Ivan Jablonka, Françoise Paviot : entretiens à propos des photos « Féminicides » de Lydia Flem

« Féminicides »
, accrochage Françoise Paviot, Paris, avril-mai 2022 @FP

Du 9 avril au 28 mai 2022, la galerie Françoise Paviot propose l’accrochage de la série photographique de Lydia Flem, Féminicides, initiée en 2016 ; l’occasion pour Diacritik de proposer une mise en perspective de cette œuvre puissante, à travers deux entretiens vidéo de Christine Marcandier : le premier avec Françoise Paviot, le second avec Ivan Jablonka.

C’est avec La Reine Alice que Lydia Flem a, pour la première fois initié un travail photographique. Il s’agissait pour elle de tenir une forme de journal alors qu’en 2008 sa vie se jouait soudain « à pile ou face ». Sur ces photographies, s’exposaient des objets du quotidien, des fragments de vie, des autoportraits, manière de rendre visibles des associations d’idées, de mettre à distance la maladie, de produire des histoires ne passant plus par des romans et récits mais des séries d’images. Cette pratique, quasi quotidienne, a permis de transmuer « la douleur en élan », comme l’expliquait Lydia Flem à Gérald Cahen (« Comment je suis devenue photographe », La Faute à Rousseau, n° 84, juin 2020). Une fois l’épreuve traversée et la maladie vaincue, un cahier central de 23 photographies a accompagné l’édition originale de La Reine Alice et la photographie est demeurée. La Table d’écriture de Lydia Flem tisse désormais, de manière indissociable, littérature et photographie, comme le souligne le titre de son site.

Le Journal implicite (MEP/La Martinière, 2013) a réuni plusieurs séries photographiques, des œuvres ont été exposées à la Maison Européenne de la photographie, à l’IMEC, à ParisPhoto, à la galerie Françoise Paviot qui représente le travail photographique de Lydia Flem et dans de nombreux musées.

Mais Féminicides est le premier accrochage centré sur l’ensemble d’une série. Ce travail est né d’une soirée Coïncidences initiée à La Maison de l’Amérique latine, en 2017, par Maurice Olender et François Vitrani, autour du livre d’Ivan Jablonka, Laëtitia ou la fin des hommes. Dans ce livre-enquête, Ivan Jablonka refuse que comme dans la majorité des affaires judiciaires l’accent soit mis sur le bourreau. L’écrivain et historien rend sa voix à une jeune fille de 18 ans qui « menait une vie sans histoires » et s’est retrouvée au cœur d’un fait divers atroce. Laëtitia Parrais a été tuée, son corps démembré. Laëtitia n’est pas une victime, elle est celle qui permet de dire une histoire des violences faites aux femmes et des représentations, médiatiques comme artistiques, de ces violences. « Laëtitia ne compte pas seulement pour sa mort. Sa vie aussi nous importe, parce qu’elle est un fait social. Elle incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes ».

En réponse à l’invitation et en écho à Laëtitia, Lydia Flem se saisit d’une paire de ciseaux ordinaires et rouillés et elle réalise la série Féminicides en posant ces ciseaux, hors échelle, sur des reproductions de chefs d’œuvre de la peinture. Sur chacun des tableaux, des figures féminines iconiques, dont des peintres (au masculin) ont célébré la beauté, alors même que le quotidien des femmes était celui, trop souvent, d’une violence privée, banale, domestique. Son geste d’artiste est double : « s’inscrire dans une tradition en la dénonçant » comme le dit très justement Ivan Jablonka dans notre entretien — soit aussi modifier notre regard et changer nos perspectives sur des œuvres canoniques comme sur les détails de visages et corps que les ciseaux ouverts viennent encadrer — mais aussi produire une œuvre, singulière, rebelle, libre qui exprime la puissance créatrice des femmes.

À la fois intervention, geste et création, la série Féminicides peut désormais être vue au 57 rue Sainte-Anne. Françoise Paviot et Ivan Jablonka ont accepté d’être nos guides dans la découverte de cette série puissante et d’une œuvre qui, comme l’écrivait Yves Bonnefoy, « ne prennent place dans l’histoire de la photographie qu’en y inscrivant une différence ».

Interview de Françoise Paviot par Christine Marcandier, Diacritik

Interview de Ivan Jablonka par Christine Marcandier, Diacritik, avril 202

Lydia Flem, Féminicides
09 avril 2022 – 28 mai 2022

Galerie Françoise Paviot, 57 rue Sainte-Anne, 75002 Paris.
Visite les samedis à 15h, 16h et 17h. Présentation commentée de l’exposition sur inscription. Les autres jours sur rendez-vous.

Pour prolonger :
• Lydia Flem, Journal implicite. Photographies 2008-2012, éditions de La Martinière, 2014.
Les photographies de Lydia Flem, collectif (Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean-Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani), Maison Européenne de la Photographie/Maison de l’Amérique Latine/Institut français Berlin, 2014.
• « Comment je suis devenue photographe ». Entretien avec Lydia Flem, La Faute à Rousseau, n° 84, juin 2020.
Lydia Flem, Féminicide, édition hors commerce, Galerie Françoise Paviot, 2021.

The photographs of Lydia Flem

Les Photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem,  avec des textes de : Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint- Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean- Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani, édition bilingue français/ anglais, ed. Maison européenne de la photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, 2014.

Yves Bonnefoy

« Lydia Flem’s photographs take their place within the history of photography only by inscribing a difference there. (…)

The objects photographed by Lydia Flem exist only by and through us, they are of the same kind as those she found in her parents’ home, where they asked her to be able to go on being, and that she should do so herself. This way of photographing has grasped in the thing itself the yet invisible movement whereby it withdraws into itself, and thus falls completely into this space of matter that is repressed by the places we institute but, from the depths of this abyss, reaches out to us. » (p.117 et ss)

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Une bulle irisée (Extrait de la série’L’atelier de la Reine Alice’)

Alain Fleischer

« In these images that Lydia showed me, what I was seeing was clearly visual writing, made up of a set of organised and mastered signs, with a sense of space, a sense of sign-objects, symbol-objects and trace-objects, and of the relations between them, of light and perspective. This visual writing produces a series of enigmas to be deciphered in the mysterious mode that sometimes characterises poems. I told Lydia that for me hers was the work of an authentic photographer, a case of what, with a rather inadequate formula, we in France call “photographie plasticienne.” I remember the seminal exhibition Ils se disent peintres, ils se disent photographes curated by Michel Nuridsany at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris in the early 1980s. Alongside photographers who presented themselves as such there were also artists who, although working only with photography, insisted on being called painters – an attitude and a form of vanity that I have always contested. For sure, there are different families in the world of photography, but I still think that every image produced with a camera on a photographic support is above all else a photograph. » (p.133 et ss)

IMG_1559-Cassé,Rongé,Rouillé-27 octobre 2009-

Catherine Perret

« Today’s photographic images are produced by bodies that are equipped not with cameras but with computers fitted with cameras. By bodies whose perceptions are no longer dominated by the sense of vision. Freed from the analogy with vision, the photographic image refers back to a support that has no referent. Or at least, a support whose referent is no longer space seen by the eye of the lens, alias, the eye of the person operating the camera: visual space, but visible space. This space is the psychic space which refers to no real other than the fiction of life that is being invented: the fiction of the work. Only an analyst, my dear Lydia, could take this step seemingly without noticing it, so smoothly. And you are one of those artists (often women artists, as if by coincidence) who have taken photography through the mirror. »

 

Sources de Paris Fantasme (Seuil, 2021)

(en cours)

Précieux sont les notaires, copistes, archivistes, savants ou amateurs de la période xvie‑xxie siècle, les Archives de France, ainsi que les sites de la BNF (Gallica), des musées de Paris, du MoMA à New York, sans oublier les universités dans le monde.

Parmi les nombreuses lectures qui ont accompagné ce livre on trouve notamment :

Virginia Woolf, Street haunting.A London Adventure, traduction personnelle; édition française : Au Hasard des rues, Ed.Interférences, 2014.

Gaston Bachelard, Poétique de l’espace, (PUF,1957), Quadrige, 2001.

Eric Hazan, Une Traversée de Paris, (Seuil, 2016), Points 2017.

Arlette Farge, Le Goût de l’archive, Seuil, 1989.

Pour les recettes :

Potage au lait d’amandes, p.75, in  Odile Redon, Françoise Sabban, Silvano Serventi, La Gastronomie au Moyen Age, préface de Georges Duby, Stock, 1991.

Pot-au-feu, p.122-124, in Alexandre Dumas, Grand Dictionnaire de la cuisine, 1873, p.866.

Recette des saucisses de brigands calabrais à la Giono, p.154-155, et recette surréaliste du rôti à l’impératrice, p.197 in Laure Murat, Passage de l’Odéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2003, p.17-18-19.

Recette de gelée au parfait amour, p.346 in Marie-Antoine Carême, Le pâtissier royal parisien ou Traité élémentaire et pratique de la pâtisserie ancienne et moderne, Tome II, 1815.

ARCHIVES ET FANTOMES (p.49-65)

Archives de France consultées en ligne la dernière fois le 29.8.2020  https://francearchives.fr/fr/location/18326241

Henry Boulay de la Meurthe, Histoire du choléra-morbus dans le quartier du Luxembourg, ou Précis des travaux de la Commission sanitaire et du bureau de secours de ce quartier… par M. H. Boulay de la Meurthe,… https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5426690v.r=Ferou?rk=2339067;2 (dernière consultation le 26 septembre 2020)

Alfred Franklin , Etat, noms et nombre de toutes les rues de Paris en 1636 : d’après le manuscrit inédit de la Bibliothèque nationale. Précédés d’une Étude sur la voirie et l’hygiène publique à Paris depuis le XIIe siècle, p.122.(dernière consultation le 31 décembre 2021)

A LA RECHERCHE D’ ETIENNE FEROU (p.71-91)

Michel d’Amboise « Quatre satyres de Juvénal, translatées de latin en francoys par Michel d’Amboyse, escuyer, seigneur de Chevillon . C’est assavoir la VIII, X, XI & XIII… ». https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k8509167/f93.image (consulté sur Gallica le 2 janvier 2019).  Les Oeuvres complètes de Michel d’Amboise sont en cours de publication sous la direction de Sandra Poveri chez l’éditeur Honoré Champion.

Bibliographie des œuvres de Michel d’Amboise, publié le 21/03/2018 https://mdamboise.hypotheses.org/ consulté le 3 janvier 2019

Adolphe Berty, Topographie historique du vieux Paris.  Région du Faubourg Saint-Germain, Imprimerie impériale, puis nationale, (1866-1897), p.142, consulté la dernière fois le 29.8.2020 sur Gallica  http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6517961n/f248.image.r=Ferou?rk=1115885;2

Emile Campardon et Alexandre Tuetey, Inventaire des registres des insinuations du Châtelet de Paris: règnes Français Ier et de Henri II, 1906 (consulté sur Gallica la dernière fois le 1er janvier 2022), p.IX.

Alain Collas, « Une famille de notables ordinaires aux XIVe, XVe et XVIe siècles : les Chambellan de Bourges, 1300-1585 »,  Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest. tome 103, numéro 4, 1996. pp. 25-57 : https://www.persee.fr/doc/abpo_0399-0826_1996_num_103_4_3885.

Pierre Couperie et Madeleine Jurgens, « Le logement à Paris au XVIe et XVIIe siècles », Les Annales, 1962.: https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1962_num_17_3_420850

Ernest Coyecque , Recueil d’actes notariés relatifs à l’histoire de Paris et de ses environs au  XVIe Siècle, II, 1532-1555, in Archives de France (consulté en ligne).

Charles Desmaze, Le Châtelet de Paris : son organisation, ses privilèges : prévôts, conseillers, chevaliers du guet…, 1870

Dictionnaire des familles françaises anciennes ou notables à la fin du XIXe, tome XVIII, 1922, http://www.corpusetampois.com

Jacques Du Breul, Le Théâtre des antiquitez de Paris, p.510.: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6457319v.texteImage

Gustave Dupont-Ferrier. Les avocats à la Cour du Trésor de 1401 à 1515. In: Bibliothèque de l’école des chartes. 1936, tome 97. pp. 5-81.: https://www.persee.fr/docAsPDF/bec_0373-6237_1936_num_97_1_452473.pdf, p.60.

Édit de 1543 sur la basse Juine et l’Essonne de François Ier et son Parlement , édition critique Belkaïd & Gineste, 2012 (consulté sur http://www.corpusetampois.com/che-16-francois1er1543rivieredetampes.html

John Gagné, Collecting Women: Three French Kings and Manuscripts of Empire in the Italian Wars (à propos de la mère de Michel d’Amboise,Ippolita Scaldasole)

Pierre de Gaxotte,(sous la direction) « Le vieux Paris au souffle du progrès », in Paris au XVIIIe siècle, Arthaud, 1982, p. 77-104.: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k48111457.texteImage

Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rues de Paris, éd.de Minuit, 1961.

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Abbé Lebkuf, Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, Abbaye de Saint-Germain-des-prés,  Reg. d’ensaisinements de 1530 et 1531, fol.32 V, Arch. nation. portefeuille S 3006

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1 RUE FEROU (p.95-98)

Archives de France consultées en ligne.

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2 RUE FEROU : LE CURE DE SAINT-SULPICE  (p.99-110)

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Frédéric Monier, Vie de Jean-Jacques Olier, curé de la paroisse et fondateur du séminaire de Saint-Sulpice, 1914.

Jean-Jacques Olier, L’Âme cristal. Des attributs divins en nous, préface de Jacques Le Brun, éd. Mariel Mazzocco, Seuil, 2008.

Jean-Jacques Olier, De la Création du mondeà la vie divine ,éd. Mariel Mazzocco, Seuil, 2009.

Jean-Jacques Olier, Des Anges. Fragrances divines et odeurs suaves, éd. Mariel Mazzocco, Seuil, avant-propos de Maurice Olender, Seuil, 2011.

Bernard Pitaud, Jean-Jacques Olier, Lessus, 2017. https://issuu.com/editions_fidelite/docs/9782872993239

2 RUE FEROU : LE BATEAU IVRE (p.113-124)

Fondation TEGEN-BEELD,  www.muurgedichten.nl

Marleen van der Weij: Dicht op de muur. Gedichten in Leiden. Gemeente Leiden, Dienst Bouwen en Wonen, 1996, Burgersdijk & Niermans, Leiden, 2000.  [Description of the first 43 poems]

Marguerite Yourcenar, Lettre à Jean Lambert du 2 janvier 1959 in Michèle Goslar,  Yourcenar. Biographie. « Qu’il eût été fade d’être heureux », p.230, Bruxelles, Racine, 1997, rééd. Lausanne, L’Âge d’Homme, 2014.

CUL-DE-SAC FEROU : de Voltaire à Chateaubriand (p.129-140)

Chateaubriand, Mémoires d’Outre-tombe, tome 2, Pléiade.

Georges Collas, « Les Jours douloureux de la femme et des soeurs de Chateaubriand » 1792-1794) : https://www.persee.fr/doc/abpo_0003-391x_1949_num_56_1_1870 (dernière consultation le 2 janvier 2022)

Léonore Losserand. « Le noviciat des Jésuites (1610-vers 1806), un fragment d’histoire du Paris disparu », Bulletin de la Société d’histoire de Paris et de l’Île-de-France, 2014, pp.91-108 : https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01577022/document (dernière consultation le 2 janvier 2022)

Anne Soria, professeur de piano, Tableaux des expositions de 1798 à 1900 :http://www.iremus.cnrs.fr/sites/default/files/expositions_1798-1900.pdf

Facteurs de piano en France : http://www.lieveverbeeck.eu/Pianos_francais_s.htm

Voltaire, Correspondance, lettre à Monsieur d’Argental du 5 novembre 1777.

2 BIS RUE FEROU : LA VIE QUOTIDIENNE DE MAN RAY (p147-198)

Marianne Amar, « Les guerres intimes de Lee Miller », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés https://journals.openedition.org/clio/1396?gathStatIcon=true&lang=en

Neil Baldwin, Man Ray, une vie d’artiste, Plon, 1990.

Leszek Brogowski. « De l’habitude créatrice au caractère anarchiste: Man Ray et la Ferrer Modern School. Valérie Mavridorakis, Christophe Kihm. Transmettre l’art. Figures et méthodes. » Quelle histoire?, Les presses du réel, pp.31-52, 2013, Figures, 978-2 : https://hal.univ-rennes2.fr/hal-01534381/document

George Goodwin, Days and nights of Juliet interview 27 juillet 1981,University of California. Los Angeles. Oral History Program. http://digital2.library.ucla.edu/dlcontent/oralhistory/pdf/masters/21198-zz0008zdcp-4-master.pdf?_ga=2.50613931.320971949.1641 (dernière consultation le 2 janvier 2022)

Peggy Guggenheim, Ma vie et mes folies, Plon, 1987.

Milly Heyd, « Man Ray/Emmanuel Radnitsky: Who is Behind the Enigma of Isidore Ducasse? »; in Complex Identities: Jewish Consciousness and Modern Art; ed. Matthew Baigell and Milly Heyd; Rutgers University Press, 2001.

François Lévy-Kuentz, Man Ray, 2 bis rue Férou, film 22’.

Lee Miller, A Life With Food Friends & Recipes, by Ami Bouhassane, Penrose Film Productions; Grapefrukt Forlag, 2019.

Laure Murat, Passage de l’Odéon. Sylvia Beach, Adrienne Monnier et la vie littéraire à Paris dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2003

Man Ray, Autoportrait, traduit de l’Anglais (États-Unis) par Anne Guérin, Actes Sud, 1998, (Self Portrait, 1963).

Man Ray, Hollywood Album, n°79 « The small suitcase », p.185-186 in Writings on art (publié par Jennifer Mundy), 2016. (dernière consultation le 2 janvier 2022)

Man Ray, « L’Interview de camera », in « Ce que je suis » et autres textes, ed. Hoëbeke, 1998.

Man Ray, projet Pochette Rolling stone dive : https://culturieuse.blog/2018/05/17/man-ray-le-luminescent-1890-1976/

Serge Sanchez, Man Ray, Folio, 2014.

3 TER rue Férou : JOURNAL INTIME (p.221-268)

Antoine Grumbach, « L’Ombre, le seuil, la limite. Réflexions sur l’espace juif », Mahj, conférence le 7 juin 2007.

4 RUE FEROU : LE GOUVERNEUR ET LES CADAVRES EXQUIS (p.269-284)

Bernardin de Saint-Pierre, Paul et Virginie, (1788).

M. de Beaufond, « 4 rue Férou », in Bulletin paroissial de Saint-Sulpice du 25 décembre 1918  : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6522733c/f7.image.r=rue%20F%C3%A9r(dernière consultation le 29 décembre 2021)

Michel Déon, Bagages pour Vancouver. Mes arches de Noé II, Éditions de La Table Ronde, 1985 (pp. 102-103, 175).

Léon Quentin , Vies, aventures et découvertes des célèbres marins français : voyages, expéditions militaires, exploits, batailles, abordages,…  1861, sur Mahé de La Bourdonnais, p.51 et ss.

Jacques Prévert, Oeuvres complètes, La Pléiade, tome II, p.948, 1111,1116-1117.

5 RUE FEROU : Grains de café et broderies d’or (p.287-299)

Vladimir Dimitrijevic, Personne déplacée. Entretiens avec Jean-Louis Kuffer, Lausanne, Ed.Favre, 1986; réédition Lausanne, L’Age d’Homme, 2008.

Jean Leclant, « Le café et les cafés à Paris (1644-1693) », Annales, 1951, 6-1, p.1-14. consulté en ligne https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1951_num_6_1_1900

Danièle Véron-Denise, « Les ornements épiscopaux du XVIIIe siècle des cathédrales de Metz et de Carcassonne et l’atelier parisien de la famille Rocher », Patrimoines du Sud (consulté le 13 novembre 2019) : https://journals.openedition.org/pds/944

6 RUE FEROU : le fabuleux destin de l’hôtel de Mlle de Luzy (p.307-347)

Archives de France en ligne : Mlle Luzy (inventaire après décès)

G.Aulbaut de la Haute chambre, Ruelles de Saint-Sulpice, 1918, p.29 et ss : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64396337/f39.item.texteImage (dernière consultation le 31 décembre 2021)

Pierre Barbe, déorateur : Archiwebture.citedelarchitecture

Olivier Burgelin a été le jeune directeur de la Maison des lettres des années 1957 à 1962; il a notamment invité Roland Barthes à faire une conférence en 1957 (communication personnelle).

Vincent Casanova, « Jalons pour une histoire du Chant du monde », in Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, n° 18, printemps 2004 (en ligne), p.83-98.

Bob Colacello, The Wow of Sao, in Vanity Fair, 23 septembre 2010

Emile Campardon, Les comédiens du roi de la troupe française pendant les deux derniers siècles , 1879 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k64385199.texteImage (dernière consultation le 3 janvier 2022).

Grimm, Correspondance littéraire, tome X, p.416.

Paul Jarry, Les vieux hôtels de Paris, « le quartier du Luxembourg », Paris, Ch.Moreau, 1934.

Paul Jarry, L’Européen, 22 février 1935, p.10 : dernière consultation le 31 décembre 2021 : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5513215j/f12.item.

Renaud de Jouvenel : https://maitron.fr/spip.php?article138035, notice JOUVENEL Renaud de [DE JOUVENEL DES URSINS] par Claude Pennetier, version mise en ligne le 1er septembre 2011, dernière modification le 24 août 2021.

Jacques Lacarrière, Chemin d’écriture, Plon, 1988.

Le Foll-Luciani, Pierre-Jean. « Des étudiants juifs algériens dans le mouvement national algérien à Paris (1948-1962) »in : La bienvenue et l’adieu | 2 : Migrants juifs et musulmans au Maghreb (XVe-XXe siècle) Casablanca : Centre Jacques-Berque, 2012 https://books.openedition.org/cjb/167?lang=fr (généré le 20 mars 2020, p.11).

Frédéric Loliée, La Comédie-française : histoire de la Maison de Molière de 1658 à 1907, 1907.

Mlle de Luzy : portrait miniature sur une boîte ancienne, antiquaire new-yorkais :www.wilnitsky.com ; buste de Mlle Luzy par Caffieri au musée Carnavalet, dessin sur le site de la Comédie Française : https://www.comedie-francaise.fr/fr/artiste/mlle-luzy

Claude Mazauric , « Histoire et engagement : avec Claude Mazauric », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 104 | 2008, p.45.


Michael Reynolds, Hemingway Housecoming, Norton, 1999.

Charles-Maurice de Talleyrand, Mémoires du prince de Talleyrand., à propos de sa rencontre avec Mlle Luzy, p.22.

Emmanuel Vingtrinier, Théâtre à Lyon au XVIIIe siècle (Luzy), 1879 : https://archive.org/stream/lethtrelyonauxv00vinggoog/lethtrelyonauxv00vinggoog_djvu.txt

 7 RUE FEROU : ATELIER d’ORFEVRES (p.361-365)

Bernard Berthod, Dictionnaire des arts liturgiques XIXe-XXe siècle, 1996.

Edmond Lesage, lettre avec en-tête : https://www.delcampe.net/fr/collections/factures-documents-commerciaux/france-1800-1899/75-6724-paris-1898-orfevre-edmond-lesage-7-rue-ferou-succ-a-chertier-295198252.html

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Maurice Merleau-Ponty, La Phénoménologie de la Perception (1945)

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DANS LA PEAU D’EUGENE ATGET (p.431-478)

Les photographies d’Eugène Atget ont été consultées sur les sites de Parismuseescollections ( Musée Carnavalet), Gallica, et MOMA. Par exemple : https://www.moma.org/collection/works/43272. (Atget, rue Férou,1900).http://parismuseescollections.paris.fr/fr/musee-carnavalet/oeuvres/hotel-de-mahe-de-la-bourdonnais-4-et-6-rue-ferou-6eme-arrondissement-paris (consultée la dernière fois le 31 décembre 2021)

Eugène Atget : trois lettres à Paul Léon, directeur des Beaux-Arts de Paris, ont été publiées dans La Recherche photographique, » n°10, Collection, série », juin 1991, Maison européenne de la photographie, p.37, directeur de la publication, Jean-Luc Monterosso.

La lettre originale « Je suis à l’agonie » a été vendue chez Artus enchères le 2 juin 2013 (lot 82) : https://www.yumpu.com/fr/document/read/17331605/resultat-de-la-vente-du-02-juin-2013-artus-encheres  (consulté la dernière fois le 31 décembre 2021)

Jean-Marie Baldner, Qui est Eugène Atget ?  http://expositions.bnf.fr/atget/arret/01.htm (consulté pour la dernière fois le 31 décembre 2021)

Walter Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (version de 1939), traduction de Maurice de Gandillac, revue par Rainer Rochlitz, Folio, p.24-25.

Walter Benjamin, Petite histoire de la photographie, traduction de Lionel Duvoy,  éd. Allia.

Clément Chéroux, Sur quelques vitrines d’Eugène Atget : http://expositions.bnf.fr/atget/arret/29.htm

Guillaume Le Gall, de nombreux textes dont Atget et le théâtre consulté sur : http://expositions.bnf.fr/atget/arret/02.htm

http://expositions.bnf.fr/atget/arret/29.htm

Eric Hazan, L’invention de Paris. Il n’y a pas de pas perdus, (Seuil, 2002), Points 2004.

Ricardo Ibarlucia, Desnos et la place d’Atget dans l’histoire de la photographie, « Aisthesis, mai 2016.

Molly Nesbit, «  La seconde nature d’Atget », in Actes du colloque Atget, numéro spécial de Photographies, mars 1986, cité in Eric Hazan, L’Invention de Paris, p.470.

Sur Mlle Dupont, voir Galerie historique des comédiens de la troupe de Talma, pp. 333-342, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2043538/f361.image consulté la dernière fois le 29.8.2020 sur Gallica

Anna Radwan, Mémoires des rues. Paris 6e arrondissement.1900-1940, Parigramme, 2015.

J.P.Vernant, « Franchir un pont », in Oeuvres II, p. 2339 et ss, Seuil, 2007.

PRONONCER LEURS NOMS

Rue Faron : Les Archives de France consultées la dernière fois le 29.8.2020 : https://francearchives.fr/fr/search?q=rue+Fa

Entretien : De Menie Grégoire à Georges Perec

MOREAU Gilbert (2015), Lydia Flem. Entretien, Les Moments Littéraires, nº33, 1er semestre 2015

(entretien réalisé à Paris, le 8 octobre 2014) (tapuscrit, p.1-30).

Entretien

Gilbert Moreau. Lydia Flem, vous êtes écrivain et photographe, auteur d’essais sur Freud et Casanova et d’une trilogie familiale[1]. Vos livres sont traduits en dix-neuf langues. Après des études de sciences politiques, de sociologie et de psychologie, deux rencontres ont, me semble-t-il, influencé votre travail d’écriture. Tout d’abord, en 1974-75, vous avez été l’assistante de Menie Grégoire pour son émission La Responsabilité sexuelle. Comment s’est faite cette rencontre ?

Lydia Flem. Dans le cadre de mon parcours universitaire, j’avais choisi de présenter un mémoire sur l’émission de Menie Grégoire. Cela me semblait l’occasion de basculer de la sociologie à la psychologie. Je suis allée à Paris pour la rencontrer et voir comment se passait l’émission. Les hasards de la vie ont fait que son assistante lui a annoncé, le jour de notre rencontre, qu’elle attendait un enfant et qu’elle devait prendre un congé maternité. Menie Grégoire s’apercevant que je connaissais extrêmement bien l’émission puisque je l’étudiais depuis plusieurs mois m’a tout à trac proposé le poste d’assistante.

Que vous a apporté cette collaboration ?

J’étais une jeune fille de vingt-deux ans, un peu candide. Cela a été une expérience extrêmement enrichissante, comme vous l’avez deviné. Chaque jour, Menie Grégoire recevait six ou sept sacs postaux de courrier. J’étais chargée de résumer les lettres et de sélectionner les personnes qui, après un entretien, passeraient dans l’émission. Ces lettres étaient des témoignages tout à fait extraordinaires. Certaines femmes racontaient qu’habitant dans un petit village, elles devaient aller acheter la pilule dans la grande ville de manière à conserver leur anonymat, d’autres révélaient des secrets comme cette femme qui écrivait que ses enfants étaient ceux du curé avec lequel elle jouait de l’orgue depuis des années. En y repensant, je constate que tous les thèmes de l’actualité d’aujourd’hui étaient déjà présents. Je me souviens d’un couple d’homosexuels qui demandait, en 1974-1975, pourquoi ils ne pourraient pas élever des enfants comme les autres ?

Aviez-vous entière liberté dans vos choix ?

Presque. Il faut quand même dire qu’à RTL, un monsieur était chargé par le directeur de la station de se pencher par-dessus mon épaule pour réécouter les enregistrements. Ce n’était pas une censure mais certaines limites devaient être respectées.

Comment viviez-vous la découverte de cette souffrance psychique ?

Cela me préoccupait. J’étais sensible à cette souffrance qui émanait  du courrier. Sur les milliers de personnes qui s’adressaient à Menie, seules quelques-unes étaient appelées au téléphone par l’équipe ; parfois, je le faisais moi-même. J’ai commencé à me dire qu’il fallait trouver d’autres réponses, que cela ne pouvait être juste un show. Alors, petit à petit, est née en moi l’idée de devenir psychanalyste. Le dernier jour, le gentil monsieur qui se penchait au-dessus de mon épaule pour écouter les enregistrements m’a offert Les mots pour le dire de Marie Cardinale qui fut l’une des premières à raconter sa psychanalyse. Cela m’a impressionnée, d’autant que moi-même, un peu avant de rencontrer Menie Grégoire, j’avais commencé une psychanalyse et je prenais des notes sur des carnets – qui en grande partie ont été volés plus tard – avec le vague projet, un jour, d’écrire un livre autobiographique ou autofictionnel.

Votre histoire familiale, que l’on découvre dans votre trilogie, a-t-elle aussi joué un rôle dans ce désir de devenir psychanalyste ?

Oui, ce qui est sous-jacent et vraiment très ancien, c’est l’absence, durant ma toute petite enfance, de mots pour exprimer les traumatismes de ma famille. Toutes les nuits, ma mère faisait des cauchemars, je l’entendais crier. Durant la Seconde guerre mondiale, parce que résistante, elle avait été arrêtée à Grenoble et déportée de Lyon par le dernier convoi organisé par Barbie. Mon père, quant à lui, avait été embarqué comme Russe et il a passé toute la guerre dans un camp de travail.

Autre rencontre marquante, Françoise Dolto qui vous a formée à la psychanalyse d’enfants dans un centre de guidance qu’elle supervisait. Quelle interaction voyez-vous entre le métier de psychanalyste que vous avez exercé et votre travail d’écriture, notamment dans le cadre de votre trilogie ?

Il existe des liens profonds entre écriture et psychanalyse. Avec mes patients, mon rôle était d’essayer de donner un sens à leur histoire en trouvant les mots qui les aideraient à construire un récit un peu différent dans lequel ils pourraient mieux vivre. Ainsi, toute la journée, j’essayais de trouver le mot juste. Cette recherche est proche du travail d’écriture qui cherche également une forme de vérité des émotions singulières éventuellement partageable.

Ce parcours vous a-t-il permis de mieux surmonter les épreuves que vous évoquez dans votre trilogie familiale en ne les subissant pas mais en étant capable de les comprendre, d’éviter les écueils ?

Ce serait la version extrêmement optimiste de la vie. Même si nous avons des ressources, les événements de la vie nous prennent toujours un peu par surprise. Bien sûr, nous nous attendons à la mort de nos parents, c’est dans le flux de la vie, et pourtant… Je me souviens très précisément l’instant où j’ai appris la mort de mon père : il faisait beau, c’était le mois de juin, les oiseaux chantaient, il y avait des fleurs et c’était tellement difficile d’intégrer la nouvelle de sa disparition alors que le monde continuait à tourner.

Autofiction familiale

Pour quelles raisons avez-vous commencé cette trilogie familiale ?

J’ai décidé d’écrire Comment j’ai vidé la maison de mes parents parce que, malgré la bibliothèque entière que j’avais lue sur le deuil durant mon parcours d’analyste, j’avais le sentiment que, nulle part, je ne trouvais des pages sur la réalité concrète du deuil. Qu’est-ce qu’on éprouve en déclarant à la mairie le décès d’un parent, en ouvrant des tiroirs où tout d’un coup ce qui nous était interdit devient accessible ? Écrire ce texte, quasiment en direct, a eu une fonction thérapeutique. Cela m’a permis de traverser l’orage émotionnel que constitue le deuil car à la tristesse s’ajoutent la multiplicité et la contradiction de nombreux sentiments.

Jusqu’alors vous aviez écrit des essais, pourquoi ce changement de registre ?

L’écriture de ce livre fut une aventure très singulière, très différente évidemment des livres sur Freud et Casanova, dans lesquels bien sûr je cherchais aussi à dire des choses personnelles, mais sous le masque, sous le prétexte de ces personnages. Là, c’était sans fard, avec  presque un sentiment de honte face à cette impression d’avoir été abandonnée et à tous ces sentiments contradictoires qui surgissent quand nous retrouvons des objets qui évoquent des bons ou mauvais souvenirs, des moments conflictuels parfois. En écrivant ce texte, j’espérais secrètement pouvoir partager ces émotions avec d’autres et quitter ce sentiment de solitude. Cela a eu lieu de nombreux lecteurs, (mon éditeur parle de plus de 80.000) se sont reconnus – au-delà des circonstances personnelles de mon histoire – à travers les sentiments et sensations que je décris.

Votre trilogie familiale est tout à la fois, et sans l’être vraiment, un essai, un carnet intime, un journal de bord. Elle est souvent présentée comme de l’autofiction. Vous reconnaissez-vous dans cette catégorie ?

Qui est « je » quand on écrit « je » ? Jusqu’où triche-t-on ? Jusqu’où dit-on de la vérité  et laquelle ? Jusqu’où se met-on en scène ? Les grands maîtres des mémoires ont fait le pari de dire une certaine vérité à laquelle ils ont crue. Mais après Freud, il est difficile de penser qu’on se connaît si bien. Il y a toujours quelque chose qui nous échappe. L’autofiction appartient à l’époque. Elle est peut-être apparue parce qu’on est devenu plus individualiste et que beaucoup de gens ont fait une analyse ou une thérapie et se sont mis en scène un peu à la manière des selfies aujourd’hui. Dans l’autobiographie, il y a une part inévitable de fiction.

On peut aussi, comme Montaigne l’a fait avec ses Essais, reprendre son texte quelques années après et donner un nouvel éclairage sur soi.

En effet. Un de mes projets d’écriture serait de tenter de raconter quelque chose à partir du feuilletage de la mémoire. Ce serait un livre qui serait un mélange d’autofiction, d’autoportrait, d’autobiographie, de mémoires. L’histoire d’une vie retravaillée par notre psychisme qui y fait des trous, qui réinterprète à son insu ou qui essaie de contrôler. L’idée est de voir comment je raconte ma vie, dix ans, vingt ans plus tard ; il y a peut-être des éléments que j’ai oubliés, ou certains souvenirs auxquels je me suis raccrochée – Freud parlait de souvenirs écrans.

Par cette trilogie, de quels écrivains ou de quels livres vous sentez-vous proche?

De Georges Perec qui essaie de dire l’infra-ordinaire, d’exprimer des choses qu’au fond nous ne pouvons pas dire. En s’imposant, dans La Disparition,  cette folle contrainte d’écrire un texte sans la lettre « e », il a travaillé sur cette disparition pour ne pas dire d’autres disparitions. J’ai beaucoup aimé la démarche de Catherine Millet qui, dans La vie sexuelle de Catherine M. a eu raison de prendre la parole, pour écrire, en femme, là où, depuis toujours, ce sont les hommes qui s’expriment.

La recherche de la forme semble être un trait important dans votre travail d’écriture.

La question de la forme est capitale. J’ai un amour de la langue et de l’écriture, du style et de la recherche formelle, qui m’empêcherait juste de laisser couler la plume.

De « Rien est à nous, tout est à eux »

à « Tout est à nous, rien n’est à eux »

En principe, de génération en génération, il est dans l’ordre des choses de disposer et donc de gérer le contenu de la maison de ses parents après leurs décès. Pour votre famille, il en fut autrement ; l’Histoire s’est chargée de briser ce rite. Quand ce fut à votre tour de réaliser cette opération, avez-vous pensé à vos grands-parents paternels et à ce que pouvait représenter pour votre père le fait de n’avoir pu effectuer cet acte ?

Nous avons besoin de nous raccrocher à une histoire. Les objets ont une âme, ils portent une charge émotionnelle du passé. Du côté de ma mère, j’ai trouvé quelques nappes ornées d’initiales brodées, deux cintres recouverts de crochet sur lesquels, quelques années avant sa disparition, elle avait pris soin de laisser à mon endroit un petit mot où il était écrit « cela avait appartenu à ton arrière-grand-mère ». Elle avait un fort désir de transmission et était très consciente qu’il y avait extrêmement peu d’objets du passé qu’elle pouvait me transmettre. Du côté de mon père, il n’y avait quasiment rien et ce rien me pèse toujours, comme l’absence de tombe pour mes grands-parents. D’ailleurs, si mes parents ont tant accumulé au cours de leur vie c’était sans doute pour former un rempart contre le vide qui les avait précédés. A la disparition de ma grand-mère, qui est la seule de mes quatre grands-parents que j’ai connue, ma mère s’est mise à faire des recherches généalogiques et je viens de retrouver le carnet de bord de ses recherches, qui commence ainsi : « je dois à mes ancêtres d’essayer de retrouver qui ils étaient ». Donc, en effet, je pense que mes parents étaient très conscients de ce qu’ils n’avaient pas pu recevoir comme objets chargés de mémoire.

Quand vous êtes entrée dans la maison de vos parents qui jusque-là n’étaient pas la vôtre et que vous avez pu puiser, jeter ou détruire et de manière incontournable fouiller les sacs à main ou les armoires, n’avez-vous pas eu le sentiment de transgresser les règles élémentaires de politesse et de savoir-vivre que l’on vous avait inculquées ?

Absolument. En un instant, j’ai été déclarée officiellement héritière de plein droit de millions de choses qui, une fraction de seconde auparavant, ne m’appartenaient pas. Mes parents étaient extrêmement soigneux, ils pensaient que j’avais deux mains gauches comme ils disaient et je ne pouvais toucher à rien. Alors, j’ai commencé par être paralysée puis j’ai essayé de trouver les endroits les plus neutres, ceux que j’imaginais les moins investis. Je suis tombé sur mes tétines, mes biberons, la facture de la maternité, le nom du médecin-accoucheur, plein de choses que je ne voulais pas nécessairement trouver, qui m’ont troublée.

Avez-vous vécu ces moments comme une revanche, une victoire de l’enfance sur le monde des adultes ?

C’est un sentiment qui m’est venu une fois passé le sentiment de la transgression, du monde à l’envers, du côté sacré auquel on touche. Par exemple ma mère m’avait donné un fauteuil qui me servait dans mon cabinet d’analyste mais elle ne voulait pas – je ne sais pas très bien pour quelles raisons – me donner le repose-pied qui l’accompagnait. Alors ce fut un peu comme une victoire de le ramener chez moi. En même temps, je n’ai jamais réussi à me l’approprier comme si l’interdit demeurait.

Avez-vous trouvé des objets qui vous ont émue ?

Oui, dans un tiroir de la table de nuit de ma mère, il y avait un cadeau qu’elle me destinait. C’était une petite chemise pour l’hiver emballé dans un papier avec un nœud, cela m’a beaucoup touchée. Très touchant aussi, mon père gardait dans un tiroir de son chevet certains de mes dessins ou des objets que j’avais fabriqués à l’école à l’occasion de la fête des pères. Cela m’a émue parce que je retrouvais la petite fille qui lui avait fait ces cadeaux et parce qu’il avait voulu garder ce lien avec elle. Ce qui est très troublant, c’est de retrouver son enfance chez ses parents.

Et d’autres qui vous ont gênée ?

Ce qui m’a gênée, c’est de retrouver dans leurs papiers des lettres que je leur avais adressées, des lettres très intenses dans lesquelles je décrivais mes sentiments, où je posais des questions sur ma vie, j’ai trouvé cela tellement insupportable que je les ai jetées. Maintenant, je les relirais volontiers.

Avez-vous découvert quelque chose de mystérieux qui vous laisse encore perplexe aujourd’hui ?

Oui, je n’avais jamais pris conscience à quel point mon père était un orphelin. C’est en lisant une des premières lettres qu’il a adressée à ma mère que j’ai découvert l’enfance et l’adolescence de mon père. Je ne savais rien de son enfance difficile et solitaire. Il ne me racontait que les souvenirs joyeux de son histoire, il taisait la souffrance. Je sentais bien que mon père était un homme blessé, mais je ne savais pas pourquoi. Je l’ai compris seulement à ce moment là.

En écrivant ce livre et en découvrant le côté caché des choses, avez-vous mis à jour une part de vous-même que vous auriez préféré occulter ?

Mes parents ne parlaient pas de l’éventualité de leur mort, ils n’ont ni dit, ni écrit comment ils souhaitaient être enterrés. C’est comme si cela ne devait jamais arriver. J’ai l’impression qu’ils me disaient quand j’étais petite qu’ils seraient toujours là. Je ne sais pas si tous les parents disent à leurs enfants de ne pas s’inquiéter, qu’ils seront toujours là, mais j’y croyais à ce « toujours » «et quand ils ont disparu, je me suis dit qu’ils m’avaient menti, qu’ils m’avaient trahie. Cela m’a dérangée de constater que j’étais si peu adulte au point de continuer à croire qu’ils seraient toujours là.

Après ce travail de reconstitution de la mémoire, avez-vous encore des zones d’ombre familiales ?

Il y a tout un monde que je ne connais pas, c’est la famille russe de mon père. Mon oncle fut complètement traumatisé par le régime soviétique, il n’a jamais rien voulu raconter. Il avait une balalaïka, je ne sais pas comment elle est arrivée jusqu’à lui. J’ai cru comprendre que mon grand-père était ingénieur à Saint-Pétersbourg, qu’il avait une datcha. Je ne sais rien. Et ce sont des informations qu’il m’est difficile de trouver. Il faudrait que j’engage d’énormes efforts pour poursuivre les recherches.

Vider la maison est une obligation, un devoir qui peut se révéler être un exercice dangereux car il peut générer une profonde remise en cause de soi. Confier cette opération à une tierce personne, ne serait-ce pas un moyen de se protéger ?

Je ne crois pas qu’il faille éviter de se confronter à toutes ces émotions. Elles peuvent être douloureuses mais elles sont enrichissantes ; elles ne doivent pas être anesthésiées par un tiers. Je connais des personnes qui ont fait venir des vide-greniers. Quelqu’un m’a dit un jour qu’il avait cassé tous les meubles de ses parents à la hache. Je me suis dit qu’il y avait beaucoup de haine entre eux. J’en ai aussi rencontrés qui souffraient du fait qu’il ne restait que très peu de choses. Aujourd’hui, il est assez courant que des personnes âgées quittent leur lieu de vie pour une maison de retraite ou une maison médicalisée. Elles doivent faire le tri avec la famille et ne garder que quelques objets avec elles. Mais c’est toujours les enfants ou les petits enfants qui font ce travail. Je ne crois pas qu’on puisse le déléguer. Maintenant il est vrai, cela m’a été souvent raconté, que dans les fratries, c’est souvent l’un d’eux qui fait le tri ; c’est rare que toute la famille digère en même temps la succession.

Dans ce livre, vous faites la distinction entre hériter et léguer, préférant le second, pourquoi ?

La bague que je porte au doigt m’a été donnée par ma grand-mère. Ainsi, je me sens liée aux femmes qui ont porté cette bague avant moi Ce don fut précieux car entouré d’émotions partagées, de mots, etc. Parfois pour les objets que j’ai reçus de facto, je me demande s’ils ont vraiment voulu me les donner. Mais finalement, à moins d’hériter d’un château ou de beaux meubles…ce que l’on reçoit, c’est beaucoup plus que des objets, ce sont des valeurs morales, des manières de se comporter dans la vie, des savoirs-faire, c’est toute une transmission immatérielle qui est sans prix. Ma mère souvent écrivait ses recettes, mon père m’en a dicté et quand je prépare certains plats j’aime bien y penser.

Comment j’ai vidé la maison de mes parents a été traduit en dix langues. A quoi attribuez-vous ce succès ?

Au Japon, c’est un best-seller. Il s’en est vendu près de quarante mille exemplaires. Sans doute parce que, dans ce pays où souvent trois générations vivent sous le même toit, les valeurs familiales de transmission ont résonné avec ce que je raconte. En revanche, aux États-Unis, où l’on déménage beaucoup et où les enfants à dix-huit ans quittent la maison familiale, le livre n’a pas connu ce succès. Je suis traduite en coréen, en chinois, en basque… c’est assez fascinant car cela veut dire qu’il y des émotions qui, sans être identiques à cause des différences culturelles, peuvent néanmoins faire écho dans d’autres pays.

A la découverte de l’avant-soi

En vidant la maison de vos parents, vous découvrez l’abondante correspondance qu’échangèrent vos futurs parents, plus de sept cents lettres. Dans Lettres d’amour en héritage, vous racontez que vous mettez un an et demi avant de pouvoir toucher à ses lettres. Pourquoi ce délai de latence ?

Quand j’ai vidé la maison de mes parents, la nécessité de trier s’est vite imposée. Que devais-je garder, donner, jeter ? Dans ce que j’ai gardé, il y avait une série d’archives que je ressentais comme précieuses mais que j’ai simplement déplacées d’un lieu à l’autre en me disant « plus tard ». Dans ce plus tard, il y avait les recherches généalogiques de ma mère que je regarde seulement maintenant, dix ans après, et ces lettres ont fait partie de mon processus de deuil.

Vider la maison de ses parents, c’est disposer d’une masse d’informations permettant de retracer la vie de ses parents, c’est s’accorder le droit de briser le silence voulu de leur vivant. Par la lecture de ces lettres, n’y a-t-il pas une mise à nu qu’ils ne concevaient pas, une sorte de viol des mémoires ?

C’est évidemment la question que je me suis posée face à leurs lettres d’amour qu’ils avaient précieusement gardées. Quand j’ai parlé du projet des lettres d’amour en héritage à mon entourage, beaucoup ont été choqués considérant que nous n’avons pas le droit de regarder la correspondance amoureuse de nos parents, que cela leur appartient. J’ai donc commencé très doucement. Ce fut très émouvant. Les lettres étaient impeccables, numérotées ; il y avait donc le souci d’un archivage, d’un désir de garder une trace. J’ai eu le sentiment que, d’une certaine façon, ils souhaitaient, sans me l’avoir explicitement dit, qu’un jour je les regarde. Et puis, c’était les lettres de deux jeunes gens qui racontaient leur propre histoire, qui partageaient leurs goûts, leur curiosité, leurs questions. Il n’y avait rien d’érotique, le contenu était très pudique. Alors j’ai poursuivi la lecture. Je pense que si cela avait été trop intime, j’aurais renoncé.

Vous êtes passée par une phase de transcription des lettres. Quel intérêt avez-vous trouvé à recopier les lettres sur ordinateur?

J’ai commencé par retranscrire leurs lettres, sans doute parce que j’avais besoin de vérifier que j’étais autorisée à brouiller les chronologies. C’est tellement étrange de devenir cette petite souris qui remonte le temps et qui est là quand je n’y étais pas.

En lisant cette correspondance, ne vous mettiez-vous pas en danger en risquant de vous confronter à des choses qui auraient pu changer votre vie ?

Oui, c’est l’éternelle question. En ouvrant les tiroirs, nous risquons de tomber sur un secret de famille. Il se fait que je n’en ai pas trouvé. Mais je dois quand même dire que ma mère a écrit des journaux intimes et que je ne les ai pas lus. Je ne sais pas si plus tard mes enfants le feront. Pour ma part, je me le suis interdit.

Par peur ou par respect.

Par respect. Mais j’avoue que, j’ai recherché un moment précis dans ses carnets. Avant-guerre, ma mère vivait à Tours où elle a rencontré et eu une relation amicale avec un certain Paul Antschel qui faisait des études de médecine et qui deviendra Paul Celan. J’ai cherché dans les carnets de ma mère les pages d’une certaine année où je savais, par une conversation que nous avions eue, qu’elle avait compris que cet ancien camarade était devenu un poète célèbre. C’est le seul moment où je me suis autorisée à tourner les pages d’un de ses carnets.

La correspondance de vos parents, ou des parents en général, est-elle du domaine du privé ou du domaine familial ?

C’est une terrible question que tous les ayants-droit des œuvres qui leur sont confiées doivent se poser : est-ce qu’il faut publier toutes les correspondances amoureuses d’un grand poète qui a eu une famille officielle et plusieurs  maîtresses?

Ma question ne concernait pas vie privé/vie publique mais vie privée et vie familiale. Autrement dit, est-on redevable à nos enfants de leur pré-histoire, de leur avant-soi ?

Quel est le bon moment pour transmettre cet avant-soi ? C’est une question clé. Ce qui est très compliqué, c’est que nous ne sommes pas contemporains dans une famille ; on vit à un moment ensemble mais il n’est pas sûr qu’on puisse retransmettre nos vies réciproquement au bon moment. Comme l’inconscient nous traverse, nous ne sommes pas toujours capables de digérer la vérité toute nue. J’aurais aimé connaître plus tôt le mien car le silence de mes parents était extrêmement pesant. Mais ils n’étaient pas prêts à me le confier et aujourd’hui, alors que j’aimerais leur poser des questions, ils ne sont plus là. Donc il y a des trous. Quant à moi, par rapport à la génération suivante, j’ai une fille qui me pose certaines questions et parfois je sens qu’elle n’a pas envie de connaître les réponses. Ainsi, elle ne souhaite pas vraiment entendre ma vie amoureuse avant son père. Peut-être un jour le voudra-t-elle ? Par contre, j’ai un quasi-fils, plus âgé que ma fille, qui a envie de reconstruire son avant-soi en lui donnant une forme artistique. Ce sera peut-être plus facile de lui raconter cela parce qu’il a une vraie demande construite.

Faire son deuil serait-ce intégrer, ingérer les restes de ses parents, comme dans certains rites des amérindiens Guayaki, pour qu’ils fassent qu’un avec nous et que nous avancions dans la vie avec eux en nous ?

Oui, tout à fait. Ils sont en nous à travers notre ADN mais ils sont aussi en nous à travers ce que l’on garde de leurs gestes, de millions de détails. Évidemment, c’est au moment de leur disparition que nous prenons conscience de ce qu’ils ont déposé en nous, de ce que nous avons pris d’eux, digéré, ingéré d’eux.

Gérer la transmission

Pour simplifier la gestion de la transmission, ne pourrait-on pas tenir au sein des familles un livre, un carnet de souvenirs qui serait transmis de génération en génération ?

J’aime bien votre idée, mais comment la mettre en œuvre ? Je crois que cela pourrait fonctionner à condition que ce carnet familial soit ritualisé car, ce qui est compliqué, c’est d’inventer un processus de transmission. Cela permettrait de mettre des informations à la disposition des futures générations qui pourraient les découvrir quand bon leur semble. Si le temps a passé, c’est peut-être plus facile de se les approprier. Pour un jeu photographique avec des amis, j’avais demandé à chacun de m’apporter des objets pour les photographier dans une mise en scène. Mon compagnon a déposé un cliché de lui, jeune homme, nu. Notre fille a vu cette photographie et s’en est pudiquement détournée. Alors que mettrait-on dans ce carnet de souvenirs?

En effet, une autocensure pourrait dénaturer le projet.

Enfant, nous refoulons une partie des choses de la chambre de nos parents et ce sont ces interdits et ce refoulement qui permettent à un être humain de se constituer. Si tout était nu, si tout était transparent, nous ne pourrions pas vivre. Bien sûr, ce n’est pas pour autant qu’il faut, à l’inverse, cacher les choses. Certains de mes patients ont appris, en cours d’analyse, qu’ils n’étaient pas l’enfant du père dont ils portaient le nom. J’ai une patiente qui avait le sentiment qu’elle avait deux pères et cela a eu des incidences profondes dans sa vie. Quelle est la part de notre histoire qui nous appartient, qu’on devrait connaître et quelle est celle qui devrait demeurée cachée ? Je n’ai pas la réponse.

Marcel Proust faisait certaines confidences à ses amis en précisant « Secret tombeau ». N’est-ce pas une forme d’imprévoyance, de légèreté que de conserver tous ses papiers comme si nous étions immortel sans se poser la question de leur devenir ? Ne devrait-on pas gérer ses archives avec prévoyance ?

Je pense que, vis-à-vis des descendants, la seule position tenable est de se dire : si vous ne voulez pas qu’ils aient accès à une information, vous devez la déchirer, la brûler, la jeter, la faire disparaître. Si on met en doute ce principe, alors pour chaque papier se pose la question « ai-je le droit ? » Pour ma part, j’ai tranché, je me suis dit que mes parents avaient trop joliment conservé leurs lettres, dans de belles boites, que s’ils avaient souhaité que je ne les lise pas, ils devaient les faire disparaître. Je pense cela pour moi-même. Nous avons évidemment tous des secrets. J’ai certains écrits sur lesquels je m’interroge. C’est très compliqué parce que tant que nous sommes vivants, nous aimons bien être entourés de cette nébuleuse de choses pas tout à fait définies. Dans l’absolu, j’aurais aimé que tout soit choisi, conscient, organisé. Mais maintenant que j’avance dans ma vie, je m’aperçois que ce n’est pas très agréable de penser à cela.

Dans la transmission, la véritable question qui se pose n’est-elle pas de savoir à quelle génération on destine les documents ?

En effet, en sautant des générations, il y a une meilleure distance ; les rapports petits-enfants/grands-parents sont plus légers. Ma mère par exemple a écrit soixante-dix pages sur son enfance qu’elle a adressées à sa petite fille. Je ne suis pas sûre que ma fille l’ait encore reçu mais un jour, sans doute, elle sera heureuse de lire le récit d’une enfance dans les années vingt du XXe siècle. Cela va devenir amusant pour elle.

Aujourd’hui, beaucoup de nos échanges se font par courriels, beaucoup de nos photographies sont conservées sur des supports dont la durée de vie est limitée. Aussi, transmettre les archives familiales devient techniquement plus difficile. Que pensez-vous de cette évolution ?

Avec les nouvelles technologies, nous pouvons tout perdre en appuyant sur un mauvais bouton ou en faisant une mauvaise manipulation. Face à ce problème, j’ai un seul mot : papier. Tous les mails, tous les SMS, toutes les photos, tout ce qui nous semble important, il faut les imprimer.

L’attrape-lumière

Avec La reine Alice qui décrit votre douloureux mais victorieux combat contre le cancer, vous poursuivez votre travail autobiographique mais contrairement aux livres de la trilogie, il ne s’agit plus d’une autofiction mais d’un conte philosophique. Pourquoi ce choix pour traiter de ce sujet ?

Je voulais raconter cette expérience, mais des bibliothèques entières traitent déjà de ce sujet, je devais donc trouver un angle différent. La genèse de La Reine Alice, c’est un ensemble de compositions photographiques que j’ai postées sur un blog au fil de mes traitements, pour essayer de trouver de la force, de transformer ma douleur en une forme de beauté, d’énergie, pour tenter d’aller vers la vie. Elles forment un film autobiographique avec des repères clairs. J’ai voulu métamorphoser tout cela en le racontant comme une allégorie et en jouant avec la langue, en découvrant les dialogues que je n’avais jamais expérimentés dans mon travail d’écriture et qui permettent une certaine impertinence, une ironie. J’ai toujours eu un lien privilégié avec la forme du conte. Dans le dernier livre de ma trilogie, Lewis Carroll m’avait déjà accompagnée, chaque chapitre commence avec une phrase d’Alice au pays des merveilles.

Le conte philosophique permet-il d’éviter le pathos ?

Oui, je déteste le pathos. Vraiment, s’il y a une chose que je déteste, c’est ça.

Il permet aussi de rendre le combat presque universel.

En effet, j’ai eu le sentiment qu’en me masquant, en me cachant derrière le personnage d’Alice, je pourrais être plus vraie, mieux me montrer, tout dire par ce biais-là.

Très vite vous allez vous apercevoir que vous n’êtes plus une malade mais une maladie. Comment se faire entendre dans ces conditions ?

Les médecins font leur boulot, et ils le font bien, et merci à la médecine. Le problème, c’est que les médecins doivent survivre à leur travail ; aussi, ils se protègent en portant une blouse blanche, en utilisant des termes techniques, en appliquant des protocoles. Nous retrouvons dans La femme qui tremble de Siri Hustvedt, cette problématique du médecin qui peine à comprendre qu’en face de lui il n’y a pas une maladie, mais une personne. C’est pour cela que je qualifie l’hôpital de « labyrinthe des agitations  vaines » avec des « contrôleurs » qui ne vous respectent pas, mais qui se protègent en permanence. Sauf qu’en attendant, c’est vous qui êtes l’objet de tout cela et qui tentez de rester un sujet. Bien entendu, il y a des exceptions, des personnes merveilleuses qui restent humaines et qui vous accompagnent  avec bienveillance..

Dans ces conditions comment se faire entendre ? Est-ce que les mots du quotidien ont encore un sens ?

On n’arrive souvent pas à se faire entendre. J’ai conscience que les traitements font des progrès énormes et qu’il y a dix ou vingt ans, nous n’aurions pas survécu. Mais, nous ne pouvons pas seulement leur dire merci, nous sommes des êtres vivants avec les handicaps, la fatigue, la douleur que nous subissons et vivons seul, individuellement. Les médecins se sentent impuissants par rapport à toutes les séquelles et donc, n’aiment pas en parler. La science est efficace et objective, elle n’intègre pas la subjectivité du malade . Peut-êtrele pourra-t-elle dans l’avenir. Il semble en tout cas que la question se pose publiquement, à présent, comme dans le colloque de l’ENS sur « La philosophie du soin » où se trouve posée la question de savoir comment articuler la maîtrise, l’objectivité et la connaissance à l’œuvre dans la médecine avec la réalité subjective et singulière du malade.

Vous vous êtes trouvée confrontée à un monde que les mots du quotidien ne pouvaient pas expliciter vous obligeant à inventer un autre langage pour faire part de cette épreuve. Vous avez utilisé deux objets : la plume et « l’attrape lumière ». Est-ce lors de cette maladie que vous avez commencé à utiliser la photographie pour vous exprimer ?

Oui. Ce qui est fascinant avec l’appareil photo, c’est qu’en un instant l’image est complète alors que l’écrivain connaît la lenteur. J’ai découvert la magie de l’instantané un jour où j’étais vraiment très mal. J’avais fait une infection sévère à un moment où je n’avais ni globules rouges ni globules blancs. Il y avait tout un protocole très lourd pour m’isoler, j’étais comme dans un aquarium. J’avais demandé à un ami  de m’apporter quelques feuilles d’automne pour avoir un lien avec la vie, avec l’extérieur. Elles étaient posées sur le bord de la fenêtre à coté d’un stéthoscope oublié par un médecin. J’ai réussi à quitter mon lit et à m’approcher de cette scène de nature morte – ô je n’aime pas cette expression – de nature vivante (still life) ou de nature fantôme, pour essayer de capter une belle lumière d’automne et un peu de cette rencontre étrange entre la science et la vie. Ça m’a pris quelques secondes à peine. Ces secondes étaient disponibles pour photographier, mais pas pour écrire, l’écriture est venue plus tard.

Avez-vous poursuivi cette expérience ?

Oui. La Reine Alice constitue le premier chapitre de cette création photographique, devenue essentielle dans ma vie, à présent. J’ai besoin des deux formes d’expression artistique, plastique et littéraire

Pourquoi ne pas avoir, un peu à la manière de G.W. Sebald, introduit ces photographies dans La Reine Alice ?

J’aime beaucoup les livres de Sebald et la manière qu’il a d’intégrer des photos au fil du texte. C’est ce que j’aurais aimé faire, mais le service commercial  de l’éditeur craignait que le public ne soit pas au-rendez-vous.

Vos photographies ont été publiées et font l’objet de nombreuses expositions. Quelle place leurs donnez-vous dans votre œuvre autobiographique ?

Mes photographies font désormais intégralement partie de mon œuvre autobiographique. Comme si les images que je compose devenaient un lieu où rejaillir avec l’énergie ludique de l’enfance, une autre forme d’autoportrait.

Du singulier à l’universel

Au travers de votre trilogie familiale et de La Reine Alice, le lecteur découvre une unité, une cohérence dans votre œuvre. Quelle est votre démarche, votre recherche ?

J’ai été cet enfant cherchant désespérément quels mots mettre sur le traumatisme de ses parents, les contenir dans leur souffrance et cela s’est poursuivi dans mon métier d’analyste. Dans mon travail d’écriture, j’ai commencé avec des essais mais, en vérité, ils contiennent aussi une part autobiographique. Je crois que ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est de faire le lien entre ce qui est singulier et ce qui est commun, ce qui peut être partagé. Sans les écrivains, les artistes, la vie serait invivable. Quand j’ai commencé à lire « La Recherche », je me suis dit : ah ! il y a quelqu’un d’autre sur terre qui a eu peur de la nuit, qui guettait le rai de lumière sous la porte en se demandant si le jour était enfin arrivé ; je n’étais donc pas toute seule.

Avez-vous conçu ces livres comme des guides, comme une mise en garde pour ceux qui subiront ces épreuves ?

Non. Je sais que c’est parfois reçu ainsi. On m’a dit que j’ai écrit des livres-médicaments, mais ce n’était pas mon projet.

Rites d’écriture

Pouvez-vous nous préciser votre façon de travailler ; avez-vous un lieu privilégié pour écrire, une mise en route ?

J’écris vraiment n’importe où. Pendant des années, l’été à Belle-Ile, j’écrivais entre deux baignades, souvent allongée sur mon lit, l’ordinateur sur mes genoux. Je commence souvent par manger du chocolat, boire un thé, parfois mettre de la musique assez fort et en boucle, pour que le temps n’existe plus.

Ecrivez-vous à la main ?

J’écris sur l’ordinateur, sur l’ipad, et puis j’imprime, je me relis, je corrige à la main. Quand j’ai des idées qui me viennent dans des endroits ou des moments incongrus, j’écris à la main.

Tenez-vous un journal intime ?

J’ai tenu un journal intime régulièrement pendant très longtemps puis, de façon très sporadique. Je regrette d’avoir arrêté mais je suis une rêveuse, une myope qui n’aime pas mettre ses lunettes et aime vivre dans le flou. Certaines personnes ont toujours un carnet sur elles et prennent en note la moindre chose. Moi je fais confiance à une mémoire floue qui me donnera accès à ce dont j’ai besoin.

Vous êtes très optimiste !

Voilà, oui.

Je vous remercie pour cet entretien

Paris, 8 octobre 2014


[1] Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004),  Lettres d’amour en héritage,‎ (2006), Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009)

Chaque livre est une boîte à trésors

Presse Paris Fantasme, 2021

Marc Danval, samedi 23 octobre 2021, La Troisième Oreille

Rtb, radio belge, La Première,

( Entre les minutes 47’et 50′ environ ) et Libr’Arbitres n°36

J’aimerais évoquer un livre très captivant de Lydia Flem, Paris Fantasme, qui a paru aux éditions du Seuil. Lydia Flem, membre de notre Académie royale, nous détaille une enquête prodigieuse, centrée sur un petit bout de rue de Paris, rue Férou. Son livre m’a fasciné parce qu’elle ne se contente pas de décrire les lieux, Lydia Flem fait mieux, elle imagine et fait revivre ceux qui ont marqué cette petite artère magique : Mme de la Fayette, Man Ray, l’affichiste Cassandre ou encore Ernest Hemingway. Méticuleusement elle a recensé tous les habitants de 1635 à 1932, elle s’avère exactement le contraire d’une promeneuse passive, rien ne lui échappe, elle va tout voir, tout deviner, tout comprendre. Si je connais bien Paris, peut-être mieux qu’un Parisien, j’ignore tout de la rue Férou. de par ce récit magistral, je pense m’avoir trouvé dans ces lieux de mémoire fertils.

L’auteur de La Reine Alice, celle de Lewis Caroll évidemment, dit avec justesse, elle ne le dit pas, elle cite Marivaux : « Paris est l’abrégé du monde ». La beauté du texte nous invite à une découverte, je l’estime impérative.

Lydia Flem dédie d’une certaine manière son livre à Eugène Atget en justifiant son objectif (c’est le cas de le dire) : « Mon très cher Eugène Atget, votre précieuse collecte du Paris en voie de disparition m’encourage à poursuivre l’insensé de mon propre chantier : esquisser l’arbre généalogique d’une ruelle parisienne sur cinq siècles d’existence, son patrimoine, ses lieux d’oubli et de mémoire, la trace fugitive de ses habitants. Un défi. Un fantasme. »

Comme l’écrit Lydia Flem avec une singulière sensibilité, chaque livre est une lanterne magique, une boîte à trésors.

Lettre à Paul Celan

Chinon, 23 avril 1939, Paul Celan, assis sur le sol devant Marcel Sellier et Edith Esser-Flem, ma mère
(Fonds Maurice Olender.Imec)

Dans la monumentale édition de la Correspondance de Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, éditée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, 2 volumes parus au Seuil en 2001, dans la collection « Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, dans le chapitre intitulé, Chronologie, on lit : « Printemps. Bref séjour à Paris avec deux amis de Tours, Edith Esser et Marcel Sellier, condisciple de l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie. Ils logent ensemble dans l’appartement d’un ami de Marcel Sellier, rue Monsieur-le-Prince (6e). Ils assistent à deux représentations théâtrales : La Mouette d’Anton Tchekhov, avec Georges Pitoëff, et Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romain, avec Louis Jouvet, à l’Athénée. » (p.466)

Dans le Dossier iconographique, on trouve la seule photo connue de Paul Antschel (devenu Paul Celan) à dix-huit ans, prise à l’époque de son premier séjour en France, lors d’une excursion organisée par la section des Auberges de jeunesse de Tours, dans la cour du château de Chinon, le 23 avril 1939, et conservée par ma mère. Sur cette photographie de groupe, on voit au premier plan, Paul, assis sur le sol, devant Marcel Sellier, Edith Esser ( devenue après son mariage Jacqueline Flem), et sept autres camarades.

Dans les Lettres d’amour en héritage, j’évoque, sans le nommer la rencontre de ma mère avec Paul Celan, à Tours, au cours de l’année académique 1938-1939 :

« Avant la guerre, à Tours, tu avais deux amis, l’un s’appelait Marcel, l’autre Paul. Tu aimais le premier, le second était amoureux de toi. Quarante ans après la guerre, tu appris incidemment ce qu’il advint de ce dernier.  Tu en fus bouleversée. Je t’en voulais d’avoir préféré le pharmacien au poète. Je lui adressai une lettre imaginaire. » (p.85-86).

Voici cette lettre imaginaire écrite en février 1997, à Knokke, au bord de la mer du Nord :

LETTRE A PAUL CELAN

L’heure est venue,

Je m’adresse à toi, Paul,

qui a parlé pour ceux qui ont perdu leur ombre,

pour ceux que les nuages ont ensevelis

pour tous les enfants qui ont rejoint le pays

des enfants qui ne naîtront jamais plus.

Ta bouche a mûri les mots,

Ses lèvres à elle se sont scellées.

Elle portait des cheveux d’or, et tu l’as aimée.

C’était à Tours, en mille neuf cent trente-huit.

La meute n’était pas encore venue

Coaguler le sens

Transpercer les syllabes.

La neige s’est couchée entre vous, l’as-tu su ?

Elle a bu à la louche de cendres, le

« Schwarze Milch »

que tu as voulu

exorciser.

T’es-tu souvenu de votre nuit passée jusqu’à l’aube

A discuter de la prononciation du mot

« Milchmann » ?

La cicatrice du destin vous a éloignés

Et tenus bord à bord.

Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai

personne

D’autre à qui m’adresser.

Tu es la Rose de Personne.

Rose est mon nom.

Ma douleur est sans paupières.

La jeune fille à la lourde chevelure que tu as aimée

C’est elle qui m’a chargée d’un fardeau de silence.

Je suis devenue l’arpenteur d’un

temps qui ne passe plus.

Je bois au lait noir d’une aube

que je n’ai pas connue.

Tu écris : « Tu dois respirer, respirer et être toi. »

Pour qui as-tu dessiné ces mots ?

De qui as-tu voulu desserrer la cage de poumons

impairs ?

Dis-moi,

Peux-tu réveiller les noms qui dorment

Et épeler l’alphabet perdu ?

Je te voudrais mon

Maître

Baliseur.
           

Je te vole tes mots

Je te vole tes ailes

Pour apprendre à nouer

Le nom et la main

Le corps et l’oubli

Et que reposent enfin les morts

Et que vivent les survivants.

Que la meute demande pardon

Et que jusqu’à la septième génération

Le deuil s’effectue.

Vous étiez beaux tous les trois,

Sur cette photo prise en Touraine.

Trois copains parmi d’autres copains.

Edith, près de Marcel, et toi, Paul,

à ses pieds, en culottes courtes, le regard aigu.

Tu l’as aimée, elle en aimait un autre.

Elle voulait oublier les insultes

De la cathédrale de Cologne,

Se cacher dans la langue de France,

Ramasser les noix sur les chemins,

Regarder le ciel comme un berceau d’étoiles,

Boire le vin des dimanches,

à l’abri d’elle-même, cesser d’être la juive.

Vous étiez bons amis,

Marcel, étudiant en pharmacie

Et toi, Paul, en médecine, venu de Roumanie.

Vous partagiez bien des vues sur les choses,

à deux, à trois, vous partiez en ballade.

Vous n’aviez pas vingt ans.

Plus tard, il n’y eut plus de plus tard.

Ni de mains pour tenir leurs mains.

Debout sur leurs yeux en amandes

Personne

Nulle part

pour s’inquiéter de leur absence

pour rappeler leurs noms aux vivants.

Plus tard,

les mots se sont séparés des mots

la parole s’est coupée du sens

Il n’y eut plus que le bruit inaudible pour

recouvrir

Le givre et le sang

Et la fumée qui clôt les heures.

Je suis née après vous, après eux.

Je suis née d’elle, et de celui qu’elle a choisi.

Donne-moi la main, Paul,

Je n’ai plus ni pied ni souffle.

Rue Monsieur le Prince

A trois dans un même lit

Après avoir vu la Mouette de Tchekhov avec

Pitoëff

Comment dormir ensemble ?

La jeune fille aux cheveux d’ambre

Entre toi et ton ami

vous avez parlé toute la nuit.

Au matin, le laitier a crié.

Tu écris : « Ce doit être à présent le moment

pour une juste

naissance. »

Inscrite à l’encre invisible

la suture de l’abîme s’entrouvre.

Sur la balance de la mémoire

suis-je victime ou bourreau ?

morte ou survivante ?

Cinquante ans plus tard, le deuil commence.

Je viens vers toi,

je viens vers vous,

pour que le pacte se délie

et qu’au-delà de la forêt si tranquille

coule une eau neuve,

que de l’origine s’échappe enfin une promesse

impossible.

Elle te nommait Antschel,

tu l’appelais Edith,

Vos lèvres n’ont pas prononcé les noms d’après.

T’aurais-je aimé sur les bords de la Loire

Avant que la mort ne vienne d’Allemagne ?

Tu écris :

« D’une clé qui change

tu ouvres la maison où

tournoie la neige des choses tues. »

Ouvre-moi cette maison, Paul.

Apprends-moi la perte et l’écart

Apprends-moi à couper le lien

Et à le renouer de nouveau

Et que vienne le ressaisissement.

« TOI, SOIS COMME TOI, toujours. »

Je te tends la main.

Knokke, février 1997.

 Les Moments littéraires, 33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997

Autoportraits en Reine Alice

Au commencement il y eut des images.

La conversation des couleurs et des objets, leur mystère et leur allégresse.

Still life, natures mortes, rêves éveillés, offrandes de survie.

Autoportraits tragi-comiques, en photobooth, entre humour et impuissance assumée.

Pour transfigurer l’expérience, accueillir l’éphémère beauté du quotidien. Survivre, simplement vouloir survivre, de l’autre côté de soi.

Photographier permet de se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjecté.

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu.

Plus tard, bien plus tard, des mots sont nés de ces images.

Comme un conte qui épouserait la danse fragile de l’existence.

Mais d’abord bondit l’instantané.

Lydia Flem

Autoportrait en Reine Alice, 10 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 18 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, à la couronne de lierre (27.9.2008) in Journal implicite.
Autoportrait en Reine Alice, 24 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 7 octobre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 6 octobre 2008
Composition avec autoportrait en Reine Alice, au post-it (27.3.2008 et 8 mars 2011), Journal implicite.
Autoportrait à l’alphabet (Adieu la Reine Alice, rue Férou), 2016.

Ces huit autoportraits ont été publiés dans la revue Die horen, Zeischrif für Literatur, Kunst und Kritik, 267, 2017.

Douze autoportraits, accrochés par Alain Fleischer, ont fait partie de l’exposition solo « Lady Cobalt » à l’Imec, Caen,  en 2011, à l’occasion de la lecture intégrale de La Reine Alice, Seuil, « Librairie du XXIe siècle », 2011.

L’autoportrait à la couronne de lierre a été montré, dans un accrochage de Fabrice Gabriel, à l’Institut de France de Berlin, Biennale de la photographie, 2014.

Festival Paris en toutes lettres

Samedi 20 novembre 2021 – 15H00

Présentation – promenade

LYDIA FLEM – PARIS FANTASME , Seuil

Lieu: Hôtel de l’Abbaye Paris – 10, rue Cassette, 75006 Paris

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Dans le cadre du festival Paris en toutes lettres

Le livre de Lydia Flem décrit une rue et mille vies. Une ruelle du VIe arrondissement parisien truffée de signes littéraires et artistiques, dont elle exhume l’histoire depuis 1518, par le biais de ses habitants. À ce fil, elle tisse celui de sa propre histoire, interrogeant alors notre manière d’habiter le monde. 

Cet ouvrage étant une invitation à la promenade, il sera proposé, après un temps d’échange, d’aller arpenter la rue Férou avec Lydia Flem.  

À lire – Lydia Flem, Paris fantasme – Coll. « La librairie du XXIe siècle », Seuil, 2021.

Suivi d’une séance à 16h30

Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

Le monde des livres, 17 mars 2021

« Paris Fantasme » : Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

L’écrivaine arpente la petite voie parisienne d’un immeuble à l’autre, d’hier à aujourd’hui, s’y cherche et s’y retrouve aussi. Un livre qui ouvre toutes les portes. Par Fabrice Gabriel

Rue Férou, à Paris.
Rue Férou, à Paris. Franck GUIZIOU/Hemis

« Paris Fantasme », de Lydia Flem, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 544 p., 24 €, numérique 17 €.

La rue Férou n’est pas très longue, qui relie la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg, dans le 6e arrondissement de Paris : à peine quelques dizaines de mètres, peu de maisons, moins d’une vingtaine de numéros… Mais c’est assez pour qu’y naisse un livre, un monde. Lydia Flem a choisi en effet de mener sur cette artère discrète, vieille de tout juste 500 ans, une enquête originale, rigoureusement documentée mais très librement autobiographique, pour laquelle elle invente un genre à sa façon, comme on improviserait un itinéraire ou une recette de cuisine : une sorte de récit piétonnier, aux multiples registres et saveurs, aux innombrables entrées.

Madame de La Fayette et Jean-Jacques Goldman

Ecrivaine, photographe, amatrice d’archives et traqueuse de signes, l’autrice de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (Seuil, 2004) demeure d’abord fidèle à sa vocation de psychanalyste : elle écoute, observe, s’étudie (et se dit). Au seuil de Paris Fantasme, dès l’exergue emprunté à Virginia Woolf, le principe en est explicitement donné : il va s’agir d’interroger la question de l’intériorité, de l’être-chez-soi – dans sa ville, dans sa maison, dans son corps – à travers l’évocation d’une rue d’apparence modeste mais où sont passés (entre autres) Madame de La Fayette et Man Ray, Ernest Renan et Prévert enfant, Hemingway et le poète Michel d’Amboise, l’académicien Michel Déon et même le chanteur Jean-Jacques Goldman, acquéreur en 1996 de l’hôtel particulier dit « de Luzy »… Quelques arpents de Paris deviennent ainsi le lieu d’une sorte de théâtre généalogique, comme une scène ouverte à la mémoire, ses douleurs, ses rêveries.Lire aussi :« La Reine Alice », de Lydia Flem (2011) : Alice au pays du cancer

C’est une mémoire intime, surtout, qui ramène à un traumatisme ancien : « Le jour anniversaire de mes 21 ans, un 15 juillet, à Vienne, je pris la décision d’entreprendre une psychanalyse. Je ne parvenais plus à traverser la rue seule. » Paris Fantasme peut donc se lire comme une tentative – réussie – de re-traverser la rue (la rue Férou : une rue vers où ?), dans l’accompagnement de fantômes nombreux et l’enveloppement d’une famille très présente… Les parents de Lydia Flem sont bien là, en effet, qui ont survécu à la catastrophe centrale de l’histoire du XXe siècle. On les entend et les aperçoit, dans le décor de la ville, mêlant par moments leurs silhouettes à la fresque des noms du passé : voici par exemple la petite Fiat 600 de Jacqueline, la mère, résistante et rescapée d’Auschwitz, qui glisse son souvenir entre les ombres du mousquetaire Athos (il habite rue Férou, nous dit Dumas), du mari de Colette, Henry de Jouvenel (locataire au n° 6) ou de Jean de Mayol de Lupé, aumônier fasciste de la division SS Charlemagne, qui est né au n° 8…

Question cruciale du livre : qui suis-je ?

Paris Fantasme suit l’ordre de numéros ouvrant sur les chapitres comme des portes, tout en ménageant pauses et digressions autobiographiques : Lydia Flem y raconte sa vie et celles des habitants d’autrefois. Il lui arrive même de dire « je » à leur place, pour devenir une comédienne du Français au XVIIIe siècle ou entrer dans la peau du photographe Eugène Atget… Singulier jeu de rôles et drôle d’exercice d’autoportrait, qui révèle – presque à la manière d’une charade – la question cruciale du livre : qui suis-je ? Et comment s’y retrouver, enfant sans repère (ni repaire), aimée de ses parents revenus de nulle part, travaillée par l’angoisse du retour, l’héritage de la perte ? Peut-être en se donnant un territoire – l’arbitraire d’une rue – pour s’y rêver vraie, dans le miroir des existences qu’on imagine derrière les façades, l’au-delà sans tain des fenêtres, la frontière franchie du dedans des autres, du commun dehors.Lire aussi cette rencontre de 2016 :Lydia Flem, de ce côté du miroir

La rue Férou : une rue fourre-tout, pourrait-on dire, sans que l’expression soit inconvenante pour un livre qui revendique sa fantaisie de composition, accueillant listes et chronologies, plans et recettes, lettre (à Man Ray) et journal intime (de l’année 2016), bottin littéraire et longue énumération des synonymes du mot « maison »… Un tel foisonnement formel est comme la réponse à un défi formidable, littéraire et métaphysique, puisque Lydia Flem s’identifie au personnage principal du Château, de Kafka (1926), l’arpenteur K, condamné à l’inachevé du roman, incapable d’accéder au lieu interdit du titre. Or cet interdit est levé par l’écrivaine, avec superbe : « Je suis cet Arpenteur, cette Arpenteuse. Des années se sont écoulées avant que je comprenne qu’il fallait se donner à soi-même la permission de l’habiter. Se déclarer dans le Château, c’est affirmer son plein droit de s’y trouver sans rien justifier. L’appartenance au lieu magique s’énonce et se réalise au même instant, comme si jamais la question ne s’était posée. J’y suis. » Et nous y sommes, heureux, avec elle.Fabrice Gabriel (Collaborateur du « Monde des livres »)

Rue Lydia Flem, Paris

Elisabeth Philippe, Nouvel Observateur 10-16 juin 2021

Lydia Flem rue Férou. A l’arrière-plan, des vers de Rimbaud calligraphiés. Photo : VASANTHA YOGANAN- THAN/ SEUIL

Il est des livres plus hospitaliers que d’autres, qui vous accueillent avec une enveloppante générosité. « Paris fantasme » est de ceux-là. Sans apprêts, un peu en désordre et empli de souvenirs, on s’y sent vite chez soi. Mais justement, « qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part » ? Cette question hante l’écrivaine et psychanalyste Lydia Flem, qui signait déjà en 2004 « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », et constitue le point de départ de la flânerie littéraire et introspective à laquelle elle nous convie. Comment habiter son corps, sa maison et le monde, surtout quand on est, comme elle, habité par un peuple de disparus ? Juifs venus de Russie, ses aïeux ont passé leur vie à fuir. Rescapés de la Shoah, ses parents lui ont transmis « le lait noir de leurs cauchemars, de leurs angoisses ». Comment, dès lors, ne plus se sentir en transit, toujours sur le qui-vive ?

Lydia Flem a choisi d’élire domicile dans l’imaginaire et de faire sienne une rue de Paris, la rue Férou, devenue soudain « l’obscur objet de tous [s]es fantasmes » et surtout l’objet de ce livre, promenade zigzagante et joyeusement digressive dans cette rue cachée derrière l’église Saint- Sulpice. Guide érudite, l’autrice nous fait visiter chaque immeuble de cette artère, retrace la vie de ses habitants les plus illustres, qu’ils soient réels ou fictionnels. « Il me fallait chercher à rencontrer des aventures, des destinées, des stèles, des vies, dans une rue où je n’ai pas vécu, pour “sauver” toutes celles et tous ceux que je n’ai pu ni connaître, ni aimer, ni sauver », note Lydia Flem. On fraie ainsi avec Man Ray qui occupa longtemps un atelier inchauffable au numéro 2 bis ; Madame de La Fayette qui vécut au 10, recevant ses invités couchée dans son grand lit galonné d’or ; et encore Voltaire, un prêtre, Chateaubriand, mais aussi d’Artagnan, Manon Lescaut… Rimbaud est également de la partie puisqu’un peintre hollandais a calligraphié les vers du « Bateau ivre» sur un mur de la rue Férou. La ville se fait livre, les mots et la vie tendent à se confondre, au point que Lydia Flem sera tentée de franchir la mince frontière qui les sépare en louant un studio dans sa rue rêvée, pour y jouir, comme y incite Virginia Woolf, d’une « chambre à soi ». Dans cet appartement meublé trône une petite table- échiquier, détail qui suffit à ensorceler l’écrivaine. Man Ray n’at-il pas dessiné les pièces d’un jeu d’échecs ? Tout le livre fonctionne ainsi, par associations d’images et d’idées, comme en psychanalyse. D’ailleurs, à une lettre près, Férou est l’anagramme de Freud. Un signe, encore. Tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec, déambulation savante et lettrée à la façon de Didier Blonde, « Paris fantasme » se distingue par sa fantaisie, par la liberté avec laquelle voisinent archives, portraits, journal intime et même recettes de cuisine, dont celle du pot-au-feu d’Alexandre Dumas servi dans une « casserole capitonnée de jambon ». Lydia Flem métamorphose les fantômes en fantasmes, anamorphose l’espace pour en repousser toujours plus les limites. Avec elle, la littérature demeure l’un des plus sûrs et des plus riches abris. ■

par ÉLISABETH Philippe

Texte/image ou photo-écriture

https://www.revue-textimage.com/17_blessures_du_livre/flem.html

Connus à cette adresse

Libération, jeudi 22 avril 2021, par Claire Devarrieux

Dans les rues de Paris, «chemins de pierre et de papier», où se superposent les époques, on croise une foule d’artistes et d’intellectuels. De la rue Férou à celle de Babylone, en faisant un détour par Châtenay-Malabry, Balade en sept ouvrages.

Nul besoin d’habiter la région parisienne pour arpenter la capitale et ses environs. Les ouvrages sur Paris qui viennent de paraître, plus nombreux que d’habitude, confinement oblige, invitent à se promener, mais surtout à lire, à découvrir quelles histoires et quelles personnalités se dissimulent derrière les porches.

INVENTAIRE DE LA RUE FEROU

Vers où va la rue Férou ? Vers le Luxembourg. Elle est vieille de cinq siècles, et si courte qu’il faudrait la parcourir près de cent fois pour y lo- ger dix mille pas. On croit la connaître. «Comme tout le monde, je savais que le mousquetaire Athos en avait été l’hôte littéraire, que Georges Perec la décrivait depuis le Café de la Mairie dans Tentative d’épuisement d’un lieu parisienLydia Flem, dans Paris Fantasme, «épuise» ce «chemin de pierre et de papier» du VIe arrondissement : «Ma rue Férou.»

On fait la connaissance d’Etienne Férou, procureur au Parlement de Paris peut-être mort en 1547, et on finira par manger une glace avec le poète Michel Deguy, chez le Corse qui a occupé, de 2016 à 2019, la boutique des éditions de l’Age d’homme fondées par Vladimir Dimitrijevic, fils d’un horloger de Belgrade qui l’envoya «à l’Ouest» en 1954.

D’autres éditeurs ont séjourné dans la rue. Le n° 8 a été l’adresse de Belin pendant cent quarante-deux ans, jusqu’à la mort de Marie-Claude Brossollet. Au 15, Louise Leneveux écrivait et publiait au XIXe des ouvrages édifiants pour la jeunesse. Son fils était l’ami d’Eugène Pottier, l’auteur de l’Internationale.

Paris est un palimpseste où les fantômes réels et imaginaires se marchent dessus. Chateaubriand, Ernest Renan sont passés par là, ainsi que Victor Hugo, Huysmans ou des personnages de leurs romans. Dans les archives, Lydia Flem puise des baux, des contrats de mariage. On aperçoit au fil de ses listes le jeune Taine en 1847 dans sa mansarde d’étudiant, ou l’affichiste Cassandre dans son éphémère école d’art graphique en 1934. On va du XVIIe au XXIe siècle, du curé de Saint-Sulpice au «poème mural», les cent vers du Bateau ivre peints au n° 2 par Jan Willem Bruins. Il y a des faits divers, de sombres histoires de succession. On ne s’ennuie pas. Au 4, Prévert a été un enfant, le comité de lecture des Temps modernes s’est tenu un temps, et Michel Déon a vécu de 1959 à 1979.

Lydia Flem rêve, emménage, tient son journal, recopie des recettes de cuisine, envoie des lettres aux morts devenus ses amis, se met dans la peau d’Eugène Atget dont les photographies de la rue Férou ont accompagné ses premières recherches. Elle écrit «Mon autoportrait en comédienne du Français». L’hôtel de Mlle de Luzy, née à Lyon en1747, est sis au n°6. Elle est morte en 1830. Pile cent ans plus tard, Henry de Jouvenel, séparé de Colette, emménage avec sa nouvelle épouse, et leurs enfants respectifs, un garçon et une fille. Ceux-ci se marient et fondent les éditions musicales le Chant du monde. Au 6, Hemingway a habité en 1926-1928 avec Pauline Pfeiffer. Après la guerre, Jacques Lacarrière, Barthes, Pierre Clémenti, se croisent à la Maison des lettres, un foyer d’intense activité culturelle. L’hôtel de Luzy a été racheté en 1969 par Pierre Schlumberger, et enfin par Jean-Jacques Goldman.

Le plus bel endroit de Paris Fantasme est l’atelier de Man Ray, qui a passé au 2 bis les vingt-cinq dernières années de sa vie, avec Juliet Browner (de 1951 à 1976). C’était une impasse entre l’ancien séminaire du n° 2 et l’hôtel de Mahé de La Bourdonnais au n°4 : un mur, un toit en verre, et Man Ray eut sa cabane, humide, glaciale, mais lumineuse. Man Ray, né Emmanuel Radnitzky à Philadelphie (il avait 21 ans quand toute la famille changea de nom), fils d’un tailleur juif, quitta l’Amérique pour la France grâce à Marcel Duchamp. Selon Lydia Flem, il décida de «dissimuler la machine à coudre familiale pour lui substituer la machine à photographier». Elle se faufile dans sa biographie, qui va de Picabia à Cocteau et à Paul Poiret, d’Erik Satie à Adrienne Monnier.
Il n’y a pas de musée Man Ray au 2bis de la rue Férou, mais Lydia Flem en a posé les premiers jalons, qui sont en partie les siens. Monnier est le nom de résistante de sa mère, Jacqueline Monnier. Le quartier de l’Odéon est «le pays de ma mère», l’endroit où devenir écrivain.
Paris Fantasme, essai historique et littéraire, est «une autobiographie au pluriel», la réponse à une question simple et vertigineuse : «Où suis-je chez moi ?» «Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk

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Yves Bonnefoy : Les Photographies de Lydia Flem

Yves Bonnefoy : Les Photographies de Lydia Flem

BONNEFOY Yves (2014) : « Les photographies de Lydia Flem », Les Photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem, Maison Européenne de la Photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, p.31-45.

Les photographies de Lydia Flem ne prennent place dans l’histoire de la photographie qu’en y inscrivant une différence.

Comprenons d’abord la dialectique qui sous-tend la recherche des photographes depuis le temps de Daguerre. Leur premier élan les porte vers le monde autour d’eux, ils y perçoivent des choses, ils les veulent dans leurs nouvelles images, mais dans celles-ci s’inscrit un aspect de la réalité qui n’avait jusqu’alors paru dans aucune image, qui en était même exclu a priori : le hasard.

Qu’étaient-ce que les tableaux, les dessins, les statues comme on les avait produits depuis l’origine, comme on les pratique aujourd’hui encore ? Le travail d’un auteur qui, consciemment ou inconsciemment, contrôle tout de son œuvre. Si des réalités de nature essentiellement matérielle sont évoquées dans cette œuvre – pentes de montagnes jonchées de pierres ou mouvements de nuages, voire bouts de bois ramassés pour prendre place dans des collages – le hasard qui avait été ou demeure actif à l’intérieur de ces choses, ainsi celui de la dispersion des pierres, n’est là qu’imité, employé dans une intention, en tout cas désamorcé, il se perd sous ce que l’image où il trouve place signifie des projets, des désirs, des fatalités de son créateur : et avec ceux-ci c’est une pensée, l’idée qu’on se fait du monde, qui apparaît le réel, qui se donne pour l’être même. Le seul hasard non contrôlé qu’on rencontre dans la création de ces images que l’on peut dénommer classiques, mais il est laissé au-dehors, c’est celui des circonstances qui ont conduit l’artiste à faire œuvre, à s’y engager sous telle ou telle influence. Tout est maîtrisé dans La Flagellation du Christ, mais Piero della Francesca aurait pu ne pas naître, ou à un moment de sa vie ne pas venir à Urbino.

Seul vrai hasard, actif comme tel, dans La Flagellation, les fines lignes en désordre des craquelures de sa couleur sur le panneau qui vieillit. Mais voici un portrait photographique ; et c’est comme si ces craquelures, ce hasard inhérent aux forces en jeu dans ce qui n’est que matière, avaient migré du dehors de l’image en son sein même. Là où le peintre aurait imité ou interprété la matérialité d’une étoffe d’une façon qui, la simplifiant, l’eût gardée dans le champ de son vouloir, il y a maintenant, sur le paletot de la personne inconnue que cette photographie que je ramasse me montre, l’entrelacs des fils du tissu de laine, avec tel pli, telle déchirure que le photographe n’a pu que constater, s’il y a prêté attention. Et dans ce mur que voici, c’est l’inimitable désordre de son opus incertum. En photographie, le hasard s’introduit d’entrée de jeu dans l’image, ce champ de conscience où tout était fait pour l’abolir.

L’image avait été inventée, dans l’histoire humaine, pour abolir le hasard. Pour substituer à un dehors indifférent au projet humain le sens qui institue un ordre que l’on ressentira comme l’être même, à opposer au rien de la matière déserte. Et l’intrusion, avec Daguerre, avec la première photographie, du hasard dans cet espace mental dont les portes lui étaient closes, ce fut donc un événement qui ne put être vécu qu’intensément en tous lieux de la société, même si ce fut d’une façon le plus souvent inexplicitée. Le néant s’invitait à la table déjà bien dévastée du festin. Dieu mourait là plus évidemment que partout ailleurs dans le rapport au monde de l’Occident. Faute d’images assurées de pouvoir garantir du sens, que restait-il, en effet, de réalité autre que matérielle – et de ce fait inconsistante, néante – à l’homme, à la femme des temps nouveaux ? Mallarmé, le grand témoin de cette épiphanie du non-être, pouvait bien prononcer son « toast funèbre » devant toutes ces « ombres éparses sur de vains murs ».

Mais ce fut alors, second moment de la dialectique, que s’organisa à l’encontre de cette invasion de l’image par le dehors, par le gouffre, la résistance qui assura à la photographie son extraordinaire avenir. Quelques artistes avaient pensé qu’on pouvait contrer le non-sens du photographique en lui demandant d’imiter le travail des peintres, et c’était naïf et ce fut en vain. Le pseudo-tableau ne fit qu’accueillir le hasard à plus haut niveau dans la conception de l’image. Mais du fond de l’esprit monta une constatation décisive, et ce fut qu’autre chose que la matière avait fait en photographie sa première apparition. Une autre réalité était absente de l’ancienne image ou n’y apparaissait qu’interprétée par l’artiste, privée par celui-ci de ce qu’elle était en fait, un acte, la manifestation directe d’une existence effective : c’était le regard des personnes représentées dans les tableaux, les statues. Quelle vie, certes, dans le regard de Baldassare Castiglione et, de surcroît, quelle vérité ! Raphaël a merveilleusement su rendre tout ce qu’il avait perçu dans cet intellect, dans ce cœur. Mais est-ce là pour autant un regard pleinement lui-même ? Non, puisqu’il n’y a pas dans ces yeux peints ce fond d’inconnu, de pensée non sue par nous, de décisions qui vont être prises, d’avenir déjà commencé que nous percevons d’emblée, impénétré mais vivant, une pleine, une immédiate présence, sur le visage d’hommes ou de femmes même simplement croisés dans la rue.

Tandis que, quand Baudelaire s’assied devant Nadar, Rimbaud devant Carjat, ce va être ce regard non interprété, et donc en rapport direct avec la personne existante en son non-être de fait mais aussi bien en son vouloir être qui va paraître sur leur photographie. Et cela aussi, c’est donc une première fois dans l’histoire, sauf que c’est maintenant avec un sens et des virtualités de sorte contraire. Avec la matière du tissu, le grain d’un marbre, la dispersion des cailloux sur une pente, c’était la transcendance du dehors, toute négative, qui pénétrait dans l’image, disant à plein le hasard qui ruine l’illusion d’être. Et ces regards, maintenant, cette autre sorte de transcendance, ce n’est certes pas la preuve qu’il y a dans qui est là, face au photographe, une réalité qu’on serait en mesure d’opposer victorieusement au rien découvert dans la condition humaine. Mais c’est en tout cas l’évidence que la personne, malgré ce mot, n’est pas la simple nature. Qu’en ce néant il y a une conscience, un vouloir.

Aux suggestions pessimistes du premier photographe, au nihilisme que la technique nouvelle risque de répandre ou d’accroître dans l’avenir de la société, le portrait photographique oppose ainsi, de façon également radicale, un souvenir, à tout le moins, de la personne comme présence à soi et aux autres, comme conscience d’être, illusoire ou pas. Et c’est ce qui a permis à Nadar et à bien d’autres plus tard de faire de ce même acte photographique qui dévastait l’être au monde l’occasion et le lieu d’une résistance à ses suggestions délétères, par leur attention aux regards qui paraissaient devant eux, et aux visages que ces regards éclairaient. Admirables certains portraits de Nadar, par exemple celui de Marceline Desbordes-Valmore, parce que, sous le signe de cette première fondamentale réaffirmation de l’idée de l’être – de la présence à soi de la personne comme être – ils savent observer dans les visages ce que la matière ne connaît pas, ce qui en dénie le hasard, ainsi le pli d’une souffrance autour d’une bouche vieillie, ou le poids d’une paupière lassée pourtant maintenue ouverte.

Les photographes de ces premières années et des siècles qui ont suivi furent ainsi souvent de grands « résistants », désireux de préserver dans les évidences d’un monde qui n’est plus que sa matérialité l’option d’un être, celui-ci serait-il à comprendre de façon neuve, et à décider plus qu’à constater. Et c’est évidemment à cette résistance qu’est dû le fait que la photographie soit un art. Rejoignant les autres sortes d’images dans un souci qui, aux côtés des poètes et des peintres, leur donne accès aux problématiques de l’existence. Ce qui nous vaut de grands portraits mais aussi des scènes de rue saisies, comme on dit si bien, sur le vif, et même des photographies de paysages.

II

J’aimerais pousser plus loin cette réflexion sur ce qui est, en bref, le poétique en photographie, mais aujourd’hui je n’ai retracé ces quelques idées que pour introduire, j’y reviens, à la recherche très singulière de Lydia Flem. Cette recherche ne s’éclaire, me semble-t-il, que du point de vue que j’ai adopté, mais alors elle prend valeur d’incitation à une pensée nouvelle, sur le rapport qu’entretiennent la photographie et le photographe.

D’un mot, d’abord : le sentiment du non-être comme l’insinue la photographie, Lydia Flem le perçoit tout aussi bien que ceux que je viens de nommer les grands « résistants », mais elle n’essaie pas de le réfuter au sein de ses œuvres, une par une, c’est dans le vécu de sa propre existence, en des moments difficiles, qu’elle veut pouvoir en triompher ; et dans ses photographies, qui le lui rappellent, elle cherche plutôt à parler avec lui, à en comprendre les arguments.

Elle sait de quoi il s’agit, assurément, et n’a pas eu besoin de la photographie d’un champ de pierres ou de la voûte étoilée pour prendre mesure du l’impermanence et de l’inconsistance de tout. Écrivant Comment j’ai vidé la maison de mes parents, un livre autobiographique, elle laisse voir à quel point elle est sensible à l’irrépressible déport qui prive les vestiges d’une existence – objets de vie ordinaire, vêtements, traces d’intérêts de diverses sortes, les plus humbles étant les plus touchants – de pouvoir continuer leur vie dans l’avenir d’une autre personne, aussi attachée celle-ci soit-elle à ces souvenirs qui se décolorent. Le deuil est une expérience métaphysique, il enseigne que rien n’est que jeu d’écume sur un sable sans bords ni haut ni bas ni lumière. Et pour Lydia cette pensée est d’autant plus douloureuse que ses parents, dans un monde en guerre, monde de déportations, de dénis du droit, avaient eu à lutter, avant sa naissance, pour non seulement leur vie mais le sens que peut avoir une vie. Vider la maison des morts, c’est bien côtoyer le gouffre.

Mais ce qui est remarquable, c’est comment elle a réagi à cette leçon qui est en fait une épreuve. Ces centaines de choses de la maison familiale, de toujours connues, souvent aimées, mais qui perdent lieu et raison, faut-il tenter de les garder près de soi, au risque de laisser l’absence dont désormais elles parlent s’insinuer dans l’existence présente, aux dépens des attachements actuels, des engagements que ceux-ci demandent ? Non, leur héritière pourtant à jamais aimante décida de les distribuer à des inconnus, à nombre d’inconnus, et pourquoi ? Pour que ces choses retrouvent sens et valeur dans d’autres vies que la sienne, et qu’ainsi elles reprennent place dans l’être dont la société humaine, aussi défaite soit-elle, a tout de même le vœu. Une offre qui permet donc de ne pas trahir un héritage : par ce geste large de don à l’inconnu proche est remis en circulation le sens qui avait été des parents l’expérience fondamentale, le bien durement reconquis, mais qui était maintenant en passe de s’effacer dans ces humbles avoirs de leurs vies qui avait cessé.

Or, et c’est en ce point que les photographies de Lydia s’éclairent, cette offre faite du don de la chose en risque de ne plus être, cette relance dans l’évanescence de tout de la tasse ou des ciseaux qui avaient servi pour qu’à nouveau ils servent et prennent sens, c’est précisément ce que ces images font ou plutôt suggèrent de faire, d’une façon plus large encore et plus radicale, et cela par méditation de ce deuil mais sans doute aussi à cause de l’autre épreuve que Lydia a eu à subir un peu plus tard, la maladie qui peut être un découragement dont il importe de triompher. Ce travail sur l’image, commencé, si je ne me trompe, au fort de cette nouvelle épreuve, c’est, figuralement, ce qu’avait voulu d’elle cet héritage de ses parents dont elle avait su faire non le constat d’un avoir évanescent mais une attestation de l’être impérissable. Mais ce fut aussi ce qui l’a aidée à vaincre la maladie.

Lydia Flem sera-t-elle d’accord avec mon interprétation de son œuvre ? Je la risquerai, en tout cas, parce qu’à tout le moins je ne doute pas qu’elle ne me garde assez près des questions que ce photographe au travail se pose : lesquelles ne sont sûrement pas de l’ordre de l’esthétique. Par exemple elle ne se soucie pas d’apparier des couleurs, d’opposer ou de conjoindre des formes.

Réfléchissant à ce qu’elle fait, Lydia met pourtant l’accent, je ne l’oublie pas, sur ce qui pourrait sembler de façon assez spécifique un problème de ces dernières. « Il me faut composer », écrit-elle. La composition, cette préoccupation des peintres renaissants et des musiciens étendue à la poésie par Edgar Poe est-elle encore la sienne ?

Mais elle dit aussi que la composition « l’aide à vivre », et on peut donc penser que ce qu’elle entend par ce mot ne se réduit pas nécessairement à des considérations sur l’espace entrevu par la fenêtre de l’œuvre et le rapport des formes ou des volumes dans cet espace. Sur quoi portent les compositions de Lydia Flem ? Observons d’abord que dans ces photos rien ne s’interpose – couleurs, effets de lumière, jeux d’ombres, cadrages singuliers – entre celui qui les regarde et les objets que Lydia a photographiés. Rien là qui donne à imaginer un espace où seraient ces choses, chambre ou lieu de nature, et pas la moindre lumière de ciel ou de lampe en quoi elles baigneraient sous nos yeux. Elles sont comme jetées vers nous du fond de l’image, sauf que cette image-ci n’a pas de fond, elle est toute en un premier plan derrière quoi rien ne s’ouvre ni rien même n’est concevable. Violentes, ces figures qui semblent vouloir sortir de l’image, être saisissables par nous, forcer leur entrée dans notre monde. Et que sont ces figures ? Réserve faite ici ou là d’une pomme d’ailleurs si brutalement rouge ou verte qu’elle semble elle-même un produit industriel, ce sont uniquement des objets manufacturés, et pour la plupart de petite taille. Loupes, ciseaux, jumelles, cartes à jouer, petits mannequins de bois, macarons, épingles, élastiques, boîtes, flacons, broderies, des choses comme on en trouve sur un étal de brocante ; ou par hasard, chez soi, dans des tiroirs ; ou comme il y en a pour, en effet, se jeter en avant, demander adoption à celle ou à celui qui a entrepris de vider un appartement à la fois familier et débordant d’imprévus.

Ces choses s’offrent à adoption, et cela se comprend, car, fabriquées qu’elles sont, pour la plupart, elles n’ont pas comme une plante ou un animal d’enracinement dans la vie, cette succession de naissances et de morts grâce auxquelles les existences d’un jour peuvent en disparaissant se résorber dans le tout, trouvant quelque bonheur à cela. Les objets que photographie Lydia Flem n’existent que par nous et pour nous, ils sont de la même sorte que ceux qu’elle retrouvait dans la maison des parents, où ils lui demandaient de pouvoir continuer d’être, et qu’elle-même le fasse. Cette façon de photographier a su saisir dans la chose le mouvement pourtant invisible par voie duquel elle se retire en soi, tombe de ce fait tout entière dans cet espace de la matière que refoulent les lieux que nous instaurons, mais, du fond de ce gouffre, nous tend la main.

Et qu’est-ce que ce peut être que « composer », dans ces conditions ? Rien qui ne soit très vive conscience de ce hasard que la composition, ce parti pris de l’intemporel, tente constamment d’abolir : car le hasard, c’est l’autre nom de ce dehors dans la nuit duquel se défont les rapports que nous voulons tant, par désir de jour, croire de vrais liens de chose à chose. Et aussi bien Lydia indique-t-elle qu’elle dispose « sans réfléchir » les divers objets qu’elle accueille sur des surfaces en soi indifférentes : elle veut prendre de court la pensée qui regretterait ces rapports. Ce ne sont plus des intentions, des désirs, des projets, qu’elle se propose de servir. Bien au contraire, en écartant tous ceux-ci elle tente de mettre à nu la chose que ces visées et ces vues recouvrent de l’idée toujours simplifiée qu’elles se font d’elle. La « composition » de Lydia, c’est – quand on voit la loupe près des ciseaux sur la table – percevoir dans cette proximité le hasard qui est à même niveau que leur nature de loupe ou de ciseaux sans conscience de soi ni vouloir, c’est les rejoindre dans leur en-soi qui n’est rien. Ce composer, ce passage au dehors, ce n’est plus, comme dans l’image classique, de quoi abolir le hasard, ou tout au moins en rêver, c’est sa manifestation. C’est la perception, immédiate, de ce retrait du sens et de ce non-être qui prennent à la gorge ceux qui trient les vestiges d’une maison de famille. C’est l’intuition, aussi bien, de l’enseignement qu’il faut apprendre à accepter de ces épaves d’un grand naufrage, en dépit de toutes ces significations pourtant si aimantes que nous leur avions conférées dans le rêve que sont les vies.

III

Un enseignement que d’ailleurs Lydia Flem a explicité, remarquablement. Tous les familiers de son œuvre ont été frappés par l’intérêt qu’elle a porté à des clefs de chambres d’hôtel, en l’occurrence celles qui pendaient au tableau de la réception dans un « vieux palace » à Sils-Maria. Lydia a placé sur un échiquier trente-deux de ces clefs debout côte à côte avec leur numéro et leurs chaînes bien visibles, et la signification que cette décision fait paraître en tous ses travaux, l’expérience de la vie qu’elle y montre active, dans le rapport à l’objet, sont à mes yeux on ne peut plus clairs. Les choses chez Lydia ne disent leur néant qu’en proclamant aussi bien le nôtre, leurs surgissements sans terre ni ciel dans des espaces sans marges nous font voir en miroir le rien que tout aussi bien nous sommes : et voici ces clefs pour le dire explicitement. Que sommes-nous d’autre, en effet, que les pensionnaires de peu de soirs dans les chambres d’un vieil hôtel, moins durables que même ces clefs qui vont rester pendues au tableau avec ces « 216 » ou « 103 » inscrits sur leur fer à leur taille ou presque pour métaphoriser avec tout l’éclat de la matière brillante l’évanescence de tout ? Chambre d’hôtel déjà, la maison que Lydia Flem avait dû vider.

Et à cette pensée s’ajoutait d’ailleurs pour Lydia le souvenir, ineffaçable, obsédant, que l’habitante de la maison, sa mère, une ancienne déportée avec encore des cris au fond de ses nuits, portait, indélébile, un numéro sur le bras, ce qui donnait aux chiffres des clefs de chambres d’hôtel une autre raison de signifier le non-sens mais cette fois en le redoublant de la crainte de l’irréductibilité du mal dans la société, dans nos vies : une incitation de plus à désespérance. Quand on réfléchit au camp d’extermination, à ce projet qu’il fut de vider l’être humain – l’être parlant – de son intériorité, on est bien près de renoncer à ce que le travail de Lydia désire : par la relance des choses de sa vie dans le devenir de la vie des autres fonder un sens de sorte nouvelle, second degré dans la foi dans l’être au travers des leçons de l’illusoire. Cette évidente surdétermination des clefs des photos de Sils-Maria fait de l’image une venue aux limites mais aussi l’expression du besoin d’une décision.

Or, et c’est là le centre, ou pour mieux dire le cœur, de cette recherche de photographe sinon de cette existence, la décision est prise, déjà, sous le regard de ces clefs dont le travail antérieur a aidé à reconnaître le sens. Lydia dispose les clefs des chambres du « vieux palace » sur les cases d’un échiquier, c’est-à-dire dans cet espace à la fois loi et désir où se sont affrontés à travers les siècles le camp du mal, du désespoir en puissance, et le vœu également éternel de tenter d’être, le will to be qu’Hamlet n’aura pas su vivre. Ces clefs, Lydia les place debout sur autant de cases, côte à côte, en somme en grand arroi de bataille, elle en fait ainsi, tristes numéros bien visibles, l’armée rassemblée du non-être, et de ce fait c’est un combat qui s’annonce, contre la tentation du néant, et une espérance qui reprend forme. « Pions et pièces d’une catastrophe sans nom et sans issue, armée fasciste » poussant à l’avant de soi des « innocents aux chiffres tatoués sur leur peau de métal », écrit Lydia, très lucidement.

Et reste donc – c’est la leçon autant que le vœu de cette photo des clefs, représentante de toute une œuvre – à jouer cette partie dans la vie, car ce ne peut être que là, avec autour de soi et en soi tous les désirs qu’on éprouve et toutes les affections dont on est capable, que la grande relance peut avoir lieu, la confiance reprendre, le monde recommencer. Une « catastrophe sans nom », ce qui ne cesse pas d’advenir ? Certes, puisque la matière, à la mort, reflue dans les existences, les réduisant à des noms vécus désormais du dehors, leur maison vidée de ce qui donnait sens et raison d’être à leur vie. Mais « sans issue » ? Peut-être, mais non, c’est la relance à quoi Lydia nous appelle, sans qu’on ait livré ce combat qui consiste précisément à donner des noms à de nouvelles vies pour en faire, un moment, de nouveaux êtres. L’être n’est qu’un acte, que l’on décide, que l’on reprend, une flamme dans un relais qui, lui comme tel, ne cesse pas ou du moins ne doit pas le faire. Telle est la leçon des photographies de Lydia Flem, qui ne se referment pas sur leur apparence pour prendre place auprès d’autres d’une visée différente dans un devenir artistique aux marges de l’existence, mais interviennent dans celle-ci, la questionnent, en attendent réponse, l’aident, si besoin est, à se ressaisir.

Yves Bonnefoy

Rue de pierre, rue de papier

La Revue des Deux Mondes par Patrick Kéchichian, mars-juin 2021

Non, Lydia Flem ne fait pas de la parisienne et modeste rue Férou, entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxem- bourg, le centre du monde. Ce serait simpliste. En revanche, elle concentre là, dans ces quelques mètres de pierre et de hauts murs, dans ses cours pavées et devant ses porches, toute sa mémoire, ses recherches documentaires, sa part (dûment contrôlée) de rêverie. En fait, le vrai sujet de ce volume merveilleusement hybride, démesuré, à la fois précis, scrupuleux et riche de multiples digressions, se trouve dans les intersections, les croisements qu’il établit (1). Comme souvent d’ail- leurs dans les livres de Lydia Flem. Ce point de rencontre si obstinément recherché est quelque part entre l’ici et l’ailleurs, le chez soi et le hors de soi, le temps perdu et le temps retrouvé; la boussole le mesure autant que l’horloge, et on doit le chercher aussi bien côté cour que côté jar- din. Le titre peut mal nous orienter, car le Paris qui est raconté à partir de cette petite rue est bien plus réel que fantasmé. Mais peu importe: les 500 pages tiennent sinon en haleine, du moins en forte, heureuse, émouvante attention le lecteur, surtout s’il est lui-même parisien. Paris, disait Marivaux, cité en tête d’un chapitre, « est l’abrégé du monde ».

« Comme il serait doux de se sentir chez soi quelque part ; d’être un corps à l’abri de sa peau, dans une maison-enveloppe, dans un espace- temps où le dedans et le dehors s’épouseraient comme la danse des nuages », écrit Lydia Flem dans la belle et juste préface de son livre.

Quelques lignes plus loin, elle pose cette question déchirante, à la fois intime et collective, qui vaut pour toutes les familles juives (comme la sienne) ou appartenant à un autre peuple persécuté qui ont traversé la guerre et la Shoah ou n’en sont pas revenues : « Existe-t-il, pour moi, un lieu où l’espace cesserait d’être un doute, un exil, une conquête incer- taine ? Pourrais-je un jour faire corps avec l’espace qui m’englobe, cesser de me sentir en transit, en embuscade, cachée en moi-même ? »

Mais avec quoi, avec qui, avec quels temps « faire corps » ? Ou, autrement formulé : quelle adresse peut-on dire vraiment sienne ? Ou bien : « Puis-je m’arrimer en un point de hasard ? » Définir un lieu, se définir par rapport à lui, surtout dans une ville comme Paris, c’est commencer de répondre à de telles questions et s’orienter comme il convient. Et cette définition est plurielle, inscrite dans le temps. Un temps qui ne peut être seulement personnel. « Récits collectifs et récits de soi s’interpénètrent, indissociables », écrit Lydia Flem, avant d’ajouter cette évidence, si souvent négligée dans la fièvre autobiographique : « Il n’y a pas de soi sans les autres. On est dans le même monde. »

Un jour donc, l’auteure cherche (et trouve) un lieu à Paris, un logement, un lieu de travail plutôt, et se désigne à elle-même la rue Férou, « une rue à ma taille » dit-elle. Dès lors, pour habiter ce lieu, il faut se familiariser avec lui. La rue n’est pas longue, nous l’avons dit, mais elle se prolonge considérablement, s’enfonce dans le temps, dans la mémoire. La chronologie, la généalogie sont des voies d’accès. Le recensement des noms, des dates, aussi. Les visages, eux, sont effacés, mais quelques-uns survivent cependant… Ainsi, « c’est le monde au loin qui s’organise par rapport à la demeure ici ». Là aussi, des croi- sements, des rencontres, parfois improbables, donnent à la présence, surtout des morts, une fabuleuse et inspirante épaisseur.

Les inventaires (« après décès ») ne peuvent ressembler qu’à ceux de Jacques Prévert, qui habita au 4 de la rue Férou, ou de Georges Perec, rêvassant avec attention, un jour d’octobre 1974, au Café de la Mairie, sur la place Saint-Sulpice, juste en face de la même rue. Les figures sont nombreuses, célèbres, anonymes, effacées ou encore bien dessinées… Citons-en quelques-unes… Comme en majesté, il y a Man Ray, et puis, vers la fin du livre, le photographe Eugène Atget, qui le croisa vers 1922,

en plein surréalisme. Avant cela, Athos, l’un des trois (des quatre en réa- lité) mousquetaires habita là. Et aussi le grand Jean-Jacques Olier, figure centrale de la spiritualité catholique au XVIIe siècle, concentrée autour de Saint-Sulpice. Le jeune Renan, à l’hôtel Fénelon voisin, se souvient de lui, avant de s’éloigner… Ou encore, en mêlant les époques, tandis que Leibnitz se promène et qu’Eugène Pottier compose L’Internationale, La Rochefoucauld visite, en voisin, Mme de La Fayette – Mme de Sévigné disait que « rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié ». Et puis, plus récemment disparus des lieux, les éditeurs Belin et L’Âge d’homme. Enfin Le Bateau ivre de Rimbaud, reproduit sur le mur, à l’entrée de la rue.

« Chaque livre est une lanterne magique, une boîte à trésors », écrit Lydia Flem. Chaque livre, je n’en suis pas certain… mais le sien, assurément.


1. Lydia Flem, Paris Fantasme, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2021.

S’affranchir de la distance des siècles

La Vie du 8 avril 2021 par Victorine de Oliveira

Que signifie se sentir chez soi ? À cette question à la fois simple et vertigineuse, Lydia Flem apporte une réponse tout en digressions historiques : se sentir chez soi, ce serait être (bien) entourée des fantômes du passé. Et la rue Férou en bourdonne, voie du VIe arrondissement de Paris qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg. Lydia Flem s’est laissée emporter par le cortège de ses illustres occupants : le photographe Man Ray, qui y eut son atelier ; Madame de La Fayette ; Alexandre Dumas, qui y fit habiter Athos, l’un de ses quatre mousquetaires ; Chateaubriand ; Hippolyte Taine ; et même Jean-Jacques Goldman, qui y possède un hôtel particulier. Mais elle s’inquiète aussi des« vies minuscules », celles qui ont parfois tout juste laissé un nom sur les registres d’état civil ou du cadastre. À commencer par le mystérieux Étienne Férou (ou Ferrou), procureur au parlement de Paris sous François Ier. On pense à Georges Perec. Mais ce n’est pas tant pour tenter l’épuisement d’un lieu parisien, plutôt pour tisser par bribes – avec ce que cela comporte de manques – un « vivre ici et ensemble », qui s’affranchirait de la distance des siècles. ■

par Victorine De Oliveira

C’est en soi-même qu’il faut trouver sa maison

Le Temps, Genève, entretien de Isabelle Rüf, 19 avril 2021

Lydia Flem a connu le succès en 2004 avec «Comment j’ai vidé la maison de mes parents». Elle explique ici son projet «insensé» qui a donné naissance à «Paris Fantasme»: dessiner le portrait d’une rue de Paris, sur cinq siècles, maison par maison :

Derrière Lydia Flem, un mur de livres et tout autour, Bruxelles qui bruit, invisible. C’est ici, dans sa ville natale que, pendant une année de confinement, elle a rédigé un livre qui ne parle que de Paris. Et même, d’une rue de Paris, la toute petite rue Férou qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg.

«C’est dans l’autobiographie de Man Ray que j’ai découvert la richesse de cette ruelle que j’avais empruntée mille fois. Il y a habité pendant vingt-cinq ans, jusqu’à sa mort en 1976. Il l’a peinte et une lampe qu’il a créée porte son nom. A son arrivée à Paris, Marcel Duchamp le présente à ses amis, tout de suite, il se sent chez lui. Je me suis rendu compte qu’un nombre impressionnant d’artistes, de créateurs, d’intellectuels avaient résidé rue Férou. Plus je cherchais, plus je trouvais. J’étais comme un enfant qui se promène le nez en l’air et se demande qui peut bien vivre derrière ces fenêtres illuminées. J’ai alors formé ce projet insensé qui m’a pris cinq ans – dessiner le portrait d’une rue sur cinq siècles, maison par maison. C’était amusant mais pas gagné d’avance. Il m’a fallu trouver une architecture, tailler dans l’énorme matériau d’archives tout en m’accordant la liberté de la romancière.»

Le Noël de Prévert

En 1518, Etienne Férou, procureur du Parlement de Paris, achète les arpents de terre dans lesquels il trace la ruelle qui jusqu’à aujourd’hui porte son nom. «Alexandre Dumas y fait résider Athos, madame de Lafayette y écrit La Princesse de Clèves, Prévert, enfant, y a vécu un Noël de pauvre… On y trouve un couvent, un manège, des éditrices, propriétaires de la maison Belin, la librairie de l’Age d’Homme, aujourd’hui fermée. Pottier y écrit les paroles de L’Internationale. Perec évoque sa banalité provinciale depuis le café de la Mairie, place Saint-Sulpice.» Lydia Flem tente-t-elle comme lui d’épuiser un lieu parisien?

Lire aussi: Mémoire et oubli, les deux trames de l’existence

Paris Fantasme dresse de la rue un «portrait chinois». On en suit la chronologie bousculée, fermant une porte pour ouvrir la suivante, grimpant aux étages, regardant dans les cours et les jardins. «J’y ai même habité pendant quelques semaines. Je croyais que cette proximité était nécessaire pour comprendre comment se mêlait la vie des autres et la mienne. Mais cette expérience m’a rendu la ruelle plus mystérieuse encore. Parfois un lieu ne nous accueille pas et je n’ai pas su me rendre celui-ci habitable; j’ai compris que c’est en soi-même qu’il faut trouver sa maison.»

Trilogie familiale

Cet échec amène à la question centrale de Paris Fantasme: «Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde?» Le projet historique et romanesque se double d’une autobiographie: «Les deux registres s’enroulent l’un autour de l’autre comme un ruban de Moebius. Après Comment j’ai vidé la maison de mes parents, j’ai voulu écrire «comment habiter ma maison.» Paru en 2004, le livre de la psychanalyste a connu un succès mondial tant il touche à une question que chacun doit affronter un jour. Il forme désormais
avec Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils une trilogie familiale.

Mes parents m’ont appris qu’un lieu est toujours éphémère. Qu’on peut avoir à le quitter très vite pour le reconstruire ailleurs
«Depuis toute petite, j’ai la conscience aiguë du désarroi de mes parents. Ils avaient tous deux un traumatisme en héritage – exils, persécutions, déportations mais aussi résistance. Ma naissance, après la guerre, était pour eux comme un miracle, une revanche de la vie. Ils m’ont appris qu’un lieu est toujours éphémère. Qu’on peut avoir à le quitter très vite pour le reconstruire ailleurs. C’est insécurisant mais aussi dynamique. Mes parents étaient très doués pour nidifier ici ou là.»

Une enfance baignée dans un «bain sonore polyglotte», où l’hébreu et le yiddish se mêlent au russe, au français, à l’allemand, lui apprend la part intraduisible de toute langue. Plus tard, elle écrira sur la Vienne de Freud, la Venise de Casanova. «Mais c’est la rive gauche de Paris qui fait battre mon cœur le plus vite.»

Masquée en arlequin

C’est donc dans l’immobilité du confinement que Lydia Flem a rédigé cette balade dans le temps. «Pour achever le livre, c’étaient des conditions favorables. Je me suis fait des coins différents dans la maison, changeant la place des meubles pour bouger malgré tout! C’est une expérience forte que d’être prisonnier en même temps qu’une grande partie du monde. S’il est important de pouvoir se retirer dans sa bulle, on a aussi besoin de partage, et il faut trouver en soi les ressources pour atteindre une harmonie. Je ne pratique presque plus la psychanalyse, mais là, des patients m’appelaient de leur voiture, le seul lieu où ils parvenaient à s’isoler

pour parler des difficultés de la promiscuité forcée.» Sur le site Lydia-flem.com, l’écrivaine devenue photographe s’est amusée à confiner en images quelques-uns de ses héros – Freud, Virginia Woolf, Perec – ou à se représenter elle-même masquée en arlequin.

Etait-ce pour s’évader de son enfermement? A deux reprises, Lydia Flem prend la parole à la place d’un personnage de sa «tapisserie». Elle s’amuse à être mademoiselle de Luzy: «Une belle figure de liberté! Par privilège, les pensionnaires de la Comédie Française dépendaient directement du roi, ce qui les affranchissait de la tutelle du père ou du mari! Elle a été la maîtresse du jeune Talleyrand, alors séminariste. Elle a occupé un temps le fabuleux hôtel qui porte son nom et qui hébergera par la suite, entre autres, Colette puis Hemingway qui y écrira L’Adieu aux armes. La maison de disques Le Chant du monde y établit son siège, et à partir de 1945, la Maison des lettres de la Sorbonne où se croisent Camus, Queneau, Breton, Barthes. Le palais abrite aussi les fêtes fastueuses de quelques millionnaires, jusqu’à ce que Jean-Jacques Goldman l’acquière en 1996.»

Strudel au pavot

La psychanalyste se met aussi dans les pas d’Eugène Atget qui a arpenté les rues de Paris, son lourd matériel de photographe ambulant à l’épaule: «Une figure émouvante, orphelin, comédien raté, autodidacte. Il a sauvé la mémoire du vieux Paris avant les aménagements de Haussmann. Rue Férou, il a photographié toutes les maisons.»

Artistes, millionnaires, gens d’Eglise, artisans, brodeuses, héros anonymes dessinent au fil des siècles un microcosme fascinant. En 2012, sur un mur aveugle de la rue, un peintre néerlandais a peint, à main levée, les premiers vers du Bateau ivre. Depuis, des touristes du monde entier viennent photographier Rimbaud. «Plus loin, une main anonyme a gravé dans la pierre le mot «pot-au-feu». Ce qui m’a donné l’idée d’intercaler des recettes que j’ai toutes essayées, depuis le potage au lait d’amande de la Renaissance. Elles apportent un aspect charnel à la rue. Et le langage de la cuisine est si beau: on peut «faire sourire le bouillon». Deux de ces recettes renvoient à un monde disparu: le cake au citron de Lily Perec et le strudel au pavot de ma grand-mère.» Ecrire, photographier, cuisiner, c’est toujours affaire de transmission.

voir aussi dans Le Temps : Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt an

Une autobiographie au pluriel

par Vincent Roy : L’Humanité ( 18 au 24 mars 2021)

« Une rue, dix maisons, cent romans » : Lydia Flem fantasme Paris. La psychanalyste et écrivaine est aussi une journaliste, une enquêtrice, une historienne, une sociologue, une ethnographe… Fascinée par une ruelle née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, une ruelle « un peu à l’écart, en pente douce, discrète, ondoyante, mystérieuse », laquelle « cristallise, sur une toute petite parcelle de territoire, l’intensité et l’étrangeté des vies humaines », notre généalogiste traque des légendes, rappelle des fantômes, écoute des voix du passé et répond à une question : « Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? »

«Sa» rue Férou est «le lieu d’une autobiographie au pluriel » et son ouvrage singulier celui d’une quête existentielle. D’où son intensité. C’est, nous explique-t-elle, que les récits collectifs sont, d’une certaine façon, connexes des récits de soi, qu’ils « s’interpénètrent ». Ce qu’elle explore à toute force, c’est l’expé- rience de l’habitation. Elle entend les habitants avec sa troisième oreille – elle est analyste, comme on l’a dit : Man Ray dans son atelier, Madame de La Fayette dans sa maison d’enfance, Voltaire dans le petit hôtel de Villette et Athos, le mousquetaire, dans son deux-pièces. Ce dernier vivait là, selon Dumas ! Mais Lydia Flem est aussi hantée par celles et ceux « dont il ne reste pas d’autre trace pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms». Alors elle les archive, depuis 1518, d’étage en étage et de siècle en siècle. «Paris Fan- tasme » est un annuaire. Et un livre de contes. Un journal intime ? Mais bien entendu et peut-être surtout. Lydia Flem a perdu ses ancêtres, les lieux et les langues de ses ancêtres, leurs tombes, leurs maisons. Son voyage rue Férou, entre portraits et autoportraits, est peut-être une ma- nière de « dessiner en creux, en négatif », son « questionnement le plus intime ». ■ 

Comment naissent mes images

Série « Photo-écriture », Cahier d’écriture, Maman, 2016.

Textimages, 2019

Soudain les mots se dérobèrent.

Au début de l’été 2008, et pour de longs mois, je reçus des traitements et des drogues : lire, écrire, ce quotidien qui était ma respiration-même, n’appartenait plus à l’évidence.

Quelque chose avait basculé. Il fallait survivre, autrement.

Je commençai à tenir un journal photographique, sur mon blog « Table d’écriture », postant presque chaque jour, une image accompagnée d’un titre et d’une citation brève de Kafka, Fellini, Nietzsche, Proust, Spinoza ou Madame de Sévigné. Il me fallait agir rapidement. Mon énergie était comptée.

Un an plus tard, en juin 2009, en réponse à la demande d’un quotidien de Clermont-Ferrand, La Montagne, j’ai envoyé une image, « Sous la loupe » (devenue plus tard la couverture du Journal implicite), accompagnée d’un texte pour témoigner de cette récente expérience entre littérature et photographie :

 » Durant quelques mois, l’écriture devenue impossible, me vint l’envie de saisir des images. Capter la rosée des sensations, des sentiments, avant son évaporation : non plus avec des mots, mais avec des choses. Les faire surgir d’une lumière, d’une texture, des couleurs ou des formes, du grain de la vie. A ces instantanés, ajouter un titre et une citation. Par l’intermédiaire d’une photographie et de sa légende, tenter de traduire une lamelle de temps et d’espace, un journal de bord implicite.

Semblables aux images de nos rêves, les choses peuvent entrer en conversation, inventer des jeux inédits, absurdes peut-être mais puissants, nous emmener de l’autre côté de l’horizon. Là où le dehors et le dedans se mélangent. Un dialogue commence, ouverture vers l’imagination, l’improbable, le trouble.

N’importe quoi, de petits riens, des objets épars, venus d’un lieu oublié, d’une promenade de jadis, gardés sans savoir pourquoi, retrouvés au hasard d’une poche, d’un tiroir, d’une étagère ou du rebord d’une fenêtre, dans le désordre dérisoire des jours, soudain rassemblés, deviennent surréalistes, beaux  « comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » (Lautréamont).

 Impalpable quotidien. Mises en scène éphémères pour dire des états d’âme, passagers ou insistants, des humeurs à fleur de peau, l’explosion des sens. Rencontres – en apparence -sans conséquences, légères et graves, pudiques et malicieuses.

La vie est là.  Avec ses ombres, ses lumières, ses douceurs, ses douleurs. Ne pas les séparer, accepter la violence de leurs oppositions. Les accueillir telles quelles; puis les offrir, après métamorphose. Comment dire ce qui ne peut être dit ? Comment saisir ce qui échappe et oser ne pas s’y dérober ? Chercher à transformer la souffrance en beauté.

Ce jour-là, c’était au début de l’hiver, il me semblait vivre toutes mes émotions sous la loupe. Prisonnière de quelque gigantesque microscope, agrandie indéfiniment sous un zoom impossible à refermer. J’errais chez moi, le regard flottant à la recherche de quelques objets qui unis en une composition encore inconnue, pourraient dire ce que je ne pouvais ni taire ni exprimer. J’écoutais la chanson de Damien Rice : « It’s not that we’re scared. It’s just that it’s delicate ». « Ce n’est pas que nous soyons effarouchés, c’est seulement que c’est délicat… ».

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu : soudain tout alla très vite. Guidés par une sorte de regard flottant, balayant l’espace de la maison, mes doigts s’emparèrent d’une paire de jumelles dans son écrin de cuir marqué des initiales de mon père, de deux loupes ayant appartenues à ma mère, trouvées dans son secrétaire parmi les timbres et les enveloppes, d’un petit miroir de poche, acheté dans un musée londonien, au dos duquel éteint peint un œil sombre, d’une torsade de métal (destinée à tromper l’impatience) et d’une fine pince d’usage médical. Manquait quelque chose à cette assemblée de cercles, de courbes et de droites, objets réunis par une même métaphore optique  : une part de rêve, un moyen de s’échapper, de s’éloigner. Mes yeux se portèrent alors sur un petit objet singulier, oublié depuis longtemps, rescapé d’une collection inachevée de fèves de galettes des rois, un minuscule voilier en porcelaine.

Une pression du doigt, la photo était née. Le titre : « Sous la loupe ». Il fallut ensuite de longues heures avant de découvrir la phrase de Diderot qui accompagnerait cet instant à vif :

             “Sensible dans le tout et secret en chaque point”.

*

De ces photographies prises entre l’été 2008 et l’été 2009 allait naître un roman, La Reine Alice, dont elles étaient le fil conducteur et la trame partiellement cachée.

Inspirée par Lewis Carroll, mathématicien, écrivain et photographe, je repris et détournai l’héroïne qu’il inventa pour Alice’s Adventures in Wonderland (1865), et plus particulièrement pour son livre, De l’autre côté du miroir,  Through the Looking-Glass and What Alice Found There (1871). J’avais quelque raison de me reconnaître dans ce personnage qui ne cesse de changer d’identité, de la perdre puis d’en gagner de nouvelles, souvent très perturbantes. Le dispositif, relativement peu connu, de Through the Looking-Glass,  est celui d’une étrange partie d’échec dans laquelle, Alice, à son insu, devient un pion malmené, tiré à hue et à dia,  qui, à la fin de la partie, et contre toute attente, se voit transformée en figure de Reine, comme les règles du jeu d’échecs pouvaient l’y autoriser.

J’écrivis le manuscrit entre l’été 2009 et septembre 2010.

Le va-et-vient croisé de l’écriture et de la pratique des images se poursuivait. Ce qui aurait pu demeurer un moment singulier devint une pratique bicéphale, se déployant dans l’imagination littéraire comme dans l’image photographique.

La Reine Alice porte de multiples traces de ce tissage entre écrire et photographier.  Outre les amis et les ennemis qu’elle rencontre sur sa route, l’héroïne est accompagnée et soutenue par  deux objets magiques : la Plume de son enfance retrouvée et l’Attrape-Lumière, don d’une bienveillante Licorne.

Les contes comme les romans d’apprentissage mêlent la cruauté au dépassement, la chance à la malchance, les épreuves et les combats avec les métamorphoses inattendues.  Ainsi surgit une Licorne – inspirée par celle de la tapisserie « La Dame à la licorne », du musée Cluny à Paris, tissée autour de 1500, qui exalte les cinq sens, – toucher, goût, odorat, ouïe, vue – et inscrit un sixième : « A mon seul désir ».  Cette généreuse Licorne offre à la Dame aux turbans, passée derrière le miroir pour une partie d’échecs incertaine entre la vie et la mort, un présent féérique : l’Attrape-lumière, qui l’introduit au bonheur de l’instantané et lui offre la chance d’une l’identité nouvelle et salvatrice,  devenir photographe.

Dans sa version originale, parue en janvier 2011 au Seuil dans la « Librairie du XXIe siècle », un cahier d’images, en fin de volume, rassemblait 23 photographies.  J’ai choisi d’enlever ce cahier dans la version en poche.  

*

Au moment de la parution du livre, Olivier Corpet, co-fondateur de l’Imec, Institut mémoires de l’édition contemporaine, avec Nathalie Léger, m’invitèrent à l’Abbaye d’Ardenne à Caen, à lire l’intégralité du roman en une lecture-performance de trois jours et 15 séquences, filmée par Alain Fleischer. L’Imec accueillit également ma toute première exposition solo, nommée « Lady Cobalt. Journal photographique », qui comprenait 12 photographies et 12 autoportraits (jamais exposés depuis), dans un accrochage d’Alain Fleischer.

Autoportrait à la couronne de lierre. 27 septembre 2008

Avec ce texte de présentation :

« Au commencement il y eut des images.

La conversation des couleurs et des objets, leur mystère et leur allégresse.

Still life, natures mortes, rêves éveillés, offrandes de survie.

Autoportraits tragi-comiques, en photobooth, entre humour et impuissance assumée.

Pour transfigurer l’expérience, accueillir l’éphémère beauté du quotidien. Survivre, simplement vouloir survivre, de l’autre côté de soi.

Photographier permet de se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjecté.

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu.

Plus tard, bien plus tard, des mots sont nés de ces images.

Comme un conte qui épouserait la danse fragile de l’existence.

Mais d’abord bondit l’instantané.

LF

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Au retour de l’Imec, j’entrepris pendant plusieurs mois, de janvier à juillet 2011, de composer 15 photographies à partir des 15 enveloppes qui avaient servi à la lecture intégrale, enveloppes de couleurs qui comprenaient à la fois les épreuves du livre et des objets qu’une main espiègle y avait glissés  : bonbon, coquillage, plume, couronne, boîte à musique,… 

 Avec pour contrainte ces 15 objets et les mots du roman – découpé, plié, tressé, disposé en échiquier -,  La Reine Alice est revenue à sa source : la photographie.

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Lors d’un séjour à Sils-Maria, comme en résonnance au jeu d’échecs de la Reine Alice dans la Maison du Miroir, j’eus l’idée de poser des clefs d’hôtels sur une table-échiquier, disposée à côté de la bibliothèque de l’hôtel Waldhaus. Cette série a été réalisée l’après-midi du 5 avril 2011.

*

Mon livre Lettres d’amour en héritage est paru en 2006. Depuis 2008, il m’arrive de faire des photographies sur l’échange de correspondance entre mes parents, série restée jusqu’à présent ouverte, que je ne peux ou ne veux achever. J’y travaille encore[1].

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A la fin de l’année 2011 eut lieu à Bruxelles à l‘Espace Photographique Contretype, une exposition solo intituléé : « Le Journal photographique de la Reine Alice », avec la projection du film de près de huit heures qu’Alain Fleischer avait tourné à l’Imec au début de la même année. A cette occasion, Jean-Luc Monterosso, vint voir mon travail. Il m’incita à poursuivre en m’invitant au printemps 2015 à exposer sous son commisariat, à Paris, à la Maison européenne de la photographie dont il est le fondateur et le directeur jusqu’en 2018.

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Entre 2010 et 2012, j’ai revisité les objets – mais aussi les robes confectionnées par ma mère avec amour et un savoir-faire de grande couturière – trouvées dans la maison de mes parents, afin d’en faire des images et non pas du texte comme en 2003 pour Comment j’ai vidé la maison de mes parents. A l’occasion de la parution en poche de la traduction japonaise, l’éditeur japonais a souhaité publier quatre des photographies extraites de cette série : « Pitchipoï et cousu main ».

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Le 31 janvier 2012, je pris entre les doigts un mètre-ruban de métal sagement enserré sur lui-même dans sa boîte de 4 centimètres de côté. Soudain il jaillit hors de sa gangue, se déroulant et s’enroulant en de magnifiques courbes, comme une métaphore de la manière dont nous percevons le temps, non pas selon les équations des physiciens, mais telle que la mémoire reconstruit notre intimité, entre hier, aujourd’hui et demain. Ainsi est née la série : « le Temps froissé ».

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A Bruxelles, à l’occasion d’un numéro de la revue Pylone, « Voluptés », sur l’Opéra, un texte me fut commandé, en écho à  La Voix des amants, publié avec quatre photographies initiées à cette occasion. Le texte se termine ainsi :

« Invitée par Gilles Collard en août 2012 à participer à ce volume, surgit contre toute évidence l’envie d’explorer avec des images et pas seulement des mots, la fascination pour les voix enchanteresses. Ce projet de photograhier la voix – les courbes infinies de la virtuosité lyrique – prit forme lorsque j’aperçus devant moi dans un kiosque de gare, où je prenais un train pour Saint-Remy-de-Provence, un sachet de « scoubidous » (du provençal escada, « balai ») semblables à ceux de notre enfance. Je saisis immédiatement le parti que je pourrais tirer de ces fils de plastiques pour mettre en scène les combinaisons infinies de nos opéras intérieurs. Les photographies publiées ici sont nées du désir d’habiter ce royaume intermédiaire entre rêve et réalité où j’ai toujours trouvé refuge. »

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En 2013, paru le catalogue, le Journal implicite, reprenant 97 images réparties en cinq séries de photographies, dont certaines allaient faire partie de l’exposition solo au Mois européen de la photographie de Berlin, à l’Institut français, en 2014 dans un accrochage de son directeur, Fabrice Gabriel, et ensuite lors de l’exposition solo à la Maison européenne de la photographie, du 15 avril au 14 juin 2015, dans un commisariat de Jean-Luc Monterosso, qui en choisit près de trente.

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Depuis dix ans, je croise les mots et les images. Comme les tiroirs des écrivains – ou les fichiers de leurs ordinateurs – sont encombrés de pages inédites, les photographes conservent des images qui n’ont pas encore – ou peut-être cela n’arrivera-t-il jamais – été « révélées ». Ainsi aux côtés de projets d’écriture, attendent des séries photographiques comme « L’empreinte des rêves », « Je me souviens de l’imperméable rouge… » , »Les carnets d’adresses de M.O. », etc.

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En 2015, celle que Georges Perec désignait comme sa soeur d’adoption, Ela Bienenfeld (1927 – 2016), sa cousine germaine, son ayant droit jusqu’il y a peu, m’avait incitée à faire une photographie pour la nouvelle édition de Penser/Classer au Seuil, dans la série Points. Je lui ai montré plusieurs images. Elle a choisi, comme couverture pour ce volume, l’une des photographies de la série « Tentative d’épuisement de la douleur ».

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En novembre 2016, pour la couverture de la traduction en espagnol du livre de Michel Leiris, Nuits sans nuit et quelques jours sans jour, un éditeur mexicain, Ernesto Fuentes, qui dirige Sextopiso, m’avait commandé une image[2].

  Une après-midi d’automne, je jouais avec un masque à plumes noires, un vieux dé en ivoire et, munie de ciseaux, je découpais le contour de mes mains sur des photocopies de deux lettres d’amour échangées par mes parents, cherchant à composer une sorte de rébus autour des mystères de l’amour et de l’écriture. Puis, par quelque association d’idées, comme en rêve, ou sur le divan de l’analyste, je cherchai soudain dans mes archives mes premiers cahiers d’écriture, que j’avais conservés depuis les années 60. J’y découvris, consternée, les premieres phrases, que l’école imposait aux fillettes de l’époque pour apprendre à lire et à écrire, blessures d’un accès à la langue française et à la culture qui s’inscrivaient d’emblée, comme une évidence, avec la violence de la discrimination. Je posai des objets – rasoir et tube de rouge à lèvres – autour des mots du cahier et les pris en photos[3].

Papa se rase le matin,

        travaille dans son bureau,

        conduit sa voiture,

        fume en lisant son journal,

        écoute la radio.

Maman prépare le dîner,

            lave la vaiselle,

            repasse le linge,

            netttoie la maison

            coud et tricote.

Le plus blessant, peut-être, était, dans la marge, en majuscule et en rouge, soulignée, la mention TB, très bien. Glaçant.

C’est ainsi que naissait dans la foulée, la série « Féminicide », dont trois photographies ont été montrées à Paris Photo 2017 par la galerie Françoise Paviot (Vermeer, Michel-Ange, Ingres).

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Série »Photo-écriture »

1. Photo-écriture. Lettres d’amour en héritage 1(miroir), 2015@Lydia Flem

 2. Photo-écriture. Lettres d’amour en héritage 2 (moule à gâteau et porte-oeufs), 2015@Lydia Flem

3. Photo-écriture. Masque. Hommage à Michel Leiris, 2016.

Couverture du livre de  Michel Leiris, Noches sin noche y algunos dias sin dia, publiée par Sextopiso, Mexico, 2017 @Lydia Flem. Courtesy Galerie Françoise Paviot.

4. Photo-écriture. Cahier d’écriture 1, 2016 @Lydia Flem

5. Photo-écriture. Cahier d’écriture 2, 2016 @ Lydia Flem

6. Photo-écriture. L’école des femmes, 2017@Lydia Flem

7. Photo-écriture. Machine à écrire Torpedo, 2018@Lydia Flem

8. Photo-écriture. Paris-Livre, 2018 @Lydia Flem

9. Photo-écriture. Paris, Ville-Livre, 2018@Lydia Flem

10. Photo-écriture. Hommage à Nathalie Sarraute et Marguerite Duras, 2018@Lydia Flem

11. Photo-écriture. Main musicale, 2016 @Lydia Flem

12. Photo-écriture. Autoportrait à l’alphabet, 2016@Lydia Flem


[1] Voir dans le cahier « Photo-écriture », deux d’entre elles.

[2] Voir dans le cahier « Photo-écriture », Masque. Hommage à Michel Leiris.

[3] Voir dans le cahier « Photo-écriture », Cahier d’écriture, 1 et 2.

Les Mystères de la rue Férou

Lydia Flem et les mystères de la rue Férou dans « Les Lettres françaises », mars 2021 par Martine Sagaert

Paris fantasme de Lydia Flem. Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Psychanalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem a gagné un pari fou : faire revivre sur cinq siècles une rue du VIe arrondissement de Paris, située entre Saint-Sulpice et le Jardin du Luxem- bourg, une ruelle qui compte à peine une di- zaine de maisons, l’étrange rue Férou, « qui s’absente à ses deux bouts ». Biographique et autobiographique, archivistique et imagi- naire, grave et ludique, son Paris fantasme plonge « dans l’océan des affects et de l’ex- périence » non sans abriter une question : « Où suis-je chez moi dans le monde ? » et par là même : « Qu’est-ce qui donne le sen- timent d’être chez soi quelque part ? » Un livre bien campé, élégant comme une pièce d’orfèvrerie, léger comme une danse étoile. Un livre qui ressemble à celle qui l’a écrit, un livre qui nous interpelle et nous séduit.

Comme toute l’œuvre de Lydia Flem, il a pour origine sa vie, sa situation particu- lière : « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? » Une fois de plus, elle s’emploie à ce que jamais les traces ne s’effacent. « Zakhor ! Souviens-toi ! » est le maître mot, aussi douloureux soit-il. Et en même temps, il lui faut poursuivre sa propre déambulation, trouver sa « tanière » et son équilibre.

Ses parents, à qui elle ne cesse de rendre hommage, lui ont légué des « repères de vitalité ». Au cœur du dispositif littéraire, la mère. Belle comme Ava Gardner, elle trône en majesté. Future architecte de la maison du clos des Oyats, elle lui racontait les jours heureux de sa jeunesse, ses liens d’amitié avec Laurent Schwartz, André Essel, Paul Celan et surtout « l’effervescence » de la vie et de l’œuvre de Man Ray, l’Américain qui avait « sauté le pas », qui était venu à Paris, là où vivaient « Paul Éluard, Gala, Nusch, Breton, Elsa Triolet, Aragon, Max Ernst, Picasso, Brancusi, Dali, Cocteau, Duchamp, Tzara, Gertrude Stein… et bien sûr, Adrienne Monnier », patronyme à l’origine de son nom de résistante, Jacqueline Monnier. Et Lydia Flem d’écrire : « Ses mots tressaient des récits de légende. Elle m’ offrait son pays mythique pour que j’ y habite un jour à sa place. Pour elle, avec et sans elle. Paris Fantasme. »

Dans cette œuvre riche et composite (essai, souvenirs, journal, portraits, lettres, recettes, citations, listes…), tissée comme un ruban de Möbius, tout se tient, tout est en lien. Généalogie et topographie. Récits des objets, histoire de soi et histoire des autres. Album de famille et photos d’inconnus. Femmes glorieuses et femmes bafouées. Invisibles et célèbres. Vies minuscules. Vies majuscules. Vies intriquées comme dans ce tableau de Brueghel l’ Ancien, qui fascinait Lydia enfant.

Ce livre qui passe les barrières temporelles est tout à la fois « exercice d’admiration et exercice d’ hospitalité », célébration de la culture sous toutes ses formes, arts du livre, littérature, musique, peinture, photo- graphie… Il attise notre curiosité et nous mène de découverte en découverte. Lorsque l’auteure se glisse dans la peau d’Eugène Atget (1857-1927), photographe du vieux Paris, des petits métiers et des intérieurs pa- risiens, notre joie est à son comble. Elle écrit : « Cadrer n’ est jamais indifférent. Un sujet reste potentiellement infini. Je laisse les choses parler d’ elles-mêmes, j’ en cherche les angles inattendus qui en révé- leront de nouveaux mystères. Il n’y a rien d’ insignifiant, jamais. Ni la courbe d’ une branche devant une façade, la ligne verti- cale d’ un réverbère ou le tronc obstiné d’ un arbre, la juxtaposition des pavés, l’ oblique d’un trottoir, les mots dans la ville, les sta- tues dans les parcs, même la brume, tout est porteur d’ histoires. […] Peut-être suis-je encore le jeune marin qui regarde l’infini de l’ océan ; alors que les pierres m’ entourent, mes yeux poursuivent toujours les lignes de fuite. ».

Nous avons envie de marcher jusqu’à la rue Férou, le livre-guide à la main (avec chronologie, plan de la rue et documents d’archives pour mémoire) ou d’y aller, le livre en tête. Ou alors, selon notre bon plaisir, de rester dans la maison, en compagnie du livre, de jouer à notre tour au portrait chinois, de nous déguiser en comédienne du XVIIIe siècle, de réaliser telle recette culinaire pour la personne aimée. Et relisant un chapitre, un passage, il peut arriver, à la vue de certains mots comme « tricotin », « oyats », « mer du Nord », « le Rayol », « Sils » (en Suisse), « Louis Pasteur », « Eugène Pottier», « la Princesse de Clèves », « Albertine disparue », que l’émotion gagne. Paris fantasme, livre-lanterne magique, qui éclaire des pans de notre mémoire et nous ravit.

Martine Sagaert

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