Ivan Jablonka, Françoise Paviot : entretiens à propos des photos « Féminicides » de Lydia Flem

« Féminicides »
, accrochage Françoise Paviot, Paris, avril-mai 2022 @FP

Du 9 avril au 28 mai 2022, la galerie Françoise Paviot propose l’accrochage de la série photographique de Lydia Flem, Féminicides, initiée en 2016 ; l’occasion pour Diacritik de proposer une mise en perspective de cette œuvre puissante, à travers deux entretiens vidéo de Christine Marcandier : le premier avec Françoise Paviot, le second avec Ivan Jablonka.

C’est avec La Reine Alice que Lydia Flem a, pour la première fois initié un travail photographique. Il s’agissait pour elle de tenir une forme de journal alors qu’en 2008 sa vie se jouait soudain « à pile ou face ». Sur ces photographies, s’exposaient des objets du quotidien, des fragments de vie, des autoportraits, manière de rendre visibles des associations d’idées, de mettre à distance la maladie, de produire des histoires ne passant plus par des romans et récits mais des séries d’images. Cette pratique, quasi quotidienne, a permis de transmuer « la douleur en élan », comme l’expliquait Lydia Flem à Gérald Cahen (« Comment je suis devenue photographe », La Faute à Rousseau, n° 84, juin 2020). Une fois l’épreuve traversée et la maladie vaincue, un cahier central de 23 photographies a accompagné l’édition originale de La Reine Alice et la photographie est demeurée. La Table d’écriture de Lydia Flem tisse désormais, de manière indissociable, littérature et photographie, comme le souligne le titre de son site.

Le Journal implicite (MEP/La Martinière, 2013) a réuni plusieurs séries photographiques, des œuvres ont été exposées à la Maison Européenne de la photographie, à l’IMEC, à ParisPhoto, à la galerie Françoise Paviot qui représente le travail photographique de Lydia Flem et dans de nombreux musées.

Mais Féminicides est le premier accrochage centré sur l’ensemble d’une série. Ce travail est né d’une soirée Coïncidences initiée à La Maison de l’Amérique latine, en 2017, par Maurice Olender et François Vitrani, autour du livre d’Ivan Jablonka, Laëtitia ou la fin des hommes. Dans ce livre-enquête, Ivan Jablonka refuse que comme dans la majorité des affaires judiciaires l’accent soit mis sur le bourreau. L’écrivain et historien rend sa voix à une jeune fille de 18 ans qui « menait une vie sans histoires » et s’est retrouvée au cœur d’un fait divers atroce. Laëtitia Parrais a été tuée, son corps démembré. Laëtitia n’est pas une victime, elle est celle qui permet de dire une histoire des violences faites aux femmes et des représentations, médiatiques comme artistiques, de ces violences. « Laëtitia ne compte pas seulement pour sa mort. Sa vie aussi nous importe, parce qu’elle est un fait social. Elle incarne deux phénomènes plus grands qu’elle : la vulnérabilité des enfants et les violences subies par les femmes ».

En réponse à l’invitation et en écho à Laëtitia, Lydia Flem se saisit d’une paire de ciseaux ordinaires et rouillés et elle réalise la série Féminicides en posant ces ciseaux, hors échelle, sur des reproductions de chefs d’œuvre de la peinture. Sur chacun des tableaux, des figures féminines iconiques, dont des peintres (au masculin) ont célébré la beauté, alors même que le quotidien des femmes était celui, trop souvent, d’une violence privée, banale, domestique. Son geste d’artiste est double : « s’inscrire dans une tradition en la dénonçant » comme le dit très justement Ivan Jablonka dans notre entretien — soit aussi modifier notre regard et changer nos perspectives sur des œuvres canoniques comme sur les détails de visages et corps que les ciseaux ouverts viennent encadrer — mais aussi produire une œuvre, singulière, rebelle, libre qui exprime la puissance créatrice des femmes.

À la fois intervention, geste et création, la série Féminicides peut désormais être vue au 57 rue Sainte-Anne. Françoise Paviot et Ivan Jablonka ont accepté d’être nos guides dans la découverte de cette série puissante et d’une œuvre qui, comme l’écrivait Yves Bonnefoy, « ne prennent place dans l’histoire de la photographie qu’en y inscrivant une différence ».

Interview de Françoise Paviot par Christine Marcandier, Diacritik

Interview de Ivan Jablonka par Christine Marcandier, Diacritik, avril 202

Lydia Flem, Féminicides
09 avril 2022 – 28 mai 2022

Galerie Françoise Paviot, 57 rue Sainte-Anne, 75002 Paris.
Visite les samedis à 15h, 16h et 17h. Présentation commentée de l’exposition sur inscription. Les autres jours sur rendez-vous.

Pour prolonger :
• Lydia Flem, Journal implicite. Photographies 2008-2012, éditions de La Martinière, 2014.
Les photographies de Lydia Flem, collectif (Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean-Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani), Maison Européenne de la Photographie/Maison de l’Amérique Latine/Institut français Berlin, 2014.
• « Comment je suis devenue photographe ». Entretien avec Lydia Flem, La Faute à Rousseau, n° 84, juin 2020.
Lydia Flem, Féminicide, édition hors commerce, Galerie Françoise Paviot, 2021.

Entretien : De Menie Grégoire à Georges Perec

MOREAU Gilbert (2015), Lydia Flem. Entretien, Les Moments Littéraires, nº33, 1er semestre 2015

(entretien réalisé à Paris, le 8 octobre 2014) (tapuscrit, p.1-30).

Entretien

Gilbert Moreau. Lydia Flem, vous êtes écrivain et photographe, auteur d’essais sur Freud et Casanova et d’une trilogie familiale[1]. Vos livres sont traduits en dix-neuf langues. Après des études de sciences politiques, de sociologie et de psychologie, deux rencontres ont, me semble-t-il, influencé votre travail d’écriture. Tout d’abord, en 1974-75, vous avez été l’assistante de Menie Grégoire pour son émission La Responsabilité sexuelle. Comment s’est faite cette rencontre ?

Lydia Flem. Dans le cadre de mon parcours universitaire, j’avais choisi de présenter un mémoire sur l’émission de Menie Grégoire. Cela me semblait l’occasion de basculer de la sociologie à la psychologie. Je suis allée à Paris pour la rencontrer et voir comment se passait l’émission. Les hasards de la vie ont fait que son assistante lui a annoncé, le jour de notre rencontre, qu’elle attendait un enfant et qu’elle devait prendre un congé maternité. Menie Grégoire s’apercevant que je connaissais extrêmement bien l’émission puisque je l’étudiais depuis plusieurs mois m’a tout à trac proposé le poste d’assistante.

Que vous a apporté cette collaboration ?

J’étais une jeune fille de vingt-deux ans, un peu candide. Cela a été une expérience extrêmement enrichissante, comme vous l’avez deviné. Chaque jour, Menie Grégoire recevait six ou sept sacs postaux de courrier. J’étais chargée de résumer les lettres et de sélectionner les personnes qui, après un entretien, passeraient dans l’émission. Ces lettres étaient des témoignages tout à fait extraordinaires. Certaines femmes racontaient qu’habitant dans un petit village, elles devaient aller acheter la pilule dans la grande ville de manière à conserver leur anonymat, d’autres révélaient des secrets comme cette femme qui écrivait que ses enfants étaient ceux du curé avec lequel elle jouait de l’orgue depuis des années. En y repensant, je constate que tous les thèmes de l’actualité d’aujourd’hui étaient déjà présents. Je me souviens d’un couple d’homosexuels qui demandait, en 1974-1975, pourquoi ils ne pourraient pas élever des enfants comme les autres ?

Aviez-vous entière liberté dans vos choix ?

Presque. Il faut quand même dire qu’à RTL, un monsieur était chargé par le directeur de la station de se pencher par-dessus mon épaule pour réécouter les enregistrements. Ce n’était pas une censure mais certaines limites devaient être respectées.

Comment viviez-vous la découverte de cette souffrance psychique ?

Cela me préoccupait. J’étais sensible à cette souffrance qui émanait  du courrier. Sur les milliers de personnes qui s’adressaient à Menie, seules quelques-unes étaient appelées au téléphone par l’équipe ; parfois, je le faisais moi-même. J’ai commencé à me dire qu’il fallait trouver d’autres réponses, que cela ne pouvait être juste un show. Alors, petit à petit, est née en moi l’idée de devenir psychanalyste. Le dernier jour, le gentil monsieur qui se penchait au-dessus de mon épaule pour écouter les enregistrements m’a offert Les mots pour le dire de Marie Cardinale qui fut l’une des premières à raconter sa psychanalyse. Cela m’a impressionnée, d’autant que moi-même, un peu avant de rencontrer Menie Grégoire, j’avais commencé une psychanalyse et je prenais des notes sur des carnets – qui en grande partie ont été volés plus tard – avec le vague projet, un jour, d’écrire un livre autobiographique ou autofictionnel.

Votre histoire familiale, que l’on découvre dans votre trilogie, a-t-elle aussi joué un rôle dans ce désir de devenir psychanalyste ?

Oui, ce qui est sous-jacent et vraiment très ancien, c’est l’absence, durant ma toute petite enfance, de mots pour exprimer les traumatismes de ma famille. Toutes les nuits, ma mère faisait des cauchemars, je l’entendais crier. Durant la Seconde guerre mondiale, parce que résistante, elle avait été arrêtée à Grenoble et déportée de Lyon par le dernier convoi organisé par Barbie. Mon père, quant à lui, avait été embarqué comme Russe et il a passé toute la guerre dans un camp de travail.

Autre rencontre marquante, Françoise Dolto qui vous a formée à la psychanalyse d’enfants dans un centre de guidance qu’elle supervisait. Quelle interaction voyez-vous entre le métier de psychanalyste que vous avez exercé et votre travail d’écriture, notamment dans le cadre de votre trilogie ?

Il existe des liens profonds entre écriture et psychanalyse. Avec mes patients, mon rôle était d’essayer de donner un sens à leur histoire en trouvant les mots qui les aideraient à construire un récit un peu différent dans lequel ils pourraient mieux vivre. Ainsi, toute la journée, j’essayais de trouver le mot juste. Cette recherche est proche du travail d’écriture qui cherche également une forme de vérité des émotions singulières éventuellement partageable.

Ce parcours vous a-t-il permis de mieux surmonter les épreuves que vous évoquez dans votre trilogie familiale en ne les subissant pas mais en étant capable de les comprendre, d’éviter les écueils ?

Ce serait la version extrêmement optimiste de la vie. Même si nous avons des ressources, les événements de la vie nous prennent toujours un peu par surprise. Bien sûr, nous nous attendons à la mort de nos parents, c’est dans le flux de la vie, et pourtant… Je me souviens très précisément l’instant où j’ai appris la mort de mon père : il faisait beau, c’était le mois de juin, les oiseaux chantaient, il y avait des fleurs et c’était tellement difficile d’intégrer la nouvelle de sa disparition alors que le monde continuait à tourner.

Autofiction familiale

Pour quelles raisons avez-vous commencé cette trilogie familiale ?

J’ai décidé d’écrire Comment j’ai vidé la maison de mes parents parce que, malgré la bibliothèque entière que j’avais lue sur le deuil durant mon parcours d’analyste, j’avais le sentiment que, nulle part, je ne trouvais des pages sur la réalité concrète du deuil. Qu’est-ce qu’on éprouve en déclarant à la mairie le décès d’un parent, en ouvrant des tiroirs où tout d’un coup ce qui nous était interdit devient accessible ? Écrire ce texte, quasiment en direct, a eu une fonction thérapeutique. Cela m’a permis de traverser l’orage émotionnel que constitue le deuil car à la tristesse s’ajoutent la multiplicité et la contradiction de nombreux sentiments.

Jusqu’alors vous aviez écrit des essais, pourquoi ce changement de registre ?

L’écriture de ce livre fut une aventure très singulière, très différente évidemment des livres sur Freud et Casanova, dans lesquels bien sûr je cherchais aussi à dire des choses personnelles, mais sous le masque, sous le prétexte de ces personnages. Là, c’était sans fard, avec  presque un sentiment de honte face à cette impression d’avoir été abandonnée et à tous ces sentiments contradictoires qui surgissent quand nous retrouvons des objets qui évoquent des bons ou mauvais souvenirs, des moments conflictuels parfois. En écrivant ce texte, j’espérais secrètement pouvoir partager ces émotions avec d’autres et quitter ce sentiment de solitude. Cela a eu lieu de nombreux lecteurs, (mon éditeur parle de plus de 80.000) se sont reconnus – au-delà des circonstances personnelles de mon histoire – à travers les sentiments et sensations que je décris.

Votre trilogie familiale est tout à la fois, et sans l’être vraiment, un essai, un carnet intime, un journal de bord. Elle est souvent présentée comme de l’autofiction. Vous reconnaissez-vous dans cette catégorie ?

Qui est « je » quand on écrit « je » ? Jusqu’où triche-t-on ? Jusqu’où dit-on de la vérité  et laquelle ? Jusqu’où se met-on en scène ? Les grands maîtres des mémoires ont fait le pari de dire une certaine vérité à laquelle ils ont crue. Mais après Freud, il est difficile de penser qu’on se connaît si bien. Il y a toujours quelque chose qui nous échappe. L’autofiction appartient à l’époque. Elle est peut-être apparue parce qu’on est devenu plus individualiste et que beaucoup de gens ont fait une analyse ou une thérapie et se sont mis en scène un peu à la manière des selfies aujourd’hui. Dans l’autobiographie, il y a une part inévitable de fiction.

On peut aussi, comme Montaigne l’a fait avec ses Essais, reprendre son texte quelques années après et donner un nouvel éclairage sur soi.

En effet. Un de mes projets d’écriture serait de tenter de raconter quelque chose à partir du feuilletage de la mémoire. Ce serait un livre qui serait un mélange d’autofiction, d’autoportrait, d’autobiographie, de mémoires. L’histoire d’une vie retravaillée par notre psychisme qui y fait des trous, qui réinterprète à son insu ou qui essaie de contrôler. L’idée est de voir comment je raconte ma vie, dix ans, vingt ans plus tard ; il y a peut-être des éléments que j’ai oubliés, ou certains souvenirs auxquels je me suis raccrochée – Freud parlait de souvenirs écrans.

Par cette trilogie, de quels écrivains ou de quels livres vous sentez-vous proche?

De Georges Perec qui essaie de dire l’infra-ordinaire, d’exprimer des choses qu’au fond nous ne pouvons pas dire. En s’imposant, dans La Disparition,  cette folle contrainte d’écrire un texte sans la lettre « e », il a travaillé sur cette disparition pour ne pas dire d’autres disparitions. J’ai beaucoup aimé la démarche de Catherine Millet qui, dans La vie sexuelle de Catherine M. a eu raison de prendre la parole, pour écrire, en femme, là où, depuis toujours, ce sont les hommes qui s’expriment.

La recherche de la forme semble être un trait important dans votre travail d’écriture.

La question de la forme est capitale. J’ai un amour de la langue et de l’écriture, du style et de la recherche formelle, qui m’empêcherait juste de laisser couler la plume.

De « Rien est à nous, tout est à eux »

à « Tout est à nous, rien n’est à eux »

En principe, de génération en génération, il est dans l’ordre des choses de disposer et donc de gérer le contenu de la maison de ses parents après leurs décès. Pour votre famille, il en fut autrement ; l’Histoire s’est chargée de briser ce rite. Quand ce fut à votre tour de réaliser cette opération, avez-vous pensé à vos grands-parents paternels et à ce que pouvait représenter pour votre père le fait de n’avoir pu effectuer cet acte ?

Nous avons besoin de nous raccrocher à une histoire. Les objets ont une âme, ils portent une charge émotionnelle du passé. Du côté de ma mère, j’ai trouvé quelques nappes ornées d’initiales brodées, deux cintres recouverts de crochet sur lesquels, quelques années avant sa disparition, elle avait pris soin de laisser à mon endroit un petit mot où il était écrit « cela avait appartenu à ton arrière-grand-mère ». Elle avait un fort désir de transmission et était très consciente qu’il y avait extrêmement peu d’objets du passé qu’elle pouvait me transmettre. Du côté de mon père, il n’y avait quasiment rien et ce rien me pèse toujours, comme l’absence de tombe pour mes grands-parents. D’ailleurs, si mes parents ont tant accumulé au cours de leur vie c’était sans doute pour former un rempart contre le vide qui les avait précédés. A la disparition de ma grand-mère, qui est la seule de mes quatre grands-parents que j’ai connue, ma mère s’est mise à faire des recherches généalogiques et je viens de retrouver le carnet de bord de ses recherches, qui commence ainsi : « je dois à mes ancêtres d’essayer de retrouver qui ils étaient ». Donc, en effet, je pense que mes parents étaient très conscients de ce qu’ils n’avaient pas pu recevoir comme objets chargés de mémoire.

Quand vous êtes entrée dans la maison de vos parents qui jusque-là n’étaient pas la vôtre et que vous avez pu puiser, jeter ou détruire et de manière incontournable fouiller les sacs à main ou les armoires, n’avez-vous pas eu le sentiment de transgresser les règles élémentaires de politesse et de savoir-vivre que l’on vous avait inculquées ?

Absolument. En un instant, j’ai été déclarée officiellement héritière de plein droit de millions de choses qui, une fraction de seconde auparavant, ne m’appartenaient pas. Mes parents étaient extrêmement soigneux, ils pensaient que j’avais deux mains gauches comme ils disaient et je ne pouvais toucher à rien. Alors, j’ai commencé par être paralysée puis j’ai essayé de trouver les endroits les plus neutres, ceux que j’imaginais les moins investis. Je suis tombé sur mes tétines, mes biberons, la facture de la maternité, le nom du médecin-accoucheur, plein de choses que je ne voulais pas nécessairement trouver, qui m’ont troublée.

Avez-vous vécu ces moments comme une revanche, une victoire de l’enfance sur le monde des adultes ?

C’est un sentiment qui m’est venu une fois passé le sentiment de la transgression, du monde à l’envers, du côté sacré auquel on touche. Par exemple ma mère m’avait donné un fauteuil qui me servait dans mon cabinet d’analyste mais elle ne voulait pas – je ne sais pas très bien pour quelles raisons – me donner le repose-pied qui l’accompagnait. Alors ce fut un peu comme une victoire de le ramener chez moi. En même temps, je n’ai jamais réussi à me l’approprier comme si l’interdit demeurait.

Avez-vous trouvé des objets qui vous ont émue ?

Oui, dans un tiroir de la table de nuit de ma mère, il y avait un cadeau qu’elle me destinait. C’était une petite chemise pour l’hiver emballé dans un papier avec un nœud, cela m’a beaucoup touchée. Très touchant aussi, mon père gardait dans un tiroir de son chevet certains de mes dessins ou des objets que j’avais fabriqués à l’école à l’occasion de la fête des pères. Cela m’a émue parce que je retrouvais la petite fille qui lui avait fait ces cadeaux et parce qu’il avait voulu garder ce lien avec elle. Ce qui est très troublant, c’est de retrouver son enfance chez ses parents.

Et d’autres qui vous ont gênée ?

Ce qui m’a gênée, c’est de retrouver dans leurs papiers des lettres que je leur avais adressées, des lettres très intenses dans lesquelles je décrivais mes sentiments, où je posais des questions sur ma vie, j’ai trouvé cela tellement insupportable que je les ai jetées. Maintenant, je les relirais volontiers.

Avez-vous découvert quelque chose de mystérieux qui vous laisse encore perplexe aujourd’hui ?

Oui, je n’avais jamais pris conscience à quel point mon père était un orphelin. C’est en lisant une des premières lettres qu’il a adressée à ma mère que j’ai découvert l’enfance et l’adolescence de mon père. Je ne savais rien de son enfance difficile et solitaire. Il ne me racontait que les souvenirs joyeux de son histoire, il taisait la souffrance. Je sentais bien que mon père était un homme blessé, mais je ne savais pas pourquoi. Je l’ai compris seulement à ce moment là.

En écrivant ce livre et en découvrant le côté caché des choses, avez-vous mis à jour une part de vous-même que vous auriez préféré occulter ?

Mes parents ne parlaient pas de l’éventualité de leur mort, ils n’ont ni dit, ni écrit comment ils souhaitaient être enterrés. C’est comme si cela ne devait jamais arriver. J’ai l’impression qu’ils me disaient quand j’étais petite qu’ils seraient toujours là. Je ne sais pas si tous les parents disent à leurs enfants de ne pas s’inquiéter, qu’ils seront toujours là, mais j’y croyais à ce « toujours » «et quand ils ont disparu, je me suis dit qu’ils m’avaient menti, qu’ils m’avaient trahie. Cela m’a dérangée de constater que j’étais si peu adulte au point de continuer à croire qu’ils seraient toujours là.

Après ce travail de reconstitution de la mémoire, avez-vous encore des zones d’ombre familiales ?

Il y a tout un monde que je ne connais pas, c’est la famille russe de mon père. Mon oncle fut complètement traumatisé par le régime soviétique, il n’a jamais rien voulu raconter. Il avait une balalaïka, je ne sais pas comment elle est arrivée jusqu’à lui. J’ai cru comprendre que mon grand-père était ingénieur à Saint-Pétersbourg, qu’il avait une datcha. Je ne sais rien. Et ce sont des informations qu’il m’est difficile de trouver. Il faudrait que j’engage d’énormes efforts pour poursuivre les recherches.

Vider la maison est une obligation, un devoir qui peut se révéler être un exercice dangereux car il peut générer une profonde remise en cause de soi. Confier cette opération à une tierce personne, ne serait-ce pas un moyen de se protéger ?

Je ne crois pas qu’il faille éviter de se confronter à toutes ces émotions. Elles peuvent être douloureuses mais elles sont enrichissantes ; elles ne doivent pas être anesthésiées par un tiers. Je connais des personnes qui ont fait venir des vide-greniers. Quelqu’un m’a dit un jour qu’il avait cassé tous les meubles de ses parents à la hache. Je me suis dit qu’il y avait beaucoup de haine entre eux. J’en ai aussi rencontrés qui souffraient du fait qu’il ne restait que très peu de choses. Aujourd’hui, il est assez courant que des personnes âgées quittent leur lieu de vie pour une maison de retraite ou une maison médicalisée. Elles doivent faire le tri avec la famille et ne garder que quelques objets avec elles. Mais c’est toujours les enfants ou les petits enfants qui font ce travail. Je ne crois pas qu’on puisse le déléguer. Maintenant il est vrai, cela m’a été souvent raconté, que dans les fratries, c’est souvent l’un d’eux qui fait le tri ; c’est rare que toute la famille digère en même temps la succession.

Dans ce livre, vous faites la distinction entre hériter et léguer, préférant le second, pourquoi ?

La bague que je porte au doigt m’a été donnée par ma grand-mère. Ainsi, je me sens liée aux femmes qui ont porté cette bague avant moi Ce don fut précieux car entouré d’émotions partagées, de mots, etc. Parfois pour les objets que j’ai reçus de facto, je me demande s’ils ont vraiment voulu me les donner. Mais finalement, à moins d’hériter d’un château ou de beaux meubles…ce que l’on reçoit, c’est beaucoup plus que des objets, ce sont des valeurs morales, des manières de se comporter dans la vie, des savoirs-faire, c’est toute une transmission immatérielle qui est sans prix. Ma mère souvent écrivait ses recettes, mon père m’en a dicté et quand je prépare certains plats j’aime bien y penser.

Comment j’ai vidé la maison de mes parents a été traduit en dix langues. A quoi attribuez-vous ce succès ?

Au Japon, c’est un best-seller. Il s’en est vendu près de quarante mille exemplaires. Sans doute parce que, dans ce pays où souvent trois générations vivent sous le même toit, les valeurs familiales de transmission ont résonné avec ce que je raconte. En revanche, aux États-Unis, où l’on déménage beaucoup et où les enfants à dix-huit ans quittent la maison familiale, le livre n’a pas connu ce succès. Je suis traduite en coréen, en chinois, en basque… c’est assez fascinant car cela veut dire qu’il y des émotions qui, sans être identiques à cause des différences culturelles, peuvent néanmoins faire écho dans d’autres pays.

A la découverte de l’avant-soi

En vidant la maison de vos parents, vous découvrez l’abondante correspondance qu’échangèrent vos futurs parents, plus de sept cents lettres. Dans Lettres d’amour en héritage, vous racontez que vous mettez un an et demi avant de pouvoir toucher à ses lettres. Pourquoi ce délai de latence ?

Quand j’ai vidé la maison de mes parents, la nécessité de trier s’est vite imposée. Que devais-je garder, donner, jeter ? Dans ce que j’ai gardé, il y avait une série d’archives que je ressentais comme précieuses mais que j’ai simplement déplacées d’un lieu à l’autre en me disant « plus tard ». Dans ce plus tard, il y avait les recherches généalogiques de ma mère que je regarde seulement maintenant, dix ans après, et ces lettres ont fait partie de mon processus de deuil.

Vider la maison de ses parents, c’est disposer d’une masse d’informations permettant de retracer la vie de ses parents, c’est s’accorder le droit de briser le silence voulu de leur vivant. Par la lecture de ces lettres, n’y a-t-il pas une mise à nu qu’ils ne concevaient pas, une sorte de viol des mémoires ?

C’est évidemment la question que je me suis posée face à leurs lettres d’amour qu’ils avaient précieusement gardées. Quand j’ai parlé du projet des lettres d’amour en héritage à mon entourage, beaucoup ont été choqués considérant que nous n’avons pas le droit de regarder la correspondance amoureuse de nos parents, que cela leur appartient. J’ai donc commencé très doucement. Ce fut très émouvant. Les lettres étaient impeccables, numérotées ; il y avait donc le souci d’un archivage, d’un désir de garder une trace. J’ai eu le sentiment que, d’une certaine façon, ils souhaitaient, sans me l’avoir explicitement dit, qu’un jour je les regarde. Et puis, c’était les lettres de deux jeunes gens qui racontaient leur propre histoire, qui partageaient leurs goûts, leur curiosité, leurs questions. Il n’y avait rien d’érotique, le contenu était très pudique. Alors j’ai poursuivi la lecture. Je pense que si cela avait été trop intime, j’aurais renoncé.

Vous êtes passée par une phase de transcription des lettres. Quel intérêt avez-vous trouvé à recopier les lettres sur ordinateur?

J’ai commencé par retranscrire leurs lettres, sans doute parce que j’avais besoin de vérifier que j’étais autorisée à brouiller les chronologies. C’est tellement étrange de devenir cette petite souris qui remonte le temps et qui est là quand je n’y étais pas.

En lisant cette correspondance, ne vous mettiez-vous pas en danger en risquant de vous confronter à des choses qui auraient pu changer votre vie ?

Oui, c’est l’éternelle question. En ouvrant les tiroirs, nous risquons de tomber sur un secret de famille. Il se fait que je n’en ai pas trouvé. Mais je dois quand même dire que ma mère a écrit des journaux intimes et que je ne les ai pas lus. Je ne sais pas si plus tard mes enfants le feront. Pour ma part, je me le suis interdit.

Par peur ou par respect.

Par respect. Mais j’avoue que, j’ai recherché un moment précis dans ses carnets. Avant-guerre, ma mère vivait à Tours où elle a rencontré et eu une relation amicale avec un certain Paul Antschel qui faisait des études de médecine et qui deviendra Paul Celan. J’ai cherché dans les carnets de ma mère les pages d’une certaine année où je savais, par une conversation que nous avions eue, qu’elle avait compris que cet ancien camarade était devenu un poète célèbre. C’est le seul moment où je me suis autorisée à tourner les pages d’un de ses carnets.

La correspondance de vos parents, ou des parents en général, est-elle du domaine du privé ou du domaine familial ?

C’est une terrible question que tous les ayants-droit des œuvres qui leur sont confiées doivent se poser : est-ce qu’il faut publier toutes les correspondances amoureuses d’un grand poète qui a eu une famille officielle et plusieurs  maîtresses?

Ma question ne concernait pas vie privé/vie publique mais vie privée et vie familiale. Autrement dit, est-on redevable à nos enfants de leur pré-histoire, de leur avant-soi ?

Quel est le bon moment pour transmettre cet avant-soi ? C’est une question clé. Ce qui est très compliqué, c’est que nous ne sommes pas contemporains dans une famille ; on vit à un moment ensemble mais il n’est pas sûr qu’on puisse retransmettre nos vies réciproquement au bon moment. Comme l’inconscient nous traverse, nous ne sommes pas toujours capables de digérer la vérité toute nue. J’aurais aimé connaître plus tôt le mien car le silence de mes parents était extrêmement pesant. Mais ils n’étaient pas prêts à me le confier et aujourd’hui, alors que j’aimerais leur poser des questions, ils ne sont plus là. Donc il y a des trous. Quant à moi, par rapport à la génération suivante, j’ai une fille qui me pose certaines questions et parfois je sens qu’elle n’a pas envie de connaître les réponses. Ainsi, elle ne souhaite pas vraiment entendre ma vie amoureuse avant son père. Peut-être un jour le voudra-t-elle ? Par contre, j’ai un quasi-fils, plus âgé que ma fille, qui a envie de reconstruire son avant-soi en lui donnant une forme artistique. Ce sera peut-être plus facile de lui raconter cela parce qu’il a une vraie demande construite.

Faire son deuil serait-ce intégrer, ingérer les restes de ses parents, comme dans certains rites des amérindiens Guayaki, pour qu’ils fassent qu’un avec nous et que nous avancions dans la vie avec eux en nous ?

Oui, tout à fait. Ils sont en nous à travers notre ADN mais ils sont aussi en nous à travers ce que l’on garde de leurs gestes, de millions de détails. Évidemment, c’est au moment de leur disparition que nous prenons conscience de ce qu’ils ont déposé en nous, de ce que nous avons pris d’eux, digéré, ingéré d’eux.

Gérer la transmission

Pour simplifier la gestion de la transmission, ne pourrait-on pas tenir au sein des familles un livre, un carnet de souvenirs qui serait transmis de génération en génération ?

J’aime bien votre idée, mais comment la mettre en œuvre ? Je crois que cela pourrait fonctionner à condition que ce carnet familial soit ritualisé car, ce qui est compliqué, c’est d’inventer un processus de transmission. Cela permettrait de mettre des informations à la disposition des futures générations qui pourraient les découvrir quand bon leur semble. Si le temps a passé, c’est peut-être plus facile de se les approprier. Pour un jeu photographique avec des amis, j’avais demandé à chacun de m’apporter des objets pour les photographier dans une mise en scène. Mon compagnon a déposé un cliché de lui, jeune homme, nu. Notre fille a vu cette photographie et s’en est pudiquement détournée. Alors que mettrait-on dans ce carnet de souvenirs?

En effet, une autocensure pourrait dénaturer le projet.

Enfant, nous refoulons une partie des choses de la chambre de nos parents et ce sont ces interdits et ce refoulement qui permettent à un être humain de se constituer. Si tout était nu, si tout était transparent, nous ne pourrions pas vivre. Bien sûr, ce n’est pas pour autant qu’il faut, à l’inverse, cacher les choses. Certains de mes patients ont appris, en cours d’analyse, qu’ils n’étaient pas l’enfant du père dont ils portaient le nom. J’ai une patiente qui avait le sentiment qu’elle avait deux pères et cela a eu des incidences profondes dans sa vie. Quelle est la part de notre histoire qui nous appartient, qu’on devrait connaître et quelle est celle qui devrait demeurée cachée ? Je n’ai pas la réponse.

Marcel Proust faisait certaines confidences à ses amis en précisant « Secret tombeau ». N’est-ce pas une forme d’imprévoyance, de légèreté que de conserver tous ses papiers comme si nous étions immortel sans se poser la question de leur devenir ? Ne devrait-on pas gérer ses archives avec prévoyance ?

Je pense que, vis-à-vis des descendants, la seule position tenable est de se dire : si vous ne voulez pas qu’ils aient accès à une information, vous devez la déchirer, la brûler, la jeter, la faire disparaître. Si on met en doute ce principe, alors pour chaque papier se pose la question « ai-je le droit ? » Pour ma part, j’ai tranché, je me suis dit que mes parents avaient trop joliment conservé leurs lettres, dans de belles boites, que s’ils avaient souhaité que je ne les lise pas, ils devaient les faire disparaître. Je pense cela pour moi-même. Nous avons évidemment tous des secrets. J’ai certains écrits sur lesquels je m’interroge. C’est très compliqué parce que tant que nous sommes vivants, nous aimons bien être entourés de cette nébuleuse de choses pas tout à fait définies. Dans l’absolu, j’aurais aimé que tout soit choisi, conscient, organisé. Mais maintenant que j’avance dans ma vie, je m’aperçois que ce n’est pas très agréable de penser à cela.

Dans la transmission, la véritable question qui se pose n’est-elle pas de savoir à quelle génération on destine les documents ?

En effet, en sautant des générations, il y a une meilleure distance ; les rapports petits-enfants/grands-parents sont plus légers. Ma mère par exemple a écrit soixante-dix pages sur son enfance qu’elle a adressées à sa petite fille. Je ne suis pas sûre que ma fille l’ait encore reçu mais un jour, sans doute, elle sera heureuse de lire le récit d’une enfance dans les années vingt du XXe siècle. Cela va devenir amusant pour elle.

Aujourd’hui, beaucoup de nos échanges se font par courriels, beaucoup de nos photographies sont conservées sur des supports dont la durée de vie est limitée. Aussi, transmettre les archives familiales devient techniquement plus difficile. Que pensez-vous de cette évolution ?

Avec les nouvelles technologies, nous pouvons tout perdre en appuyant sur un mauvais bouton ou en faisant une mauvaise manipulation. Face à ce problème, j’ai un seul mot : papier. Tous les mails, tous les SMS, toutes les photos, tout ce qui nous semble important, il faut les imprimer.

L’attrape-lumière

Avec La reine Alice qui décrit votre douloureux mais victorieux combat contre le cancer, vous poursuivez votre travail autobiographique mais contrairement aux livres de la trilogie, il ne s’agit plus d’une autofiction mais d’un conte philosophique. Pourquoi ce choix pour traiter de ce sujet ?

Je voulais raconter cette expérience, mais des bibliothèques entières traitent déjà de ce sujet, je devais donc trouver un angle différent. La genèse de La Reine Alice, c’est un ensemble de compositions photographiques que j’ai postées sur un blog au fil de mes traitements, pour essayer de trouver de la force, de transformer ma douleur en une forme de beauté, d’énergie, pour tenter d’aller vers la vie. Elles forment un film autobiographique avec des repères clairs. J’ai voulu métamorphoser tout cela en le racontant comme une allégorie et en jouant avec la langue, en découvrant les dialogues que je n’avais jamais expérimentés dans mon travail d’écriture et qui permettent une certaine impertinence, une ironie. J’ai toujours eu un lien privilégié avec la forme du conte. Dans le dernier livre de ma trilogie, Lewis Carroll m’avait déjà accompagnée, chaque chapitre commence avec une phrase d’Alice au pays des merveilles.

Le conte philosophique permet-il d’éviter le pathos ?

Oui, je déteste le pathos. Vraiment, s’il y a une chose que je déteste, c’est ça.

Il permet aussi de rendre le combat presque universel.

En effet, j’ai eu le sentiment qu’en me masquant, en me cachant derrière le personnage d’Alice, je pourrais être plus vraie, mieux me montrer, tout dire par ce biais-là.

Très vite vous allez vous apercevoir que vous n’êtes plus une malade mais une maladie. Comment se faire entendre dans ces conditions ?

Les médecins font leur boulot, et ils le font bien, et merci à la médecine. Le problème, c’est que les médecins doivent survivre à leur travail ; aussi, ils se protègent en portant une blouse blanche, en utilisant des termes techniques, en appliquant des protocoles. Nous retrouvons dans La femme qui tremble de Siri Hustvedt, cette problématique du médecin qui peine à comprendre qu’en face de lui il n’y a pas une maladie, mais une personne. C’est pour cela que je qualifie l’hôpital de « labyrinthe des agitations  vaines » avec des « contrôleurs » qui ne vous respectent pas, mais qui se protègent en permanence. Sauf qu’en attendant, c’est vous qui êtes l’objet de tout cela et qui tentez de rester un sujet. Bien entendu, il y a des exceptions, des personnes merveilleuses qui restent humaines et qui vous accompagnent  avec bienveillance..

Dans ces conditions comment se faire entendre ? Est-ce que les mots du quotidien ont encore un sens ?

On n’arrive souvent pas à se faire entendre. J’ai conscience que les traitements font des progrès énormes et qu’il y a dix ou vingt ans, nous n’aurions pas survécu. Mais, nous ne pouvons pas seulement leur dire merci, nous sommes des êtres vivants avec les handicaps, la fatigue, la douleur que nous subissons et vivons seul, individuellement. Les médecins se sentent impuissants par rapport à toutes les séquelles et donc, n’aiment pas en parler. La science est efficace et objective, elle n’intègre pas la subjectivité du malade . Peut-êtrele pourra-t-elle dans l’avenir. Il semble en tout cas que la question se pose publiquement, à présent, comme dans le colloque de l’ENS sur « La philosophie du soin » où se trouve posée la question de savoir comment articuler la maîtrise, l’objectivité et la connaissance à l’œuvre dans la médecine avec la réalité subjective et singulière du malade.

Vous vous êtes trouvée confrontée à un monde que les mots du quotidien ne pouvaient pas expliciter vous obligeant à inventer un autre langage pour faire part de cette épreuve. Vous avez utilisé deux objets : la plume et « l’attrape lumière ». Est-ce lors de cette maladie que vous avez commencé à utiliser la photographie pour vous exprimer ?

Oui. Ce qui est fascinant avec l’appareil photo, c’est qu’en un instant l’image est complète alors que l’écrivain connaît la lenteur. J’ai découvert la magie de l’instantané un jour où j’étais vraiment très mal. J’avais fait une infection sévère à un moment où je n’avais ni globules rouges ni globules blancs. Il y avait tout un protocole très lourd pour m’isoler, j’étais comme dans un aquarium. J’avais demandé à un ami  de m’apporter quelques feuilles d’automne pour avoir un lien avec la vie, avec l’extérieur. Elles étaient posées sur le bord de la fenêtre à coté d’un stéthoscope oublié par un médecin. J’ai réussi à quitter mon lit et à m’approcher de cette scène de nature morte – ô je n’aime pas cette expression – de nature vivante (still life) ou de nature fantôme, pour essayer de capter une belle lumière d’automne et un peu de cette rencontre étrange entre la science et la vie. Ça m’a pris quelques secondes à peine. Ces secondes étaient disponibles pour photographier, mais pas pour écrire, l’écriture est venue plus tard.

Avez-vous poursuivi cette expérience ?

Oui. La Reine Alice constitue le premier chapitre de cette création photographique, devenue essentielle dans ma vie, à présent. J’ai besoin des deux formes d’expression artistique, plastique et littéraire

Pourquoi ne pas avoir, un peu à la manière de G.W. Sebald, introduit ces photographies dans La Reine Alice ?

J’aime beaucoup les livres de Sebald et la manière qu’il a d’intégrer des photos au fil du texte. C’est ce que j’aurais aimé faire, mais le service commercial  de l’éditeur craignait que le public ne soit pas au-rendez-vous.

Vos photographies ont été publiées et font l’objet de nombreuses expositions. Quelle place leurs donnez-vous dans votre œuvre autobiographique ?

Mes photographies font désormais intégralement partie de mon œuvre autobiographique. Comme si les images que je compose devenaient un lieu où rejaillir avec l’énergie ludique de l’enfance, une autre forme d’autoportrait.

Du singulier à l’universel

Au travers de votre trilogie familiale et de La Reine Alice, le lecteur découvre une unité, une cohérence dans votre œuvre. Quelle est votre démarche, votre recherche ?

J’ai été cet enfant cherchant désespérément quels mots mettre sur le traumatisme de ses parents, les contenir dans leur souffrance et cela s’est poursuivi dans mon métier d’analyste. Dans mon travail d’écriture, j’ai commencé avec des essais mais, en vérité, ils contiennent aussi une part autobiographique. Je crois que ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est de faire le lien entre ce qui est singulier et ce qui est commun, ce qui peut être partagé. Sans les écrivains, les artistes, la vie serait invivable. Quand j’ai commencé à lire « La Recherche », je me suis dit : ah ! il y a quelqu’un d’autre sur terre qui a eu peur de la nuit, qui guettait le rai de lumière sous la porte en se demandant si le jour était enfin arrivé ; je n’étais donc pas toute seule.

Avez-vous conçu ces livres comme des guides, comme une mise en garde pour ceux qui subiront ces épreuves ?

Non. Je sais que c’est parfois reçu ainsi. On m’a dit que j’ai écrit des livres-médicaments, mais ce n’était pas mon projet.

Rites d’écriture

Pouvez-vous nous préciser votre façon de travailler ; avez-vous un lieu privilégié pour écrire, une mise en route ?

J’écris vraiment n’importe où. Pendant des années, l’été à Belle-Ile, j’écrivais entre deux baignades, souvent allongée sur mon lit, l’ordinateur sur mes genoux. Je commence souvent par manger du chocolat, boire un thé, parfois mettre de la musique assez fort et en boucle, pour que le temps n’existe plus.

Ecrivez-vous à la main ?

J’écris sur l’ordinateur, sur l’ipad, et puis j’imprime, je me relis, je corrige à la main. Quand j’ai des idées qui me viennent dans des endroits ou des moments incongrus, j’écris à la main.

Tenez-vous un journal intime ?

J’ai tenu un journal intime régulièrement pendant très longtemps puis, de façon très sporadique. Je regrette d’avoir arrêté mais je suis une rêveuse, une myope qui n’aime pas mettre ses lunettes et aime vivre dans le flou. Certaines personnes ont toujours un carnet sur elles et prennent en note la moindre chose. Moi je fais confiance à une mémoire floue qui me donnera accès à ce dont j’ai besoin.

Vous êtes très optimiste !

Voilà, oui.

Je vous remercie pour cet entretien

Paris, 8 octobre 2014


[1] Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004),  Lettres d’amour en héritage,‎ (2006), Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009)

Lettre à Paul Celan

Chinon, 23 avril 1939, Paul Celan, assis sur le sol devant Marcel Sellier et Edith Esser-Flem, ma mère
(Fonds Maurice Olender.Imec)

Dans la monumentale édition de la Correspondance de Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, éditée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, 2 volumes parus au Seuil en 2001, dans la collection « Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, dans le chapitre intitulé, Chronologie, on lit : « Printemps. Bref séjour à Paris avec deux amis de Tours, Edith Esser et Marcel Sellier, condisciple de l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie. Ils logent ensemble dans l’appartement d’un ami de Marcel Sellier, rue Monsieur-le-Prince (6e). Ils assistent à deux représentations théâtrales : La Mouette d’Anton Tchekhov, avec Georges Pitoëff, et Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romain, avec Louis Jouvet, à l’Athénée. » (p.466)

Dans le Dossier iconographique, on trouve la seule photo connue de Paul Antschel (devenu Paul Celan) à dix-huit ans, prise à l’époque de son premier séjour en France, lors d’une excursion organisée par la section des Auberges de jeunesse de Tours, dans la cour du château de Chinon, le 23 avril 1939, et conservée par ma mère. Sur cette photographie de groupe, on voit au premier plan, Paul, assis sur le sol, devant Marcel Sellier, Edith Esser ( devenue après son mariage Jacqueline Flem), et sept autres camarades.

Dans les Lettres d’amour en héritage, j’évoque, sans le nommer la rencontre de ma mère avec Paul Celan, à Tours, au cours de l’année académique 1938-1939 :

« Avant la guerre, à Tours, tu avais deux amis, l’un s’appelait Marcel, l’autre Paul. Tu aimais le premier, le second était amoureux de toi. Quarante ans après la guerre, tu appris incidemment ce qu’il advint de ce dernier.  Tu en fus bouleversée. Je t’en voulais d’avoir préféré le pharmacien au poète. Je lui adressai une lettre imaginaire. » (p.85-86).

Voici cette lettre imaginaire écrite en février 1997, à Knokke, au bord de la mer du Nord :

LETTRE A PAUL CELAN

L’heure est venue,

Je m’adresse à toi, Paul,

qui a parlé pour ceux qui ont perdu leur ombre,

pour ceux que les nuages ont ensevelis

pour tous les enfants qui ont rejoint le pays

des enfants qui ne naîtront jamais plus.

Ta bouche a mûri les mots,

Ses lèvres à elle se sont scellées.

Elle portait des cheveux d’or, et tu l’as aimée.

C’était à Tours, en mille neuf cent trente-huit.

La meute n’était pas encore venue

Coaguler le sens

Transpercer les syllabes.

La neige s’est couchée entre vous, l’as-tu su ?

Elle a bu à la louche de cendres, le

« Schwarze Milch »

que tu as voulu

exorciser.

T’es-tu souvenu de votre nuit passée jusqu’à l’aube

A discuter de la prononciation du mot

« Milchmann » ?

La cicatrice du destin vous a éloignés

Et tenus bord à bord.

Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai

personne

D’autre à qui m’adresser.

Tu es la Rose de Personne.

Rose est mon nom.

Ma douleur est sans paupières.

La jeune fille à la lourde chevelure que tu as aimée

C’est elle qui m’a chargée d’un fardeau de silence.

Je suis devenue l’arpenteur d’un

temps qui ne passe plus.

Je bois au lait noir d’une aube

que je n’ai pas connue.

Tu écris : « Tu dois respirer, respirer et être toi. »

Pour qui as-tu dessiné ces mots ?

De qui as-tu voulu desserrer la cage de poumons

impairs ?

Dis-moi,

Peux-tu réveiller les noms qui dorment

Et épeler l’alphabet perdu ?

Je te voudrais mon

Maître

Baliseur.
           

Je te vole tes mots

Je te vole tes ailes

Pour apprendre à nouer

Le nom et la main

Le corps et l’oubli

Et que reposent enfin les morts

Et que vivent les survivants.

Que la meute demande pardon

Et que jusqu’à la septième génération

Le deuil s’effectue.

Vous étiez beaux tous les trois,

Sur cette photo prise en Touraine.

Trois copains parmi d’autres copains.

Edith, près de Marcel, et toi, Paul,

à ses pieds, en culottes courtes, le regard aigu.

Tu l’as aimée, elle en aimait un autre.

Elle voulait oublier les insultes

De la cathédrale de Cologne,

Se cacher dans la langue de France,

Ramasser les noix sur les chemins,

Regarder le ciel comme un berceau d’étoiles,

Boire le vin des dimanches,

à l’abri d’elle-même, cesser d’être la juive.

Vous étiez bons amis,

Marcel, étudiant en pharmacie

Et toi, Paul, en médecine, venu de Roumanie.

Vous partagiez bien des vues sur les choses,

à deux, à trois, vous partiez en ballade.

Vous n’aviez pas vingt ans.

Plus tard, il n’y eut plus de plus tard.

Ni de mains pour tenir leurs mains.

Debout sur leurs yeux en amandes

Personne

Nulle part

pour s’inquiéter de leur absence

pour rappeler leurs noms aux vivants.

Plus tard,

les mots se sont séparés des mots

la parole s’est coupée du sens

Il n’y eut plus que le bruit inaudible pour

recouvrir

Le givre et le sang

Et la fumée qui clôt les heures.

Je suis née après vous, après eux.

Je suis née d’elle, et de celui qu’elle a choisi.

Donne-moi la main, Paul,

Je n’ai plus ni pied ni souffle.

Rue Monsieur le Prince

A trois dans un même lit

Après avoir vu la Mouette de Tchekhov avec

Pitoëff

Comment dormir ensemble ?

La jeune fille aux cheveux d’ambre

Entre toi et ton ami

vous avez parlé toute la nuit.

Au matin, le laitier a crié.

Tu écris : « Ce doit être à présent le moment

pour une juste

naissance. »

Inscrite à l’encre invisible

la suture de l’abîme s’entrouvre.

Sur la balance de la mémoire

suis-je victime ou bourreau ?

morte ou survivante ?

Cinquante ans plus tard, le deuil commence.

Je viens vers toi,

je viens vers vous,

pour que le pacte se délie

et qu’au-delà de la forêt si tranquille

coule une eau neuve,

que de l’origine s’échappe enfin une promesse

impossible.

Elle te nommait Antschel,

tu l’appelais Edith,

Vos lèvres n’ont pas prononcé les noms d’après.

T’aurais-je aimé sur les bords de la Loire

Avant que la mort ne vienne d’Allemagne ?

Tu écris :

« D’une clé qui change

tu ouvres la maison où

tournoie la neige des choses tues. »

Ouvre-moi cette maison, Paul.

Apprends-moi la perte et l’écart

Apprends-moi à couper le lien

Et à le renouer de nouveau

Et que vienne le ressaisissement.

« TOI, SOIS COMME TOI, toujours. »

Je te tends la main.

Knokke, février 1997.

 Les Moments littéraires, 33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997

Autoportraits en Reine Alice

Au commencement il y eut des images.

La conversation des couleurs et des objets, leur mystère et leur allégresse.

Still life, natures mortes, rêves éveillés, offrandes de survie.

Autoportraits tragi-comiques, en photobooth, entre humour et impuissance assumée.

Pour transfigurer l’expérience, accueillir l’éphémère beauté du quotidien. Survivre, simplement vouloir survivre, de l’autre côté de soi.

Photographier permet de se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjecté.

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu.

Plus tard, bien plus tard, des mots sont nés de ces images.

Comme un conte qui épouserait la danse fragile de l’existence.

Mais d’abord bondit l’instantané.

Lydia Flem

Autoportrait en Reine Alice, 10 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 18 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, à la couronne de lierre (27.9.2008) in Journal implicite.
Autoportrait en Reine Alice, 24 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 7 octobre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 6 octobre 2008
Composition avec autoportrait en Reine Alice, au post-it (27.3.2008 et 8 mars 2011), Journal implicite.
Autoportrait à l’alphabet (Adieu la Reine Alice, rue Férou), 2016.

Ces huit autoportraits ont été publiés dans la revue Die horen, Zeischrif für Literatur, Kunst und Kritik, 267, 2017.

Douze autoportraits, accrochés par Alain Fleischer, ont fait partie de l’exposition solo « Lady Cobalt » à l’Imec, Caen,  en 2011, à l’occasion de la lecture intégrale de La Reine Alice, Seuil, « Librairie du XXIe siècle », 2011.

L’autoportrait à la couronne de lierre a été montré, dans un accrochage de Fabrice Gabriel, à l’Institut de France de Berlin, Biennale de la photographie, 2014.

Texte/image ou photo-écriture

https://www.revue-textimage.com/17_blessures_du_livre/flem.html

L’ imagination est ma seule adresse

Entretien autour des lettres (et) objets

Karin Schwerdtner : entretien avec Lydia Flem

Nouvelle Revue Synergies Canada, No13 (2020)

Karin Schwerdtner, Université Western Ontario, Canada.

Écrivaine et psychanalyste, reconnue d’abord pour ses ouvrages biographiques tels que L’Homme Freud. Une biographie intellectuelle (1991) et Casanova ou l’exercice du bonheur (1995), puis pour la Trilogie familiale (2020) que constituent ensemble Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), Lettres d’amour en héritage (2006) et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009), Lydia Flem est devenue photographe en 2008, lorsqu’elle recevait des traitements induisant des difficultés d’attention et de concentration. Elle était alitée, incapable de lire et d’écrire plus de quelques phrases, comme elle le précise elle-même,dans cet entretien. Pour continuer à créer et essayer de raconter ce qu’elle ne pouvait ni taire ni exprimer avec des mots, elle a alors cherché à fixer en image des assemblages de choses à portée de main:des fragments de papier, des jouets et objets souvenirs,des aliments et des articles et ustensiles de la vie privée.«[M]êl[a]nt plantes et bijoux, papier et gingembre confit, acier et sucre» (Gestern), ces toutes premières compositions photographiques, qui ont signalé le point de départ pour plusieurs expositions et pour un catalogue intitulé Journal implicite (2013), sont donc «nées d’une nécessité:créer un monde imaginaire pour reprendre pied dans la réalité, transformer la douleur en beauté, l’aléa en élan» (Flem, Journal implicite, sans pagination). Dans l’enfance déjà,nous explique l’auteure, elle avait«besoin pour vivre de narrations, de fictions». Elle était capable «de faire un personnage de n’importe quel bout de ficelle et de lui donner une âme et une histoire». Cette relation singulière aux objets«ordinaires», pour la plupart de l’expérience commune (biscuits, ciseaux, boutons…), ou cette capacité à en «investi[r] certains de manière très intime», parfois en élaborant un récit à partir d’eux, parfois en s’adressant à eux (pour ici reprendre notre interviewée à ce sujet), se retrouve aussi, chez Lydia Flem, dans ses livres dont la majorité est parue dans la collection «La librairie du XXIesiècle » aux éditions du Seuil.

De ce point de vue, ses photos d’objets librement associés se donnent à «lire» comme indissociables de ses textes littéraires où se brouille la limite entre les êtres humains et les «choses de la vie»(selon ses mots),entre la réalité et l’imagination ou le souvenir.Par exemple, dans les quatre cent soixante-dix-neuf fragments qui composent Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans (2016), «évident hommage à Georges Perec et délicieux exercice de remémoration centré sur les atours», nous pouvons observer,avec Raphaëlle Leyris, que «Lydia Flem prouve […] l’importance de ceux-ci –les pans de mémoire qu’ils charrient, ce qu’ils racontent de nous». Pensons aussi à La Reine Alice(2011), «conte écrit à la troisième personne» (Dusaillant-Fernandes 252) et hommage discret à Lewis Carroll avec lequel Flem «me[t] en scène sa longue traversée intime et personnelle de la maladie» (Dusaillant-Fernandes 252). Dans cette œuvre est évoquée la décision prise par Alice de«se jouer»des cartes de jeu qu’elle a trouvées dans l’herbe sous un arbre.Cette «trouvaille»a été l’un des vrais déclencheurs du roman: comme l’auteure l’affirme ici, les choses matérielles, surtout celles que l’on trouve inopinément, peuvent bien ouvrir de nouvelles pistes de réflexion, donner envie d’«en faire quelque chose». Un hasard semblable est à l’origine respectivement de deux livres dans lesquels notre auteure s’intéresse à sa propre famille,et où il lui arrive s’adresser à certains parmi les rares objets qui lui restent de ses parents.Ainsi que l’auteure le suggère elle-même dans ses œuvres, c’est une découverte particulière, faite en vidant la maison familiale, qui a déclenché l’écriture de Comment j’ai vidé la maison de mes parents, tout comme c’est l’ouverture des enveloppes et lettres gardées parses parents qui a donné lieu à Lettres d’amour en héritage.Lors de notre rencontre en mai 2019, il nous semblait important de revenir avec Lydia Flem sur son rapport aux objets ainsi que sur le rôle qu’ils jouent dans son travail, dans le processus créateur. Dans ce contexte, nous voulions mieux comprendre la manière dont l’auteure comprend, d’une part, son recours occasionnel à l’adresse écrite, en particulier dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents et dans sa«lettre imaginaire»(ainsi qu’elle la désigne) à Paul Celan (Flem, «Lettre à Paul Celan»), et d’autre part, son exploitation textuelle de lettres-objets et de papiers privés, notamment dans L’Homme Freud et dans les premiers deux volumes de sa trilogie.

Les belles réponses offertes à nos questions à ce sujet nous ont amenée à comprendre que, pour notre interviewée, comme elle le soutient elle-même ici, l’imagination est sa «seule maison».

KS: Dans votre Journal implicite (2013) sont publiées certaines de vos compositions photographiques faites à partir d’objets «trouvés au hasard d’une poche, d’un tiroir, sur le rebord d’une fenêtre, dans le désordre des jours et des lieux». Les objets et la vie, avec ses désordres, sont-ils irrémédiablement liés, selon vous?

LF: Les objets font partie de notre vie. Je pense que nous en investissons certains de manière très intime, qu’ils condensent nos émotions et nos pensées, notre mémoire. Mais je suis peut-être restée une enfant capable de faire un personnage de n’importe quel bout de ficelle et de lui donner une âme et une histoire. Aujourd’hui encore, il m’arrive de vouer un attachement singulier à un plume, à une lettre reçue, à un petit quelque chose gardé au fond de la poche. La limite entre les êtres humains et les choses me semble assez poreuse. Cette nuit, j’ai griffonné «L’imagination est ma seule maison» parce que je suis convaincue que les êtres humains ont besoin pour vivre de fictions, de narrations.Quant aux désordres de la vie, c’est durant les mois où je recevais des traitements qui induisent des difficultés d’attention et de concentration –j’étais alitée, incapable de lire ou d’écrire plus de quelques phrases–, que je suis devenue photographe. Mais je n’ai pas cherché à saisir le réel. J’avais, au contraire, besoin de prendre une distance. Depuis mon lit, j’ai assemblé des objets, un peu comme des associations libres–sur le divan ou dans les rêves –,pour essayer de raconter ce que les mots ne pouvaient plus exprimer.Le désordre des objets est une grande source d’inspiration. Un jour, en marchant dans un grand parc, j’ai découvert au pied d’un chêne un amas confus de cartes à jouer. Parce que j’avais beaucoup lu Lewis Carroll au moment d’écrire Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, la découverte de ce jeu de cartes disséminées autour de cet arbre a été un des déclencheurs du roman, La Reine Alice. Dans Alice au pays des merveilles, Alice prend conscience que tout ce qu’elle a cru vivre avec les personnages d’un jeu de cartes était les feuilles qui tombaient de l’arbre en-dessous duquel elle s’était endormie auprès de sa sœur. Elle avait mélangé le rêve et la réalité. Pour ma part, quand j’ai aperçu les cartes sur l’herbe, j’ai eu le sentiment qu’elles surgissaient du livre de Lewis Carroll, qu’elles venaient me faire signe pour dire le mélange intime entre littérature et réalité. Qu’il fallait que j’accueille ce désordre,mêlé de hasard, que j’en fasse quelque chose à mon tour.

KS: Parmi les objets, dont le Journal implicite montre les photos, figurent des lettres autographes et enveloppes adressées, notamment: une enveloppe blanche adressée à quelqu’un habitant Saint-Germain-la-Blanche-Herbe (photo «Au retour de la Blanche-Herbe»); et une enveloppe Kraft grand format (photo «Archive») réunissant des lettres reçues, toujours dans leurs enveloppes…

LF: En janvier 2011, à la veille de la parution de La Reine Alice, j’étais encore assez vacillante mais très motivée d’accepter l’invitation de l’IMEC (Institut Mémoire de l’édition contemporaine) de faire, en quinze séances, une lecture intégrale de mon livre, filmée par Alain Fleischer. Olivier Corpet me proposait également d’exposer, dans un accrochage d’Alain Fleischer, douze autoportraits et douze compositions photographiques d’objets, qui avaient donné naissance au roman. C’est là, à l’IMEC, aujourd’hui dirigé par Nathalie Léger, à Saint-Germain-la-Blanche-Herbe, dans la campagne près de Caen,que j’ai reçu la lettre, avec cette adresse pleine de poésie sur l’enveloppe, dont j’ai publié une photographie dans le Journal implicite. Pendant quelques années, l’expéditeur de cette enveloppe, un lecteur, m’envoyait des lettres –sachant que j’intervenais quelque part –il m’écrivait au lieu où j’allais me retrouver…Pour ce cycle de lectures, une main espiègle avait glissé un petit objet dans chacune des grandes enveloppes de couleurs vives, achetées à Rome. À chacune des quinze séances de lecture (à voir sur YouTube), j’ouvrais une enveloppe, je sortais les feuilles du tapuscrit, je découvrais l’objet-surprise (coquillage, boîte à musique, crayons, …) puis, je lisais. Ensuite, pendant plusieurs mois, j’ai composé une série de quinze photographies, correspondant aux quinze étapes de la lecture-performance de La Reine Alice, à partir de divers objets et du manuscrit,devenu une sorte d’origami, découpé en échiquier, tissé, déchiré en mots et lettres, en jouant du va et vient entre littérature et plasticité, images et imagination, le roman revenant à ce qui l’avait fait naître, à sa source: la photographie. La photographie extraite de la série «Pitchipoï et cousu main» dans le Journal implicite où on voit une main qui tient une enveloppe dans laquelle il y a des lettres, j’avoue que je ne les ai pas encore ouvertes. C’est une chose qui me reste à faire un jour.Ce sont de vieilles lettres, adressées par ma grand-mère à mon père lorsqu’il était enfant et adolescent. Mon père a perdu sa mère pendant la guerre. Elle a été déportée des Pays-Bas. À l’époque où ils s’écrivaient, mon père habitait chez un oncle à Bruxelles, n’ayant pas pu s’installer en Hollande avec sa mère et son frère en raison des lois de l’immigration. Parce que les lettres sont écrites en allemand, en caractères gothiques, leur lecture va me demander beaucoup de temps. Je pourrais faire appel à des spécialistes pour déchiffrer l’écriture. Mais je trouverais difficile d’inviter des inconnus dans l’intimité de cette correspondance. Car ce sont des objets de papier que j’imagine porteurs non seulement d’une histoire d’archive familiale, mais aussi de beaucoup d’émotion. De son vivant mon père n’a jamais mentionné ces lettres, dont la lecture sera sûrement bouleversante. Je les ai découvertes au moment de vider la maison de mes parents. J’ai aussi trouvé des journaux intimes de ma mère que je n’ai pas lus…

KS : Et les lettres d’amour de vos parents, auxquelles est consacré Lettres d’amour en héritage ?

LF : Ce que je trouve très émouvant dans ces lettres, c’est qu’elles sont comme de petites valises. Matériellement, ces lettres sont toujours dans mon bureau, dans deux boites. Mon compagnon me dit qu’elles seraient peut-être plus en sécurité à l’IMEC, dans mon fonds d’archives, si je pouvais me séparer d’elles, mais je n’arrive pas encore vraiment à m’en éloigner physiquement. J’aime bien les sentir à proximité.

KS : Parmi tous les objets-souvenirs qui vous restent de vos parents, leurs lettres d’amour, découvertes au moment de vider le grenier de leur maison, occupent pour vous une place unique. Elles vous ont permis « d’entrer à nouveau en relation avec eux, de les toucher, en quelque sorte, en effleurant les enveloppes et les feuilles de papier sur lesquelles ils avaient écrit » (Lettres d’amour en héritage 21). Pourriez-vous commenter plus longuement votre rapport à ces lettres ?

LF : À l’instar des robes que ma mère a confectionnées de ses mains, sur lesquelles il m’arrive de chercher les points de couture, –  dont les fermetures-éclairs se confondent, dans mon regard, avec les rails de chemin de fer de la déportation – les lettres portent la mémoire des gestes de la main. Françoise Héritier parlait des humeurs du corps. La graphie, la manière dont on tient un crayon, un stylo, et dont on l’appuie sur la feuille de papier, la danse des lignes, tout cela témoigne d’une inscription très personnelle du corps. Or, ce que je constate en lisant leurs lettres de jeunesse, c’est que mes parents ont gardé la même écriture toute leur vie, que la façon dont ils écrivaient avant ma naissance correspond à la façon dont ils écrivaient pendant le temps que j’ai partagé avec eux. D’où mon impression de retrouver quelque chose de la présence corporelle de mes parents…

KS : Dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents, il vous arrive de vous adresser à ces objets reçus en héritage que sont les serviettes de papiers gaufrés, imprimés, à motifs de Vichy rouge et blanc, marqués de noms exotiques, de lieux lointains, de slogans, de dessins ; papiers qui seraient donc des petits billets, des missives ou des pense-bêtes. Vous écrivez : « [J]e vous ai ramenés sur ma table de travail. À la manière d’un classement de Perec ou d’un inventaire de Prévert, vous vous enchaînez les uns aux autres. Je ne pouvais vous précipiter dans le vide sans prendre note de l’étrange chapelet que vous formiez » (130). Qu’y a-t-il dans ces papiers qui ait pu vous inciter à les vouvoyer ?

LF : C’est un moment clé que vous soulignez, moment qui correspond au vrai début du livre. Depuis quelques jours, je tentais de vider la maison de mes parents. Je tombe alors sur une boite qui contient des serviettes en papier que ma mère avait ramenées de différents endroits, d’une crêperie, d’un restaurant, d’un café, d’un coin ou l’autre de France ou d’Europe. Ces papiers, sur lesquels elle avait écrit ses pensées, ou parfois tout simplement un lieu et une date, sont une trace de sa vie, de ses voyages, de sa graphie. En les lisant, j’avais l’impression que ma mère me parlait. Me parlait d’elle, de mon père, et éventuellement, des personnes qu’ils rencontraient en voyageant.

            La serviette en papier avec le logo et le nom du restaurant, avec ce qu’on peut écrire dessus, c’est proche d’un objet de correspondance. La découverte de ces serviettes a été le déclencheur de l’écriture de Comment j’ai vidé la maison de mes parents. En les lisant, j’avais le sentiment d’assister à une conversation. Comme si ces bouts de papier venaient me chuchoter à l’oreille les histoires de mes parents, de leurs voyages à deux, de leurs rencontres. Comme si, réunis ensemble, ces objets étaient les témoins presque vivants de leur existence en dehors de la mienne…

KS : Et le vouvoiement ? Peut-on lire dans votre adresse la preuve d’un attachement singulier ?

LF : Leurs objets devenaient les ambassadeurs, les porte-paroles ou les véhicules, de mes parents disparus. A travers eux, je m’adressais à mon père et à ma mère, dans une sorte de dialogue au-delà de leur mort. Ce dialogue imaginaire ne cesse jamais, je pense. C’est pourquoi les archives sont tellement précieuses…

KS : Théoriciens et critiques de la correspondance affirment qu’écrire une lettre, c’est donner de soi. Avec leurs lettres, et sans le savoir, vos parents vous auraient-ils donné quelque chose ? En écrivant Lettres d’amour en héritage, cherchiez-vous alors à faire contre-don, à remercier ou, à tout le moins, à « rendre » hommage, si nous admettons la part de don inhérente à l’expression ?

LF :Avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents, qui est le premier livre que mes parents n’ont pas connu, mais aussi les Lettres d’amour en héritage, je cherchais à leur rendre hommage et, sans doute aussi, à poursuivre la conversation avec eux. Le dialogue qui suit la disparition n’est pas le même que celui qu’on a eu de leur vivant, il devient plus apaisé et plus heureux. Il est peut-être idéalisé… Leurs lettres de rencontre représentaient une transmission de valeurs, la puissance de l’amour qui dure, Eros contre Thanatos. Un très précieux don.

KS : Vous disiez avoir relu Lewis Carroll (peut-être dialogué avec lui ?) pour Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils. Et dans l’affirmation suivante, extraite de La Reine Alice, nous trouvons un hommage, peut-être une reconnaissance de dette, à l’auteur d’Alice au pays des merveilles : « Je suis née de l’imagination de Lewis Carroll, mais dans une lettre posthume à Alice Liddell, devenue Mme Hargreaves […], il m’encourageait à devenir écrivain à mon tour». D’une manière ou d’une autre, tous vos livres sont-ils par essence des hommages, discrètement adressés ?

LF : Toute petite, et peut-être même avant d’apprendre à lire, quand on me racontait des histoires, je rêvais de devenir écrivain, d’appartenir à ce monde-là. J’avais une admiration folle pour les écrivaines et les écrivains. Enfant unique, je ne me sentais jamais seule, parce que les livres étaient mes amis. Lire une histoire, c’est un peu comme découvrir de vieilles correspondances : c’est dialoguer avec des absents qui sont tout de même encore présents, par leurs mots et leur écriture. Aujourd’hui encore, j’ai le sentiment que les auteurs me font un immense cadeau avec leurs écrits – lettres ou livres. Je leur suis infiniment reconnaissante, sans la littérature et les artistes, je ne pourrais simplement pas vivre. Je leur dois tout.

KS : Vous-même vous avez adressé à Paul Celan, l’un des plus grands poètes de notre temps, ce que vous désignez comme une « lettre imaginaire » (Lettres d’amour en héritage 86). Dans cette lettre, publiée dans le numéro 33 (2015) des Moments littéraires consacré à votre œuvre, vous tutoyez le poète et vous l’appelez par son prénom, peut-être parce que votre mère l’a connu dans sa jeunesse. Vous écrivez : « Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai personne d’autre à qui m’adresser » (75). Que vous a permis cette lettre, et plus particulièrement, ce dispositif d’adresse ?

LF : Paul Celan est un des plus grands poètes du XXe siècle, son œuvre tente de mettre des mots sur l’ineffable du génocide des Juifs sous le régime nazi. Chercher un dialogue imaginaire avec lui, c’était tenter d’élaborer quelque chose du traumatisme reçu en héritage alors même qu’il n’était pas aisé d’avoir cet échange avec ma mère, revenue d’Auschwitz. Plusieurs circonstances m’y encourageaient : ma mère avait connu Paul Celan à Tours, avant la guerre. Après la guerre, il avait cherché à prendre de ses nouvelles via une lettre à un ami commun, mais ma mère ne l’a su que vingt ans après son suicide en 1970. Ils avaient été très proches – une photographie en témoigne, qui a été publiée dans la Correspondance de Paul Celan avec son épouse, Gisèle Lestrange ; c’est, en effet, une des  photos connues de Paul Celan en France avant la guerre.

            L’introspection et la psychanalyse conduisent presque toujours, à un moment ou à un autre, à vouloir se déprendre de ses fantasmes, à les confronter avec sa généalogie, pour retrouver son propre souffle. M’adresser à Paul Celan, c’était essayer de tisser des mots, trouver du sens, au-delà du silence maternel. Esquisser, par ce détour, une forme de réparation.

KS : À l’égard de vos parents, vous dites, dans Lettres d’amour : « Ils ne sont plus là pour connaître mes joies et mes peines. En pensée, je les leur raconte. Déménagement, mariage, livre, anniversaires, voyages, les enfants qui grandissent, toutes les choses de la vie » (253). Dans la mesure où vous « racontez » dans Lettres d’amour vos impressions de lecture, vos constats en lisant leurs lettres d’amour, ce livre est-il quelque part, pour vous, une lettre écrite à vos parents ?

LF : Oui, je crois que je m’adresse à mes parents, en faisant alterner dans mon livre des fragments de leurs lettres d’amour et mes commentaires concernant ces lettres. Et il est possible qu’avec Lettres d’amour en héritage,je prolonge le dialogue entamé dans Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Parce que, comme un lecteur me l’a fait observer lors d’une rencontre organisée dans une librairie, je n’avais pas mis de point final à Comment j’ai vidé la maison. Comme si, disait-il, je n’avais pas fini d’écrire sur les objets-souvenirs de mes parents. (Ce manque de ponctuation à la fin du livre était bien voulu de ma part. Pour toutes les traductions, j’ai dû me battre pour vérifier qu’ils n’avaient pas rajouté un point. ) Un jour, en effet, je me suis rendu compte que j’allais donner une suite à Comment j’ai vidé la maison ; que, pour reprendre un tête-à-tête avec mes parents, j’allais revenir sur leurs lettres. De ce point de vue, les deux livres sont une manière de m’adresser à eux, pour essayer d’avoir un échange au-delà de la vie et de la mort, oui. Mes lettres posthumes, en somme.

KS : Vous dites que vous avez voulu « poursuivre le dialogue », en écrivant sur, et parfois avec, les lettres de vos parents. Pour vous, l’écriture est alors une sorte de substitut de la parole ?

LF : Oui, absolument. L’écriture, disait Freud, est le substitut du corps maternel absent. L’écriture, c’est d’abord de la voix. J’écris d’ailleurs souvent à voix haute, les deux se mêlent intimement pour moi. Les photographies – comme celles que j’ai prises des robes que ma mère a cousues – permettent, elles aussi, de renouer avec nos absents. Elles sont elles aussi un moyen d’interroger l’histoire, d’enquêter sur le passé. J’ai récemment découvert, en regardant la légende d’une vieille photo, des circonstances autour de ma naissance que j’ignorais largement et dont je parlerai peut-être dans un prochain livre. Comme la vie, les archives nous réservent des surprises.

KS : « Les habits collent à la peau », nous rappelle Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans. « Ils nous protègent et nous exposent […] trahit notre part d’ombre » (quatrième de couverte). De ce point de vue, les habits se rapprochent-ils de la lettre, pensez-vous ? Avez-vous l’impression que, de manière générale, la lettre expose tout autant qu’elle dissimule ?

LF : Les vêtements sont, bien sûr, des signes que nous adressons, volontairement ou involontairement, aux autres. La lettre m’apparaît comme un espace de méditation et d’introspection, qui, consciemment ou à notre insu (lapsus, ratures, associations involontaires…) nous révèle, nous raconte, davantage, je crois, qu’elle ne nous dissimule. Bien sûr, comme dans tout échange humain, l’interprétation demeure ouverte et multiple.

KS : Dans les archives, selon l’historienne Arlette Farge, « il est tant de formes calligraphiées qui étonnent » (10) pour le chercheur travaillant aujourd’hui à partir de petits mots archivés dans des boîtes. Pour sa part, elle trouve particulièrement saisissants les messages tracés de façon quasi phonétique » et la signature de ceux qui ne savent pas écrire. À part la surprise de découvrir, en lisant les lettres de vos parents, « que les traits de leurs caractères étaient fort semblable à ce que [vous aviez] connu d’eux » (Lettres d’amour 41), quel autre étonnement avez-vous ressenti ?

LF : Ce qui m’a touchée d’abord, c’est l’intensité d’une rencontre amoureuse, qui a lieu dans l’espace même de la correspondance, elle s’écrit en se vivant et se vit en s’écrivant. J’ai compris en les lisant que je suis née de leurs échanges de lettres. Ensuite, j’ai été émue de découvrir qu’ils avaient choisi la langue française pour partager leurs sentiments ; ils auraient très bien pu s’écrire en allemand, mais sans doute, c’était comme pour Paul Celan, une langue de la mort.

Un autre étonnement, c’est le nombre de lettres qu’ils échangeaient, parfois plusieurs missives dans la même journée. Leur correspondance était au centre de leur vie. Ils s’envoyaient aussi des coupures de presse, des échantillons de tissu, des petits ajouts divers qu’ils glissaient entre les feuilles de papier à lettres comme de petits cadeaux qu’ils s’offraient, une manière de ne jamais se quitter. Ils se donnaient d’ailleurs des rendez-vous pour écouter des émissions radiophoniques – notamment des concerts – à la même heure. C’était aussi très touchant de voir qu’ils avaient numéroté chaque lettre, toutes précieusement conservées, presque intactes, comme si elles venaient d’être apportées par le facteur, encore à décacheter.

KS : Depuis 1986, des correspondances inédites de Freud ont été publiées et traduites en français, notamment celle avec Karl Abraham (Correspondance complète, 1907-1926, trad. Fernand Cambon). Après La Vie quotidienne de Freud et de ses patients ([1986] 2018), pour lequel vous avez consulté certaines de ces correspondances, puis avec L’homme Freud (1991),vous vouliez « suivre Freud à la trace, l’accompagner dans ses voyages au pays de nulle part, lire pardessus son épaule » (préface). En quoi la lecture des correspondances de Freud vous-a-t-elle aidée dans ce sens, pour ce projet de livre ? Écrire en citant des lettres, est-ce pour vous faire un bout de chemin avec les écritsd’autrui ?

LF : Absolument. Nous étions avant Internet. Je revois mon bureau à l’époque, Le sol était couvert des correspondances de Freud. Parce qu’il écrivait régulièrement une dizaine de lettres le même jour, à divers correspondants, j’aurais aimé pouvoir les comparer, voir l’influence du destinataire sur sa pensée.

Avec L’homme Freud, je voulais raconter l’inventeur de la psychanalyse autrement que par ses ouvrages théoriques. Faire appel à ses lettres, ce n’était pas, me semblait-il, le regarder par la petit bout de la  lorgnette mais, au contraire, lui rendre hommage dans l’exacte mesure où il était un théoricien du quotidien. C’est justement parce qu’il reconnaissait aux choses les plus minuscules, ordinaires, quelconques de notre vie, leur importance, que je me suis autorisée à écrire les livres que j’ai écrits, avec lui d’abord, puis sans lui ; de rendre toute sa noblesse à la vie quotidienne, dont la lettre fait partie. Freud en a écrit environ 20.000. J’ai eu très rapidement le sentiment que c’était le matériau idéal pour entrer dans son « atelier », son work in progress.

            La vie s’écrit dans les lettres, dans les billets, dans tout ce qu’on peut laisser comme trace écrite ou imprimée. Aujourd’hui, la vie laisse ses empreintes dans les mails et les textos. En raison de la valeur que peut représenter une correspondance, même électronique, je suis heureuse d’avoir imprimé un grand nombre de mails, et je regrette ceux que je n’ai pas conservés. Depuis des années, j’ai une correspondance (à la fois postale et numérique) avec un ami qui a eu un parcours très différent du mien, chirurgien et grand voyageur. En relisant nos échanges j’ai l’impression qu’elle forme une double introspection, chacun s’y raconte comme si l’amitié devenait le support d’une psychanalyse à deux faces ou une sorte de journal intime, croisé et parallèle.

KS : Écrivaine et photographe, vous arrive-t-il de recevoir du courrier de vos lecteurs ?

LF : Comment j’ai vidé la maison de mes parents est un livre qui, à ma très grande surprise, continue à faire son chemin. Sa réception m’étonne parce qu’en l’écrivant j’avais l’impression de dire des choses dont personne ne parlait, qu’on n’avait même pas le droit d’évoquer. Or dans leurs lettres, les lecteurs me racontent comment, eux, ont vidé la maison de leurs parents, ce qu’ils ont découvert, avec parfois des photos à l’appui, des textes, des extraits de journaux. J’aime l’idée que chacun peut s’emparer de mes livres, peut se les approprier, pour son propre compte, comme un miroir. La Reine Alice, également, a suscité énormément de confidences personnelles, parfois des confidences déchirantes. Je sens une obligation morale d’y répondre, comme les lecteurs m’écrivent aux éditions du Seuil, qu’il faut du temps pour qu’elles me parviennent, puis du temps pour y répondre, je m’en veux régulièrement du délai que je laisse passer. Je reçois ces lettres comme des cadeaux.

KS : À l’époque où vos parents s’écrivaient des lettres d’amour, votre mère, dites-vous, « attendait chaque distribution de courrier avec impatience » (37). Sommes-nous aujourd’hui nostalgiques, pensez-vous, d’une époque où on pouvait attendre avec impatience l’arrivée du courrier ?

LF : Attendre, ce n’est plus dans l’air du temps. Au contraire, il semble que l’impatience se généralise. Un plan cinématographique, jadis, durait autour de 12 secondes, aujourd’hui avant 2,5 secondes, le public se lasse. Peut-être va-t-on revenir un jour aux joies de la lenteur, par goût, ou par nécessité…

KS : Pour finir, accepteriez-vous de nous parler un peu de votre projet de livre actuel ?

LF : Je peux dire que je suis en train de faire une grande collecte d’archives dont j’espère pouvoir tracer une sorte d’autobiographie au pluriel.  

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Ouvrages cités

Bonnefoy, Yves, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, et al. Les photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem, volumeissud’une rencontre à la Maison européenne de la photographie le 23 octobre 2013, d’une rencontre à la Maison de l’Amérique latine le 12 novembre 2013 et de l’exposition de Lydia Flem, Journal implicite, à l’Institut français de Berlin du 17 octobre au 22 novembre 2014.Maison européenne de la photographie/Maison de l’Amérique latine/Institut français Berlin, 2014.

Celan, Paul et Gisèle Celan-Lestrange. Correspondance (1951-1970), deux volumes sous coffret. Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 2001.

Dusaillant-Fernandes, Valérie. « Le cancer au pays d’Alice : Lydia Flem et son conte à ne pas mourir debout. » Interférences littéraires/Literaire interferenties, n° 18, mai 2016, pp. 251-267.

Farge, Arlette. Il me faut te dire. Éditions du Sonneur, coll. « Ce que la vie signifie pour moi », 2011.

Fleischer, Alain et Lydia Flem. « La Reine Alice. Lecture-performance dans la Grange-aux-Dimes en l’Abbaque d’Ardenne à l’Imec les 27, 28 et 29 janvier 2011. » YouTube, quinze lectures, janvier 2015, https://www.youtube.com/watch?v=nW_rRr1lPD0.

Flem, Lydia. Casanova ou l’exercice du bonheur. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 1995.

Flem, Lydia. Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2004.

Flem, Lydia. Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2009.

Flem, Lydia. L’Homme Freud. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 1991.

Flem, Lydia. Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2016.

Flem, Lydia. Journal implicite. Photographies 2008-2013. Éditions La Martinière, 2013.

Flem, Lydia. « Lettre à Paul Celan. »Les Moments littéraires, no  33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997).

Flem, Lydia. Lettres d’amour en héritage. Seuil. « La librairie du XXIe siècle », 2006.

Flem, Lydia. La Reine Alice. Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2011.

Flem, Lydia. La vie quotidienne de Freud et de ses patients. Hachette, 1986 ; Seuil, 2018.

Gestern, Hélène. « Journal implicite (Lydia Flem). » La Faute à Rousseau, no 69, juin 2015, p. 74.

Héritier, Françoise. Masculin/féminin. La pensée de la différence. Odile Jacob, 1996.

Héritier, Françoise. Les deux sœurs et leur mère. Odile Jacob, 1994. Leyris, Raphaëlle. « Lydia Flem, de ce côté du miroir. » Le Monde des livres, le 11 avril 2016. En ligne. https://www.lemonde.fr/livres/article/2016/04/13/lydia-flem-de-ce-cote

Flem, Lydia.«Archive», de la série «Pitchipoï et Cousu-main». 2012, Galerie Françoise Paviot, Paris.Flem, Lydia.«Au retour de la Blanche-Herbe», de la série «La Reine Alice».2011,Galerie Françoise Paviot, Paris.

Comment naissent mes images, 2019

Revue Textimage, https://www.revue-textimage.com/ in « Blessures du livre : écrivains et plasticiens à contremploi », 2019 (éd. Andrea Oberhuber et Sofiane Laghouati)

Comment naissent mes images

 Soudain les mots se dérobèrent.

Au début de l’été 2008, et pour de longs mois, je reçus des traitements et des drogues, qui perturbaient les facultés cognitives : lire, écrire, ce quotidien qui était ma respiration-même, n’appartenait plus à l’évidence.

Quelque chose avait basculé. Il fallait survivre, autrement.

Je commençai à tenir un journal photographique, sur mon blog « Table d’écriture », postant presque chaque jour, une image accompagnée d’un titre et d’une citation brève de Kafka, Fellini, Nietzsche, Proust, Spinoza ou Madame de Sévigné. Il me fallait agir rapidement. Mon énergie était comptée.

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COMMENT JE SUIS DEVENUE PHOTOGRAPHE

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Entretien avec Lydia Flem par Gérald Cahen pour La Faute à Rousseau, 2020

La Faute à Rousseau : J’aimerais vous interroger sur vos photographies qui font leur apparition pour la première fois dans votre œuvre avec La Reine Alice. Dans ce livre, en forme d’autofiction, vous vous glissez dans les habits d’Alice au moment où elle traverse le miroir, mais c’est parce que vous venez de vous découvrir dans ce miroir une tumeur au sein. S’ensuit un long voyage au pays de la Maladie où, comme dans le conte de Lewis Carroll, vous rencontrez sur votre chemin des êtres fantasques prêts à vous aider, telle cette Licorne qui vous offre un « Attrape-Lumière ». Et vous voilà photographiant les objets qui vous entourent ! Toutefois le lien entre l’image et le texte ne relève pas ici de l’illustration, mais bien plutôt de l’approfondissement d’un monde intérieur, d’un questionnement très personnel où les objets les plus usuels sont détournés de leur sens premier pour entrer dans des compositions intimes, secrètes.

Lydia Flem : Quand, en juin 2008 s’est présenté un de ces moments où la vie se joue à pile ou face, la nécessité s’est imposée à moi de tenir un journal … photographique.  Chaque jour, en parallèle à une série d’auto-portraits tragi-comiques, j’essayais, par associations d’idées, comme dans un rêve, une séance d’analyse, de composer à partir d’objets et de choses à portée de la main, une mise en scène éphémère, une offrande de survie, de la fixer avec un appareil-photo, puis de la poster sur mon blog « Table d’écriture » (https://lydia-flem.com – les Archives restent disponibles). Très souvent, je « signais » ces compositions photographiques avec un bijou, une montre ou une boucle d’oreille que je portais à cet instant. Comme les enfants, j’aime animer les objets du quotidien et de l’intimité, leur faire raconter des histoires, porteuses d’une magie secrète. Cet exercice journalier offrait une forme d’auto-santé, de transformation de la douleur en élan. La joie est un grand remède. Plus tard, ces photographies sont devenues le fil conducteur de l’écriture de La Reine Alice qui comprenait, dans son édition originale, un cahier de 23 photos, et, ensuite, le noyau du catalogue, le Journal implicite, avec d’autres séries de photographies dont Le Temps froissé ou Opéra.

Quelque chose d’inattendu s’était produit dans ma vie, j’étais devenue photographe par le biais de l’autobiographie. Puisque les mots se dérobaient, – les traitements contre le cancer du sein perturbaient mon attention-, il m’avait fallu trouver une autre forme de créativité, une tactique oblique de survie. Depuis cette bascule, l’écriture et la photographie sont restés mes deux modes de narration.

FAR : Avec la chimio, la pauvre Reine perd ses cheveux. Pareille à l’Alice du Pays des Merveilles dont le corps se transforme sans arrêt, elle se demande à quel moment « on cesse d’être soi ». Pourtant lorsque, hospitalisée dans un service de soins intensifs, ses forces l’abandonnent, elle fait l’expérience d’une « part d’indestructible » qu’elle nomme « la quintessence de soi ». Qu’est-ce donc que cette part ?

LF : Dans le court chapitre Le Labyrinthe des Agitations Vaines, la pauvre Alice, atteinte d’une infection sévère, proche de la mort, cherche en elle-même le petit grain de vie autour duquel s’enrouler, y trouver un appui minuscule et essentiel. Comme si le corps pouvait se défaire, partir en lambeaux, presque s’éteindre, mais qu’il demeurait encore une pulsion de vivre, le désir, comme l’affirme Spinoza, de persévérer dans son être.

FAR : Invitée à parler du livre d’Ivan Jablonka Laëtitia ou la Fin des hommes (du nom de cette jeune fille violée et découpée en morceaux), vous avez réalisé une série de photographies intitulée Féminicide en posant sur des reproductions de célèbres tableaux de femmes une paire de vieux ciseaux rouillés pointés vers leurs yeux ou leurs seins. L’effet est saisissant et l’on ne peut s’empêcher d’observer que La Fornarina de Raphaël que l’on voit ici menacée par cette paire de ciseaux était déjà présente dans La Reine Alice. Vous l’imaginiez alors désignant une tumeur sur son sein… 

LF : Dans le manuscrit qu’invente la Plume de la Reine Alice, il est question d’un spectateur du tableau de Raphaël qui souhaite faire sortir la Fornarina de son cadre pour la soigner d’une tumeur au sein qu’il pense entrevoir. J’avais lu qu’un médecin américain, féru d’histoire de l’art, avait posé cet hypothétique diagnostic, ce qui m’a inspiré ce dialogue imaginaire à travers les siècles.

Quant à la série Féminicide, commencée en 2016, elle est née alors que je prenais des photographies de mes premiers cahiers d’écriture d’école primaire, horrifiée par les stéréotypes masculin-féminin que ces phrases dictées véhiculaient. Une paire de ciseaux à la main, je découpais le contour de mes mains dans des photocopies de manuscrits, quand, par associations, j’ai posé les ciseaux de papier sur des célèbres portraits (La Jeune Fille à la perle, La Naissance de Vénus, etc…) pour dénoncer la violence banale, domestique, qui est faite aux femmes alors qu’en même temps, et depuis toujours, les hommes en célèbrent la beauté. Le meurtre est ici inséparable de l’idéalisation.

FAR : Tous vos livres autobiographiques tournent autour du thème de la survie : que peut-on sauver lorsqu’on vide la maison de ses parents ? que reste-t-il d’eux ? de nous ? de notre enfance ? La rencontre même de vos parents au lendemain de la guerre est placée sous le signe de la survie : au retour de sa déportation, votre mère soigne une grave tuberculose dans un sanatorium en Suisse, où votre père (lui-même rescapé) fait par hasard sa connaissance. Dans la série photographique Pitchipoï & Cousu main vous évoquez leur histoire à travers quelques-uns de leurs objets-fétiches. 

LF : Parfois une image implicite s’éclaire par sa légende. « La peau douce » rapproche les robes-archives de ma mère, le tendre corps maternel contre lequel je me blottissais, les deux numéros tatoués sur son bras. C’est la mémoire d’une mémoire transgénérationnelle, le lien inassimilable de l’amour et d’une terreur sans mots et sans fin. Par leur puissance et leur plasticité sensorielles, les images aspirent et reflètent nos rêves et nos cauchemars.  « Un jouet contre du pain », avec son serpent de bois et douze propositions d’initiales pour une chevalière, raconte le combat de mon père pour survivre au camp de prisonniers nazi, puis à sa reconquête d’identité après la Libération. Dans « Et cetera », parmi de menus objets trouvés dans le tiroir du secrétaire de ma mère, se trouve l’insigne de la Croix-Rouge, qu’elle avait ramassé la veille de son arrestation à Grenoble, demeuré dans sa poche, elle avait pu se déclarer infirmière, ce qui lui avait peut-être sauvé la vie en arrivant à Auschwitz.

FAR : Votre série Des Clefs sur l’échiquier s’inscrit-elle aussi dans la veine de l’héritage traumatique de la Shoah comme l’a analysé Yves Bonnefoy ?

LF : À Sils-Maria, où Nietzsche, Proust, Celan ou Anne Franck se sont promenés, il y a un vieil hôtel dans la forêt avec une table-échiquier, métaphore de l’affrontements guerrier. J’y ai posé 32 clefs de chambres d’hôtel, avec, tatoués dans le métal, des chiffres qui évoquent les numéros des victimes du nazisme, morts comme des pions, sans armée pour se défendre. Yves Bonnefoy a analysé ces photographies dans un texte lumineux, où il a aussi interprété ces images comme le rappel de notre « finitude », nous les êtres humains qui ne sommes que les locataires provisoires de la vie.

La vie et la mort s’entrecroisent en permanence dans vos livres. Dans Panique vous décrivez cette angoisse irrationnelle qui vous a submergée à certaines heures de votre vie et qui n’est pas sans lien, croit-on comprendre, avec l’histoire terrible de votre mère. Car il y avait aussi entre vous deux ce passé qui ne passait pas, cette « catastrophe sans nom et sans issue » qu’elle ne pouvait pas partager, même avec vous… Écrit-on, crée-t-on pour s’approcher de ce qui ne peut pas se communiquer ?

Je me reconnais dans la phrase de Primo Levi « J’écris ce que je ne pourrais dire à personne ». L’art cherche du côté de la sublimation une issue à nos pulsions, conflits et affects, à toutes les productions de notre inconscient, qui, la plupart du temps, ne peuvent, en effet, s’approcher et s’exprimer que par des détours, des déplacements, des métaphores, qui ont souvent pour noms les actes manqués, les répétitions malheureuses, les multiples pathologies, mais aussi, heureusement, les mythes et les arts, la culture dans ses formes infinies. Avec Winnicott, je pense que chaque être humain est doué de créativité, il nous appartient de puiser dans cette énergie vive pour avancer sur le fil fragile de l’existence.

Propos recueillis par Gérald Cahen 

 

Encadré :

Lydia Flem, Journal implicite, Photographies, 2008-2012, Éditions de La Martinière, 2013.

Les Photographies de Lydia Flem avec des textes de : Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint-Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean-Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani, édition bilingue français/anglais, Maison Européenne de la Photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, 2014.

Film : Notre Gai Savoir

C’est à l’occasion de l’exposition de Lydia Flem « Journal implicite » à la MEP (du 15 avril 2015 au 14 juin 2015) que Jean-Luc Monterosso, directeur de la Maison Européenne de la photographie a demandé à Alain Fleischer de réaliser un film.

 Notre Gai Savoir
réalisation Alain Fleischer – production La MEP / Le Fresnoy / Solilok – 45′

Six amis se retrouvent au Waldhaus-Hôtel, à Sils-Maria, fin 2014. Une parenthèse hors du temps où les discussions philosophiques les plus enjouées alternent avec des jeux de chaises, musicales, comme il se doit. Lire la suite

Série : « Le Grand confinement », 2020

La revue « Par ici la sortie », numéro 1, Seuil, juin 2020, P.56-57 a publié deux photographies de cette série : « Marcel Proust à l’abri d’un papillon » et « Virginia Woolf confinée dans un carré de menthe ». Courtesy Galerie Françoise Paviot.

Alice a- t-elle rêvé son rêve de l’autre côté du miroir?
lundi 11 mai 2020
Georges Perec confiné
22 avril2020
Ena Wertheimer confinée
27 mars 2020

Frida Khalo confinée
23 mars 2020
Hedy Lamaar confinée
Inventrice du wifi
22 avril 2020
Virginia Woolf confinée dans un carré de menthe
19 mars 2020
Freud confiné
30 mars 2020
Reine Elisabeth confinée
12 avril 2020
Giacomo Casanova confiné
Portrait par son frère peintre
11 avril 2020

Il s’appelait Boris

Chignole et Pitchipoï

Il s’appelait Boris

La littérature existe parce que la réalité ne nous suffit pas.

Elle fixait depuis un moment la boîte aux lettres, incrédule. Le soleil brillait déjà haut dans le ciel. Le facteur était donc passé aujourd’hui comme tous les autres jours. Rien ne s’était arrêté. La course des astres, la tournée de l’employé des postes, tout demeurait inchangé alors que venait de se produire l’événement le plus bouleversant de sa vie.

Ainsi, pensa-t-elle avec effroi, rien n’était modifié. L’univers venait de perdre la personne la plus précieuse au monde mais l’univers ne le savait pas. Les factures, les lettres, reposaient dans la boîte close sans se douter que leur destinataire s’était définitivement absenté. A l’heure de leur envoi, il était encore là, à leur réception, il n’y avait plus personne. Il n’y aurait plus jamais personne du même nom et du même prénom pour reconnaitre sur l’enveloppe son adresse et son identité.

 Je ne sais plus qui je suis, ce que je fais…

 Je suis tout de feu, et puis tout de glace…

L’amour de ma vie n’est plus et tout continue.

Elle se tenait immobile et droite, hésitant à tendre la main, à soulever le volet, à extraire le courrier de la boîte. Chaque jour qui suivrait serait identique. Elle ne voulait pas appartenir à cette suite ininterrompue de jours et de nuits auquel il n’appartenait plus. Elle ne pouvait pas.

La chaleur du soleil lui parût déplacée, les fleurs du jardin indécentes. Le ciel aurait dû pleurer et les roses faner instantanément.

A cette seconde, elle sut qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose, quelque chose pour s’opposer au monde, le refuser, le plier à sa façon.

Elle écrirait.

Rien ni personne ne l’empêcherait de raconter l’histoire à sa manière. Cette liberté-là nous la possédons tous. Nous n’avons pas prise sur les événements mais le récit que nous pouvons en faire est entièrement ouvert à notre imagination.

Il n’y avait plus rien à perdre parce que tout était déjà perdu.

La catastrophe avait eu lieu. Il n’y avait plus rien à redouter. Le pire était arrivé. C’est fini, songea-t-elle, je ne dois plus avoir peur. Le pire est là. Respire. Prends le courrier, referme la boîte aux lettres jusqu’à demain. Rentre chez toi, assois-toi à la table de travail, la lampe à gauche, le vase à droite, ton chat sur une pile de papiers, ouvre ton ordinateur. Commence ton récit :

     C’était un très jeune homme au visage long et mélancolique, les traits pâles et fins, avec d’abondants cheveux sombres et des lunettes toutes rondes qui lui donnaient un air de poète ou d’anarchiste. Il ne paraissait pas accablé, plutôt absent, comme s’il voulait offrir à l’ennemi un visage impénétrable, vidé de ses émotions, tourné vers soi. Peut-être s’était-il construit une cachette à l’intérieur de lui-même pour se soustraire à l’impuissance de sa situation, s’échapper de la prison terrible de la réalité. Libéré, peut-être n’a-t-il jamais complètement quitté cet abri, cette prison intime, qui l’avait sauvé, mais lui collait désormais à la peau.

Les mots s’imposaient à elle comme une évidence. Assaillie par des émotions diffuses, ambiguës, violentes, souvent incompatibles entre elles, les mots jaillissaient d’eux-mêmes. Ecrire captait le flot bouillonnant des sentiments. L’écriture naissait du deuil et lui offrait un refuge. Un lieu où se mettre à l’abri.

Perdre et créer en un même mouvement, pour survivre, donner vie aux disparus.

Oser inventer et aller au-delà de soi.

Paris, 2012.

The photographs of Lydia Flem

Les Photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem,  avec des textes de : Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint- Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean- Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani, édition bilingue français/ anglais, ed. Maison européenne de la photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, 2014.

Yves Bonnefoy

« Lydia Flem’s photographs take their place within the history of photography only by inscribing a difference there. (…)

The objects photographed by Lydia Flem exist only by and through us, they are of the same kind as those she found in her parents’ home, where they asked her to be able to go on being, and that she should do so herself. This way of photographing has grasped in the thing itself the yet invisible movement whereby it withdraws into itself, and thus falls completely into this space of matter that is repressed by the places we institute but, from the depths of this abyss, reaches out to us. » (p.117 et ss)

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Une bulle irisée (Extrait de la série’L’atelier de la Reine Alice’)

Alain Fleischer

« In these images that Lydia showed me, what I was seeing was clearly visual writing, made up of a set of organised and mastered signs, with a sense of space, a sense of sign-objects, symbol-objects and trace-objects, and of the relations between them, of light and perspective. This visual writing produces a series of enigmas to be deciphered in the mysterious mode that sometimes characterises poems. I told Lydia that for me hers was the work of an authentic photographer, a case of what, with a rather inadequate formula, we in France call “photographie plasticienne.” I remember the seminal exhibition Ils se disent peintres, ils se disent photographes curated by Michel Nuridsany at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris in the early 1980s. Alongside photographers who presented themselves as such there were also artists who, although working only with photography, insisted on being called painters – an attitude and a form of vanity that I have always contested. For sure, there are different families in the world of photography, but I still think that every image produced with a camera on a photographic support is above all else a photograph. » (p.133 et ss)

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Catherine Perret

« Today’s photographic images are produced by bodies that are equipped not with cameras but with computers fitted with cameras. By bodies whose perceptions are no longer dominated by the sense of vision. Freed from the analogy with vision, the photographic image refers back to a support that has no referent. Or at least, a support whose referent is no longer space seen by the eye of the lens, alias, the eye of the person operating the camera: visual space, but visible space. This space is the psychic space which refers to no real other than the fiction of life that is being invented: the fiction of the work. Only an analyst, my dear Lydia, could take this step seemingly without noticing it, so smoothly. And you are one of those artists (often women artists, as if by coincidence) who have taken photography through the mirror. »

 

Préface à l’édition japonaise en poche

 

 

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Préface à l’édition japonaise en poche

de Comment j’ai vidé la maison de mes parents  en poche

Chères lectrices, chers lecteurs,

 

Ceux que nous chérissions, ceux qui nous chérissaient, ont disparu ; et pourtant, nos parents, par les fils enchevêtrés des souvenirs vivent en nous. Après avoir traversé la première saison du deuil, des traces de leur présence, indirectes et diffuses, nous habitent. Un mot, un son, un parfum les font surgir à l’improviste. Parfois, au contraire, nous sollicitons activement leur mémoire. Nous imaginons entrer en dialogue avec eux. A l’intérieur de nous, nous prenons conseil auprès d’eux, cherchons à ressusciter leurs gestes ou leurs paroles apaisantes. Un rêve – impossible et si doux- nous hante aussi : les revoir, passer une heure, une heure seulement, en leur compagnie, une petite heure, tous les dix ans peut-être, le temps de les tenir au courant de notre vie après leur départ, de les associer à ce que nous sommes devenus.

 

Chers amis, si nombreux au Japon, qui me faites l’honneur de me lire, je vous dois une confidence. Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Lettres d’amour en héritage ont été écrits il y a dix ans environ. Le chagrin, l’incrédulité, la révolte, la douleur insurmontable se sont mués en une  discréte mélancolie, une nostalgie devenue familière. Au moment où je vous écris ces mots, je viens de m’apercevoir que de tous les objets de mes parents, j’ai gardé – sans que cela soit un choix conscient – plusieurs de leurs lampes de bureau, abats- jour et suspensions des années 70. A l’heure où le soir tombe, j’allume leurs lumières et c’est comme si, tout autour de moi  leurs présences muettes et bienveillantes m’accompagnaient dans la nuit.

 

Chères lectrices, chers lecteurs, j’espère que les mots de ce livre adouciront votre peine, et qu’un jour peut-être nous nous rencontrerons autour d’une tasse de thé pour que je puisse vous en remercier.

 

Lydia Flem, ce 10 novembre 2014.

couv poche japon LF écrivaincouv poche japon LF écrivain Photographies extraites de la série Pitchipoï et Cousu main, @Lydia Flem. Collection Maison européenne de la photographie, Paris.

6e mois européen de la photographie Berlin

 

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  • Maren Lübbke-Tidow, « Showing Something We don’t See. Rays of light and leaps of time through the European Month of Photography Berlin », 6.th European Month of Photography,  p.10-23 et p.216, Kehrer verlag, 2014.

 

(…) One area of focus in the works of this year’s European Month of Photography Berlin is the exploration of Europe’s borders. (…) The images of the Chilean-born Hungarian artist Mari Mahr and the French writer, psychologist and photographer Lydia Flem can be regarded as additional examples of this : Mari Mahr’s photo montages convey how closely a personal biography can be interwoven with the after-effects of migration and political unrest. In her assemblages, objects and rooms facing one another enter into a dialogue; the images tell the story of her parents’ emigration to escape Nazi persecution, of her mother’s socialist leanings, and the father’s intellectuality. As a photographer, Mari Mahr remains in the position of the inquiring child, lending the objects in her pictures a life of their own. She conjures the sound of remembering imbedded within them, their historicity, ‘survival’, and continuance into the present.

The objects in Lydia Flem’s still lifes, which she wants to be understood as portraits, are also taken from the interior world of personal memory (voir la photographie « Libération », 40×40 cm, extraite de la série Pitchipoï et Cousu main)

 

« Journal implicite » : La Faute à Rousseau, Hélène Gestern

Hélène Gestern, Saturations, La Faute à Rousseau, revue de l’autobiographie 69, juin 2015.

A propos de l’oeuvre photographique :  Journal implicite

« Une exposition photographique a remis à l’honneur, au printemps 2015, le travail de Lydia Flem. Celle que l’on connaît comme psychanalyste et comme écrivain, auteur notamment de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004) et de Lettres d’amour en héritage (2006) a raconté, sous une forme allégorique et fantasmagorique dans La Reine Alice (2011), comment elle a traversé l’épreuve d’une chimiothérapie. Le Journal implicite, oeuvre photographique, revient sur ces épisodes biographiques, mais sans pour autant les redoubler. Plus que d’écho, il faudrait parler de miroir, de vision amplifiée, réfractée, de relecture et de recomposition de soi par un autre medium, l’image. La première partie du livre, L’Atelier de la Reine Alice, donne à voir des séries de photographies dont la prise avait été évoquée dans le livre. Lydia Flem y expliquait comment une amie, « La Licorne », lui avait fait cadeau d’un « Attrape-Lumière ». Ce présent avait coïncidé avec l’exigence absolue de fixer le temps au moment où les mots se dérobaient à un corps et un esprit rompus par la fatigue chimique : « je raconterais, écrit Lydia Flem en guise de préambule, « ce que je ne pouvais ni taire ni exprimer avec les mots ».

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