De Montréal

Chronique de Josée Blanchette 28 juin 2019

https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/557636/les-ecrans-verts

« Cela fait partie des pensées obsessionnelles qui m’assaillent régulièrement : faire le décompte des objets IKEA dans la maison. Combien par pièce ? Ce tapis, cette lampe, ce fauteuil, ces caillebotis sur le balcon, tous les mêmes, en série, partout dans le monde. Vertigineuse image du rouleau compresseur d’un esthétisme sans aspérités.

Dans ma vieille maison, je me rassurais la fibre patrimonieuse en me disant que j’avais fait un maximum d’efforts pour préserver l’unique, le bloc de boucher raviné et trop lourd pour être déménagé, la paire de berçantes de mes arrière-grands-parents gaspésiens, les armoires en pin, les coffres, les lampes à l’huile, les horloges arrêtées à l’heure d’hier, la table de salle à manger et ses chaises de réfectoire de bonnes soeurs.(…) J.B.

Il s’appelait Boris

Chignole et Pitchipoï

Il s’appelait Boris

La littérature existe parce que la réalité ne nous suffit pas.

Elle fixait depuis un moment la boîte aux lettres, incrédule. Le soleil brillait déjà haut dans le ciel. Le facteur était donc passé aujourd’hui comme tous les autres jours. Rien ne s’était arrêté. La course des astres, la tournée de l’employé des postes, tout demeurait inchangé alors que venait de se produire l’événement le plus bouleversant de sa vie.

Ainsi, pensa-t-elle avec effroi, rien n’était modifié. L’univers venait de perdre la personne la plus précieuse au monde mais l’univers ne le savait pas. Les factures, les  lettres,  reposaient dans la boîte close sans se douter que leur destinataire s’était définitivement absenté. A l’heure de leur envoi, il était encore là, à leur réception, il n’y avait plus personne. Il n’y aurait plus jamais personne du même nom et du même prénom pour reconnaitre sur l’enveloppe son adresse et son identité.

 Je ne sais plus qui je suis, ce que je fais…

 Je suis tout de feu, et puis tout de glace…

L’amour de ma vie n’est plus et tout continue.

Elle se tenait immobile et droite, hésitant à tendre la main, à soulever le volet, à extraire le courrier de la boîte. Chaque jour qui suivrait serait identique. Elle ne voulait pas appartenir à cette suite ininterrompue de jours et de nuits auquel il n’appartenait plus. Elle ne pouvait pas.

La chaleur du soleil lui parût déplacée, les fleurs du jardin indécentes. Le ciel aurait dû pleurer et les roses faner instantanément.

A cette seconde, elle sut qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose, quelque chose pour s’opposer au monde, le refuser, le plier à sa façon.

Elle écrirait.

Rien ni personne ne l’empêcherait de raconter l’histoire à sa manière. Cette liberté-là nous la possédons tous. Nous n’avons pas prise sur les événements mais le récit que nous pouvons en faire est entièrement ouvert à notre imagination.

Il n’y avait plus rien à perdre parce que tout était déjà perdu.

La catastrophe avait eu lieu. Il n’y avait plus rien à redouter. Le pire était arrivé. C’est fini, songea-t-elle, je ne dois plus avoir peur. Le pire est là. Respire. Prends le courrier, referme la boîte aux lettres jusqu’à demain. Rentre chez toi, assois-toi à la table de travail, la lampe à gauche, le vase à droite, ton chat sur une pile de papiers, ouvre ton ordinateur. Commence ton récit :

     C’était un très jeune homme au visage long et mélancolique, les traits pâles et fins, avec d’abondants cheveux sombres et des lunettes toutes rondes qui lui donnaient un air de poète ou d’anarchiste. Il ne paraissait pas accablé, plutôt absent, comme s’il voulait offrir à l’ennemi un visage impénétrable, vidé de ses émotions, tourné vers soi. Peut-être s’était-il construit une cachette à l’intérieur de lui-même pour se soustraire à l’impuissance de sa situation, s’échapper de la prison terrible de la réalité. Libéré, peut-être n’a-t-il jamais complètement quitté cet abri, cette prison intime, qui l’avait sauvé, mais lui collait désormais à la peau.

Les mots s’imposaient à elle comme une évidence. Assaillie par des émotions diffuses, ambiguës, violentes, souvent incompatibles entre elles, les mots jaillissaient d’eux-mêmes. Ecrire captait le flot bouillonnant des sentiments. L’écriture naissait du deuil et lui offrait un refuge. Un lieu où se mettre à l’abri.

Perdre et créer en un même mouvement, pour survivre, donner vie aux disparus.

Oser inventer et aller au-delà de soi.

Paris, 2012.

La voix de l’analyste

La voix de l’analyste

extrait de Lydia Flem, La Voix des amants, Seuil, 2002

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« La voix de l’analyste flotte dans le dos. C’est une voix de lumière venue par-derrière comme l’image au cinéma: elle éclaire le temps passé. Cette voix invisible qu’on ne peut lire naissante sur les lèvres, on la guette, on la souhaite, on la redoute; on lui prête le pouvoir d’éponger les douleurs, d’inverser le cours du temps, de nous rendre à nous-mêmes. Fera-t-elle vibrer des sonorités trop longtemps enfouies? Prononcera-t-elle des syllabes inaudibles? Suscitera-t-elle de nouvelles évocations? Cette voix cachée demeure parfois si longtemps silencieuse qu’on en vient à se demander si elle ne s’est pas dissipée, si elle ne nous a pas abandonnés. Appartient-elle seulement à un corps ou rebondit-elle désincarnée dans la pièce muette? On s’accroche au moindre bruit de vie: un souffle léger qui s’échappe des narines, le frottement discret des jambes qui se croisent, le crissement du fauteuil, un soupir peut-être ou un bâillement retenu, quelques gargouillis, un éternuement, le grattement furtif d’une pointe de stylo sur du papier, le rythme soudain différent de la respiration, le frémissement des lèvres qui s’entrouvrent enfin pour dire quelque chose…

Parler, parler encore dans l’attente de cette voix; mots pour ne rien dire, sinon l’essentiel: le désir d’être entendu, le désir d’être aimé.

Lorsque enfin la voix vibre dans le silence mat, on voudrait la retenir, en suspendre le cours, s’y arrimer. Surtout ne pas la perdre. Mais la voix est toujours liée à la perte: la
voix est par essence quelque chose qui se perd. Elle s’évanouit dans le lointain, disparaît dans le brouhaha ou se brise sous le coup de l’émotion. Comment s’en rendre maître? Comment garder la trace de ce bain de paroles, de cet instant volé à nos origines sonores? Soudain, on oublie le sens des mots, on se berce de leur seule musicalité. On voudrait prolonger l’écho de ces inflexions infiniment précieuses, en jouir encore un peu avant qu’elles ne s’éteignent à nouveau. Si l’on pouvait se blottir dans le berceau de cette voix, la dérober à son évanescence, la rendre prisonnière pour en disposer indéfiniment et à volonté! Quête impossible
et toujours répétée. La voix nourrit, mais annonce déjà la douleur du silence à venir. La voix, c’est la présence même, mais toujours au bord de l’absence.

Je mesure la portée sonore des paroles que
je prononce pour ceux qui viennent me raconter leur histoire. Le choix des mots n’est qu’une part du chemin à parcourir: l’analyse est aussi un voyage à travers l’émotion des sons. La voix, dans le noir de l’enfance, dans le noir de l’errance, offre un réconfort lumineux, un bord à l’angoisse. La voix marque la lisière, elle cicatrise, elle protège. La voix possède une puissance charnelle, un charme. Carmen, en latin, signifie une «formule rythmée, magique». Carmen se transforme en chant avant de donner le charme. Les magiciens sont d’abord chantres, les magiciennes chanteuses ensorcelantes. La psychanalyse n’est pas sans lien avec la magie, même si on parle pudiquement d’amour de transfert.

L’accentuation d’une syllabe, un murmure venu de la gorge, un ton interrogatif, une pause, un trait d’humour, un changement de timbre, une phrase inachevée, la répétition d’un mot en écho… tout résonne et prend sens. C’est l’attention, l’énergie, la conviction avec lesquelles les paroles sont prononcées qui portent aux oreilles leur force et leur vérité.

Magie des mots, magie des sons. Comment trouver le ton juste, l’accord des mots et des sons? L’harmonie du sens et de l’émotion? Comment trouver les reflets de l’archaïque miroir sonore? Comment choisir des phrases qui ne soient pas uniquement des phrases, mais la peau même du sens qui manque?

Au commencement était l’ouïe. L’origine du monde est d’essence sonore. À l’aube des sens nous flottions dans une poche de sons. Les perceptions acoustiques captées par nos oreilles naissantes nous ont éveillés au monde: battements familiers du cœur maternel, inflexions de sa voix venue du dehors et du dedans, accélération et décélération des liquides de son corps, tessiture plus grave de la voix paternelle, bruissements, tintements et musiques de l’espace aérien. Une matrice sonore nous enveloppe depuis notre conception. Les sensations auditives ont formé notre premier berceau
sensoriel.

L’expérience d’un bain de paroles accompagnant dès la naissance les premiers liens avec
la mère et les proches crée l’évidence précoce d’un soi comme enveloppe vocale et auditive. Plus ancien que le stade du miroir visuel, il existe un miroir sonore à l’origine du sentiment d’identité. La voix enveloppe la première rencontre humaine. Le nourrisson babille, la mère chante. Aux modulations du bébé répond la mélodie maternelle. Le petit infans – celui qui ne parle pas encore – gazouille, gémit, tousse, rit, pleure, balbutie, joue avec les émissions de sa voix: corps sans paroles qui s’émerveille de la volupté des sons, qui en explore les combinaisons, les mélodies, les rythmes, les hauteurs, les amplitudes, les timbres, l’éventail des voyelles et des consonnes, leur «goût» sur la langue, dans la gorge, sur la pulpe des lèvres. Lallation, babillage, langue de lait.

À ces jeux sonores la mère répond en offrant petit à petit du sens à travers sa parole chantante. L’infans balbutiant entre dans la langue maternelle. Insensiblement les affects bruts
se métamorphosent en émotions nommées et articulées. La mère fait passer le gué. Elle transforme petit à petit le premier monde sonore aux frontières floues en un univers de langage humanisé. Elle berce son petit de la chaleur
de sa peau, de la tiédeur odorante de son lait, de son regard-miroir, elle le nourrit des inflexions particulières de sa voix. Premiers accords et inévitables désaccords. Harmonie
et contretemps. Bonheurs de l’unisson et fatales fausses notes.

Comment retrouver par la voix l’intensité de ces premiers moments de la vie, de ce passé sonore qui nous habite pour toujours? En deçà ou au-delà de la signification des mots demeure la voix comme porteuse du tourbillon émotionnel. Elle accompagne le sens des mots énoncés et le nuance aussi, l’infléchit ou même le contredit: menaces proférées d’une manière douce, mielleuse, ou déclaration tendre énoncée avec brusquerie, d’une voix détachée. À la liste des humeurs produites par le corps – sang, lait, larme… – pourrait s’ajouter la voix comme humeur sonore: elle appartient aux échanges symboliques qui circulent entre les êtres humains. L’histoire inconsciente de chacun en porte la marque, les sédiments singuliers.

Expérience d’harmonie, le dialogue précoce des voix peut inversement devenir synonyme d’intrusion, d’effraction, d’exigences impossibles à combler, de désaveu. Certains enfants gardent le souvenir d’une voix maternelle peu mélodieuse, mal rythmée, métallique, aigre, criarde, monocorde, plaintive, rauque ou cassante. Elle résonne encore à leurs oreilles comme la voix de la brusquerie, de la discordance, de l’excès ou de l’arbitraire. Froide, lointaine, absente, la voix maternelle n’était pas un chant d’amour.

En écoutant mes patients, je ne cherche pas seulement à parcourir avec eux le dédale de leur passé, je prête aussi l’oreille à la manière dont ils me parlent, avec quel souffle, quels accents, quelles harmonies. Chacun, chacune
a sa propre musique. Parfois une dissonance surgit, une scansion inattendue, un timbre plus sombre ou plus vif, une rupture de rythme. Soudain leur voix tremble d’une colère nouvelle, gronde ou se fêle. Elle hésite, tâtonne, cherche non pas seulement le mot qui épouse la pensée, mais l’intonation qui pourra la traduire, son écho sonore.

Aucun bruit ne peut se substituer à la voix humaine. Elle seule transforme l’espace intérieur, elle seule possède un pouvoir de métamorphose. La voix, au bord de la perte, incarne aussi la présence, une présence unique, singulière, qu’aucun geste, aucune étreinte, aucun baiser ne pourrait remplacer. Au milieu d’une foule de bruits, parmi mille éléments sonores émerge toujours la voix humaine. Elle domine tous les autres univers sonores. Tout s’ordonne autour d’elle. Une oreille, une voix.

L’être humain se consolera-t-il jamais d’être entré dans la parole? Ne demeure-t-il pas pour toujours l’orphelin d’un premier monde enfoui? Ne rêve-t-il pas d’un enclos où l’arbitraire du signe n’existerait pas, mais où régnerait le fantasme d’une bienheureuse fusion? Ne sommes-nous pas à la recherche d’une voix perdue, dont la possession nous dédommagerait de toute perte? Quelque chose manque infiniment. »

Lydia Flem

Hélène Gestern, à propos du « Journal implicite »

Hélène Gestern, Saturations, La Faute à Rousseau, revue de l’autobiographie 69, juin 2015.

A propos de l’oeuvre photographique :  Journal implicite

Longtemps
Longtemps

 

« Une exposition photographique a remis à l’honneur, au printemps 2015, le travail de Lydia Flem. Celle que l’on connaît comme psychanalyste et comme écrivain, auteur notamment de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004) et de Lettres d’amour en héritage (2006) a raconté, sous une forme allégorique et fantasmagorique dans La Reine Alice (2011), comment elle a traversé l’épreuve d’une chimiothérapie. Le Journal implicite, oeuvre photographique, revient sur ces épisodes biographiques, mais sans pour autant les redoubler. Plus que d’écho, il faudrait parler de miroir, de vision amplifiée, réfractée, de relecture et de recomposition de soi par un autre medium, l’image. La première partie du livre, L’Atelier de la Reine Alice, donne à voir des séries de photographies dont la prise avait été évoquée dans le livre. Lydia Flem y expliquait comment une amie, « La Licorne », lui avait fait cadeau d’un « Attrape-Lumière ». Ce présent avait coïncidé avec l’exigence absolue de fixer le temps au moment où les mots se dérobaient à un corps et un esprit rompus par la fatigue chimique : « je raconterais, écrit Lydia Flem en guise de préambule, « ce que je ne pouvais ni taire ni exprimer avec les mots ».

A un monde de perceptions destructurées par la maladie et la douleur répond alors la composition visuelle, son ordonnancement, sa capacité à donner unité et cohérence : l’appareil offre à la photographe la sensation d’enfermer dans l’image « pour s’en délivrer, le tournoiement de ses émotions ». Le Journal implicite permet de contempler plusieurs des images décrites dans le livre, offrant le résultat visuel de ce dont les mots ne nous avaient donné que le contexte ou la description; mais il y ajoute parfois toute une strate de genèse, celle de la composition elle-même, en superposant aux images du livre, des passages et des lettres découpées, des notes de travail, de régie, des post-it… Là où on attendait le terrible, le grave, paraît une photographie mosaïque, éclatante de couleurs, débordant de sens, au fil de ses associations poétiques ou baroques, qui mêlent plantes et bijoux, papier et gingembre confit, acier et sucre, peau nue du cuir chevelu et lierre.

La série intitulée Pitchipoï et cousu main renvoie, elle, aux livres que Lydia Flem a consacrés à ses parents : elle donne à voir des compositions photographiques d’objets, d’étoffes, de souvenirs ayant appartenu au père et à la mère de l’écrivain, cette fameuse collection qu’il fut si difficile de trier et de distribuer. Souvenirs des camps, mais aussi des voyages, des temps forts de la vie familiale, traces de l’infra-ordinaire mélangées à la mémoire du monde concentrationnaire. Trois autres séries explorent quant à ellesla variation visuelle sur un objet, la clé, le mètre mesureur et le scoubidou, dont les plis, les lignes et les courbes deviennent support d’une micro-narration.

« Est-ce l’écriture qui photographie avec la langue ou l’acte photographique qui écrit avec l’image? » L’auteur démontre que l’on peut faire les deux avec un égal talent. Le Journal implicite, s »il puise ses racines dans le même imaginaire, le même substrat biographique que les livres de Lydia Flem, n’en est pas moins une oeuvre singulière, qui peut se lire pour elle seule. Comme dans La Reine Alice, le sens de ces images n’est pas offert, mais à chercher dans l’entrelacs des métaphores, des métonymies visuelles. Il ne réitère pas, mais entraîne le regard dans une forêt symbolique toute personnelle dont les livres sont loin de donner toutes les clés. Chaque image, composée comme un tableau, avec sa géométrie, sa vibration chromatique, sa recherche d’unité thématique, passionne, questionne et raconte une histoire. Au-delà de la force d’une oeuvre singulière, dont une partie a été conçue dans une période particulièrement difficile de l’existence, le Journal implicite révèle une grande photographe, à l’oeil exact, qui a su faire de l’image un lieu autobiographique d’une richesse fabuleuse, capable de montrer « non le manteau, mais la doublure de nos émotions ».

 

 

Intime (Lexique nomade)

Intime 

« La vie est là. Avec ses ombres, ses lumières, ses douceurs, ses douleurs. Fugitive.

L’enfance, le rire, le chagrin, les silences, l’interdit et les désirs : explorer tous les miroirs de soi avec gravité et légèreté.

Des gestes quotidiens, des petits riens qui nous troublent, nous habitent. Chevauchements des sentiments, tremblé des sensations, labyrinthe de la pensée, orages émotionnels. Les accueillir tels quels, puis les offrir après métamorphose.

Comment dire ce qui ne peut être dit ? Comment saisir ce qui échappe et oser ne pas s’y dérober ? Comment choisir des mots qui ne soient pas seulement des mots, mais le grain du sens qui manque?

Impalpable intimité. Ecrire pour penser. Séduire et survivre.

Ecrire pour ruser avec sa part mystérieuse, obscure, mouvante, étrange, banale. Retourner la doublure des émotions, chercher leurs ourlets. Avec les doutes, les impasses, les détours involontaires et féconds, dans la palette infinie des contradictions, répétitions, travestissements, aveuglements, vertiges.

Faire de la langue sa propre peau. Accepter de ne pas comprendre, se perdre, inverser l’ordre du temps.Inventer un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité. S’inventer une vie de fiction pour échapper à la vraie vie, l’impossible et terrible vie des êtres humains. Le privé au plus près du corps, entre soi et le monde, bord à bord. Partir du plus singulier et rejoindre l’universel.

Poétique de l’intime. »

in Lexique Nomade, Assises du Roman 2012, Christian Bourgois éd., 2012.

 

Sur le divan

Leonor Fini

 

Sur le divan. Dernière séance

(paru dans Les Moments littéraires n°33, 2015.)

 

 

« Allongée sur le divan couvert d’une fine couverture de laine aux formes géométriques, elle regarde, en un long travelling, le plafond, le haut des tentures de toile bleue, puis l’encadrement de la porte. Elle s’attache à des détails sans importance : une fissure naissante, une légère trace d’humidité, le dessin de l’ombre à l’angle du cache-rail. Elle les regarde plutôt que de fermer les yeux mais n’y prête pas réellement attention. Elle est ailleurs, bien loin au-delà de ce clair bureau, accueillant, tranquille, inoffensif. Ses yeux reviennent inlassablement sur les plis serrés des rideaux, les contours moulurés du plafond, le châssis des fenêtres. En inclinant légèrement la tête vers son épaule gauche, elle aperçoit, dissimulée derrière de grands marronniers, la brique rouge d’une école.

Couchée sur le dos, les chevilles croisées, un bras sur le ventre, l’autre le long du corps, elle sent sous les doigts la laine douce, un peu râpée, de la couverture. Elle joue avec un fil arraché, qu’elle roule en boule et déroule mécaniquement, comme les enfants qui, pour s’endormir, frottent entre le pouce et l’index la lisière de leur oreiller.

Elle parle d’une voix grave, basse, tantôt hésitante, tantôt rapide et emportée par son propre flot. La cloche de l’école sonne la récréation et les cris des adolescentes à l’uniforme sombre surgissent en contrepoint, rappel insolite d’une réalité du dehors.

Comme s’ils parcouraient un chemin depuis longtemps tracé, familier, involontairement emprunté, ses yeux suivent d’abord la jointure du plafond et des murs clairs puis descendant vers la grande bibliothèque, en détaillent les montants et les planches. Illisibles de l’endroit où elle se trouve étendue, les tranches des livres – auxquels elle prête des titres imaginaires – dessinent de grands aplats de couleur. Elle en aime le rythme : blanc, ocre, grenant, gris, vert olive. C’est seulement après ce cheminement presque rituel que ses yeux s’arrêtent sur une petite reproduction de Léonor Fini, posée délicatement en oblique parmi les livres : deux femmes assises, face à face, le corps penché en avant, peut-être dans un train. Enveloppées de lumière pourpre et or, le regard lointain, embué, extatique, elles semblent poursuivre un rêve commun, une tâche mystérieuse et même impossible. Sont-elles amies ou ennemies ? mère et fille ou inconnues  l’une à l’autre, montées par hasard dans un même compartiment de chemin de fer ? Qui sont-elles, ces deux femmes tendues l’une vers l’autre, saisies, malgré elles, dans une étrange complicité de haine et d’amour ? Dépouillées de tout vêtement, de tout bagage, elles sont nues, l’une devant l’autre, leurs cheveux gonflés, répandus, dansant autour du visage, comme deux gorgones. Reflets symétriques d’une même grâce, d’une même inquiétude. Elles ne peuvent pas échapper au miroir qu’elles s’offrent mutuellement : la recherche d’un passé introuvable, toujours composé, recomposé, morcelé à l’infini, pareil aux bords sans fin des glaces vénitiennes. Où et quand s’achèvera ce huit clos terrible et lumineux ? Jusqu’où oseront-elles s’avancer ?

 

Enfant, elle aimait s’abandonner aux cahots irréguliers de la route et s’endormait volontiers à l’arrière de la voiture familiale. Un jour qu’elle s’était ainsi assoupie, bercée par le mouvement monotone des roues et le bruit rassurant du moteur, elle fut soudain réveillée en sursaut. La voiture était à l’arrêt. Encore brouillée de sommeil, elle ouvrit les yeux et demanda, dans un mélange d’angoisse et d’excitation : « C’est ici le bout du monde ? »

L’analyste est assise derrière Ela. Depuis bientôt huit ans, madame L. se tient sans bouger, ou à peine, et l’accompagne dans son voyage immobile. Comment se fait-il qu’elle n’aspire pas plus souvent à croiser et à décroiser les jambes et, si ça lui arrive, pourquoi celles-ci, en se frôlant, ne provoquent-elles aucun bruit, aucun frottement , fût-il léger, se demande-t-elle. Madame L. a gardé son mystère. Oracle, sphinge, sage-femme, déesse lointaine, mère exigeante, sœur dans les larmes, nourrice aux seins généreux ou taris, gouffre où Ela craint d’être prisonnière, réengloutie, doigt accusateur, porte close, bras ouverts… Qui est-elle sous tous les visages que sa patiente lui prête ? Qui est cette femme qu’elle vouvoie instantanément alors qu’en son for intérieur elle lui adresse un tu ? Elle, dont elle guette au fil des saisons les apparences fugitives : une robe à bandes orange et jaune, vive, gaie, celle qui lui va le mieux, qui la rend presque éclatante dans l’embrasure sombre au seuil de son bureau, un pull pailleté qui accentue son regard clair, une longue jupe noire et étroite, un peu sexy, un tailleur gris, austère, que Ela déteste et qui la met mal à l’aise, comme si son analyste allait devenir sévère, intolérante, distante, un chemisier en soie mauve qu’elle voudrait pouvoir lui emprunter, et toujours des talons très hauts. Comment peut-elle marcher là-dessus, s’étonne-t-elle, en se rappelant les extravagants talons aiguilles que sa mère portait lorsqu’elle était petite, dans lesquels elle glissait ses minuscules pieds d’enfant pour jouer à la dame. Ela se souvient aussi de somptueuses bottes vertes en cuir de Russie, que sa mère adorait et que celle-ci lui offrit lorsqu’elle atteignit la nécessaire, vers douze ou treize ans seulement, ce qui lui parut beaucoup trop long à attendre.

Mme L. a-t-elle une fille ? Connaît-elle la nostalgie du temps où le corps de la mère est encore une enceinte, un fort, une montagne, un vallon où s’abriter ? Ela lui parle de cette déchirure sans issue : comment devenir une femme sans cesser d’être une enfant ? Comment quitter sa mère sans perdre son enfance ? Elle parle très lentement, d’une voix sourde, mate. L’analyste lui répond ton sur ton, l’enveloppant de mots ronds, de paroles pleines, douces et fermes comme la paume des mains. Elle les laisse s’écouler en elle comme du lait chaud. Dans la lumière bleutée de ce bureau si familier, où elle vient jour après jour broder à petits points son histoire, elle s’apaise.

Elle se souvient de son oncle W. qui l’avait emmenée un jour au musée voir des tableaux de Mondrian. Il lui avait expliqué que le beau, c’est quand il n’y a plus rien à enlever. Less is more, avait-il conclu. Ela aimait cet homme sensible et pudique, d’une ironie impitoyable sur le monde. Il l’avait beaucoup troublée en lui disant – elle avait dix ou douze ans – que dans la vie il fallait savoir distinguer l’essentiel de l’important. Est-cela qu’elle venait apprendre sur le divan ? Etait-ce cela qu’elle démêlait avec la dame immobile ?

Pourquoi son analyste acceptait-elle d’être la compagne consentante de toutes ses odyssées, de toutes ses métaphores, de tous ses égarements ? Jusqu’au dernier jour, elle s’étonne de ce consentement. Une vraie mère ne descend pas si loin dans l’abîme. Elle n’accompagne pas jusqu’au-delà des frontières, ne franchit pas sans faillir les limites du dicible. Ou alors exceptionnellement, ou seulement les premiers mois de la vie, mais jamais ainsi, pas à pas, sans en manquer un seul. Pour cette constance, pour le léger sourire qu’elle lui adresse en lui tendant la main, en haut des escaliers à son arrivée, puis à son départ, elle voudrait lui dire merci.

 

Il y a deux jours, en désherbant un coin de son jardin, Ela s’est penchée pour cueillir une pivoine épanouie. Aveuglée par l’émerveillement et le désir de la couper, elle n’a pas prêté attention au rosier sauvage qui s’était mêlé à son feuillage. Ela s’est griffée le nez. En un éclair, elle est redevenue une toute petite fille qui court sans se protéger, qui se donne à son jeu, à sa course, sans mesure, sans entrave, sans scrupule, entière. Joyeuse, étourdie, blessée. Soudainement, il ne s’agissait plus seulement comme sur le divan de laine douce de revenir à hier, de traverser le passé par la magie des mots : sur son nez il y avait une vraie goutte de sang. Elle vacille. Elle n’a plus saigné ainsi depuis ses huit ou dix ans. Egratignée par sa propre maladresse, son inattention, elle reçoit en cadeau un morceau de son enfance, un corps à nouveau éraflé, malhabile, trop confiant, heureux d’être et déjà angoissé.

La griffe d’une rose pour clore sa psychanalyse. Ela rit. Tout est dit.

Avant de se rendre à la séance du vendredi à seize heures quinze, elle  va au marché pour y chercher un bouquet de pivoines mais il n’y en a pas. La saison des pivoines est terminée. C’est fini. C’est fini pour cette année et, l’an prochain, elle ne sera plus là. C’est aujourd’hui sa dernière séance.

Allongée pour la dernière fois sur la couverture tissée de formes géométriques – des temples mayas ou aztèques, noirs sur fond crème -, elle suit du doigt la fine lisière de la cicatrice qui s’est formée sur son visage. Le doute est levé. Pour jouir de la vie, il faut en accepter les ronces et les épines. Tout ce temps, soupire-t-elle, pour retrouver les vérités les plus banales. Elle imagine la dame dans son dos avec un sourire tendrement moqueur, non, simplement indulgent. « Je veux bien m’arrêter à présent, prononce-t-elle d’une voix claire, sans ombres. Je suis prête à partir. »

Elle se sent étonnamment légère, presque gaie.

 

Comme tous les enfants peut-être, Ela était fascinée par les frontières, les gardes-barrière, les culs-de-sac, les no man’s lands, les bornes des chemins. Etendue sur son lit, sur le point de s’endormir, elle s’interrogeait sur les limites du monde. Au-dessus de moi, il y a le plafond, et au-dessus du plafond, il y a une autre chambre, et, au-dessus de cette pièce, il y a le toit puis le ciel. Mais, au-dessus du ciel, il y a peut-être aussi un plafond puis un toit à nouveau. Et au-dessus de ce toit, qu’y a-t-il ? Un autre toit et encore et encore. Incapable de poursuivre au-delà, elle finissait par s’assoupir mais reprenait cette même rêverie un autre soir sans jamais trouver de réponse qui la satisfit.

 

Séance après séance, comme une perle enfilée après l’autre, l’inconscient défilait : infini, indéfini, indéfiniment, finalement, définitivement. Les mots étaient des jeux ; ils ne seraient pas aussi dangereux si les émois ne s’y tressaient immanquablement.

Elle comptait les jours de la semaine, ceux avec séance et ceux sans, quatre sur cinq ou quatre sur sept. Combien de séances par an ? trente-cinq ? Trente-six ? Quand avait-elle commencé ? Elle compte, décompte, recompte. On peut tout faire avec les chiffres. Elle est triste, songe que l’infini se symbolise par un huit couché. Est-ce d’être fatiguée par tant de démesure ? Qu’est-ce que l’incalculable ? Un, deux, trois, beaucoup. Et l’amour : un peu, beaucoup, énormément, à la folie, pas du tout.

Voici donc la dernière séance. Elle n’inspectera plus minutieusement les moulures du plafond, le tombé des tentures bleues, le grain des murs. Elle ne questionnera plus du regard les deux dames de Léonor Fini, réconciliées après une dispute ou encore boudeuses et butées, refermées sur elles-mêmes, selon sa propre humeur. Elle sait désormais que l’analyse ne peut avoir de fin et qu’il lui appartient, à elle seule, de dire : voilà, c’est terminé. Je ne viendrai plus ici.

Ela se demande comment elle racontera plus tard, beaucoup plus tard, sa vie. De quoi se souviendra-t-elle quand elle sera plus vieille ? Retrouvera-t-elle tous les souvenirs, tous les détails, revenus sur le divan à la surface de sa mémoire vivante ? Ou seront-ils à nouveau happés par l’oubli, la crainte de savoir de soi ce qui blesse et dérange, fait honte, la peur de ses peurs, le désir de fermer les yeux, d’enjoliver l’histoire ? Elle prend des notes après ses séances, mais écrire, n’est-ce pas vouloir séduire, et donc mentir un peu. Est-ce la dernière illusion à perdre, celle de se faire aimer à tout prix. Elle avoue à Mme L. qu’elle n’est pas sûre d’y renoncer jamais. Se demande ce que son analyste silencieuse en pense.

Elle s’arrête de parler. Elle ne voit plus ni l’écran blanc du plafond, ni la toile bleue des rideaux qui encadrent la fenêtre. Elle se sent prise d’une rage accusatrice et désespérée. Il lui semble marcher à tâtons dans le noir sur un mince filet de route au bord d’un précipice. Elle voudrait ne plus rien savoir, ne plus rien décider, s’abandonner complètement, être malade, clouée ici pour toujours, enveloppée de glace ou de bouillotes, selon les saisons, ne plus être elle-même, s’évanouir, s’évaporer, disparaître. Elle voit de l’autre côté de la vitre la frondaison généreuse des grands arbres qui bordent l’école. Elle murmure que la vie ne connaît pas de répétition générale, qu’il n’y a pas de brouillon, pas de tour pour rien, comme disent les enfants qui jouent. Elle se souvient des paroles d’un ami poète, Claude R.J. : « Il faut poursuivre, puis commencer. » Elle se tait un long moment.

Lui reviennent alors les sensations anciennes d’une nuit sous la Voie lactée, l’odeur de la terre humide, cette impression si douce de faire partie du monde, d’être mariée au ciel et au sol, de vouloir mourir, là, sur-le-champ, de bonheur.

Allongée pour l’ultime fois sur le divan familier, elle renoue jusqu’au bout avec ses tristesses d’enfant, ses interrogations, sa démesure et ce sentiment dont elle sent bien qu’il ne s’estompera jamais, d’un doute infini sur soi-même. Elle revoit le bouquet de roses blanches fanées, peut-être abandonné par les voyageurs précédents, sur la petite console d’une chambre d’hôtel de la rue des Beaux-Arts, où elle était venue retrouver son amant. Ces pétales de nacre translucide au bord déjà recroquevillé exhalait une senteur pourrie, délicieuse pourtant. Elle n’avait jamais su si les fleurs au charme morbide, un peu dandy, avaient été laissé intentionnellement au bord du lit. Elle voulait penser que oui. Cette chambre possédait le charme d’un roman d’Oscar Wilde, comme si le fantôme de Dorian Gray y flottait encore.

Elle lisse la couverture pelucheuse du divan, se souvenant du tissu sec, un peu raide, qui le recouvrait dans les premiers temps. Elle se rappelle aussi la bibliothèque rouge et noire d’alors. La petite reproduction de Léonor Fini était-il déjà posée là, légèrement en oblique, elle l’ignore. Ela cesse de parler pour écouter les sons venus de la réalité extérieure, les cris des écolières quittant l’école, le bruit des mobylettes, les portes de voitures qui claquent.

Depuis le premier jour, l’analyste scande la fin des séances par un « bon » immuable et fatidique. Ce mot laconique, d’une seule syllabe, aussi doucement soit-il prononcé, jaillit comme le rappel insupportable de la réalité. C’est une porte qui se referme méchamment sur elle et la rend indésirable, exclue, impuissante ; c’est un non sans recours. Elle ne s’y est jamais faite.

Les deux voyageuses du portrait se faneront-elles à leur tour ou resteront-elles éternellement belles, intenses, inclinées l’une vers l’autre dans la lumière flamboyante de leur étrange face à face. Elle les imagine se toucher et se battre ; elle aimerait les voir se déchirer dans un corps à corps sans mots ni cris. Avec son analyste aussi, elle a désiré connaître l’affrontement charnel, celui qui précède le  plaisir complice de rire parce qu’on se reconnaît à force égale dans la joyeuse bagarre, parce qu’il n’est possible de s’aimer qu’après s’être déchirées.

A présent, elle ferme les yeux, songe à l’escalier qui monte jusqu’à ce clair bureau où elle se trouve étendue pour la dernière fois. Elle l’a grimpé, il ne lui reste plus qu’à le descendre, dans la pénombre fraîche de cet après-midi de juin. C’est un escalier droit à deux volées. Sur le palier, une minuscule salle d’attente garde sa porte coulissante ouverte ; sur une petite table basse en formica gris traînent depuis des mois les mêmes magazines politiques et un lourd cendrier de verre. Parfois s’y faufile le chat de la maison qui se laisse caresser. Dans cet escalier elle croise la patiente d’avant, dont elle suit du regard le dos jusqu’au seuil de la porte, et celle d’après, qui grimpe les marches alors qu’elle-même regagne la sortie. Il arrive que ce soit dans la rue, sur le trottoir, qu’elle devine une silhouette qui se hâte vers le numéro soixante-treize et que leurs regards se croisent brièvement entre complicité et jalousie.

Le temps s’écoule. Ela cherche à conserver la sensation des plis chauds du divan, le timbre de la voix de son analyste, qui grimpe parfois si haut qu’elle craint de l’entendre dérailler tout à coup, la douceur pénétrante de ces quatre rendez-vous irremplaçables : lundi, mardi, mercredi, vendredi. Elle est sur le point de perdre ces quatre parenthèses, ces moments suspendus, arrachés à la vie qui passe, ces quatre enclos d’elle-même qui se répétaient comme les saisons de l’année et la ronde des planètes. La Lune, Mars, Mercure et Vénus ou l’amour, la guerre, le rêve et la parole. Ses pensées vagabondent et s’éparpillent. Elle souhaiterait faire un dernier tour des choses, vérifier l’état de ce qu’elle entrepose, petit à petit, depuis toutes ces années, au fond de ses malles. Elle se voit prendre un transatlantique, un paquebot aux milliers de hublots lumineux. Pour ses douze ans, son père l’avait emmenée dans le grand port de Hambourg, la ville de son enfance. Au milieu des grues et des bruits, un panneau pointé vers la mer indiquait, laconique : Amérique.

Sa séance ne se déroule pas différemment des autres fois, c’est presque troublant. Elle aurait peut-être voulu qu’il y ait un rien de solennité, une manière d’apothéose, de chute : l’ai-je bien descendu, cet escalier ?

Tout se passe comme d’habitude, de fil en aiguille, du coq à l’âne, comme dans un jeu de dominos, chaque pièce entraîne la suivante et s’attache à la précédente. Le jeu s’arrête quand il n’y a plus rien à déposer sur la table.

Ceci n’est pas la dernière séance, elle ne se distingue en rien des séances qui l’ont précédée, si ce n’est qu’elle ne sera suivie d’aucune autre.  Rien ne viendra ensuite. Comme à l’Ouest, lorsque les trains s’arrêtaient de rouler, faute de rails : tout s’arrête et tout pourrait continuer.

Ela aime la vie, même dans la tristesse. Elle en est curieuse comme son grand-père Charles qui pensait que la mort serait plus douce si, dans la tombe, on pouvait emporter un transistor pour suivre l’actualité et connaître, sans plus y participer, la suite de l’histoire. Qui viendra après elle s’allonger ici sous le ciel blanc du plafond, sur ce divan recouvert de laine tissée de labyrinthes ? Il lui est indifférent de le savoir.

 

Hier, jeudi, elle a pris congé, elle souhaitait rester seule. Toute la journée, elle a lu, et même une grande partie de la nuit : le Joueur d’échecs de Zweig et Le Retour de Casanova de Schnitzler, quelques contes de Grimm et des chapitres de Jules Verne. Elle s’est plongé dans le Robert , tournant les pages au hasard comme elle s’amusait à le faire jadis en rentrant de l’école, happée de définition en définition. Le mot « moulure » s’est imposé à elle. La musique de la langue la fascine et la comble. Les mots sont de petits gâteaux que l’on peut garder longtemps en bouche : « anglet, archivolte, armilles, astragale, bague, baguette, bandeau, bandelette, boudin, cannelure, cavet, cimaise, congé, cordon, doucine, échine, filet, gorge, listel, nervure, piédouche, plate-bande, plinthe, quart-de-rond, réglet, scotie, talon, tore, triangle ».

Demain, pensa-t-elle en s’endormant, je parlerai de moi pour la dernière fois. Comme si elle allait mourir, ou devenir muette. Comme si les paroles qu’elle prononcerait « après », celles qui ne seraient plus accompagnées du regard sur les contours du plafond et le haut des tentures bleues, celles qu’elle n’adresserait plus à son analyste, deviendraient des fantômes sans existence, hors du monde.

Cette nuit-là, elle rêva qu’elle jouait à la roulette dans un casino de Vienne. Un seul chiffre sortait, toujours le même.

Vendredi, entre seize heures quinze et dix-sept heures, elle s’est allongée, comme d’habitude, au centre du divan, les chevilles croisées, un bras replié sur le ventre, l’autre le long du corps, la main ouverte sur la couverture. Pour cette dernière fois, elle porte une robe de lin bleu, des boucles d’oreilles assorties qu’elle vient d’acheter. Elle s’est faite belle comme pour se rendre à une fête.

Selon leur parcours habituel, ses yeux suivent sans y prendre garde la ligne des moulures, des encadrements, du cache-rail puis des rideaux. Elle découvre que la couleur de sa robe ne tient en rien au hasard. Sa robe a le ton des tentures du lieu. « J’emporte votre bleu », dit-elle en se moquant un peu d’elle-même.

Par la fenêtre, on devine l’école derrière les marronniers. Les écolières seront bientôt en vacances. Elle ne sera plus là la saison prochaine. Le premier livre qu’elle ait lu, l’été de ses huit ans, s’appelait Les Grandes Vacances. Camille, Madeleine, Sophie et Paul, elle s’en souvient mieux que de ses vrais camarades de classe. La vie ne nous oblige jamais à quitter nos héros littéraires.

Ela se demande si la dame assise dans son dos regarde aussi les deux gorgones rouge et or. Seront-elles jusqu’au bout captives l’une de l’autre, ou l’une des voyageuses va-t-elle soudain se lever, rompre le tête-à-tête enchanté, sortir du cercle magique et, d’un geste de la main, faire ses adieux à son double, son ombre, son ange gardien, la compagne de cette traversée essentielle et éphémère ?

Elle sait qu’il n’y aura pas de mot de la fin. L’histoire sera suspendue à l’heure prévue, peut-être même au milieu d’une phrase. Elle ne regarde pas sa montre, accepte d’être interrompue par le hasard. Une pensée surgit : allongée sur un divan oriental, couvert de coussins de soie et d’or, elle devient la princesse des mille et un contes. Comme Schéhérazade, elle suit des yeux la course de la nuit jusqu’au point du jour pour régler son récit sur le parcours des étoiles et l’achever avec l’aube. Merveilleuse conteuse qui sauve sa vie à chaque nouvelle aurore.

 

Il y eut un début, il y eut une fin. Elle a toujours su qu’il y aurait au bout du chemin la séparation. Elle l’a redoutée, elle l’a attendue, pour s’y soumettre, pour s’y mesurer. D’abord, elle a voulu l’ignorer, n’en rien savoir. Elle a feint de croire que le trajet serait sans rivage, sans chute. Pour commencer, elle a parlé de tout et de rien, de ce que l’on dit de soi pour avancer dans le silence. Garder ses distances sous des airs d’élève appliquée. Petit à petit, une douceur enveloppante s’est installée dans le cabinet. Des rêves toujours plus nombreux jaillissaient nuit après nuit qu’elle venait déposer comme une obole auprès de son analyste. Une immense bibliothèque se fracassait sur le sol, d’un coup sec, irrémédiable, dans un fracas terrible. Un flacon de térébenthine empuantissait un immeuble à appartements. La police enquêtait pour découvrir le coupable. Ela mit des mois à reconnaître que cette effroyable odeur provenait de son propre foyer. Elle se découvrait méchante, cruelle, désobéissante, sale. C’était dérangeant, puis elle finit par l’accepter, et même y prit du plaisir.

Un jour, alors que la neige recouvrait les trottoirs, elle perdit ses lunettes devant la maison de son analyste. Etaient-elles tombées de sa poche ? Elle arpenta en vain le chemin recouvert de glace, fouillant des yeux et du bout de ses bottes la neige, sans succès. Elle revint à la tombée de la nuit, espérant encore les retrouver avant qu’elles ne se brisent sous la semelle indifférente de quelque passant. Ses lunettes s’étaient volatilisées. Elle les chercha ironiquement le lendemain sur le divan, soupçonnant son analyste de les lui avoir subtilisées. Fallait-il renoncer à tout, même à voir ?

Depuis le premier lundi de la première semaine de son analyse, depuis bientôt huit années, elle n’a cessé de se demander comment l’aventure se terminerait, qui en donnerait le signal, quand sonnerait l’heure. N’y aurait-il pas toujours encore quelque chose à rajouter, quelque chose d’essentiel, et pourquoi pas même quelque chose de dérisoire, à quoi on tient par-dessus tout comme un enfant à son caillou au fond de la poche ? Et s’il était doux d’emporter avec soi une pierre légère au creux de la main, sans la montrer, un secret minuscule et joyeux ?

Mille et une nuits ;

Mille et trois conquêtes ;

Mille et cinquante-deux séances.

Enfant déjà, elle aimait prolonger la séance de cinéma jusqu’au-delà du générique. Elle laissait la salle se vider autour d’elle, restait assise, immobile, comme au petit matin on craint en s’étirant de perdre les images fragiles d’un dernier rêve. Sur l’écran elle regardait défiler la suite étrange de tous les noms réunis les uns en dessous des autres, sans omettre le moindre machiniste, la troisième maquilleuse, les remerciements aux aéroports ou le numéro du visa de contrôle. Elle ne se levait, lentement, très lentement, que lorsque la dernière note de musique du film s’était complètement tue, regagnait la sortie comme une somnambule. Les yeux voilés, elle tenait la rampe pour descendre les escaliers ou les remonter, prenait tout son temps, marquant un léger arrêt de marche en marche. Elle cherchait à reculer le moment où l’air frais sur le trottoir à l’arrière du cinéma la forcerait à quitter l’engourdissement bienheureux dans lequel elle se sentait enveloppée.

Pour accepter de quitter la séance, il lui fallait attendre que s’éteignent les dernières lumières, se ferment les rideaux et s’écrive en toutes lettres le mot : FIN. »

 

1992

@Lydia Flem

Les Yatzkan, film de Anna-Célia Kendall Yatzkan

 

 

Les Yatzkan

un film de Anna-Célia Kendall Yatzkan

projection au Mémorial de la Shoah

29 novembre 2015

  Anna-Célia Kendall Yatzkan s’inscrit dans un nouveau genre cinématographique, non pas docu-fiction mais docu-autofiction. Elle se filme de Paris à Varsovie et en Lituanie, passant par Google, à la recherche de ses ancêtres, incidemment de nouveaux cousins, entre humour et mélancolie, entre poésie et rigueur.

Comment vider l’atelier de sa mère? Comment se défaire de son piano, de ses paperolles, de ses autoportraits et de ses télégrammes d’avant-guerre… Tout jeter en vrac ? ou fouiller dans  les dizaines de cartons emplis de tickets, de lettres, de photographies mystérieuses et soudain tomber sur le passeport polonais de sa mère au nom de Yatzkan, lequel entraîne la réalisatrice sur les traces d’un grand-père inconnu, jadis rédacteur en chef d’un grand journal yiddish?

Tout a commencé quand elle a hérité d’une histoire de papillon qui possédait une âme. C’est sa mère, avec son accent délicieux, qui la lui a offerte un jour de tournage…, puis elle a disparu. Comment la retrouver, elle, son âme et les  fantômes de son histoire cachée, c’est ce que la cinéaste nous conte.

En tressant les branches de son arbre généalogique, en portant sur les lieux mêmes du drame des photos intimes accrochées comme des affiches, elle s’interroge sur son passé familial dénié mais aussi, avec une force parfois terrible, interroge les passants. Car tout un chacun appartient à sa petite histoire mais aussi à la grande, celle qui a fracturé les familles et les nations, cette postmémoire[1] dont les lignes de faille nous poursuivent jusqu’aujourd’hui. Voilà pourquoi les artistes se font historiens[2].

Lydia Flem

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[1] notion proposée par Marianne Hirsch, The Generation of Postmemory: Writing and Visual Culture After the Holocaust ,Columbia University Press, 2012.

[2] voir la revue Le Genre humain, Les artistes font des histoires (dir. C.Perret, J-P. Antoine), n°55, 2015.