Lettres d’amour en héritage, 2006

« Parmi tous les souvenirs qui me restaient de mes parents, ceux qui occupaient une place unique, les plus fragiles, peut-être, se trouvaient dans trois boîtes découvertes dans leur grenier. Trois boîtes en carton que j’avais emportées chez moi sans les ouvrir. Je savais qu’elles contenaient la correspondance amoureuse que mes parents avaient échangée pendant trois ans, entre leur rencontre fin septembre 1946 et leur mariage le 1er décembre 1949. Fallait-il les jeter sans les regarder ou bien les lire ? Etait-ce indiscret ou même incestueux ? Ce que j’y découvrais, ce n’était pas seulement une histoire d’amour, pas seulement la naissance d’un couple qui vécut plus de cinquante ans ensemble, mais quelque chose d’une cosmogonie, d’une histoire fondatrice, d’un miroir où chacun voudrait se reconnaître : le désir d’être né de l’amour. Notre histoire ne s’écrit pas sur une feuille blanche ; dès notre conception, nous nous trouvons saisis dans une autre histoire, celle de nos parents, de nos grands-parents, même si nous naissons longtemps après leur mort. Dans la suite des générations, notre place est désignée, nous ne sommes pas libres de nous-mêmes. Il nous faut assumer le passé pour ouvrir les horizons du présent. « 

Presse

Sur les Blogs

Babelio

Psychologies.com

Tatiana de Rosnay

Caroline

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Film : Notre Gai Savoir

C’est à l’occasion de l’exposition de Lydia Flem « Journal implicite » à la MEP (du 15 avril 2015 au 14 juin 2015) que Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison Européenne de la photographie a demandé à Alain Fleischer de réaliser un film.

 Notre Gai Savoir
réalisation Alain Fleischer – production La MEP / Le Fresnoy / Solilok – 45′

Six amis se retrouvent au Waldhaus-Hôtel, à Sils-Maria, fin 2014. Une parenthèse hors du temps où les discussions philosophiques les plus enjouées alternent avec des jeux de chaises, musicales, comme il se doit. Lire la suite

Festival de la Correspondance Grignan 2020

Festival de la Correspondance Grignan 2020

Rencontre littéraire
en compagnie de Lydia Flem, sur Alice au pays des Merveilles, le livre qu’elle a recommandé « pour rêver le monde d’après » (voir Le Monde des Livres, daté du vendredi 15 mai 2020).

De l’Autre côté du miroir : video le samedi 11 juillet à 15h

html#https://vimeo.com/437127647

« Panique » en accès libre Seuil/ DIACRITIK

Christine Marcandier
À lire sur diacritik.com/

Lydia Flem (Hugues Vas, Wikipedia)

« Ya-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis en soient revenus pour en témoigner ? ». Une exploratrice certainement, Lydia Flem, qui dans un texte offert à la lecture dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour », déploie l’un de ces moments que l’on nomme trop légèrement sans doute une « crise de panique » pour montrer combien cet état limite est une « expérience de l’intime extrême ».

Comment dire « cela », « cette chose innommable, ce dessaisissement, cette irraison ? », « comment dire une attaque de panique sans l’abraser ? » : tel est le défi de ce livre qui diffracte un moment, de sa naissance à son dénouement, selon l’apparente chronologie d’une journée 8h58, 9h03, 9h04, 9h06 etc. alors que la panique est justement ce qui désaxe toute horloge, efface le monde extérieur de sa « puissance déréalisante » (22 h), contamine toute sensation et plonge l’être dans un combat vain avec soi. « Je n’en peux plus de me battre contre moi-même » (20h27).

Ce je, c’est Lydia Flem, c’est vous, moi, plongés dans l’ordinaire d’une angoisse qui soudain nous submerge et façonne le monde selon ses propres contours : « Elle rampe d’abord, se faisant sentir de-ci de-là, un peu à la fois, puis elle insiste, pèse de plus en plus » (17h25) — et nul ne devrait, comme je le fais ici, citer ce texte dans le désordre, tant sa logique littéraire se doit d’être suivie… épousant celle de cette peur irradiante qui recouvre tout, depuis ce mot-titre, Panique, apparition de Pan, terreur totale, singulière comme multiple, un état si extrême qu’il brouille jusqu’à l’étymologie du mot pour le dire. Quelle origine du terme, quel sens grec, un dieu, une totalité ? Comment même dire cet état tant on a le plus souvent honte et tant on cache s’être laissé attaquer et submerger par ce sur quoi l’on n’a plus prise, ce « parasite à demeure » (14h48) ?

Panique est alors reconquête — et d’abord de ce qui a échappé dans la vie ordinaire : au feu rouge d’un carrefour banal, pompe à essence sur la gauche, café Terminus sur la droite, soudain tout déraille. La crise monte, tout s’efface tandis que demeurent inaltérablement présents, mais radicalement extérieurs à soi, arbres, immeubles, voitures pressées et présents, poursuivant leur existence banale tandis que le vide aspire la conductrice. Et la crise passe, semble s’éloigner, la conductrice redémarre. Mais qui est-elle vraiment désormais ? « Qui suis-je ? Celle qui est saisie par la panique ou celle qui, entre deux angoisses, reprend le cours banal de sa vie ? » (9h12). Ce sont ces moi auxquels se confronte avec virtuosité Lydia Flem dans Panique : elle est le sujet en proie à cette crise qui la mue en objet ; elle est celle qui se dédouble et observe les causes objectives de ces attaques — être sur le point de prendre l’avion pour donner une conférence à New-York et devoir accepter d’être à la merci de « cet engin en tôle légère qui prétend faire l’oiseau » ; se savoir agoraphobe et claustrophobe ; avoir hérité des angoisses de sa mère. Mais ces entrées objectives ne sont que des portes entrouvertes et il faut à l’auteure entrer dans la pièce centrale, effrayante, nous faire pénétrer à sa suite dans un texte fait de fragments comme autant d’instants devenus stations pour mieux approcher et articuler, saisir et façonner ce moment d’acmé qui paradoxalement s’étire. Panique est un « mon cœur mis à nu », une plongée dans ce que nous taisons et cachons, que Lydia Flem explore dans un livre qui est une immense méditation sur le temps, sur la manière dont il joue de strates présentes, passées et à venir pour mieux nous occuper (comme on assiège) et dont le récit, lui-même flux, parvient à délivrer les prisonnières et prisonniers que nous sommes.

Lydia Flem, Panique, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », mars 2005, 134 p., 14 € 20 — en accès libre dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour », le temps du confinement

Série : « Le Grand confinement », 2020

Alice a- t-elle rêvé son rêve de l’autre côté du miroir?
lundi 11 mai 2020
Georges Perec confiné
22 avril2020
Ena Wertheimer confinée
27 mars 2020

Frida Khalo confinée
23 mars 2020
Hedy Lamaar confinée
Inventrice du wifi
22 avril 2020
Virginia Woolf confinée dans un carré de menthe
19 mars 2020
Freud confiné
30 mars 2020
Reine Elisabeth confinée
12 avril 2020
Giacomo Casanova confiné
Portrait par son frère peintre
11 avril 2020

Feuilleton littéraire de Camille Laurens. Le Monde des livres 13 mars 2020

Notre feuilletoniste a lu la bouleversante « trilogie familiale « de l’écrivaine et psychanalyste belge, trois textes réunis pour la première fois en un seul volume.

SÉPARATIONS

Faut-il être psychanalyste pour voir dans la séparation une constante de notre existence ? Selon Freud, elle inaugure toute naissance, faisant peser sur le sentiment de dépendance absolue du nouveau-né à la fois la nécessité d’être aimé et l’angoisse de ne plus l’être. Si l’apprentissage de la séparation est un processus normal vers l’individuation et l’autonomie de l’enfant, les ratés émaillent souvent la suite de la vie, où pertes et deuils peuvent réactiver jusqu’à la mélancolie la peur de rester seul au monde. Il n’est guère d’adulte, aussi peu névrosé soit-il, qui n’ait un jour connu cette douloureuse épreuve. C’est ce que souligne la « trilogie familiale » de l’écrivaine et psychanalyste belge Lydia Flem dans un recueil de trois textes parus respectivement en 2004, 2006 et 2009 et réunis pour la première fois en un seul volume.

Diacritik entretien vidéo : « Découvrir des sensations dont on ne parle jamais » (Une trilogie familiale)

Comment j’ai vidé la maison de mes parents est de ces récits, rares, que l’on ne peut se contenter de lire : on le relit et reprend, on s’y reconnaît, on le conseille, on le partage. Il semble ne pouvoir connaître de fin en nous à l’image de son absence de point final, comme de…
— À lire sur diacritik.com/2020/03/09/lydia-flem-decouvrir-des-sensations-dont-on-ne-parle-jamais-une-trilogie-familiale/

Race, Racisme

Le livre « Le Racisme » de Lydia Flem, avec une préface de Léon Poliakov, a été publié aux éditions M.A. en 1985. Saisie des textes :  Selma Olender.

RACE

Le mot « race » apparaît en français au XVIe siècle. Il dérive de l’italien « razza », « sorte », « espèce », qui vient lui-même du latin ratio, « raison », « ordre des choses », « catégorie », « espèce », et qui prend le sens de « descendance » en latin médiéval. Au XVIe et au XVIIe siècles, le mot race est surtout utilisé par les familles nobles les plus importantes ; il passa ensuite dans l’usage pour désigner de plus vastes groupes humains auxquels on supposait des traits physiques communs. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on attribua en plus d’une ressemblance morphologique et d’une marque biologique communes, une ressemblance sociale, morale, culturelle. Les philologues découvrirent des familles linguistiques et les anthropologues les identifièrent à des races, ainsi naquirent la « race aryenne » et la « race sémite ». En cette fin du XXe siècle, les biologistes et les généticiens des populations affirment qu’aujourd’hui pour la science, les « races humaines » n’existent pas.

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Lydia Flem au miroir de Claude Cahun

Colloque

Lydia Flem au miroir de Claude Cahun: une poétique de l’anamorphose

Vendredi 29 Mai 2015, 14:00

Dans ses travaux consacrés aux perspectives dépravées, Jurgis Baltrušaitis observe que si les surréalistes ont largement œuvré en faveur du renouveau des formes anamorphiques au début du XXe siècle, c’est pour inscrire celles-ci dans une poétique de l’informe et du désordre. Car c’est en effet «la puissance déformatrice et non restauratrice des formes déformées» (Jurgis Baltrušaitis, Anamorphoses ou Thaumaturgus opticus, Les perspectives dépravées, Paris, Flammarion, 1984, coll. «Idées et recherches», p. 195) que favorisent ces nouvelles anamorphoses désormais «sans retour» – puisque le terme désigne, selon sa racine étymologique, toute forme qui revient, ou redevient «normale» sous un certain point de vue.

Claude Cahun, à la fois proche et distante du surréalisme, s’est illustrée dans cette poétique de la distorsion qu’elle a notamment appliquée à sa propre représentation. Pièce maîtresse de son œuvre photographique, l’autoportrait réalisé pour la revue Bifur en 1929 allonge ainsi le crâne rasé de l’artiste pour, selon les termes de François Leperlier, «déstabiliser la perception du réel [et] faire valoir la souveraineté de l’imaginaire» («L’œil en scène», introduction à Claude Cahun, Arles, Actes Sud, coll. «Photo Poche», 2011). Près d’un siècle plus tard, ce reflet de Claude Cahun ressurgit sous les traits d’une nouvelle «femme chauve»: Lydia Flem, psychanalyste, écrivaine et photographe, pose devant la webcam de son ordinateur, le crâne dénudé par la chimiothérapie, recouvert d’une couronne de post-it bariolés. Entre 2008 et 2010, l’artiste, atteinte d’un cancer, réalise ainsi une série de clichés publiés sur son blogue. Ces images seront plus tard insérées dans le récit autofictionnel La Reine Alice (2011), parodie de Through The Looking Glass où la narratrice Alice, alter ego de l’auteure, passe un jour «de l’autre côté de soi» après avoir aperçu dans le miroir une masse suspecte du cancer contre son sein.

À partir de ces deux autoportraits aux caractéristiques anamorphiques, cette communication présente un double objectif:

– Démontrer que si La Reine Alice s’inscrit bel et bien dans l’héritage carrollien, l’œuvre photographique que Lydia Flem construit depuis maintenant quelques années doit aussi se penser au reflet d’un autre miroir: celui de Claude Cahun et de ses tableaux photographiques composés de petits objets qui, dans Cœur de Pic notamment, renouent avec l’univers de l’enfance.

– Réfléchir, à partir de cette première démonstration, la façon dont le fait photographique peut, en cherchant à s’affranchir d’un impératif de représentation mimétique, travailler une esthétique de la distorsion soulignant l’irréalité du réel aussi bien que la réalité de l’irréel.

Critique : Glamour

Articles de presse sur « Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans »

Glamour.fr 29 février 2016 – Sophie Rosemont : Souvenirs Fashion

 » Reprendre le mode narratif de Georges Perec était risqué. Mais l’auteure , Lydia Flem, membre de l’Académie Royale de Belgique, réussit haut la main ce challenge de taille. Ainsi, en 479 entrées introduites par l’un des plus célèbres gimmicks de la littérature française, » Je me souviens », elle nous raconte la mode. La sienne, celle des autres, celle qui dit de nos vies. Considérations d’historienne (  » Je me souviens que Yves Saint- Laurent avait un seul regret : ne pas avoir inventé le jean »), de lectrice (« Je me souviens de l’écharpe du Petit Prince »), d’enfant ( » Je me souviens de ma terreur, au cinéma, devant les uniformes nazis »), de femme ( » Je me souviens d’une longue robe coquelicot que j’ai porté à Venise sous l’orage ») : on dévore ce délicieux ouvrage qui nous en apprend autant sur ce qu’est l’élégance que sur nous- mêmes. »

Projection

PROJECTION

  « Une perception interne est réprimée et, en son lieu et place, son contenu, après avoir subi une certaine déformation, parvient au conscient sous forme de perception venant de l’extérieur ».
« Le président Schreber »in Cinq psychanalyses, PUF, 1966, p. 311.
« Le sujet attribue à autrui les tendances, les désirs, etc., qu’il méconnaît en lui : le raciste, par exemple, projette sur le groupe honni ses propres fautes et ses penchants inavoués ».
Laplanche et J.-B. Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, PUF, 1967, p. 345.

 

La psychanalyse offre aux sciences humaines un concept particulièrement éclairant pour une réflexion à propos des comportements et de la pensée racistes. Sigmund Freud, puis Mélanie Klein, ont mis en lumière l’existence d’un mécanisme psychique présent dès le début de la vie et qui ne cesse d’accompagner l’être humain : la projection.

   Pour tenter de préserver en lui le « bon » et se débarrasser du « mauvais », le nourrisson, et plus tard l’adulte, projette inconsciemment sur autrui ses pulsions agressives qui lui reviennent ensuite sous la forme d’« objets persécuteurs », miroirs de sa propre violence. Ces persécuteurs peuvent être ressentis soit comme étant au-dehors, donnant le sentiment d’une menace extérieure, soit comme étant au-dedans, faisant naître des craintes de nature hypocondriaque.

   On peut observer que les comportements du raciste banal peuvent se comprendre dans les mêmes termes. L’histoire des réactions antisémites indique bien comment ses deux types de projections peuvent fonctionner : alors que les Juifs étaient regroupés en ghettos et portaient des insignes visibles, telle la rouelle jaune au Moyen Age, ils étaient perçus comme des étrangers extérieurement différents et donc identifiables, c’est-à-dire maîtrisables, ils représentaient une menace extérieure, mais dès le moment où l’émancipation leur a permis l’assimilation, ce qui suppose la disparition d’une altérité visible, le sentiment d’une menace intérieure, invisible est née. Devenus trop proches, trop semblables, on accuse alors les Juifs de complot, de dissimulation, de trahison, d’espionnage au profit d’un ennemi extérieur, de double jeu, de double appartenance, de desseins secrets. Ce sont l’Affaire Dreyfus, les Protocoles des Sages de Sion, etc.

   Comme le souligne Francis Martens, « quand un semblable tient à garder jalousement sa part d’altérité, il devient le lieu de projection idéal de tout le refoulé de son proche voisin », et il poursuit, « dans cette perspective, ce n’est pas tant l’altérité juive que sa parenté fondamentale qui est le vecteur de la paranoïa antijudaïque » et « la frénésie destructive est d’autant plus forte qu’est fragile l’identité ». Ou comme le suggère Hanna Segal, c’est lorsque la personne acquiert une plus grande tolérance envers sa propre agressivité que son besoin de projection diminue. Serait-ce là  une raison de croire aux pouvoirs de l’éducation et d’espérer élever des êtres confiants, lucides et tolérants ? Des recherches menées aux Etats-Unis après la Deuxième Guerre mondiale avaient déjà tenté de montrer que les individus à forts préjugés raciaux avaient généralement subi une éducation sévère et répressive et possédaient une « personnalité autoritaire » ou « antidémocratique ». Ces recherches ont aussi relevé que ces mêmes sujets se soumettaient aux valeurs conventionnelles de leur groupe et avaient une conception hautement moralisée et idéalisée des représentants de l’autorité, qu’ils avaient aussi tendance à refouler leur affectivité et à rejeter toute introspection de leurs mobiles et conflits profonds ainsi qu’à projeter leur fantasmes sexuels et agressifs sur le monde extérieur. Ces traits de personnalité ont été mis en relation avec un mode de pensée ethnocentrique, qui se marque à la fois par un rejet général de tout groupe externe qui s’accompagne d’une idéalisation et d’une soumission au groupe d’appartenance.

   Ces travaux américains révèlent aussi la cohésion interne des deux angoisses persécutives des antisémites qui ne manquent pas de critiquer en même temps l’assimilation des Juifs et leur isolement volontaire. Edouard Drumont, lui prétend ne s’inquiéter que d’une menace intérieure au corps social : « … tout Juif qu’on voit, tout Juif avéré est relativement peu dangereux, il est parfois même estimable ; il adore le Dieu d’Abraham, c’est un droit que nul ne songe à lui contester, et comme on sait à quoi s’en tenir, il est possible de le surveiller. Le Juif dangereux, c’est le Juif vague… C’est l’animal nuisible par excellence et en même temps l’animal insaisissable ».

 

Lecture

  • W. ADORNO The authoritarian personality, N.Y., Harper, 1950.
  • Else FRENKEL-BRUNSWIK, D.J. LEVINSON et R.N. SANFORD, « La personnalité anti-démocratique » in Psychologie sociale. Textes fondamentaux, Dunod, 1965, p. 8-22.
  • Francis MARTENS, « Le Miroir du meurtre » in Le Racisme. Mythes et sciences, Bruxelles, Complexe, 1981, p. 61-72.
  • Hanna SEGAL, Introduction à l’œuvre de Mélanie Klein, PUF, 1969.

Extrait de Le Racisme, 1985.

Nature (Racisme)

NATURE

C’est au moment où, au XIXe siècle, les sciences de la nature, comme on les nommait alors, prennent une extension considérable avec les théories évolutionnistes de Darwin, les recherches sur l’hérédité de Mendel… que les sciences humaines se mettent à utiliser sur la notion de « nature » dans leurs champs de réflexion.

Cette confusion entre des concepts de la pensée biologique et de la pensée sociologique est présente chez de nombreux sociologues, historiens et penseurs de cette époque : Renan, Spencer, Taine, Fustel de Coulanges,… Peu de théoriciens semblent échapper à cette infiltration idéologique dans les territoires de la science.

Le Moyen Age, face aux différences religieuses, proposait (ou contraignait à) la conversion ; le XVIIIe siècle liait les différences politiques et culturelles à des variations géographiques, psychologiques ou sociales et la morale révolutionnaire souhaitait offrir à chacun la liberté individuelle. Mais à partir du XIXe siècle, c’est un déterminisme social d’ordre biologique qui enferme irréversiblement chacun dans « sa nature ».

La nature détermine les particularités de chaque groupe humain et personne ne peut y échapper. Désormais, il devient impossible de passer d’une catégorie à l’autre. Aucun parcours personnel, aucun acquis culturel ne peut modifier une « essence » qui transcende toutes les entreprises d’éducation, de choix ou d’actions. La nature éternelle, inamovible devient pour tous une « fatalité biologique ».

Proust, enfant de son siècle lui aussi, dépeint Swann, Juif assimilé, personnage indispensable aux coteries aristocratiques les plus fermées, devenu vieux et malade, et chez qui, soudain, sa « nature juive » réapparaît : « … le nez de polichinelle de Swann, longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme, tuméfié, cramoisi, plutôt celui d’un vieil Hébreu que d’un curieux Valois. D’ailleurs peut-être chez lui, en ces derniers jours, la race faisait-elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise en même temps que le sentiment d’une solidarité morale avec les autres Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie et que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l’affaire Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée » (Salome et Gomorrhe, La Pléiade II, p. 690).

Qu’il y ait des différences de ‘nature’ entre les êtres humains n’est pas nécessairement en soi une idée infamante. Constater que certains hommes préfèrent le riz à la pomme de terre ou le maïs au blé n’implique pas inéluctablement que les uns ont le droit de vivre et les autres celui de servir les premiers ou de mourir. Mais, la société occidentale du XIXe siècle, au nom de la « nature » et de la « race », c’est-à-dire, au nom de différences culturelles et historiques, s’est permis de classer et de hiérarchiser les êtres humains. D’un côté, les hommes « domestiques », ses semblables, à qui sont réservés tous les pouvoirs, intellectuels, sociaux, politiques, techniques, scientifiques et de l’autre côté, les hommes d’une autre nature, « inférieure », « sauvage », « primitive » : paysan, nomade, femme, enfant, étranger, fou, considérés comme objets de conquête, d’exploitation, de conversion religieuse et toujours de fantasmes puissants. Au nom de la « science », nouveau dieu d’une société qui se voulait laïque, la conscience tranquille, le XIXe siècle s’arroge le droit de mépriser, de dominer, d’utiliser et de massacrer d’autres groupes humains. Avec l’idée de nature le racisme moderne est né.

Gustave Le Bon, le psychologue des foules, partageait volontiers ces nouvelles idées venues des biologistes et des linguistes : « Ce qui m’est resté le plus clair dans l’esprit, c’est que chaque peuple possède une constitution mentale aussi fixe que ses caractères anatomiques » (Les Lois psychologiques de l’évolution des peuples, 1898). Peuple et race étaient souvent des termes interchangeables et c’est l’époque où l’on se met à considérer que les Juifs ne font plus partie de la « race blanche » mais forment la « race sémitique ».

En 1855, Renan écrivait : Je suis… le premier à reconnaître que la race sémitique, comparée à la race indo-européenne, représente réellement une combinaison inférieure de la nature humaine » (Histoire générale et système comparé des langues sémitiques. pp. 4-5). Trente ans plus tard, Renan revint sur cette conception et proclama au contraire, qu’il n’existait pas de type racial juif mais les mots n’effacent pas facilement les mots et l’idée de race sémite et de race aryenne était déjà profondément enracinée. Les Juifs eux-mêmes ou leurs amis l’utilisaient : « Les vertus de cette race (juive)… sautent aux yeux. Ses défauts ou ses vices, qui tendent à disparaître, à s’effacer de jour en jour, sont les restes d’une longue servitude… » (Jules Ferry, ami des Juifs, U.I. 1er avril 1893, p.42).

L’idée de nature doit peut-être sa force et son succès à son aspect de simplicité rassurante, d’évidence tranquille, de concept « fourre-tout » qui évite de définir trop précisément, trop explicitement, des notions confuses qui, sous des allures « scientifiques », relèvent d’une idéologie brutale. Et puis, l’ethnocentrisme venant sans doute avant l’empathie, il paraît difficile à un groupe majoritaire de considérer que ses manières de vivre et de penser ne vont pas de soi et sont, comme la culture des « autres », toutes relatives.

C’est ce que formulait Yves Guyot, un dreyfusard de la première heure : « En France, nous confondons assimilation et uniformité. Nous en sommes encore à la vieille idée platonique du type et nous voulons façonner tous les genre sur le nôtre, comme s’il avait atteint une perfection absolue » (Lettres sur la politique coloniale, 1885, p. 215).

 

 

Lecture

 

–       Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Mouton, 1972.

–       Colette GUILLAUMIN, « Race et nature : système des marques. Idée de groupe naturel et rapports sociaux » in Pluriel, n°11, 1977, p. 39-55.

–       Michaël R. MARRUS, Les Juifs en France à l’époque de l’Affaire Dreyfus. Calmann-Lévy, 1972.

–       Serge MOSCOVICI, La société contre nature, 10/18, 1972.

–       ID, Hommes domestiques et hommes sauvages, 10/18, 1974.

 

Cf. Culture, Darwin, Ethnocentrisme, Génétique, Hérédité, Lumières, Racisme.

Article extrait du livre de Lydia Flem, Le Racisme, M.A. éd, préface de Léon Poliakov, 1985 (épuisé).

 

Nouvelle droite (Racisme)

NOUVELLE DROITE

 

Déjà pour les dirigeants nazis la culture représentait l’enjeu essentiel du combat idéologique. Pour la Nouvelle Droite, la prise du pouvoir culturel est le tremplin obligé vers le succès politique. Cette stratégie culturelle ou « méta-politique » s’est affirmée après l’échec politique, dans les années 1960, d’Europe Action, du Mouvement Nationaliste du Progrès (M.N.P.), du Rassemblement Européen de la Liberté (R.E.L.), de Jeune Nation, de la Fédération des Etudiants Nationalistes, groupes et partis d’où émergeront les revues Nouvelle École, Éléments, le Club de l’Horloge et les Éditions Copernic.

Cette guerre culturelle est facilitée par « la vulnérabilité, elle aussi grandissante, de l’opinion publique à un message métapolitique (qui est) d’autant plus efficace et d’autant mieux reçu et assimilé que son caractère directif et suggestif n’est pas clairement perçu comme tel, et par conséquent, ne se heurte pas aux mêmes réticences rationnelles et conscientes qu’un message à caractère directement politique » (Les idées à l’Endroit, p. 258, A. de Benoist).

Le G.R.E.C.E. ou Groupement de Recherche et d’Études pour la Civilisation Européenne a été officiellement fondé le 17 janvier 1969. Le premier numéro de la revue Nouvelle École est paru, lui, déjà en février-mars 1968 avec pour thème le conflit fondamental entre Rome et la Judée : procès du monothéisme et des idéologies égalitaires, appel à la « libération païenne », exaltation des inégalités, retour aux « sources indo-européennes » et scientisme raciologique.

Déjà constitué officieusement en 1965, le G.R.E.C.E. s’est nourri du « réalisme biologique » d’Europe Action, revue de réflexions nées après l’échec de l’O.A.S., dans laquelle on pouvait lire par exemple : «Une civilisation est le produit d’une race ; seule la race qui l’a créée est capable de la maintenir dans sa voie naturelle de développement ».

La généalogie intellectuelle de la Nouvelle Droite s’inscrit dans l’héritage issu de la Ligue Nordique, créée par l’anthropologue britannique R. Pearson en 1958, et à laquelle adhéra immédiatement H. Günther, théoricien raciste officiel du régime nazi, ainsi que d’autres nostalgiques du racisme. Dans les années 1960, c’est autour de la revue Mankind Quarterly que se regroupèrent les partisans de l’idéal « aryen », de l’hygiène raciale (ou eugénisme), des idées à la fois de l’extrême droite américaine et des théoriciens fascistes, anciens nazis ou mussoliniens, des supporters du régime raciste de l’Etat sud-africain et les héritiers idéologiques de G. Vacher de Lapouge, de Gobineau, de Drumont et du darwinisme social. « Nouvelle école », comme ses homologues étrangers, comprend à la fois d’anciens militants extrémistes de droite (des pro-nazis ou d’anciens nazis), et des universitaires de renom qui offrent, quelquefois même sans s’en rendre compte peut être, une couverture académique à ces publications. Michael Billig, montre bien le réseau de relations internationales et l’interférence entre l’université et l’extrémisme politique. The Mankind Quarterly en Grande-Bretagne, Neue Anthropologie en Allemagne et Nouvelle école en France s’échangent des textes et partagent la même idéologie et des théories tel l’eugénisme de Galton (élitisme, principe hiérarchique, neutralisation du « déchet » social) dont K. Pearson recueillit l’héritage et qu’il transmit à ses élèves, parmi lesquels Cyril Burt, connu pour ses travaux sur le QI. D’autres professeurs de psychologie comme H. Eysenck et A. Jensen offrent aux organisations d’extrême droite le discours « scientifique » sur la race dont ils ont besoin pour affirmer leur postulats racistes. Norman Cohn note dans son livre : « Si irrationnelles, anti-scientifiques et notoirement absurdes qu’aient été ces doctrines, elles furent l’œuvre de gens cultivés, et, plus exactement, de gens diplômés » (Histoire d’un mythe, Gallimard, 1967, p. 172).

Le comité de patronage de Nouvelle Ecole comprend de nombreuses personnalités du monde de la nouvelle droite internationale : K. Pearson mais aussi un ancien collaborateur d’Himmler, des membres de la Ligue Nordique, des rédacteurs de la revue Mankind Quarterly, l’auteur d’un opuscule contre l’intégration des Noirs aux Etats-Unis, le fondateur de la Société sud-africaine de génétique et collaborateur du Journal des affaires raciales, etc.

A côté d’une nouvelle droite intellectuelle et « culturelle » affirmant le retour aux « racines indo-européennes » et une idéologie inégalitariste, on trouve aujourd’hui le courant du « révisionnisme » historique niant le génocide commis par l’Allemagne nazie (en contact avec la Nouvelle Droite sans s’y confondre) ainsi que des organisations de combat para militaires, habilement cachées derrière un fascisme aux allures cultivées et « douces ».

 

 

Lecture

 

–       Michael BILLIG, L’Internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Paris, Petite collection Maspero, 1981.

–       Julien BRUNN, La Nouvelle Droite, Paris, Nouvelles Editions Oswald, 1979.

–       Yves PLASSERAUD, « La Nouvelle Droite fait son chemin » in Esprit, juillet 1983, p. 51-67.

–       Alain SCHNAPP et Jesper SVENBRO, « Du nazisme à ‘ Nouvelle école’ : repères sur la prétendue Nouvelle droite » in Quaderni di storia, 11, 1980, p. 107-119.

–       Pierre-André TAGUIEFF, « La ‘nouvelle droite’ contre le libéralisme », in Intervention, n°9 1984, p.31-43.

 

Cf. Eugénisme, Génocide.

 

Noirs (Racisme)

NOIRS

 

Les premiers Noirs à débarquer sur le continent nord-américain en 1619 sont arrivés comme esclaves achetés à vil prix sur les côtes africaines. L’esclavage américain est directement lié aux grandes plantations de coton dans le Sud, ainsi qu’aux cultures de riz, de l’indigo, de la canne à sucre et surtout du tabac au XVIIIe siècle.

Il faut attendre 1808 pour voir la Constitution américaine interdire pendant vingt ans la traite des Noirs. Alors, à défaut de pouvoir importer de nouveaux esclaves d’Afrique, certains vieux États esclavagistes du Sud imaginent faire de l’élevage d’esclaves, comme on reproduit du cheptel, pour ensuite les revendre aux États cotonniers. Ceci évoque, si l’on fait un saut dans le temps et dans l’espace, la tentative nazie de créer une « race aryenne ».

En 1860, on comptait quatre millions d’esclaves noirs qui représentaient pour leurs maîtres une valeur égale ou supérieure à la terre elle-même. Cette appropriation physique des êtres humains ne fut abolie qu’en 1868 par les 14e et 15e amendements élaborés par le Congrès. Cette abolition légale ne se traduisit pas sur le terrain et à l’esclavage se substitua la ségrégation qui envahit tout le champ politique et social dans les États du Sud. Cette situation était rendue possible par le régime fédéral que connaissent les Etats-Unis. A partir de 1910 – 1915 , les Noirs gagnèrent petit à petit le Nord industriel qui avait besoin de main-d’œuvre. Ils se regroupent souvent dans de même quartiers au sein des villes importantes comme New York, Chicago ou Los Angeles, où ils connaissent les bas salaires et les conditions de travail difficiles. Les émeutes raciales, longtemps propres au Sud avec ses scènes de lynchages, atteignent aussi les villes du Nord.

C’est la Deuxième Guerre mondiale et la décolonisation des pays noirs qui modifient le regard que les Américains posent sur les Noirs. En 1954, un arrêt décide que la ségrégation raciale dans le domaine de l’éducation est anticonstitutionnelle et en 1957, le Congrès vote une loi pour la protection des droits civiques  des Noirs. A partir de 1955 aussi, les Noirs décident de se battre pour mettre fin aux pratiques ségrégationnistes. Le pasteur Martin Luther King prit la tête d’un mouvement non violent et si son action fait avancer la cause des Noirs, ceux-ci continuent à se heurter aux préjugés surtout dans le Sud.

Les tensions entre Noirs et Blancs sont d’autant plus fortes qu’elles recouvrent, comme toutes les relations racistes, des antagonismes sociaux ; ce sont en effet les Noirs qui, en majorité vivent dans les villes les plus défavorisées, qui occupent des emplois subalternes, etc.

 

Lecture

–       Franz FANON, Peau noire, masques blancs, 1952.

–       G.M. FREDERICKSON, The Black image in the White Mind : the Debate on Afro-American Character and Destiny, 1817-1914, New York, Harper, 1971.

–       ID., « Le Développement du racisme américain : essai d’interprétation sociale », in S.W. Mintz (dir.), Esclave /facteur de production. L’économie politique de l’esclavage, Dunod, 1981.

–       Avi SCHNEEBALG, « Dialectique de l’égalité des groupes et de l’égalité des individus : l’arrêt ‘ Bakke’ de la Cour suprême des Etats-Unis (1978) » in L’Égalité, vol. VIII. Société anonyme d’éditions juridiques et scientifiques, Bruxelles, 1982.

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