CASANOVA the man who really loved women

translated by Catherine Temerson, Farrar, Straus and Giroux ed.

« Between Casanova’s time and ours stretch two centuries of ignorance and misunderstanding. This remarkable man has been thought of as a Don Juan of the salons, cold and indifferent to women, but in this new book Lydia Flem rediscovers him as he really was, an ardent man of the Enlightenment, a true friend and lover of women. In Paris, Rome, Berlin, St. Petersburg, and London, this comedians’ child could be found in aristocratic milieus or low dives, in convent alcoves, at gaming tables and in the libraries of the philosophes: Casanova was everywhere and knew everyone. A generous, spirited man, he gave of himself without stint, and men and women alike rejoiced in his company. He was learned, amusing, helpful, wise – and something of a scoundrel, for in the class-bound European circles he moved in, he was always on the point of being « found out » as an impostor, a low-born nobody. He hated the snobbery but he loved his freedom. Ms. Flem gives a deliciously entertaining account of Casanova’s adventures with women young and old (sometimes mother and daughter), with friends both fierce and loyal, interspersing her own witty narrative with quotations of apt passages from Casanova’s amazing memoirs – which he wrote when, slowed by old age and illness, he was exiled from Venice and living in a Bohemian castle. »

Review : New York Times

The final reminder : How I Emptied My Parents’ house

Souvenir Press, 2005, translated by Elfreda Powell

This taboo-breaking book deepens the understanding of the death of one’s parents through the experiences of the author, a daughter of Holocaust survivors. Her parents never communicated their imprisonment experiences, causing Lydia Flem to grow up in a stifling silence that was finally broken upon their deaths as she emptied the old house. She discovers that the lonely process of bereavement is not only one of grieving, but a chaotic jumble of emotions that range from anger and oppressive, infinite pain to revulsion, remorse, and a strange sense of freedom.

Review

« Elegant, poignant and profoundly honest, The Final Reminder is a rumination on ageing, bereavement, solitude and ancestry. » — ‘Times Literary Supplement’

« Lydia Flem has used the process of clearing out her parents’ home after her mother’s death to explore her grief. » — ‘Jewish Chronicle’

« In the process of clearing the house Lydia… gets to know her mother more truly after death. » — ‘Spectator’

« This painful but poignant and taboo-breaking book… explores the process of bereavement and the curious mix of emotions it brings. » — ‘Tribune’

« Deserves to take its place in that select library, alongside Tennyson’s In Memoriam and CS Lewis’s A Grief Observed. » — ‘Sunday Times’ –This text refers to the Paperback edition.

Freud the Man

Other Press, 2003, translation Susan Fairfield

The world knows Freud as a thinker–one of the founding giants of modern culture. Now Lydia Flem paints a unique and unforgettable portrait of Frued the man: a father, husband, and friend, a secular Jew with passion for classical antiquity and European culture, torn between his need to be fully accepted in an anitsemitic society while remaining fatihful to his orgins.

Flem enters into the depths of Freud’s creativity, showing how his thinking is connected to his immersion in the arts, the history of religions, and mythology. The intimate details of his daily life, his relationships with women, his poetic gifts, his travels, his dreams, his letters to family, friends, and colleagues: all reveal his vision of the unconscious. We accompany Freud on his walks through Vienna and Rome; look over his shoulder as he writes to his fiancee; learn the significance of the Greek, Roman, and Egyptian figurines that stand before him on his desk as he conceives his groundbreaking ideas; and discover the books, read in childhood, that later shape his self-analysis and his theoretical development.

Flem draws on an unusually broad range of sources, but she wears her learning lightly: her biography of Freud reads like a novel, full of vivid details and captivating human interest. From the 6-year-old gleefully tearing up a book illustrated with pictures of Persia; to the young doctor balancing his scientific training with his love of Shakespeare; to the psychoanalyst in his prime, conquering the resistance to his theories; to the old man, ravaged by illness, forced to flee into exile in England, Lydia Flem leads us deep into the life of a genius.

XENOPHOBIE

Habituellement on différencie xénophobie et racisme mais on passe si facilement de l’une à l’autre qu’il n’est pas toujours aisé de les distinguer. Selon certains, la xénophobie implique une exclusion, un rejet pur et simple des sujets étrangers, tandis que le racisme manifeste à leur égard, hostilité et violence. Les psychanalystes eux, considèrent parfois que le racisme est la pathologisation de la xénophobie, vue, elle, sur le plan individuel comme une réaction compréhensible, de rejet et de fascination pour l’étranger. L’étranger qui suscite attirance et angoisse est généralement celui qui n’est que légèrement différent de soi. Si la xénophobie est ce sentiment d’inquiétante étrangeté, de mouvement personnel intérieur, qui ne se traduit pas nécessairement par un comportement violent, mais souvent plutôt par une opinion, un préjugé ou une conduite d’évitement, le racisme, lui, au contraire, est une violence justifiée par une doctrine et partagée par un même groupe social. Il n’y aurait plus d’oscillation entre la crainte mais seulement la haine et le mépris, l’envie et le ressentiment à l’égard du « racisé », de celui qui est considéré comme l’incarnation du mal, de la maladie, de l’impureté,… quel qu’il soit sur le plan individuel, il est englobé dans le groupe honni.

   Le mot « xénophobie » semble avoir été forgé en France au début de ce siècle, peut-être bien par un écrivain fin connaisseur de grec, Anatole France. Il dénonce, en effet, dans Monsieur Bergeret à Paris (chapitre 8) les démagogues parce qu’ils côtoient les « misoxènes, xénophobes, xénoctones et xénophages » !  Le Nouveau Larousse illustré reprend ce terme pour la première fois en 1906 sans en donner l’origine.

   « Si la relativité se révèle juste, les Allemands diront que je suis allemand, les Suisses que je suis citoyen suisse, et les Français que je suis un grand homme de science. Si la relativité se révèle fausse, les Français diront que je suis suisse, les Suisse que je suis allemand, et les Allemands que je suis Juif ».

Albert Einstein

 « Des groupes ethniques étroitement apparentés se repoussent réciproquement, l’Allemand du Sud ne peut pas sentir l’Allemand du Nord, l’Anglais dit tout le mal possible de l’Ecossais, l’Espagnol méprise le Portugais ».

Sigmund Freud

« Psychologie des foules

et analyse du moi », in

Essais de psychanalyse,

Payot, 1981, p. 163.

« (Ce phénomène) je l’ai appelé « Narcissisme des petites différences » (…) On y constate une satisfaction commode et relativement inoffensive de l’instinct agressif, par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres. Le peuple juif, du fait de sa dissémination en tous lieux, a dignement servi, de ce point de vue, la civilisation des peuples qui l’hébergeaient ; mais hélas, tous les massacres de Juifs du Moyen Age n’ont suffi à rendre cette période plus paisible ni plus sûre aux frères chrétiens (…) Ce ne fut pas non plus l’œuvre d’un hasard inintelligible si les Germains firent appel à l’antisémitisme pour réaliser plus complètement leur rêve de suprématie mondiale ».

S. Freud, Malaise dans la Civilisation, PUF, 1971, p. 68-69.

Lecture

– J.-B. PONTALIS, « Une tête qui ne revient pas », Le Genre humain, 11, 1984.

WEININGER Otto (1881 – 1904)

Curieuse figure de la scène viennoise, entre la fin d’un siècle et le début d’une ère tragique, Otto Weininger cristallisa les passions de son époque. Jeune philosophe, victime de la « haine de soi » (Selbst hass), il se suicida à 23 ans en 1904, après avoir écrit Sexe et Caractère, un livre violemment hostile aux femmes et aux Juifs : « Dans tous ses aspects, l’esprit de la modernité est juif. On célèbre la sexualité comme une valeur suprême. Notre temps est non seulement le plus juif, mais aussi le plus féminin de tous les temps. »

   Dans une note de son texte sur le petit Hans, Freud propose un sens à cette double exclusion : « Le complexe de castration est la racine inconsciente la plus profonde de l’antisémitisme. Le mépris pour les jeunes femmes n’a pas non plus d’autre racine. Weininger, ce jeune philosophe éminemment doué et sexuellement troublé a, dans un chapitre qui fit sensation, traité du juif et de la femme avec la même hostilité, les accablant l’un et l’autre des mêmes insultes. Weininger était un névrosé entièrement dominé par des complexes infantiles ; c’est, chez lui, le complexe de castration qui fait le lien entre le juif et la femme ».

   Ce mécanisme de l’inconscient est abondamment partagé par les hommes de son temps et la tradition philosophique n’échappe pas à ces préjugés communs. Antisémitisme et antiféminisme se retrouvent chez Kant et Schopenhauer, par exemple. Quant à la brillante Vienne d’avant 1914, elle a le triste privilège d’avoir nourri en même temps que la plus effervescente créativité en musique, en peinture, en architecture, en littérature, en logique ou en psychanalyse, l’antisémitisme le plus virulent.

   En 1897, Vienne qui avait permis aux Juifs de s’émanciper et de s’assimiler très largement à son corps social, élit pour maire Karl Lueger, leader du parti chrétien-social qui enflammera de ses discours antisémites le jeune Hitler. L’antisémitisme s’allie au mouvement antilibéral et catholique. Le chanoine Rohling publie son livre Le juif talmudique et l’abbé Joseph Deckert Un crime rituel selon les actes. Houston Stewart Chamberlain fait paraître à Vienne, où il vivra de 1889 à 1909, Les fondements du XIXesiècle, dans lequel il dénonce le mélange et la promiscuité des races et accuse les Juifs de mille forfaits. Otto Weininger l’a rencontré aux réunions de la société de philosophie et il mêle, comme lui, les idées racistes de Wagner (Chamberlain divorça d’une femme juive pour épouser une fille de Wagner) à l’éthique de Kant.

   L’antisémitisme de Weininger n’est pas un racisme biologique, ni religieux, il ne se rattache pas davantage au mouvement pangermaniste ; sa figure de la judéité s’inscrit à l’intérieur d’un projet philosophique qui vise « une idée au sens platonicien » de la judéité et non des Juifs réels. Femmes et juifs souffrent d’une carence ontologique, ils ne possèdent pas la dignité qui rend accessible à la morale et « l’absence de moi intelligible » explique leur insociabilité. Ils n’ont aucun sens de l’Etat, sont incapables de se constituer en sujets du droit et n’ont qu’une existence purement physique.

   Cette double exclusion fonctionnerait, selon l’hypothèse proposée par Elisabeth de Fontenay, à partir d’une seule et même occultation de l’origine ; ce refus d’assumer le lieu d’où l’ont vient se dédoublant et se différenciant en judéo phobie d’une part, en misogynie de l’autre. Weininger, s’autorisant des analyses de Kant, rejette ainsi ces deux catégories de l’altérité que sont le Juif et la Femme, comme les marques intolérables de toute différence.

Lecture

  • Christine BUCI-GLUCKSMANN, « Figures viennoises de l’altérité. Féminité et judaïté », L’Ecrit du temps n°5, 1984.
  • Elisabeth de FONTENAY, « Sur un soupir de Kant », Le Racisme. Mythes et sciences, Complexe, 1981, p. 15-29.
  • Jacques LE RIDER, Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme, PUFQ, 1982.

Cf. Dégénérescence.

VOLTAIRE François Marie AROUET, dit (1694 – 1778)

Selon Voltaire, il faudrait être aveugle pour douter « que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains soient de races entièrement différentes » (Essai sur les mœurs, Introduction, II). Il est évident que « les blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crin et les hommes sans barbe, ne viennent pas du même homme » (Traité de métaphysique). De même, la supériorité raciale des Européens lui paraît avoir un caractère d’évidence : ces « hommes me paraissent supérieurs aux nègres, comme ces nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres… » Si les Européens sont supérieurs à d’autres espèces d’hommes « naturellement esclaves », il ne faut donc pas s’étonner de leurs victoires sur ceux-ci. La conquête du Nouveau Monde et l’esclavage ne le choquent pas ; il admet un droit de colonisation, fondé sur la mise en valeur d’un continent que la « stupidité » de ses habitants avait rendu stérile jusqu’à la venue des Européens. Il n’hésita d’ailleurs pas à prendre des parts dans une entreprise de Nantes de traite des Noirs, placement fort rémunérateur …

   Ainsi, l’anthropologie de Voltaire met en avant deux principes opposés : le principe d’identité qui veut que toutes les races humaines possèdent un même instinct, une même nature, et un principe de différenciation qui gouverne les inégalités puisque « la nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu’on voit si rarement changer ». Il justifie ainsi l’esclavage des Noirs : « si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention, ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de notre philosophie. »

   Pour cet homme des Lumières, l’histoire des hommes est en continuel progrès ; les peuples sauvages sont encore au stade de l’enfance de l’humanité alors que les Européens sont les missionnaires de la plus haute civilisation atteinte et c’est à ce titre qu’ils se doivent d’imposer le progrès aux autres hommes.

   La phobie antijuive de Voltaire avait déjà frappée ses contemporains. Léon Poliakov a relevé dans son Dictionnaire philosophique une trentaine d’articles (sur cent dix huit) dénonçant les Juifs, « nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons » (article « Abraham »). L’article « Juif » est le plus long du dictionnaire ; à la fin de ses trente pages , Voltaire conclut ses propos violents en précisant qu’ « il ne faut pourtant pas les brûler ». Et Léon Poliakov de se demander si Voltaire fut antijuif parce qu’il était anticlérical ou, au contraire, si son combat contre l’infâme était animé par sa haine du peuple juif. Comme Elisabeth de Fontenay l’a souligné à propos d’un autre grand philosophe de la raison, Emmanuel Kant, les préjugés les plus communs ont été non seulement partagés par les esprits les plus critiques mais même érigés en concepts philosophiques. « Comme si le philosophe, par ailleurs ascétique dans sa volonté de rupture avec le savoir et le croire établis, s’oubliait tout à coup, et se réconciliait avec la sagesse des nations, pis, avec le sens commun : philosophia perennis ? »

Lecture

  • Michèle DUCHET, Anthropologie et histoire au Siècle des Lumières, Flammarion 1977.
  • Elisabeth de FONTENAY, « Sur un soupir de Kant », Le Racisme. Mythes et sciences, Complexe 1981, p. 15-29, (éd. M. Olender).
  • Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy 1968.

Cf. Colonisation, Esclavage, Lumières, Noirs.

VISIBILITÉ

« (…) Pour petit Genevois, les Français sont ‘étrangers’ partout, même pour eux et en France, tandis que lui-même ne l’est nulle part, même pour d’autres » note Jean Piaget.

   Celui qui parle, s’il se sait et se sent appartenir à la catégorie générale, ou s’il se sait et se sent ne pas appartenir à une catégorie particulière d’êtres humains au sein de la société où il se trouve, ne se désigne d’aucun qualificatif spécifique. Au contraire, il précise que d’autres ne sont pas comme lui membre de sa « majorité silencieuse ». Colette Guillaumin a montré que ceux dont on nomme l’appartenance à une catégorie abstraite font partie es minoritaires par rapport à la référence sociale majoritaire qui, elle, allant de soi.

   Ainsi précisera-t-on par exemple, qu’un sportif ou un terroriste est belge ou jeune ou musulman ou de sexe féminin mais on ne nommera pas les caractéristiques : homme, adulte, blanc, chrétien, hétérosexuel, national ou sain d’esprit. Face à l’autre, il y a un « ici » et un « ailleurs », l’autre étant toujours vécu comme éloigné, comme situable par rapport à moi qui suis « ici ». Le minoritaire est replacé dans une catégorie générale, il devient le Juif, le Noir, la Femme, … il perd ses particularités personnelles.

   Lorsque le capitaine Alfred Dreyfus est dégradé, la foule crie « A bas les juifs » et non pas « A bas Dreyfus » et comme l’écrit Zola dans J’accuse : « Le capitaine Dreyfus est condamné par un conseil de guerre pour crime de trahison. Dès lors il devient le traître, non plus un homme mais une abstraction… Il n’est pas que la trahison présente ou future, il représente aussi la trahison passée… ».

   Tous les groupes « racisés » sont d’emblée posés comme particuliers face à un général. Comme C. Guillaumin le souligne : « Le majoritaire n’est différent de rien étant lui-même la référence : il échappe à toute particularité qui l’enfermerait en elle-même (…) Dans une société blanche, le blanc ne sait pas qu’il est blanc, il est ». Et elle conclut : « La démarche raciste se définit dans cette proposition : elle est déni de l’humanité totale à l’autre par le biais de l’attribution d’un type particularisé, elle est confiscation pour soi-même de la richesse diversifiée des possibilités humaines ».

   La victime du racisme n’a pas de nom pour être désigné. Le « racisé », comme certains auteurs proposent de l’appeler, ne possède bien souvent aucunes différences somatiques, ainsi que le prétend le discours raciste ; aussi le raciste impose généralement à ses victimes une marque visible : rouelle ou étoile jaune, tatouages, pied d’oie rouge, etc. afin de pouvoir le différencier du reste de la population.

Lecture

  • Michel ADAM, « Racisme et catégories du genre humain » in L’Homme, avril-juin 1984, p. 77-96.
  • Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Mouton, 1972.
  • Jacques HASSOUN, « Du Racisme, de la différence des sexes et du mythe de l’indifférenciation « , in Lettres de l’Ecole freudienne, mars 1977, 20, p. 29-35.
  • Serge MOSOVICI, Psychologie des minorités actives, PUF, 1979.

Cf. Autre, Dreyfus, Indiens, Racisme, Rumeur.

VICHY

« … Je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir — pour combien de temps ? — un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer. Les rafles d’israélites, les séances de scalp dans les commissariats, les raids terroristes des polices hitlériennes sur les villages ahuris me soulèvent de terre, plaquent sur les gerçures de mon visage une gifle de fonte rouge ».

René CHAR,

Cité par M. Blanchot,

Le Débat, mars 1984, p. 28.

Le 27 août 1940, le gouvernement de Vichy abroge la loi Marchandeau qui punissait tout article de presse attaquant et excitant à la haine contre « un groupe de personnes qui appartiennent par leur origine à une race ou à une religion déterminée ». A partir de cet été 40, l’antisémitisme a légalement le droit de se répandre dans les colonnes des journaux français.

   Dès l’accession du Maréchal Pétain au pouvoir, des lois limitent aux citoyens nés de père français l’accès aux professions médicales et au barreau. Les naturalisations accordées depuis 1927 sont révisées et 6000 Juifs perdent ainsi leur nationalité française.

   Le 3 octobre 1940, un statut des Juifs leur assigne une condition juridique et sociale inférieure. Conçue par le ministre de la Justice Alibert, cette ordonnance introduit la notion de race et définit comme Juifs « tous ceux qui sont issus de trois grands-parents juifs, ou de deux grands-parents si son conjoint est juif ». Ce statut, renforcé par Vallat en juin 1941, fut utilisé par les nazis, lors des grandes rafles de 1942 ; donnant une définition plus large que celle des Allemands, le texte entraina un plus grand nombre encore de victimes dans la mort.

   La loi du 4 octobre 1940 autorise l’internement dans des camps spéciaux des « étrangers de race juive » et indique que « les ressortissants étrangers de race juive pourront en tout temps se voir assigner une résidence forcée par le préfet du département de leur résidence ».

   « Les historiens, qui ont étudié les archives, n’ont pu déceler aucune trace d’instructions qui auraient été données au gouvernement de Vichy par les Allemands en 1940 pour lui faire adopter une telle législation antisémite. La stratégie « préventive » de Vichy fut revendiquée lors des procès pour collaboration après guerre, comme si les mesures antijuives françaises avaient pu dissuader les nazis d’en prendre de pires. Certains analystes de cette période de l’histoire voient dans ces réactions xénophobes et racistes l’écho de la défaite de juin 1940, l’indifférence dominante parmi les Français, le pouvoir personnel quasi illimité du Maréchal Pétain et les agissements de quelques antisémites convaincus dans l’équipe ministérielle de Vichy, mais surtout, en toile de fond, un antisémitisme largement ancré dans les mentalités.

   La première ordonnance allemande, du 27 septembre 1940, exige l’inscription de tout juif de la zone occupée sur un registre spécial. Dès la création du Commissariat Général aux Questions Juives, avec Xavier Vallat à sa tête, par la loi du 2 juin 1941, tout Juif qui ne se fait pas recenser risque la prison et l’internement, « même si l’intéressé est Français ». Pour compléter ces lois antijuives, la loi du 22 juillet 1941 relative aux entreprises, biens et valeurs appartenant aux Juifs, étendait à la zone libre l’ « aryanisation » des propriétés juives. Elle permettait à l’Etat de les confisquer. Cette loi rencontra la première opposition sensible au sein du gouvernement, mais finalement, il adopta le projet à l’unanimité.

   Mais Vallat perdit peu à peu de sa crédibilité ; il avait échoué dans la réalisation de son principal objectif : substituer la loi française à la loi allemande et obtenir le retrait des ordonnances antijuives allemandes dans la zone occupée.

   Le 18 avril 1942, Pierre Laval revient au gouvernement, Darquier de Pellepoix remplace Vallat au Commissariat Général aux Questions Juives et le 30 juin, Adolf Eichmann vient à Paris annoncer que tous les Juifs de France devront être déportés.

   Le gouvernement de Vichy donne son accord à « la déportation, pour commencer, de tous les Juifs apatrides des zones occupées et non occupées » : au matin du 16 juillet, 9000 policiers français arrêtent 12884 Juifs à Paris qu’ils entassent au Vél’d’hiv’ ou internent à Drancy, d’où 67000 Juifs sur les 76000 qui seront déportés partirent pour les camps de la mort. Les enfants ne sont nullement épargnés, au contraire, les autorités fançaises proposèrent leur déportation, avant même que les nazis en donnent l’ordre. Plus de six mille enfants furent ainsi livrés à la mort à Auschwitz.

   A l’occasion du 8 mai 1984, le magazine l’Histoire publie les résultats d’un sondage réalisé par Louis Harris-France. On peut y lire la difficulté de la France à se situer face à Pétain et le partage se faire selon l’âge et l’appartenance politique. Pour les jeunes de 18/24 ans, le symbole de la Libération est représenté par un soldat américain salué par la foule. La condamnation de Pétain se chiffre à 51% dont 10 % à la peine de mort. Les plus de 65 ans par contre, voient dans la descente des Champs-Elysées par de Gaulle le souvenir marquant de la fin de la guerre. Seulement 20% d’entre eux condamnent Pétain, et légèrement. Les communistes se retrouvent dans l’image du résistant et condamnent Pétain à 49%, dont 13% à la peine capitale. Ils accordent aux Soviétiques une place importante (19%) dans la lutte anti nazie, alors que pour la moyenne de l’échantillonnage interrogé 6% seulement reconnaissent aux Soviétiques un rôle dans la Libération. En première position, c’est le général de Gaulle qui incarne la liberté retrouvée (47%) puis viennent les Américains (40%), les Français de Londres (15%), les résistants maquisards (19%) et après le régime soviétique, les Britanniques avec 4%.

   Les catégories socio professionnelles prennent des positions fort différenciées : autour d’une moyenne de 38% de condamnation du Maréchal Pétain, ce sont les cadres supérieurs et moyens les plus sévères (54 et 46% de condamnation) alors que les retraités, les petits commerçants et les agriculteurs préfèrent l’acquittement (avec 48%,42%  et 30%). Le nombre d’indécis est relativement élevé aussi bien chez les agriculteurs (47%) que chez les ouvriers (42%), ceux-ci condamnant le pétainisme avec 38%, comme la moyenne de l’échantillon.

   Du côté des formations politiques, l’image de Pétain reste aussi floue : l’UDF l’acquitte à 50% et le RPR hésite entre 37% de condamnation et 36% d’acquittement mais, les partisans de ces deux partis considèrent comme prépondérant le rôle joué par les Français de Londres dans la lutte contre le régime nazi d’occupation.

Lecture

  • Philippe GANIER-RAYMOND, Une certaine France. L’antisémitisme 40-44, Balland, 1975.
  • Michaël R. MARRUS et Robert O. PAXTON, Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981.
  • Dominique ROSSIGNOL, Vichy et les Francs-maçons, J.C. Lattès, 1981.
  • L’Histoire, mai 1984.

Cf. Antisémitisme, Génocide, Nazisme.

VACHER de LAPOUGE, Georges (1854 – 1936)

Vacher de Lapouge peut être considéré comme un des pères du racisme moderne et de l’antisémitisme. Pour lui, seule la race blanche aryenne (grand blond aux yeux bleus, dolichocéphale) est capable de génie et de grandeur. Il rêvait d’une solution « sûre, économique » pour se débarrasser de ces « abominables brachycéphales » et avait même songé à leur faire distribuer gracieusement de l’eau-de-vie ! Comme Galton, il estime néfaste l’aide sociale aux déshérités. « Les assistés sont, en règle, des héréditaires de la paresse et de la débauche, parfois du crime. Ce sont des antisociaux vivant en marge de la société, à peu près impropres au travail soutenu, incapables de prévoyance, des primitifs soustraits par le parasitisme à la sélection qui a fait sortir les populations entières du vieux  fond antérieur à la civilisation… » (Les sélections sociales, 1896).

   Il oppose le dolichocéphale audacieux et bientôt « maître incontesté de la terre » grâce à sa « hardiesse sans limites, son intelligence puissante » et « sa conscience de la solidarité de race » au brachycéphale « inerte, médiocre » , frugal, qui cherche la richesse plutôt que le progrès, « le cercle de ses visées est très restreint ». Mais le rival le plus dangereux de l’aryen dolichocéphale, c’est le Juif « arrogant dans le succès, servile dans le revers, filou au possible, grand amasseur d’argent, d’une intelligence remarquable et cependant impuissante à créer » (L’Aryen : son rôle social, 1899).

   Comme on le voit, la notion de race sert surtout à justifier la place de chacun dans la société et a éliminer les concurrents. Elle permet de rationnaliser les préjugés de classe et les préjugés xénophobes.

   Vacher de Lapouge dont Guillaume II disait « Vous n’avez qu’un grand homme en France et vous l’ignorez », sera très écouté en Allemagne où le mythe de la supériorité aryenne fut évidemment très bien accueilli et trouva dans les théoriciens de l’Allemagne nazi des disciples trop zélés.

   Avec des accents prophétiques, Georges Vacher de Lapouge annonçait fort calmement, en 1887, les massacres à venir : « Je suis convaincu au contraire qu’au siècle prochain on s’égorgera par millions pour un ou deux degrés en plus ou en moins dans l’indice céphalique. C’est à ce signe, remplaçant le shiboleth biblique et les affinités linguistiques, que se feront les reconnaissances de nationalité. (…) et les derniers sentimentaux pourront assister à de copieuses exterminations de peuples ». (Revue d’Anthropologie, 16, 1887, p. 150-151).

Lecture

  • Léon POLIAKOV, Le Mythe aryen, Calman-Lévy, 1971.

Cf. Aryen, Galton

TSIGANES

Peuple nomade au sein de sociétés sédentaires, les Tsiganes furent accusés dès le XVe siècle, époque de leurs nombreuses migrations à travers l’Europe, des pires méfaits : mendicité, banditisme, vols, espionnage, rapt d’enfants. Cette dernière accusation fut souvent colportée par la littérature ; Cervantès avec La Gitanilla fut un des premiers à utiliser ce thème, suivi par de nombreux écrivains parmi lesquels Beaumarchais, Goethe, Cuvelier, Victor Hugo, …

   Diverses légendes ont couru sur leurs origines ; on les a imaginés descendants des bâtisseurs de pyramides, survivants des Atlantes ou issus d’une des tribus perdues d’Israël. A la fin du XVIIIe siècle, avec l’intérêt des linguistes pour les langues indo-européennes, des savants ont découvert une ressemblance entre leur langue et le sanskrit. Depuis, l’origine indienne a été confirmée. L’Allemagne, qui avait été particulièrement inhospitalière a leur égard, renforça la législation anti tsigane sous le régime nazi et, « oubliant » qu’ils parlaient une langue « aryenne », décida leur déportation et leur génocide. Un « institut de recherche d’hygiène raciale et de biologie de la population » établit environ trente mille fiches de Tsiganes vivants en Allemagne mais deux cent mille environ furent victimes des massacres nazis.

   Ceux qu’on a appelé Gitans, Romanichels, Bohémiens, Manouches, Gipsies, etc. nomment les non Tsiganes des gadjé, des « paysans », des « péquenots ». Ce sont généralement les métayers et les paysans qui leur étaient le plus hostile. Les artistes, eux, ont aimé les peindre, tels Caravage, Georges de La Tour, Jérôme Bosch ou Van Gogh, les musiciens faire des emprunts à leur musique. La noblesse les accueillit souvent volontiers pour qu’ils animent leurs fêtes ou s’occupent de leurs chiens et de leurs chevaux. Mais les Tsiganes furent surtout l’objet de rejet, de méfiance et d’hostilité ouverte de la part des populations, ce qui se traduisait souvent par leur expulsion. Le premier exemple en est donné par l’assemblée de Lucerne qui, en 1471, leur interdit de demeurer sur le territoire de la Confédération. Les Rois catholiques espagnols leur laissèrent le « choix » entre la sédentarisation et l’exil. En 1725, des Tsiganes furent roués et décapités aux Pays-Bas. Les Etats italiens, l’Angleterre, la Bohême ou la Moravie en exécutèrent également. En Espagne, au Portugal, à Venise, en France, ils furent envoyés aux galères ou enrolés de force dans la marine.

   Jusqu’au XIXe siècle, les Tsiganes étaient persécutés et pourchassés non en raison de leur origine ethnique mais de leur mode de vie nomade ; ensuite, comme les Juifs, de qui ils furent souvent rapprochés, les Tsiganes seront considérés comme une « race ». Selon Alfred Rosenberg, l’un des doctrinaires nazis, ils formaient une « race inférieure qui constitue un danger biologique et sociologique aussi fort que les Juifs ». En 1857, un politicien libéral, Louis-Charles Chassin, dans un article de L’Illustration les défendait : « La haine, aidée par la superstition, inventa à leur propos mille infamies qui les mettaient, comme les Juifs, au ban de l’humanité ». A la même époque, Gustave Flaubert écrivait à Georges Sand quelques réflexions sur la place que ce peuple lui semblait occuper dans l’imaginaire sédentaire occidental : « Je me suis pâmé, il y a huit jours, devant un campement de Bohémiens qui s’étaient établis à Rouen (…) L’admirable, c’est qu’ils excitaient la haine des bourgeois, bien qu’inoffensifs comme des moutons. Je me suis très mal fait voir de la foule en leur donnant quelques sols, et j’ai entendu de jolis mots à la Prudhomme. Cette haine-là tient à quelque chose de très profond et de très complexe. On la trouve chez tous les gens d’ordre. C’est la haine que l’on porte au bédouin, à l’hérétique, au philosophe, au solitaire, au poète Moi qui suis toujours pour les minorités, elle m’exaspère ».

Lecture

  • H. ASSEO, « Aperçus sur l’histoire des Tsiganes. Une stratégie de la survie » in Cahiers Droit et Liberté, juillet 1981, p. 21-27.
  • A. BARTHELEMY, « Etre Gitan aujourd’hui » in Etudes tsiganes, 1980, n°1, p. 9-20.
  • Christian BERNADAC, L’Holocauste oublié. Le massacre des Tsiganes, Paris, France-Empire, 1979.
  • M. DEGRANGE, « Tsiganes et sédentaires. Le rejet » in Etudes tsiganes, 1972, n°1, p. 28-36.
  • Luc de HEUSCH, A la découverte des Tsiganes, Bruxelles, Institut de sociologie, 1965.
  • Myriam NOVITCH, « Le génocide des Tsiganes sous le régime nazi » in Etudes Tsiganes, 1978, n°2, p.27-31.
  • François de VAUX de FOLETIER, Le monde des Tsiganes, Paris, Berger-Levrault, 1983, coll. « Espace des hommes ».

Cf. Bouc émissaire, Cagots, Génocide, Race.

STÉRÉOTYPE

« Car c’est à la vérité une violente et traistresse maistresse d’escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la désrobée, le pied de son autorité : mais par ce doux et humble commencement, l’ayant rassis et planté avec l’ayde du temps, elle nous descouvre tantost un furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n’avons plus la liberté de hausser seulement les yeux. »

Montaigne, Les Essais, Livre premier, chapitre XXII.

    Ce terme fut introduit dans le champ des sciences sociales par l’américain Walter Lippman pour qualifier les idées et les croyances préconçues que se font les individus ou les groupes à partir non pas de l’observation d’un phénomène mais de préjugés et d’habitudes de pensées. Il attribue au stéréotype une fonction d’économie : pour ne pas devoir évaluer avec circonspection tous les aspects d’une nouvelle situation, en peser chaque élément, y réfléchir, en proposer une hypothèse explicative puis en vérifier le bien-fondé, l’individu y répond par la facilité et la rapidité d’une pensée préformée, d’une généralisation simplificatrice, d’un stéréotype partagé avec d’autres dans une même culture.

   Les stéréotypes charrient la conformité de la pensée sociale ; ils offrent une représentation ou une image simplifiée, non vérifiée par l’expérience et non soumise à la critique, ayant cours dans un groupe déterminé à propos généralement d’une autre catégorie sociale déterminée.

   Certains sociologues distinguent le stéréotype du préjugé. Le premier étant une image, une catégorie sociale « comme on la voit », le préjugé étant une opinion, un jugement, une catégorie sociale « comme on la juge ».

   Stéréotype et préjugé comportent une charge émotionnelle importante, inclinent à des attitudes et permettent aux individus et aux groupes de justifier leur propre statut par opposition à celui d’autres catégories sociales dévalorisées, comme c’est le cas dans le racisme. Ainsi, les stéréotypes qui circulent à l’égard des travailleurs immigrés, des Noirs ou des Juifs servent-ils à justifier la ségrégation, le rejet, la domination, l’antisémitisme, etc.

   Rumeurs, préjugés, stéréotypes font partie d’une culture et de son ethnocentrisme. La rencontre avec d’autres cultures, plutôt que de s’inscrire dans la réalité d’une découverte singulière, semble se nouer avant tout à partir du « prêt-à-penser » d’une société.

Lecture

  • Henri JANNE, Le Système social. Essai de théorie générale, Ed. de l’Institut de sociologie de l’Université Libre de Bruxelles, 1968.
  • Walter LIPPMAN, Public opinion. Harcourt, Brace, New York, 1922.