidé la maison – Magazine La Vie, novembre 2012

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Les premiers jours, la pudeur me persuada que j’allais « ranger » et non pas « vider » la maison de mes parents.  Pesait une question insistante : que devais-je faire du contenu de leur maison ? Etais-je réellement libre de choisir ? La loi m’offrait en pleine propriété un monde qui était encore le leur. Rien n’était simple. Chaque objet parlait de leur absence, ravivait le manque, la solitude. La tâche m’écrasait, la maison était trop chargée, la peine trop fraîche. Je reculais. Je sentais un poids immense peser sur mes épaules. J’aurais voulu m’enfuir, déserter.

Par où commencer le démembrement? Comment se résoudre à balayer la singularité et la cohérence propres à ce lieu ? Débarrasser une pièce à la fois, mais laquelle ? Y avait-il une chambre moins empreinte de réminiscences qu’une autre ? L’éclat de la vie irisait toute chose. Pas un coin, un angle de la maison qui ne portait les traces encore vibrantes de ses habitants disparus. Où mettre à exécution la dévastation ? En quel lieu s’exercer au vandalisme ? La manière douce de s’y prendre existait-elle ? J’effleurais les objets, j’en prenais un, le caressais, le reposais ; en saisissais un deuxième, je ne me décidais pas à fixer son sort. Attaquer la cuisine, le salon, la salle à manger ? Dépareiller, disperser, séparer. Pourquoi devais-je au deuil ajouter le désordre et la désolation ?

Les choses ne sont pas seulement des choses, elles portent des traces humaines, elles nous prolongent. Nos objets de longue compagnie ne sont pas moins fidèles, à leur façon modeste et loyale, que les animaux ou les plantes qui nous entourent. Chacun a une histoire et une signification mêlées à celle des personnes qui les ont utilisés et aimés. Ils forment ensemble, objets et personnes, une sorte d’unité qui ne peut se désolidariser sans peine. J’errais dans la maison irrésolue, accablée, impuissante.

A chaque fois que mon regard et ma main considéraient quelque chose, une décision devait être prise. Combien de choses recèlent une maison, de la cave au grenier, combien de choix cette habitation allait-elle m’obliger à faire ? Des dizaines, des centaines, des milliers de fois, j’allais devoir évaluer un objet et décider de son sort : à la poubelle, à emporter, à donner, à essayer de négocier,… La catégorie « en attente » ou « on verra plus tard » se révéla la plus importante. Le statu quo l’emportait largement sur les quatre catégories prescrites par le bon sens. J’étais infiniment découragée. Cette maison me submergeait. Pour chaque objet, chaque meuble, chaque vêtement, chaque papier, il n’y avait que quatre directions, comme à la croisée des chemins la rose des vents : garder, offrir, vendre ou jeter.

Il faudrait toujours faire un testament, désigner nommément ce qu’on souhaite léguer et à qui on le destine. La passation d’une génération à l’autre ne devrait pas aller de soi, elle devrait être un choix, une offrande, une transmission explicite, concertée, réfléchie, et non pas seulement une convention, un laisser-faire passif, une résignation. J’héritais, j’aurais aimé recevoir.

Par dessus tout, j’adorais offrir. Donner dans un élan, sans réfléchir, en faisant confiance à mon intuition, sentir que tel vase noir à fleurs dorées conviendrait à l’un et telle coupe aux lignes pures à l’autre… Rapprocher les choses et les gens. Jouer à la marieuse. J’aimais offrir et j’aimais le petit morceau de vide qui s’en suivait. Il ne fallait pas tergiverser, hésiter. Tout se jouait en un instant : je recevais en donnant. Je donnais pour recevoir. J’étais moi et j’étais l’autre. Je transformais mon héritage en dons multiples. C’était un moment de grâce.

Vider la maison des disparus exacerbe l’épreuve du deuil, en accuse toutes les émotions. Cette tâche révèle  comme une analyse chimique la moindre particule de nos attachements, de nos conflits, de nos désillusions. Même les endeuillés qui font venir des « Vide-Tout » ne peuvent faire l’économie ni de leur mémoire ni de leur douleur. Chacun s’y plonge.

Il est un temps pour le chagrin et un temps pour la douceur paisible du souvenir. Alors nos morts vivront en nous. « 

Lettres d’amour en héritage

« Parmi tous les souvenirs qui me restaient de mes parents, ceux qui occupaient une place unique, les plus fragiles, peut-être, se trouvaient dans trois boîtes découvertes dans leur grenier. Trois boîtes en carton que j’avais emportées chez moi sans les ouvrir. Je savais qu’elles contenaient la correspondance amoureuse que mes parents avaient échangée pendant trois ans, entre leur rencontre fin septembre 1946 et leur mariage le 1er décembre 1949. Fallait-il les jeter sans les regarder ou bien les lire ? Etait-ce indiscret ou même incestueux ? Ce que j’y découvrais, ce n’était pas seulement une histoire d’amour, pas seulement la naissance d’un couple qui vécut plus de cinquante ans ensemble, mais quelque chose d’une cosmogonie, d’une histoire fondatrice, d’un miroir où chacun voudrait se reconnaître : le désir d’être né de l’amour. Notre histoire ne s’écrit pas sur une feuille blanche ; dès notre conception, nous nous trouvons saisis dans une autre histoire, celle de nos parents, de nos grands-parents, même si nous naissons longtemps après leur mort. Dans la suite des générations, notre place est désignée, nous ne sommes pas libres de nous-mêmes. Il nous faut assumer le passé pour ouvrir les horizons du présent.  »

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