« La librairie du XXIe siècle » fête ses 30 ans

Maurice Olender @Olivier Dion

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La collection du Seuil est dirigée depuis 1989 par Maurice Olender : « Mon univers n’est pas celui du pouvoir éditorial… que je respecte, mais celui de l’autorité de l’auteur : celui des écrivains et des chercheurs »

Propos recueillis par Zoé Courtois  Publié le 30 mai 2019 à 09h00 – Mis à jour le 30 mai 2019 à 09h48

« La librairie du XXIe siècle », qui fut « La librairie du XXe siècle » jusqu’en décembre 2000, fête ses 30 ans. Pour marquer cet anniversaire, un catalogue de 270 pages de la collection des éditions du Seuil a été imprimé, et une soirée organisée, le 13 mai, à la Maison de l’Amérique latine, à Paris, au cours de laquelle le comédien Pierre Arditi a lu La Plus Précieuse des marchandises. Un conte, de Jean-Claude Grumberg, l’un des plus récents titres de la collection fondée et dirigée par l’historien Maurice Olender. Lequel revient ici sur cette aventure éditoriale.

Ces trente années ont-elles modifié le projet initial de « La librairie du XXIe siècle » ?

Maurice Olender : Oui et non. Dans les années 1980, archéologue de formation, je ne savais rien de l’édition si ce n’est que les livres sont des chemins de traverse. On les lit pour apprendre, rêver de savoir, mais aussi pour s’y perdre et s’y retrouver. Jeune chercheur, ma pratique était interdisciplinaire autant qu’indisciplinée. De programme éditorial, je n’en avais pas. Je voulais publier des collègues, des amis, des auteurs admirés. Il y a eu d’emblée Jean-Pierre Vernant, Georges Perec, Arlette Farge, Marcel Detienne, Jacques Le Goff, Florence Delay. Plus tard Yves Bonnefoy, Sylviane Agacinski, Jacques Roubaud, Claude Lévi-Strauss, Henri Atlan, Michel Deguy. Il y avait là une géométrie sensible. Je n’imaginais pas alors publier de la poésie, notamment les œuvres de Paul Celan. Ni, grâce à François Vitrani, qui dirige la Maison de l’Amérique latine, éditer de la poésie latino-américaine, les Poèmes humains, de César Vallejo (traduit par François Maspero avec en préface un ultime texte de Jorge Semprun) [2011], Ida Vitale, Nicanor Parra… Tout cela n’était pas prévisible. Si j’avais eu la possibilité de publier la bande dessinée Maus, de Spiegelman, j’en aurais été très heureux. Ce qui me captive, c’est l’impalpable consonance entre les livres. Dans Le Matin daté du 17 septembre 1985, sous la plume de Jean-Paul Morel, on lisait ce qui n’était pas encore un programme mais qui l’est devenu : « Publier des textes (…) fondamentaux d’auteurs classés habituellement dans le rayon des sciences humaines, mais qui se révèlent dans leur recours à l’écriture comme de véritables écrivains. »

Il est rare qu’une telle collection rencontre le succès économique. ­Selon vous, quelle est la raison de ce succès ?

Au fil des ans, face aux patrons de l’édition m’interrogeant à propos de la vente d’un livre, j’ai souvent répondu : l’improbable est inéluctable, et la vente d’un ­livre fait partie des improbabilités. Le premier titre de ces 30 ans de la collection, La Plus Précieuse des marchandises. Un contede Jean-Claude Grumbergbientôt traduit en huit langues et film d’animation en devenir, a déjà dépassé les 60 000 exemplaires en tirage et les 50 000 en vente. Ce n’était évidemment pas « programmé »! Pas plus que les ­succès des livres de Jean-Pierre Vernant, Lydia Flem, Ivan Jablonka, Michel Pastoureau, Michelle Perrot, Marc Augé… En ­matière d’édition, un certain usage de la rationalité économique ne peut que ­conduire à l’échec. Mon univers n’est pas celui du pouvoir éditorial… que je respecte, mais celui de l’autorité de l’auteur : celui des écrivains et des chercheurs.

Vous souhaitez construire une collection à la fois érudite et non élitiste. Qu’est-ce que cela signifie ?

Un soir, je suis à Berne pour fêter Les Enchanteresses, de Jean Starobinski [2005]. J’entends deux belles femmes (ç’aurait pu être des hommes), d’un certain âge, discuter. L’une demande à l’autre : « As-tu déjà lu le livre de Jean ? Est-il difficile ? »Je les apostrophe : « Permettez-moi de vous poser une question. L’amour, c’est facile ? Ce livre est exactement comme l’amour, il est très, très difficile. Difficile comme l’amour, difficile comme la vie. » Certes, ces œuvres sont exigeantes. Mais cette collection est un lieu où tout le monde peut s’élire en lecteur, car on peut être modelé par ce que l’on ne comprend pas totalement. A condition de ne pas essayer d’en forcer la compréhension. Le rapport à la connaissance et à l’art, qui est souvent un rapport de maîtrise pour les érudits, ne doit pas l’être nécessairement pour les lecteurs. Dans la volonté de dominer le savoir, il y a quelque chose de trop viril qui finit par échouer.

Mais l’essai, au centre de votre ­collection, peut-il être un genre non élitiste ?

Des essais devenus des classiques sont souvent des livres où la forme révèle le contenu. Lisez Penser/Classer, de Perec [Hachette, 1985 ; rééd. Seuil, 2003]. Quand, dans un essai, vous avez un sujet et un développement liés à une forme de pensée adéquate, vous tenez un texte accessible au public. La trajectoire de l’enfant que j’ai été, dont je fais le récit dans Un fantôme dans la bibliothèque [2017], permet de comprendre pourquoi toute pensée élitaire m’est étrangère. Lire aussi  Maurice Olender, comme un funambule sur une corde raide

Quelles sont les directions vers ­lesquelles vous projetez d’emmener la collection ?

« La librairie du XXIe siècle » est sans doute d’abord une « collection d’auteurs ». A la fois elle appartient à ses auteurs, elle est faite par eux et ce sont ces auteurs qui me guident – et non l’inverse. Avoir le bonheur de lire et de publier dans l’avenir, notamment, les livres de Daniele Del ­Giudice, Hélène Giannecchini, Nicole Lapierre, Denis Podalydès, Michel Pastoureau, Catherine Perret, Alain Schnapp, Lydia Flem, Alain Fleischer, Marc de Launay, Jean-Paul Demoule, Milad Doueihi ou Luc Dardenne, ce n’est pas uniquement énumérer des noms, c’est décrire un horizon de créativité multiple dont nous ressentons de plus en plus la nécessité. Et la chance d’accueillir des œuvres posthumes rappelle combien les auteurs disparus sont contemporains de leurs lecteurs : Lévi-Strauss, Perec, Starobinski, Celan…

Ce qui me bouleverse souvent, c’est la créativité des auteurs. Qu’est-ce qu’une œuvre créatrice ? Peut-être une exigence qui s’exerce sans concession. Avec générosité, offerte à tous. Une pratique qui intègre divers ingrédients de savoirs, d’esthétiques – comme une cuisine qui allie avec adéquation les aromates d’ici et d’ailleurs. Quand la sociologie d’un événement ­contemporain, sans devenir un roman, se fait texte littéraire, l’historien Ivan Jablonka écrit Laëtitia [2016, prix Médicis et Prix littéraire Le Monde]. Je rêverais de publier encore plus de cinéastes, de mathématiciens, de musiciens… Ce serait alors une collection un brin intempestive, qui reprendrait le geste des humanistes du XVIe siècle. Ou alors, au contraire, pourvu qu’on admette que le numérique pourrait nous conduire à ces savoirs imbriqués, une collection d’avenir.

Zoé Courtois (Collaboratrice du « Monde des livres »)