S’affranchir de la distance des siècles

La Vie du 8 avril 2021 par Victorine de Oliveira

Que signifie se sentir chez soi ? À cette question à la fois simple et vertigineuse, Lydia Flem apporte une réponse tout en digressions historiques : se sentir chez soi, ce serait être (bien) entourée des fantômes du passé. Et la rue Férou en bourdonne, voie du VIe arrondissement de Paris qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg. Lydia Flem s’est laissée emporter par le cortège de ses illustres occupants : le photographe Man Ray, qui y eut son atelier ; Madame de La Fayette ; Alexandre Dumas, qui y fit habiter Athos, l’un de ses quatre mousquetaires ; Chateaubriand ; Hippolyte Taine ; et même Jean-Jacques Goldman, qui y possède un hôtel particulier. Mais elle s’inquiète aussi des« vies minuscules », celles qui ont parfois tout juste laissé un nom sur les registres d’état civil ou du cadastre. À commencer par le mystérieux Étienne Férou (ou Ferrou), procureur au parlement de Paris sous François Ier. On pense à Georges Perec. Mais ce n’est pas tant pour tenter l’épuisement d’un lieu parisien, plutôt pour tisser par bribes – avec ce que cela comporte de manques – un « vivre ici et ensemble », qui s’affranchirait de la distance des siècles. ■

par Victorine De Oliveira

Une autobiographie au pluriel

par Vincent Roy : L’Humanité ( 18 au 24 mars 2021)

« Une rue, dix maisons, cent romans » : Lydia Flem fantasme Paris. La psychanalyste et écrivaine est aussi une journaliste, une enquêtrice, une historienne, une sociologue, une ethnographe… Fascinée par une ruelle née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, une ruelle « un peu à l’écart, en pente douce, discrète, ondoyante, mystérieuse », laquelle « cristallise, sur une toute petite parcelle de territoire, l’intensité et l’étrangeté des vies humaines », notre généalogiste traque des légendes, rappelle des fantômes, écoute des voix du passé et répond à une question : « Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? »

«Sa» rue Férou est «le lieu d’une autobiographie au pluriel » et son ouvrage singulier celui d’une quête existentielle. D’où son intensité. C’est, nous explique-t-elle, que les récits collectifs sont, d’une certaine façon, connexes des récits de soi, qu’ils « s’interpénètrent ». Ce qu’elle explore à toute force, c’est l’expé- rience de l’habitation. Elle entend les habitants avec sa troisième oreille – elle est analyste, comme on l’a dit : Man Ray dans son atelier, Madame de La Fayette dans sa maison d’enfance, Voltaire dans le petit hôtel de Villette et Athos, le mousquetaire, dans son deux-pièces. Ce dernier vivait là, selon Dumas ! Mais Lydia Flem est aussi hantée par celles et ceux « dont il ne reste pas d’autre trace pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms». Alors elle les archive, depuis 1518, d’étage en étage et de siècle en siècle. «Paris Fan- tasme » est un annuaire. Et un livre de contes. Un journal intime ? Mais bien entendu et peut-être surtout. Lydia Flem a perdu ses ancêtres, les lieux et les langues de ses ancêtres, leurs tombes, leurs maisons. Son voyage rue Férou, entre portraits et autoportraits, est peut-être une ma- nière de « dessiner en creux, en négatif », son « questionnement le plus intime ». ■ 

Les Mystères de la rue Férou

Lydia Flem et les mystères de la rue Férou dans « Les Lettres françaises », mars 2021 par Martine Sagaert

Paris fantasme de Lydia Flem. Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Psychanalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem a gagné un pari fou : faire revivre sur cinq siècles une rue du VIe arrondissement de Paris, située entre Saint-Sulpice et le Jardin du Luxem- bourg, une ruelle qui compte à peine une di- zaine de maisons, l’étrange rue Férou, « qui s’absente à ses deux bouts ». Biographique et autobiographique, archivistique et imagi- naire, grave et ludique, son Paris fantasme plonge « dans l’océan des affects et de l’ex- périence » non sans abriter une question : « Où suis-je chez moi dans le monde ? » et par là même : « Qu’est-ce qui donne le sen- timent d’être chez soi quelque part ? » Un livre bien campé, élégant comme une pièce d’orfèvrerie, léger comme une danse étoile. Un livre qui ressemble à celle qui l’a écrit, un livre qui nous interpelle et nous séduit.

Comme toute l’œuvre de Lydia Flem, il a pour origine sa vie, sa situation particu- lière : « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? » Une fois de plus, elle s’emploie à ce que jamais les traces ne s’effacent. « Zakhor ! Souviens-toi ! » est le maître mot, aussi douloureux soit-il. Et en même temps, il lui faut poursuivre sa propre déambulation, trouver sa « tanière » et son équilibre.

Ses parents, à qui elle ne cesse de rendre hommage, lui ont légué des « repères de vitalité ». Au cœur du dispositif littéraire, la mère. Belle comme Ava Gardner, elle trône en majesté. Future architecte de la maison du clos des Oyats, elle lui racontait les jours heureux de sa jeunesse, ses liens d’amitié avec Laurent Schwartz, André Essel, Paul Celan et surtout « l’effervescence » de la vie et de l’œuvre de Man Ray, l’Américain qui avait « sauté le pas », qui était venu à Paris, là où vivaient « Paul Éluard, Gala, Nusch, Breton, Elsa Triolet, Aragon, Max Ernst, Picasso, Brancusi, Dali, Cocteau, Duchamp, Tzara, Gertrude Stein… et bien sûr, Adrienne Monnier », patronyme à l’origine de son nom de résistante, Jacqueline Monnier. Et Lydia Flem d’écrire : « Ses mots tressaient des récits de légende. Elle m’ offrait son pays mythique pour que j’ y habite un jour à sa place. Pour elle, avec et sans elle. Paris Fantasme. »

Dans cette œuvre riche et composite (essai, souvenirs, journal, portraits, lettres, recettes, citations, listes…), tissée comme un ruban de Möbius, tout se tient, tout est en lien. Généalogie et topographie. Récits des objets, histoire de soi et histoire des autres. Album de famille et photos d’inconnus. Femmes glorieuses et femmes bafouées. Invisibles et célèbres. Vies minuscules. Vies majuscules. Vies intriquées comme dans ce tableau de Brueghel l’ Ancien, qui fascinait Lydia enfant.

Ce livre qui passe les barrières temporelles est tout à la fois « exercice d’admiration et exercice d’ hospitalité », célébration de la culture sous toutes ses formes, arts du livre, littérature, musique, peinture, photo- graphie… Il attise notre curiosité et nous mène de découverte en découverte. Lorsque l’auteure se glisse dans la peau d’Eugène Atget (1857-1927), photographe du vieux Paris, des petits métiers et des intérieurs pa- risiens, notre joie est à son comble. Elle écrit : « Cadrer n’ est jamais indifférent. Un sujet reste potentiellement infini. Je laisse les choses parler d’ elles-mêmes, j’ en cherche les angles inattendus qui en révé- leront de nouveaux mystères. Il n’y a rien d’ insignifiant, jamais. Ni la courbe d’ une branche devant une façade, la ligne verti- cale d’ un réverbère ou le tronc obstiné d’ un arbre, la juxtaposition des pavés, l’ oblique d’un trottoir, les mots dans la ville, les sta- tues dans les parcs, même la brume, tout est porteur d’ histoires. […] Peut-être suis-je encore le jeune marin qui regarde l’infini de l’ océan ; alors que les pierres m’ entourent, mes yeux poursuivent toujours les lignes de fuite. ».

Nous avons envie de marcher jusqu’à la rue Férou, le livre-guide à la main (avec chronologie, plan de la rue et documents d’archives pour mémoire) ou d’y aller, le livre en tête. Ou alors, selon notre bon plaisir, de rester dans la maison, en compagnie du livre, de jouer à notre tour au portrait chinois, de nous déguiser en comédienne du XVIIIe siècle, de réaliser telle recette culinaire pour la personne aimée. Et relisant un chapitre, un passage, il peut arriver, à la vue de certains mots comme « tricotin », « oyats », « mer du Nord », « le Rayol », « Sils » (en Suisse), « Louis Pasteur », « Eugène Pottier», « la Princesse de Clèves », « Albertine disparue », que l’émotion gagne. Paris fantasme, livre-lanterne magique, qui éclaire des pans de notre mémoire et nous ravit.

Martine Sagaert

La musique des siècles : rue Férou

La Croix, 5 mars 2021 par Bruno Frappat

Il y a une autre manière de soigner notre blues et de retrouver la joie de vivre. C’est la contemplation des œuvres de la création artistique. Lire, écouter, voir : c’est le moment ! La littérature est fidèle au poste, pour nous faire décoller du réel sur les ailes de l’imaginaire, cette autre forme de réel. La musique des siècles nous accompagne, de ses caresses à l’âme, sous toutes les formes que les civi-lisations lui ont trouvées. La musique, par sa variété, sauve toutes les générations de la déréliction. Avec Bach ou Gainsbourg toute personnalité peut trouver sa place.Un livre magnifique vient d’être publié qui montre que tout ce qui est humain mérite d’être décortiqué, contemplé, analysé, célébré. Ce livre est de la Belge Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on devait déjà des textes remar-quables sur la manière de vider l’appartement de ses parents décédés ou de vivre le départ de ses enfants. Des textes proches de l’objet comme on dit, en poli-tique, « proche du terrain ». Une poésie prenante des « riens » de la quotidienneté.Cette fois la quête de Lydia Flem au pays du réel et des rêves la conduit vers une vieille rue de Paris, la rue Férou (1). Cette rue minuscule, étroite, aux pavés malaisés, relie deux merveilles : le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’est une venelle sans circulation, silencieuse et riche d’un passé que ses façades ne révèlent pas d’emblée. Lydia Flem mène une véritable recherche archéologique et d’érudition pour faire revivre les habitants modestes ou célèbres qui, depuis le XVIe siècle, se sont relayés. Mme de La Fayette y a écrit La Princesse de Clèves tandis que Man Ray, le célèbre photographe de l’entre-deux-guerres y eut, un quart de siècle, son atelier. Elle relève l’identité des inconnus passés par là et dont les patronymes ont été conservés dans les archives de la ville, du notariat et de l’Église. Ce livre-randonnée est émouvant et illustre la propre obsession qu’a l’auteur d’un lieu où vivre, d’un « chez soi », que les tribulations de ses aïeux n’ont pu lui léguer, ces juifs russes ballottés par l’histoire et ses tragédies.Un jour de lassitude, montez à bord de ce livre comme sur un bateau de promenade pour éprouver le plaisir de songer à ceux qui nous ont précédés sur cette terre et ont laissé comme trace modeste des noms orthographiés de façon approximative sur des grimoires jaunis. Cette promenade nostalgique est revigorante. Bruno. Frappat.(

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire – à propos de Paris Fantasme de Lydia Flem

AOC jeudi 25 mars 2021 par Sylvie Tanette

Lydia Flem analyse maison par maison la rue Férou, près de la place Saint-Sulpice à Paris. Une plongée dans le passé pour travailler une thématique présente depuis longtemps dans ses livres et élargir l’espace de la forme autobiographique. Dans cet objet multiforme vivent une rue-personnage, une foule d’anonymes et l’écrivaine elle-même… entre lesquels cette dernière tisse une philosophie de la ville et de la vie.

C’est une minuscule ruelle qui court entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, dans le VIe arrondissement de Paris. Si minuscule qu’elle ne compte que quelques numéros. La rue Férou, cachée à l’écart des grandes artères, Lydia Flem a décidé de l’ausculter pierre à pierre et d’en remonter la généalogie. Ainsi a-t-elle cherché à connaître les noms de ceux qui y ont vécu depuis sa création, il y a cinq cents ans. À travers ce minutieux travail d’archiviste, projet fou et surprenant, l’autrice de La Reine Alice (2011) aborde d’une façon nouvelle son histoire familiale.

« Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? », questionne Lydia Flem en préambule. Dans le travail de l’écrivaine belge il a souvent été question de maisons, d’habitations, de demeures, qu’on investit ou qu’on quitte. Notamment dans sa trilogie familiale, débutée avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), suivi de Lettres d’amour en héritage (2006) et de Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009). L’autobiographie, avec également Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans (2016), est un genre que Flem explore depuis des années sous différentes formes, travaillant sans cesse les traumatismes qu’elle a reçus en héritage et qu’elle rappelle ici : une famille paternelle exilée de Saint-Pétersbourg puis fuyant encore, une grand-mère disparue dans un camp. « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? »

Plus loin elle évoque ainsi la souffrance de son père : « La succession d’errances à travers l’Europe, sans qu’aucun État, aucune nation, aucun pays ne se révèle un asile protecteur, un lieu libre et solide, un port franc. »

Pour elle, ce lieu d’accueil pourrait justement être l’écriture : « J’arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes. La littérature m’abrite, m’exalte et m’apaise. »

Avec ce nouveau livre, une étape semble franchie dans le patient travail autobiographique que Lydia Flem élabore donc depuis des années, tant la forme littéraire choisie, déroutante au premier abord, ouvre un immense champ de possibles.

Soit une rue dont Lydia Flem va tenter de faire l’inventaire, et tout d’abord d’en dresser le portrait. Numéro par numéro, elle consigne très précisément l’aspect du lieu aujourd’hui, son histoire. Sachant qu’au XVIe siècle la zone était encore bucolique, d’où le nom de Saint-Germain-des-Prés, Lydia Flem s’intéresse à la création de la rue et retrouve toutes sortes d’indices, à quelle date telle maison a été construite par exemple, quel était son aspect initial et quelles modifications y ont été apportées. L’écrivaine se fait archiviste et aligne patiemment les informations qu’elle glane, jusqu’à la plus anodine. Surtout, Flem cherche à reconstituer l’histoire de ceux qui ont vécu là. Aux côtés d’une foule d’anonymes que le temps a engloutis, un certain nombre de célébrités surgissent. Entre autres, Madame de Lafayette et Man Ray.

Mais ce livre est bien plus que cela, objet multiforme qui surprend par la diversité toujours renouvelée de son contenu. Car Lydia Flem pousse les portes et les limites. Aux chapitres de reconstitution, elle ajoute des listes de noms et de citations. Parfois, elle écrit une lettre-fleuve imaginaire à un habitant célèbre, tel un beau texte adressé à Man Ray. Ailleurs, elle glisse des recettes de cuisine entre les pages, comme autant de pense-bêtes. Flem traque aussi les apparitions de cette rue dans des œuvres littéraires, et elles sont nombreuses, de Dumas à Perec. Ainsi de lieu la rue devient personnage de roman.

Flem refuse d’habiter un genre littéraire et c’est peut-être la clé de tout.

Entre tous ces chapitres qui mêlent fiction, archives, essai historique, récoltes d’indices et inventaires à la Prévert, Lydia Flem intègre et fait dialoguer des éléments de pure autobiographie. Un journal qu’elle tient durant quelques mois dans cette rue Férou où elle séjourne, et dans lequel elle consigne non seulement son activité quotidienne mais aussi les réflexions et analyses que son projet lui inspire, offrant ainsi une sorte de chambre d’écho à son travail. Surtout, Lydia Flem consigne, savamment agencés parmi les autres types de texte, quelques bribes de son histoire familiale et des souvenirs d’enfance. En cela, elle apporte sa pierre à la multitude de transformations revêtues par le genre autobiographique.

Car l’autobiographie n’est pas seulement quelqu’un qui prend la plume pour raconter sa vie mais un genre littéraire qui engendre une variation presque infinie de formes, et nombres d’auteurs et d’autrices semblent tester des dispositifs narratifs ingénieux pour construire des autoportraits chinois où ils apparaissent en creux. Ainsi Marie Nimier avec Les Confidences (Gallimard, 2019). Partant d’une expérience réelle, une résidence où elle avait récolté des confidences d’inconnu.e.s, l’autrice de La Reine du silence racontait mille vies anonymes et petites anecdotes qui, justement parce qu’elle les avait retenues, nous laissaient découvrir des préoccupations qui l’occupaient depuis toujours. En l’occurrence, la mort prématurée de son père.

Lydia Flem, qui parle d’une « autobiographie au pluriel » pour désigner son livre, n’agit pas autrement. Tout ce puzzle foisonnant est mis en place pour ausculter ce qui hante ses textes depuis toujours – la perte, l’exil, la Shoah, la disparition – et travailler d’une manière nouvelle une thématique récurrente chez elle : ce que signifie habiter un lieu. « Le plus souvent, la question chuchote, balbutie, murmure, comme en fond sonore, lointaine, à peine audible, puis, soudain, elle éclate, tonne et vrille. Têtue. Je ne peux lui échapper. […] Es-tu chez toi ici ? Ici plutôt que là-bas ? Te sens-tu à la maison ? »

Alors il faut regarder de près les formes littéraires présentes dans ce texte pour comprendre ce qu’il s’y joue, et ce qui les relie.

Ainsi lorsque Lydia Flem loue un studio dans la rue Férou et s’y installe, y habite durant quelques semaines en 2016. Elle nous livre son journal de bord, tenu au jour le jour, de son séjour là-bas, en profite pour réfléchir à sa démarche littéraire avant de rendre les clés sans autre forme de procès. Cette tension, constante, entre passé et présent, habiter et partir, exil et sédentarisation, sous-tend l’architecture du livre et la pensée de Flem : « Quelle est la patrie d’un peuple en exil ? La tentation de l’assimilation, de l’intégration, de la disparition ou le souvenir à tout prix de génération en génération ? ».

De même, dans cette rue qui se construit au fil des pages, logement par logement, Flem tisse des histoires parfois très curieuses et élabore une philosophie de la ville et de la vie. Car depuis le début les gens vont et viennent, achètent un logement pour le revendre, arrivent d’un pays voisin ou de province, repartent pour une destination inconnue. La ville telle que la définit Flem est un lieu de passage plutôt que d’enracinement.

En tous cas, Flem semble penser son projet à mesure qu’il se construit : « Tirer un fil, voir où il mène. Comment classer ce que je glane, j’avance à l’aveuglette dans un joyeux fouillis. »

L’accumulation des formes littéraires, utilisées dans une sorte d’absolue liberté, est peut-être avant tout une façon d’échapper aux classifications habituelles, car il serait difficile et hasardeux de coller hâtivement une étiquette à ce livre. Essai ? Autobio ? Bio romancée ? Journal ?

Flem se défait de tout cela et c’est peut-être la clé de tout : refuser d’habiter un genre littéraire, c’est rendre les clés du studio de la rue Férou, et c’est faire ce dont on a envie en se moquant des assignations. Une constante chez cette intellectuelle et artiste qui est tout à la fois psychanalyste, photographe, écrivaine, dans l’ordre que vous voulez, et qui réunit les trois en même temps dans son écriture même, tout autant psychanalytique que photographique. Ce refus de se laisser enfermer est également lisible dans toutes sortes de détails, parfois émouvants et parfois amusants. Ainsi, son premier livre de cuisine lui a été offert par sa grand-tante américaine, et c’était un livre de recettes asiatiques.

Et d’ailleurs différentes recettes de cuisine sont disposées ici et là comme par mégarde. Il faudra avancer dans le livre pour mesurer toute leur valeur symbolique et comprendre que, parfois, une recette de cuisine peut être un trésor précieusement transmis au fil d’histoires familiales compliquées, l’unique témoignage d’une grand-mère inconnue, comme une injonction discrète à ne pas oublier. Car une recette de cuisine sert à se souvenir qu’il faut garder en tête une liste d’ingrédients, les nommer en respectant un certain ordre. Et c’est peut-être aussi de cette manière-là qu’on construit un travail littéraire.

Car ce livre cache des moments d’émotions intenses. Grâce à Lydia Flem, la discrète et minuscule rue Férou est désormais peuplée de fantômes, ceux des gens qui y ont vécu. Certains ont joué sur ces pavés, d’autres se sont aimés sous les toits, certains y sont morts, d’autres l’ont quittée pour des raisons obscures. Lydia Flem n’a sans doute pas trouvé tout ce qu’elle cherchait, mais elle sort toutes ces existences anonymes de l’oubli. Le chapitre intitulé « Prononcer leurs noms » contient juste une liste qui ressemble à une installation d’art contemporain ou à une stèle dédiée à ces lointains disparus. On ne se lasse pas de lire : Denis Duboys, en 1589. Hélène de la Ménardière, en 1614. Un contrat de mariage daté de 1638, entre Georges Chessé et Marguerite Mesle. Pierre Coullart, blanchisseur, est mort là en 1645.

Et c’est peut-être cela, avant tout, que nous dit Lydia Flem. Si un jour nous marchons dans Saint-Pétersbourg, arrêtons-nous au hasard d’une rue, regardons les vieilles pierres, et demandons-nous qui a habité là.

Lydia Flem, Paris Fantasme, éditions du Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Autoportrait masqué à la rue Férou

Autoportrait à la rue Férou, 2016@ galerie Françoise Paviot
Pêle-mêle rue Férou : Juliet et Man Ray, Jean-Jacques Olier, fondateur du séminaire Saint-Sulpice au XVIIe siècle, Eugène Atget, Sao Schlumberger, Madame de La Fayette, un étudiant déclamant devant la Maison des Lettres, Mlle de Luzy, comédienne du Français au XVIIIe siècle, Nicolas Landry de Freneuse, Lydia Flem à deux ans.

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