Race et Racisme

Extrait de

Le livre « Le Racisme » de Lydia Flem, avec une préface de Léon Poliakov, a été publié aux éditions M.A. en 1985.

Vous pouvez trouver ici la reprise des articles qui en faisaient partie (en cours).                      Saisie des textes :  Selma Olender.

RACE

Le mot « race » apparaît en français au XVIe siècle. Il dérive de l’italien « razza », « sorte », « espèce », qui vient lui-même du latin ratio, « raison », « ordre des choses », « catégorie », « espèce », et qui prend le sens de « descendance » en latin médiéval. Au XVIe et au XVIIe siècles, le mot race est surtout utilisé par les familles nobles les plus importantes ; il passa ensuite dans l’usage pour désigner de plus vastes groupes humains auxquels on supposait des traits physiques communs. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on attribua en plus d’une ressemblance morphologique et d’une marque biologique communes, une ressemblance sociale, morale, culturelle. Les philologues découvrirent des familles linguistiques et les anthropologues les identifièrent à des races, ainsi naquirent la « race aryenne » et la « race sémite ». En cette fin du XXe siècle, les biologistes et les généticiens des populations affirment qu’aujourd’hui pour la science, les « races humaines » n’existent pas.

Les anthropologues du XIXe siècle avaient énergiquement cherché à classer l’espèce humaine selon différentes caractéristiques physiques sans pourtant jamais trouver une taxinomie satisfaisante : volume du crâne, volume du cerveau, couleur de la peau, forme des cheveux, du nez, de la stature, indice céphalique… Après l’introduction, au début du XXe siècle, des travaux de la génétique, cette recherche de caractères physiques visibles (ou phénotypes) s’est transformée en un questionnement à propos des facteurs transmissibles héréditairement ou gènes (génotypes). Ainsi les généticiens des populations relèvent la répartition de certaines caractéristiques, celles du sang par exemple, au sein des différents groupes humains de la planète. Cet « atlas » des gènes humains permet, selon Albert Jacquard, certaines constatations : La première est que « la recherche de gènes « marqueurs » caractéristiques d’une race à pratiquement échoué. Un gène aurait réellement constitué un « marqueur » s’il avait été présent uniquement dans une certaine race et dans une proportion non négligeable des individus appartenant à cette race ». Ainsi a-t-on pu isoler le gène Gm6 en Afrique noire mais la proportion est extrêmement faible et, par ailleurs, récemment, on a pu en trouver aussi en Normandie ! La seconde constatation est que « les diverses populations ne peuvent pas être caractérisées de façon absolue, mais selon des échelles continues ».

Et comme le conclut François Jacob : « Ce que peut finalement affirmer la biologie est que :

  • ­­­le concept de race a perdu toute valeur opératoire, et ne peut que figer notre vision d’une réalité sans cesse mouvante ;
  • le mécanisme de transmission de la vie tel que chaque individu est unique, que les individus ne peuvent pas être hiérarchisés, que la seule richesse est collective : elle est faite de la diversité. Tout le reste est idéologie ».

En effet, la notion de race est une notion d’idéologie et affirmer que la race n’est plus un fait scientifique n’empêche pas le racisme d’exister comme violence quotidienne, de l’injure à l’assassinat, pour les hommes de la rue, mais aussi pour les lois de certains Etats. Et si une partie de la communauté scientifique ne se fait plus l’alibi de discours racistes, il n’en reste pas moins que la domination et l’exclusion qui s’effectuent au nom de différences « raciales » continuent à forger des réalités affectives concrètes et à signer des arrêts de mort.

Comme le souligne Colette Guillaumin, « montrer l’inconsistance d’une telle catégorie dans le domaine scientifique est tout à fait insuffisant pour la faire disparaître des catégories mentales même des gens les mieux intentionnés ».

C’est là aussi une question délicate de vocabulaire, qui pose, par ailleurs, toute la difficulté des stratégies de lutte contre ce qu’on appelle donc, improprement, « le racisme ».

Il faudrait trouver au phénomène social, à cette catégorie de pensée, et de lois, un nom spécifique pour ne pas « faire voyager deux individus avec les mêmes papiers » (C. Guillaumin).

Les groupes auxquels la société accole le nom de race sont divers et de vont de la religion (Les Arméniens, les Juifs) à la fonction sociale (les nobles sous l’Ancien régime) en passant par le métier (en Alsace, les Gitans sont souvent nommés les Vanniers : les travailleurs immigrés). Le mot « race » sert souvent à travestir tout simplement des antagonismes sociaux, des rivalités et des rapports de domination. Le raciste cherche à enfermer les individus avec lesquels il entre en conflit dans l’unité imaginaire d’un groupe « biologique », d’une « race », justifiant ainsi sa haine des autres par un discours qui se réfère à un ordre naturel immuable.

Nier, même scientifiquement, l’existence de différences « raciales » ne résout pas un problème qui se pose ailleurs et en d’autres termes. C’est la rencontre de différences en tant que telles, — différences ethniques, religieuses, linguistiques, géographiques, historiques, économiques, socio culturelles —, et la difficulté majeure qu’éprouvent les hommes à se rencontrer et à gérer les relations humaines, à négocier leurs conflits, qui est véritablement problématique. Porter cette problématique sur le plan de la nature et de la biologie, c’est vouloir s’aveugler, et de plus, rationaliser par des théories son aveuglement. C’est aussi utiliser politiquement de fausses évidences ; baptiser « raciaux » des affrontements sociaux et culturels, c’est agiter la fibre affective des préjugés, stéréotypes, rumeurs et autres slogans qui s’inscrivent dans la longue durée des mentalités collectives et ont toujours au moins un siècle de retard sur les conclusions savantes.

Lecture

  • Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel. Paris, La Haye, Mouton, 1972.
  • Jean HIERNAUX (éd.), La diversité biologique humaine. Masson, 1980.
  • François JACOB, « Biologie-Racisme-Hiérarchie » in Le Racisme, Mythes et sciences,

Complexe, Bruxelles, 1981, p. 107-109, ainsi que de nombreuses autres pages de ce même volume, M. OLENDER (éd.).

Cf. Aryen, Racisme, Renaissance.

 

RACISME

« Le racisme est une doctrine qui prétend voir dans les caractères intellectuels et moraux attribués à un ensemble d’individus, de quelque façon qu’on le définisse, l’effet nécessaire d’un commun patrimoine génétique » (Lévi-Strauss).

« Le racisme est la valorisation, généralisée et définitive, de différences biologiques, réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de la victime, afin de justifier une agression » (Albert Memmi).

« On doit pouvoir délimiter le concept racisme comme désignant toute conduite de mise à part revêtue du signe de la permanence. Ce signe de mise à part étant actuellement le signe biologique qui offre toute garantie de permanence dans notre système idéologique »

(Colette Guillaumin).

 

La pensée raciste se construit à partir de deux affirmations : l’existence de races au sein de l’espèce humaine et le classement de celles-ci selon une échelle de valeur en « race supérieure » et « races inférieures » ; cette hiérarchisation, établie en fonction d’une essence naturelle, justifiant un comportement qui vise à minoriser et à inférioriser un groupe particulier.

En s’appuyant sur une supposée supériorité biologique, la société occidentale s’est affirmée contre d’autres groupes humains. A partir de différences de culture, de religion, de mentalité, d’histoire, les Européens ont imaginé des caractères raciaux, enfermant les « racisés » dans des catégories « naturelles » immuables, au nom desquels ils se sont arrogé le droit de dominer, d’exploiter, d’humilier, d’exclure et de tuer d’autres hommes, d’autres femmes, d’autres enfants.

Le racisme n’est pas seulement une idéologie, une théorie, une opinion ou un préjugé, c’est une relation sociale de domination. Un rapport de force qui se justifie en faisant appel à la « Nature » et à la « Science » et qui engendre très concrètement violences et souffrances.

Il y a dans la notion de racisme la double idée d’une altérité marquée dans le corps et d’un enfermement de l’autre dans cette marque. Cet enfermement revêt généralement un pôle négatif et un pôle positif. La haine et l’hostilité ne définissent pas à elles seules l’affect raciste. En même temps que s’expriment le mépris, le dégoût, la crainte, la condescendance, il existe aussi des sentiments d’admiration, d’envie, de fascination. Si on juge un groupe humain inférieur par intelligence et le goût au travail, par exemple, on lui reconnaîtra, en même temps, des aptitudes pour la musique ou la danse, une gaité « naturelle » et des performances sexuelles remarquables. Ainsi, Gobineau parlait-il de son « admiration désespérée » pour certaines civilisations qui l’horrifiaient. De la même manière, tout antisémite a « son bon juif », tout colon « son bon nègre ». Les qualités ou aptitudes reconnues à l’autre sont généralement peu valorisées socialement, ou alors, elles sont le signe d’une fourberie cachée, plus grande encore une fois découverte.

L’Affaire Dreyfus donne de nombreux exemples de cette capacité d’enfermer l’autre dans une image qui transforme les éléments positifs en preuves à charge. Ainsi, lors de l’instruction, l’officier termine son rapport : «  Le capitaine Dreyfus possède, avec des connaissances très étendues, une mémoire remarquable ; il parle plusieurs langues, notamment l’allemand, qu’il sait à fond, et l’italien, dont il prétend n’avoir plus que de vagues notions ; il est de plus doué d’un caractère très souple, voire même obséquieux qui convient beaucoup dans les relations d’espionnage avec les agents étrangers. Il était donc tout indiqué pour la misérable et honteuse mission qu’il avait provoquée ou acceptée, et à laquelle, fort heureusement peut-être pour la France, la découverte de ses menées a mis fin ». Ce mécanisme de retournement se retrouve dans l’enquête à domicile : « La perquisition qui a été pratiquée à  son domicile a amené, ou à peu de chose près, le résultat indiqué par lui. Mais il est permis de penser que, si aucune lettre, même de famille, sauf celles des fiançailles adressées à Mme Dreyfus, aucune note, même des fournisseurs, n’a été trouvée dans cette perquisition, c’est que tout ce qui aurait pu être en quelque façon compromettant avait été caché ou détruit de tout temps ».

La pensée raciste enferme le « racisé » dans l’image qu’il en a, lui, le « racisant ». « Je n’ai pas à être ce que vous voulez que je sois » déclarait Cassius Clay. La violence raciste n’est pas seulement physique,  elle atteint non seulement la vie mais aussi la liberté individuelle de se définir et de se percevoir en fonction de ses propres caractéristiques psychologiques.

« Or quel signe porte avec le plus de force le refus de l’identité ? Quel moyen permet de faire la différence souhaitée un blason identifiable, sinon le signe physique, la « marque » ? » s’interroge Colette Guillaumin, pour qui, dans le racisme, la race est le signe de la permanence. {La race} « est garante de la vérité de ces différences, de leur irréversibilité et de leur caractère d’essence, car le signe physique ne se change pas : il est indélébile ». Et elle ajoute : « Corrélativement, le majoritaire, lui, n’est pas marqué ; il représente au contraire la liberté vis-à-vis de la marque. Contrairement à ce que la logique pourrait nous apprendre, les caractères physiques du majoritaire n’en sont pas. Qui pense que le blanc est une couleur ? Que les chrétiens ont une race ? Qui pense que l’homme se définisse par un sexe (masculin) ? »

Que des races humaines n’aient jamais pu, malgré de nombreuses tentatives depuis le XVIIIe siècle, être identifiées et isolées, que la notion de race ne soit pas un concept scientifiquement valable et opérant, ne change rien à l’utilisation de la « race » par le racisme pour organiser l’exercice d’une violence. Si, pour les « bons » scientifiques, le concept de race n’existe pas, il n’en demeure pas moins que c’est bien au nom de la race « noire », « sémite » ou « « arabe » que des millions d’être humains sont , ou ont été persécutés et tués : génocide juif et tzigane, politique d’apartheid en Afrique du Sud, ségrégation aux USA, violences à l’égard des immigrés, …

Les preuves de l’existence ou de l’inexistence de différences génétiques repérables entre les groupes humains ne suffisent pas, malheureusement, à créer ou annuler la passion raciste.

La pensée raciste, au sens contemporain, fait son apparition dans la sensibilité européenne à partir du XIXe siècle. Le mot même de racisme date de 1930. Avant cela, l’hostilité à l’égard des « autres », de ceux qui ne partageraient pas les mêmes rites, les mêmes langues, les mêmes coutumes, n’était pas absente mais elle ne fixait pas définitivement un être dans une catégorie close. Au Moyen  Age, un Juif pouvait se convertir, dans l’Antiquité, un esclave pouvait dans certaines circonstances être affranchi et devenir citoyen. Pour les philosophes des Lumières, un sauvage pouvait avec le temps ou l’éducation devenir un homme civilisé. Dans tous ces cas, il était encore possible de passer d’une catégorie à l’autre. A partir du XIXe siècle, un saut idéologique a lieu.

C’est au même moment que les sciences naturelles cherchent l’origine, l’évolution de la vie, le déroulement temporel des phénomènes et que les sciences humaines, par contagion, commencent à utiliser le concept de nature et de race.

La causalité biologique apparaît dans la pensée socio-psychologique. Le terme « hérédité », qui avait jusque-là un sens juridique prend maintenant un sens biologique. Fait sociologique et fait biologique se confondent souvent dans la pensée du XIXe siècle. La nature physique devient la marque visible de la nature psychologique. La race lie caractère physiques et caractères moraux indissociablement.

L’anthropologie physique avec ses classifications raciales, ses mesures de crânes, sa passion des chiffres, la linguistique naissante à partir de laquelle on construit le « mythe aryen » et la confusion entre langues indo-européennes et « race aryenne », la génétique, nourrissent les doctrines racistes. C’est l’époque de Gobineau, Broca, Galton, Drumont, Vacher de Lapouge.

Dans cette nouvelle ère économique et sociale, le racisme apparaît aussi à point nommé pour justifier par une nature irréductible et fatale la place de chacun au sein de la société et, en-dehors d’elle, dans les colonies. Avec les idéaux généreux de la Révolution des Lumières et des Droits de l’Homme en héritage, il faut bien à la société industrielle et libérale du XIXe siècle des justifications solides aux inégalités manifestes et quotidiennes qui se déroulent sous ses yeux. Ce n’est plus à Dieu que l’on s’adresse pour supporter son « destin » mais à la « nature héréditaire » enfouie en chacun, dans sa chair et son sang, dans ses gènes.

Puisque les différences sont désormais marquées dans l’essence de l’être lui-même, pour éliminer cette différence, il faudra supprimer la personne elle-même.

L’antijudaïsme religieux noué à la culture occidentale depuis le début de l’ère chrétienne, se change lui aussi en racisme. Le judaïsme n’est plus une religion mais une race.

Il n’est plus question d’échapper à sa « race », plus question de conversion religieuse, d’enfermement dans des ghettos, d’impôts à payer, de signes distinctifs à porter, de professions auxquelles renoncer, … Plus d’assimilation possible, on retrouvera le fil de votre hérédité raciale. Le temps de pogroms et du génocide advient. On ne cherche plus à modifier une altérité mais à l’anéantir, à tuer un autre.

Pourquoi cette crainte si radicale de l’autre dans l’histoire de l’Occident ? Une société ne peut-elle se fonder sans s’opposer et s’opposer sans détruire ? L’Europe n’a-t-elle pu se penser qu’en terme de conquêtes, toute-puissante et universelle ? Pourquoi les Espagnols débarquant sur un continent qu’ils croyaient indien se demandent-ils si les autochtones sont des bêtes ou ont une âme alors que ceux-ci s’interrogent pour savoir si les nouveaux arrivants sont des dieux ? La culture occidentale s’est-elle rêvée auto-suffisante ? A ces questions, il n’y a sans doute pas plus un réponse qu’il n’y a une vérité.

L’histoire des traits projetés sur l’autre, le différent, le minoritaire, le dominé, le colonisé, le « racisé », raconte sans doute plus sûrement, en creux, les fantasmes de ceux qui les projettent que ceux qui y sont enfermés. Par ce qu’ils supposent aux autres, on pourrait reconstruire ce qu’ils ne supportent pas d’être ou, au contraire, ce qu’ils envient et ne peuvent se résoudre, à ne point posséder : un autre sexe, une autre sexualité, d’autres manières de vivre, de penser, de croire, d’autre généalogies, …

La pensée raciste n’est pas une pensée rationnelle, les énoncés qui sont les siens sont toujours de l’ordre de l’imaginaire, même s’ils peuvent s’élaborer parfois à partir de « restes » de réalité, comme Freud parle de « restes diurnes » à partir desquels se construisent les rêves.

Gavin I. Langmuir a proposé de distinguer trois types d’énoncés : les énoncés réalistes, qui expriment l’hostilité d’un groupe à l’égard d’un autre groupe avec lequel il est en concurrence directe ; les énoncés xénophobes qui sont construits à partir de généralisation abusive et les énoncés clairement racistes qu’il nomme Chimériques, c’est-à-dire, construits à partir d’affirmations purement imaginaires.

Cet aspect fantasmatique du racisme ne facilite pas la réflexion ni l’analyse car une autre des grandes caractéristiques des énoncés racistes tient à leur aspect d’évidence. Les préjugés, les stéréotypes, les slogans racistes font partie d’un savoir partagé, des valeurs communément admises à un moment historique d’une société.

 

Lecture

  • Allan CHASE The Legacy of Malthus. The Social Cast of the New Scientific Racism, New York, Alfred A. Knopf, 1977.
  • Christian DELACAMPAGNE L’Invention du racisme, Fayard, 1983.
  • Colette GUILLAUMIN L’Idéologie raciste : genèse et langage actuel, Mouton, 1972.
  • Gavin I. LANGMUIR, « Prolegomena to any present analysis of hostility against Jews », in Information sur les sciences sociales, 1976, XV-4/5, p. 689-727.
  • Claude LEVI-STRAUSS, « Race et histoire », i Anthropologie structurale deux, Plon, 1977.
  • Léon POLIAKOV, Christian DELACAMPAGNE et Patrick GIRARD, Le Racisme, Seghers, 1976.

Protocoles des Sages de Sion

PROTOCOLES DES SAGES DE SION

D’abord rédigé en français, ce faux célèbre confectionné dans les milieux parisiens de la police secrète du Tsar (l’Okhrana), entre 1894 et 1899, est un plagiat qui décalque un pamphlet anti-bonapartiste de Maurice Joly. Ces Protocoles des Sages de Sion furent ensuite publiés sous forme de feuilleton dans un quotidien de Saint Petersbourg Znamya (le drapeau) du 26 août au 7 septembre 1903. Son directeur, Pavolachi Krouchevane — qui quelques mois plus tôt déclenchait le sanglant pogrom de Kichinev — affirmait qu’ils constituaient les procès-verbaux de conférences sionistes tenues en France. Ce n’est qu’en 1917 que Nilus , un autre éditeur russe des Protocoles, prétendra soudain que « ces Protocoles ne sont rien d’autre qu’un plan stratégique pour conquérir le monde et le placer sous le joug d’Israël, … (plan) présenté au Conseil des Sages par le « Prince de l’Exil », Théodore Herzl, lors du premier Congrès sioniste, convoqué par lui à Bâle en 1897 ».

C’est au Times de Londres que revient le triste privilège d’avoir lancé mondialement ces Protocoles en publiant le 8 mai 1920 un article intitulé le Péril juif dans lequel était présenté le livre The Jewish Peril. Protocols of the Learned Elders of Zion. Quinze mois plus tard, le Times dénonce ce texte comme un plagiat. Les 16, 17, et 18 août 1921, Philippe Graves, correspondant à Constantinople, publie en effet l’histoire de sa rencontre avec un émigré russe qui avait découvert, parmi de vieux livres rachetés à un ancien officier de l’Okhrana, Le dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Saisi par l’incroyable similitude entre le pamphlet de 1864 et le texte des Protocoles, et persuadé du plagiat, le monarchiste russe alerta le journaliste anglais.

Cette dénonciation mit fin à la polémique en Grande-Bretagne mais accentua davantage encore la célébrité de ce faux qui depuis n’a cessé d’être publié partout dans le monde, d’Amérique latine au Japon ou dans les pays arabes, jusqu’aujourd’hui. Comme l’expliquait le Père Charles, ce lucide Jésuite belge qui fut le premier à proposer une analyse définitive de ce plagiat, pour les adversaires des Juifs « la question de l’authenticité des Protocoles était tout à fait vaine, parce que, même faux, ces Protocoles restent vrais ».

 

Lecture

 

  • Norman COHN, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, Gallimard 1967.
  • Maurice OLENDER, « La chasse aux ‘évidences’. Pierre Charles (s.j.) face aux Protocoles des Sages de Sion » dans Le Racisme. Mythes et sciences. Pour Léon Poliakov. Bruxelles, Complexe 1981, p. 221-245, (éd. M. Olender).

 

 

Cf. Antisémitisme, Dreyfus, Pogrom.

 

Article extrait du livre de Lydia Flem, Le Racisme, M.A.éd, préface de Léon Poliakov, 1985 (épuisé).

Nazisme

NAZISME

Tout a commencé dans la légalité. Hitler adhère en 1919, après l’humiliation de la défaite, au Deutsche Arbeitpartei qui voit certains membres de l’armée le soutenir. En 1921, les premières Sections d’assaut ou S.A. sont mises sur pied avec pour mission d’intervenir dans les réunions communistes et de créer une atmosphère de violence dans la république de Weimar.

Au sein de son parti — devenu N.S.D.A.P., National Sozialistische Deutsche Arbeitpartei, Hitler cherche déjà à exercer une autorité sans partage. Il veut conquérir le pouvoir, défendre l’Allemagne et la race aryenne. Doctrinaire et opportuniste, il a compris le rôle fondamental des masses populaires et saura mêler les vieux mythes germaniques à la modernité. L’horreur et l’efficacité de sa tyrannie tiendront dans l’utilisation habile de tous les instruments de manipulation pour renforcer son charisme et sa puissance. Croix gammée et étoile jaune, aigle emprunté à l’empire, défilés, affiches, cinéma, discours martelés au son des bottes, caractères gothiques, jeunesse en uniforme… rites et symboles rendent inutiles le recours à la contrainte ou l’intelligence, ils parlent d’eux-mêmes, emportent l’adhésion, imprègnent tout le quotidien.

Le 9 novembre 1923, c’est la tentative de putsch à Munich. Accusé de haute trahison, Hitler se prétend au contraire le meilleur des Allemands, « celui qui voulait offrir au peuple allemand le meilleur de toutes choses ». La presse le transforme en champion de la cause nationale. Condamné à cinq ans de prison, il rédige Mein Kampf. En 1925, il retrouve la liberté et sa place à la tête du parti. Pour contre-balancer l’influence des S.A., il crée une force à sa disposition personnelle, les S.S. ou Schutzstaffeln. Il est à tout moment prêt à saisir les occasions politiques. Avec la Grande crise de 1929 qui gagne l’Allemagne, les nazis enregistrent leurs premiers succès électoraux. De 12 députés en 1928, le parti nazi obtient 107 sièges en 1930 et un poste de ministre de l’Intérieur de l’état de Thuringe.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé Chancelier par le maréchal Hindenburg et présente son gouvernement à la presse. Hermann Göring et Joseph Goebbels sont respectivement chef du gouvernement de la Prusse et ministre « pour l’information du peuple et la propagande ». Arrivés au pouvoir par la voie légale, les nazis la rejettent tout aussitôt : Cent cinquante journaux sont interdits, la police reçoit le l’ordre de ne pas intervenir contre les S.A. devenus maîtres de la rue, les libertés fondamentales sont supprimées (inviolabilité du domicile, du secret postal, liberté d’expression, de réunion, d’association, du droit de propriété). Les partis politiques semblent aveuglés, ils ne mesurent pas l’étendue de la répression qui s’installe. Communistes, socialistes, libéraux et même l’Église catholique, personne ne réagit aux arrestations et sévices contre les membres de l’une ou l’autre organisation. Personne ne semble imaginer se solidariser pour résister à cette peste brune. Le judaïsme allemand lui-même pense que le péril n’est fort relatif et ne concerne que quelques Juifs de l’Est. Les syndicats acceptent même de défiler le 1er mai mais le lendemain, toutes les maisons syndicales sont occupées par les S.A. et les dirigeants emprisonnés. Les partis sont frappés ou dissouts ; une loi interdit la création de nouveaux partis politiques.

Une reconnaissance internationale est acquise en juillet 1933 par le pacte signé avec la France, l’Italie et la Grande-Bretagne et le concordat avec le Saint-Siège. Les Jeux Olympiques de 1936 en sont le signe le plus éclatant.

Hitler veut posséder un pouvoir absolu, il fait exécuter les S.A., c’est la « Nuit des longs couteaux » du 30 juin 1934.

Hitler veut la conquête d’un nouvel espace vital à l’Est et sa germanisation impitoyable. Il veut aussi modeler la jeunesse et rend obligatoire le service dans la Hitlerjungend, sélectionne des jeunes filles conformes à des critères « raciaux » pour en faire les reproductrices de la « renordisation ».

En septembre 1938, c’est la rencontre à Munich avec Mussolini, Edouard Daladier et Neville Chamberlain ; Les Allemands prennent possession des Sudètes que l’Occident leur a donné et l’Europe va basculer dans la guerre.

La guerre fait partie des moyens qu’entend utiliser le régime nazi pour arriver à ses fins, de même que le racisme en est une donnée centrale.

Les lois raciales de Nuremberg des 15 et 16 septembre 1935 ont codifié la politique antijuive mais en janvier 1942, les nazis ne se contentent plus d’obtenir l’émigration et le transfert de cette minorité sur laquelle se cristallise tant de haine, dorénavant c’est une « solution définitive de la question juive pour l’ensemble de l’Europe » qui est envisagée.

Nourri dès sa jeunesse viennoise de pamphlets antisémites, de textes pseudo-scientifiques à propos du « mythe aryen », Hitler va incarner les délires verbaux de ses prédécesseurs et organiser industriellement le génocide. Héritier d’un antisémitisme séculaire, il planifie l’horreur avec la complicité passive, ou l’omission, des nations civilisées. Churchill refuse de considérer les mesures antijuives comme un obstacle à l’entente germano-britannique, en 1938, la Suisse cherche à empêcher les émigrés juifs de franchir ses frontières ; l’Amérique latine après avoir accueilli des réfugiés restreint l’immigration juive ; d’après un sondage, 87% des Américains interrogés refusent d’ouvrir plus largement leurs portes aux Juifs européens, … On connaît aussi le rôle du gouvernement de Vichy dans cette tragédie. Ce sont les Juifs « étrangers »  — polonais et allemands principalement — que Vichy veut livrer aux nazis. La xénophobie se mêle à l’antisémitisme français, qui distingue l’ « Israélite », « bon Juif » assimilé, du « mauvais Juif », venu de l’étranger. L’amiral Darlan déclare que les Juifs apatrides qui se sont « abattus » sur le territoire français ne l’intéressent pas mais que les bon vieux Juifs de France doivent recevoir protection. Les autres peuvent mourir. Ce que Louis Gernet résume en 1943 par cette phrase : « On a pu observer un antisémitisme d’académicien qui est d’ailleurs à peu près le même que celui des voyous ».

 

Lecture

 

–       Pierre AYÇOBERRY, La question nazie, les interprétations du national-socialisme. 1922-1975, Seuil, 1979.

–       Saul FRIEDLANDER, Reflets du nazisme, Seuil, 1982.

–       Daniel GASMAN, The Scientific Origins of National Socialism, Londres, Macdonald, 1971.

–       Georges GORIELY, Hitler prend le pouvoir, Complexe, Bruxelles, 1982.

–       Alfred GROSSER, Dix leçons sur le nazisme, (dir.), Complexe, Bruxelles, 1984.

–        Dominique PELASSY, Le Signe nazi : l’univers symbolique d’une dictature, Fayard, 1983.

–       Léon POLIAKOV, Bréviaire de la haine. Le Troisième Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Fascisme, Génocide.

 

 

 

Antiquité

ANTIQUITÉ

 

«  C’est presque un lieu commun de rappeler que les Grecs n’ont pas connu ce que nous dénommons racisme. D’abord ils n’étaient pas assez instruits pour cela. Ils n’avaient pas appris à mesurer les crânes (…) il y a, il est vrai, un orgueil du Grec en face du Barbare : il tient essentiellement à ce que la liberté politique est une chose étrangère au second ; la distinction est profonde mais on ne peut pas dire qu’elle soit d’ordre biologique. »

       Louis Gernet,

 « Remarques sur une tradition antiraciste »,

(1943) in Les Grecs sans miracle, Maspero, 1983, p. 359-360.

 

 

Les Grecs ont donné à ceux qui n’utilisaient pas la même langue qu’eux le nom de Barbares. Au Ve siècle, pour Euripide , les Barbares se doivent d’obéir aux Grecs comme les esclaves aux hommes libres ; cette idée est reprise ensuite par Démosthène et Aristote. Mais, bien qu’il n’y ait pour eux qu’une seule culture, la leur, que toute autre civilisation y soit inférieure, que le bien soit par essence grec et le mal conçu comme étranger et extérieur, les Grecs estiment cependant que le genre humain est un et que les différences entre peuples sont accidentelles.

Ainsi, à la fin du VIe siècle, un poète comique fait-il dire à un de ses personnages : « Quiconque est porté par le bien par nature, même si il est Nègre, est un homme bien né » et à la fin du Ve siècle, le sophiste Antiphon écrit : «  Le fait est que, par nature, nous sommes tous et en tout de naissance identique, Grecs et Barbares ; et il est permis de constater que les choses qui sont nécessaires de nécessité naturelle sont (communes) à tous les hommes… Aucun de nous n’a été distingué à l’origine comme Barbare ou comme Grec : tous nous respirons l’air par la bouche et par les narines. »

Pour les Grecs, le monde barbare comprend les Perses, partenaires politiques, les Egyptiens, les Noirs et les Scythes. Ce ne fut qu’après la mort d’Alexandre le Grand qu’ils découvrirent réellement les Romains, les Celtes et les juifs. L’Égypte avait longuement retenu Hérodote parce que « les Egyptiens, dans la plupart de leur us et coutumes, se comportent à l’opposé du reste de l’humanité » mais aussi parce que certaines idées religieuses grecques « se situaient en réalité dans le sillage des Égyptiens ». Des Scythes, Hérodote soulignait qu’ils étaient «  les plus récents des hommes ». Ce peuple nomade choquait par son mode de vie, tellement éloigné de celui des Grecs et des Athéniens en particulier. Quant aux noirs Ethiopiens, Hérodote les considérait comme « les plus grands et les plus beaux de tous les hommes ».

Selon certains auteurs, ce sont le climat, les eaux, le milieu géographique, l’alimentation et les mœurs qui ont fait les peuples différents les uns des autres et la notion de « Grec » n’est donc pas un concept ethnique mais culturel. Cette position implique de la part du Grec le refus de reconnaître l’identité culturelle de l’autre et pour l’étranger, la perte de son altérité s’il désire participer à la civilisation grecque, la plupart de esclaves étaient des Barbares, soumis dans leurs pays à des régimes monarchiques et despotiques, ce qui faisait d’eux, selon Aristote, des esclaves dès la naissance.

Rome, qui ne constituait pas une entité ethnique mais seulement une unité politique, désirait s’incorporer tout ce que les étrangers pouvaient lui apporter pour augmenter sa puissance. Le monde romain reste néanmoins conscient de sa supériorité et considère comme sauvages les peuples barbares de Gaule et de Germanie. Pour Sénèque, par exemple, le Barbare  possède un ensemble complexe de défauts qui relèvent de la méchanceté et de la qualité inférieure de l’être : brutalité, grossièreté, prédominance de l’animalité, inculture, insociabilité, inhumanité, impiété, etc. Quant aux Noirs, des fresques et des vases les représentent dans un esprit de raillerie alors que le poète Properce estime pourtant qu’une femme noire dispose du même pouvoir de séduction qu’une femme blanche.

Au IIe siècle de notre ère, Apulée affirmera avec force : « Ce n’est pas au lieu de naissance, mais au caractère de chacun qu’il faut regarder ; ce n’est pas dans quel pays, mais sur quels principes s’est fondée son existence qu’il faut considérer ». (Apologie, 24).

 

Lecture

–       H.C. BALDRY , The unity of Mankind in the greek Thought, Cambridge Univ. Press, 1965.

–       Marie Françoise BASLEZ, L’Étranger dans la Grèce antique. Les Belles Lettres, 1984.

–       François HARTOG , Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre. Gallimard, 1980.

–       Arnaldo MOMIGLIANO, Sagesses barbares. Les limites de l’hellénisation. Maspero, 1980

–       Maurice OLENDER, « Barbarophilie et sagesse grecque » in Le temps de la réflexion, n°1, 1980

–       Léon POLIAKOV (éd.), Ni juif ni Grec. Entretiens sur le racisme, Mouton, 1978.

–       Pierre SALMON, « Racisme » ou refus de la différence dans le monde gréco-romain » in Dialogues d’Histoire ancienne. t. VII, Besançon, 1984

–       J.N. SEVENSTER, The Roots of teh Pagan anti-Semitism in the Ancient World. E.J. Brill Leyde, 1975.

–       Pierre VIDAL-NAQUET, Le chasseur noir. Formes de pensée et formes de société dans le monde grec. Maspero. 1981.

 

Cf. Autochtonie, Esclavage, Ethnocentrisme.

 

Animalité

ANIMALITÉ

 

 

« Peut-être la schématisation sociale de la perception est-elle ainsi faite chez les antisémites qu’ils ne voient plus du tout les juifs comme des hommes. L’assertion courante selon laquelle les Sauvages, les Noirs, les Japonais ressemblent à des animaux, par exemple à des singes, est la clé même des pogroms. Leur éventualité est chose décidée au moment où le regard d’un animal blessé à mort rencontre un homme. L’obstination avec laquelle celui-ci repousse ce regard — « ce n’est qu’un animal » — réapparaît irrésistiblement dans les cruautés commises sur des hommes dont les auteurs doivent constamment se confirmer que « ce n’est qu’un animal », car même devant l’animal ils ne pouvaient le croire entièrement. Dans la société répressive la notion d’homme est elle-même une parodie de la ressemblance de celui-ci avec Dieu… »

 

Theodor Adorno

Minima Moralia. Réflexions sur la vie mutilée.

Payot, 1980, p. 101.

 

Lecture

–       Léon POLIAKOV (ed.), Hommes et bête. Entretiens sur le racisme. Mouton, 1975.

Cf. Autre, Colonialisme, Esclavage, Ethnocentrisme, Galton, Indiens, Islam, Lumières.

Angoisse devant l’étranger

ANGOISSE DEVANT L’ÉTRANGER

Les psychanalystes reconnaissent chez le nourrisson, autour du huitième mois, une peur passagère et habituelle, provoquée par la perception du visage d’un inconnu, d’un  étranger.

Jusque là, le bébé vivait en symbiose avec sa mère (ou toute personne qui s’occupe de lui en permanence depuis sa naissance) et il souriait volontiers à tout visage humain qui se penchait vers lui. Le petit d’homme est une être inachevé, immature, incapable de subvenir seul à ses besoins. Sa survie dépend totalement des soins et de l’attention qu’un adulte voudra bien lui prodiguer ; cette dépendance émotionnelle l’attache à la personne source de son plaisir et de son déplaisir. Au début de sa vie, le nourrisson se trouve plongé dans un état d’indifférenciation, de toute-puissance hallucinatoire et de fusion avec l’adulte maternant, situation dans laquelle le « je » ne se démarque pas encore du « non-je », le dehors du dedans.

Petit à petit, il émerge de cette symbiose et différencie son corps de celui de sa mère grâce aux traces mnésiques des allées et venues de celle-ci et des expériences de satisfaction qui y sont liées. Il peut alors anticiper avec confiance le soulagement qu’elle apporte à ses besoins.

Au fur et à mesure qu’il devient capable de percevoir la séparation entre lui et l’autre, il peut craindre de perdre la présence maternelle et surtout de perdre son amour.

Lorsqu’un inconnu s’approche de lui, le bébé se trouve déçu dans son désir d’avoir la présence de sa mère. L’angoisse qu’il manifeste alors n’est pas liée au souvenir d’une mauvaise expérience avec un étranger mais à la perception d’une différence par rapport aux souvenirs de sa mère. Cette crainte l’agite chaque fois que celle-ci s’absente ou ne répond pas assez rapidement à ses attentes et ses désirs. La difficulté à patienter, la rancune et même la haine qu’engendre le sentiment de frustration éveillent ses pulsations destructrices. Pour préserver son unité et éviter un conflit avec son « bon objet » maintenant, il va projeter cette agressivité très menaçante, il va la prêter à autrui et particulièrement à tout « autre-que-la-mère » à toute personne qu’il ne reconnaît pas comme familière.

En retour, c’est cet étranger qui va lui apparaître hostile, dangereux, démoniaque et prêt à user de représailles à son égard. Cet « objet persécuteur » est investi de tous les fantasmes de destruction, de toutes les attaques hostiles : empoisonnement, explosion, souillure, anéantissement,… Projetés sur autrui, devenu le miroir de ses propres pulsions, ces mouvements de rage et de colère ne paraissent plus appartenir au « persécuté » mais être nés chez le « persécuteur », ce qui autorise en toute bonne foi une réaction agressive de défense contre cette « intrusion extérieure » qui menace la fragile identité de l’enfant.

Certaines études semblent montrer que cette réaction d’angoisse est moins intense chez les bébés qui ont reçu de leur mère, dans la phase symbiotique, une provision suffisante de confiance et une narcissisme primaire suffisamment solide.

Cette « angoisse du huitième mois », provoquée par la perception soudaine d’un visage inconnu, signe de l’absence de la mère, fait partie d’un développement sain  et nécessaire. Elle signe l’établissement et la reconnaissance de l’objet « mère » comme partenaire humain privilégié et non interchangeable. Dorénavant, l’enfant sait qu’il est lui et qu’il peut perdre ceux qu’il aime et dont il désire la présence. Il découvre le temps et sa durée mais, petit à petit aussi, la possibilité d’imaginer, de rêver, d’évoquer de bon souvenirs pendant l’absence de son objet d’amour et cette absence devient moins angoissante, moins « persécutrice ». Il sait que sa mère va revenir, il a appris à patienter, à trouver du plaisir par lui-même, à s’intéresser à mille choses, à ne pas perdre confiance. Il intériorise l’objet, il est devenu capable de le recréer à l’intérieur de lui-même.

Il devient lentement possible d’unifier, ou du moins d’apprendre à tolérer, l           coexistence de pulsions contradictoires — amour et haine — et d’atténuer le processus de clivage qui séparait l’ « objet persécuteur », la bonne fée de la sorcière ou du diable.

Néanmoins, le développement humain semble ne jamais s’achever complètement et pouvoir sans cesse revenir sur ses pas ou rester infiltré de mécanismes anciens. Ce processus de nature persécutive peut se réveiller tout au long de la vie, chaque fois que des circonstances angoissantes, intérieures ou extérieures, dépassent les capacités à réagir face au difficultés et suscitent une vive intolérance à la frustration et aux affects destructeurs qu’elle fait naître. Alors, la tentation de rendre responsable un bouc émissaire peut réapparaître. Et la peur d’un persécuteur imaginaire (Barbare, juif, Gitan, sorcier, colonisé, immigré…) provoque alors en retour persécutions et violences racistes.

Lecture

–       Lydia FLEM « Les liens du regard » in Le Genre Humain, n°3-4, 1982.

–       Margaret S. MAHLER La Naissance psychologique de l’être humain. Payot, 1980.

–       Francis MARTENS, « Entre chien et loup. Le carré raciste » in Le Genre Humain. N°2, 1982

–       Hanna SEGAL, Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein. PUF 1969.

–       René A. SPITZ, De la naissance à la parole, PUF, 1968.

Cf. Autre, bouc émissaire, Envie, Projection, Sorcellerie