Entretien : De Menie Grégoire à Georges Perec

MOREAU Gilbert (2015), Lydia Flem. Entretien, Les Moments Littéraires, nº33, 1er semestre 2015

(entretien réalisé à Paris, le 8 octobre 2014) (tapuscrit, p.1-30).

Entretien

Gilbert Moreau. Lydia Flem, vous êtes écrivain et photographe, auteur d’essais sur Freud et Casanova et d’une trilogie familiale[1]. Vos livres sont traduits en dix-neuf langues. Après des études de sciences politiques, de sociologie et de psychologie, deux rencontres ont, me semble-t-il, influencé votre travail d’écriture. Tout d’abord, en 1974-75, vous avez été l’assistante de Menie Grégoire pour son émission La Responsabilité sexuelle. Comment s’est faite cette rencontre ?

Lydia Flem. Dans le cadre de mon parcours universitaire, j’avais choisi de présenter un mémoire sur l’émission de Menie Grégoire. Cela me semblait l’occasion de basculer de la sociologie à la psychologie. Je suis allée à Paris pour la rencontrer et voir comment se passait l’émission. Les hasards de la vie ont fait que son assistante lui a annoncé, le jour de notre rencontre, qu’elle attendait un enfant et qu’elle devait prendre un congé maternité. Menie Grégoire s’apercevant que je connaissais extrêmement bien l’émission puisque je l’étudiais depuis plusieurs mois m’a tout à trac proposé le poste d’assistante.

Que vous a apporté cette collaboration ?

J’étais une jeune fille de vingt-deux ans, un peu candide. Cela a été une expérience extrêmement enrichissante, comme vous l’avez deviné. Chaque jour, Menie Grégoire recevait six ou sept sacs postaux de courrier. J’étais chargée de résumer les lettres et de sélectionner les personnes qui, après un entretien, passeraient dans l’émission. Ces lettres étaient des témoignages tout à fait extraordinaires. Certaines femmes racontaient qu’habitant dans un petit village, elles devaient aller acheter la pilule dans la grande ville de manière à conserver leur anonymat, d’autres révélaient des secrets comme cette femme qui écrivait que ses enfants étaient ceux du curé avec lequel elle jouait de l’orgue depuis des années. En y repensant, je constate que tous les thèmes de l’actualité d’aujourd’hui étaient déjà présents. Je me souviens d’un couple d’homosexuels qui demandait, en 1974-1975, pourquoi ils ne pourraient pas élever des enfants comme les autres ?

Aviez-vous entière liberté dans vos choix ?

Presque. Il faut quand même dire qu’à RTL, un monsieur était chargé par le directeur de la station de se pencher par-dessus mon épaule pour réécouter les enregistrements. Ce n’était pas une censure mais certaines limites devaient être respectées.

Comment viviez-vous la découverte de cette souffrance psychique ?

Cela me préoccupait. J’étais sensible à cette souffrance qui émanait  du courrier. Sur les milliers de personnes qui s’adressaient à Menie, seules quelques-unes étaient appelées au téléphone par l’équipe ; parfois, je le faisais moi-même. J’ai commencé à me dire qu’il fallait trouver d’autres réponses, que cela ne pouvait être juste un show. Alors, petit à petit, est née en moi l’idée de devenir psychanalyste. Le dernier jour, le gentil monsieur qui se penchait au-dessus de mon épaule pour écouter les enregistrements m’a offert Les mots pour le dire de Marie Cardinale qui fut l’une des premières à raconter sa psychanalyse. Cela m’a impressionnée, d’autant que moi-même, un peu avant de rencontrer Menie Grégoire, j’avais commencé une psychanalyse et je prenais des notes sur des carnets – qui en grande partie ont été volés plus tard – avec le vague projet, un jour, d’écrire un livre autobiographique ou autofictionnel.

Votre histoire familiale, que l’on découvre dans votre trilogie, a-t-elle aussi joué un rôle dans ce désir de devenir psychanalyste ?

Oui, ce qui est sous-jacent et vraiment très ancien, c’est l’absence, durant ma toute petite enfance, de mots pour exprimer les traumatismes de ma famille. Toutes les nuits, ma mère faisait des cauchemars, je l’entendais crier. Durant la Seconde guerre mondiale, parce que résistante, elle avait été arrêtée à Grenoble et déportée de Lyon par le dernier convoi organisé par Barbie. Mon père, quant à lui, avait été embarqué comme Russe et il a passé toute la guerre dans un camp de travail.

Autre rencontre marquante, Françoise Dolto qui vous a formée à la psychanalyse d’enfants dans un centre de guidance qu’elle supervisait. Quelle interaction voyez-vous entre le métier de psychanalyste que vous avez exercé et votre travail d’écriture, notamment dans le cadre de votre trilogie ?

Il existe des liens profonds entre écriture et psychanalyse. Avec mes patients, mon rôle était d’essayer de donner un sens à leur histoire en trouvant les mots qui les aideraient à construire un récit un peu différent dans lequel ils pourraient mieux vivre. Ainsi, toute la journée, j’essayais de trouver le mot juste. Cette recherche est proche du travail d’écriture qui cherche également une forme de vérité des émotions singulières éventuellement partageable.

Ce parcours vous a-t-il permis de mieux surmonter les épreuves que vous évoquez dans votre trilogie familiale en ne les subissant pas mais en étant capable de les comprendre, d’éviter les écueils ?

Ce serait la version extrêmement optimiste de la vie. Même si nous avons des ressources, les événements de la vie nous prennent toujours un peu par surprise. Bien sûr, nous nous attendons à la mort de nos parents, c’est dans le flux de la vie, et pourtant… Je me souviens très précisément l’instant où j’ai appris la mort de mon père : il faisait beau, c’était le mois de juin, les oiseaux chantaient, il y avait des fleurs et c’était tellement difficile d’intégrer la nouvelle de sa disparition alors que le monde continuait à tourner.

Autofiction familiale

Pour quelles raisons avez-vous commencé cette trilogie familiale ?

J’ai décidé d’écrire Comment j’ai vidé la maison de mes parents parce que, malgré la bibliothèque entière que j’avais lue sur le deuil durant mon parcours d’analyste, j’avais le sentiment que, nulle part, je ne trouvais des pages sur la réalité concrète du deuil. Qu’est-ce qu’on éprouve en déclarant à la mairie le décès d’un parent, en ouvrant des tiroirs où tout d’un coup ce qui nous était interdit devient accessible ? Écrire ce texte, quasiment en direct, a eu une fonction thérapeutique. Cela m’a permis de traverser l’orage émotionnel que constitue le deuil car à la tristesse s’ajoutent la multiplicité et la contradiction de nombreux sentiments.

Jusqu’alors vous aviez écrit des essais, pourquoi ce changement de registre ?

L’écriture de ce livre fut une aventure très singulière, très différente évidemment des livres sur Freud et Casanova, dans lesquels bien sûr je cherchais aussi à dire des choses personnelles, mais sous le masque, sous le prétexte de ces personnages. Là, c’était sans fard, avec  presque un sentiment de honte face à cette impression d’avoir été abandonnée et à tous ces sentiments contradictoires qui surgissent quand nous retrouvons des objets qui évoquent des bons ou mauvais souvenirs, des moments conflictuels parfois. En écrivant ce texte, j’espérais secrètement pouvoir partager ces émotions avec d’autres et quitter ce sentiment de solitude. Cela a eu lieu de nombreux lecteurs, (mon éditeur parle de plus de 80.000) se sont reconnus – au-delà des circonstances personnelles de mon histoire – à travers les sentiments et sensations que je décris.

Votre trilogie familiale est tout à la fois, et sans l’être vraiment, un essai, un carnet intime, un journal de bord. Elle est souvent présentée comme de l’autofiction. Vous reconnaissez-vous dans cette catégorie ?

Qui est « je » quand on écrit « je » ? Jusqu’où triche-t-on ? Jusqu’où dit-on de la vérité  et laquelle ? Jusqu’où se met-on en scène ? Les grands maîtres des mémoires ont fait le pari de dire une certaine vérité à laquelle ils ont crue. Mais après Freud, il est difficile de penser qu’on se connaît si bien. Il y a toujours quelque chose qui nous échappe. L’autofiction appartient à l’époque. Elle est peut-être apparue parce qu’on est devenu plus individualiste et que beaucoup de gens ont fait une analyse ou une thérapie et se sont mis en scène un peu à la manière des selfies aujourd’hui. Dans l’autobiographie, il y a une part inévitable de fiction.

On peut aussi, comme Montaigne l’a fait avec ses Essais, reprendre son texte quelques années après et donner un nouvel éclairage sur soi.

En effet. Un de mes projets d’écriture serait de tenter de raconter quelque chose à partir du feuilletage de la mémoire. Ce serait un livre qui serait un mélange d’autofiction, d’autoportrait, d’autobiographie, de mémoires. L’histoire d’une vie retravaillée par notre psychisme qui y fait des trous, qui réinterprète à son insu ou qui essaie de contrôler. L’idée est de voir comment je raconte ma vie, dix ans, vingt ans plus tard ; il y a peut-être des éléments que j’ai oubliés, ou certains souvenirs auxquels je me suis raccrochée – Freud parlait de souvenirs écrans.

Par cette trilogie, de quels écrivains ou de quels livres vous sentez-vous proche?

De Georges Perec qui essaie de dire l’infra-ordinaire, d’exprimer des choses qu’au fond nous ne pouvons pas dire. En s’imposant, dans La Disparition,  cette folle contrainte d’écrire un texte sans la lettre « e », il a travaillé sur cette disparition pour ne pas dire d’autres disparitions. J’ai beaucoup aimé la démarche de Catherine Millet qui, dans La vie sexuelle de Catherine M. a eu raison de prendre la parole, pour écrire, en femme, là où, depuis toujours, ce sont les hommes qui s’expriment.

La recherche de la forme semble être un trait important dans votre travail d’écriture.

La question de la forme est capitale. J’ai un amour de la langue et de l’écriture, du style et de la recherche formelle, qui m’empêcherait juste de laisser couler la plume.

De « Rien est à nous, tout est à eux »

à « Tout est à nous, rien n’est à eux »

En principe, de génération en génération, il est dans l’ordre des choses de disposer et donc de gérer le contenu de la maison de ses parents après leurs décès. Pour votre famille, il en fut autrement ; l’Histoire s’est chargée de briser ce rite. Quand ce fut à votre tour de réaliser cette opération, avez-vous pensé à vos grands-parents paternels et à ce que pouvait représenter pour votre père le fait de n’avoir pu effectuer cet acte ?

Nous avons besoin de nous raccrocher à une histoire. Les objets ont une âme, ils portent une charge émotionnelle du passé. Du côté de ma mère, j’ai trouvé quelques nappes ornées d’initiales brodées, deux cintres recouverts de crochet sur lesquels, quelques années avant sa disparition, elle avait pris soin de laisser à mon endroit un petit mot où il était écrit « cela avait appartenu à ton arrière-grand-mère ». Elle avait un fort désir de transmission et était très consciente qu’il y avait extrêmement peu d’objets du passé qu’elle pouvait me transmettre. Du côté de mon père, il n’y avait quasiment rien et ce rien me pèse toujours, comme l’absence de tombe pour mes grands-parents. D’ailleurs, si mes parents ont tant accumulé au cours de leur vie c’était sans doute pour former un rempart contre le vide qui les avait précédés. A la disparition de ma grand-mère, qui est la seule de mes quatre grands-parents que j’ai connue, ma mère s’est mise à faire des recherches généalogiques et je viens de retrouver le carnet de bord de ses recherches, qui commence ainsi : « je dois à mes ancêtres d’essayer de retrouver qui ils étaient ». Donc, en effet, je pense que mes parents étaient très conscients de ce qu’ils n’avaient pas pu recevoir comme objets chargés de mémoire.

Quand vous êtes entrée dans la maison de vos parents qui jusque-là n’étaient pas la vôtre et que vous avez pu puiser, jeter ou détruire et de manière incontournable fouiller les sacs à main ou les armoires, n’avez-vous pas eu le sentiment de transgresser les règles élémentaires de politesse et de savoir-vivre que l’on vous avait inculquées ?

Absolument. En un instant, j’ai été déclarée officiellement héritière de plein droit de millions de choses qui, une fraction de seconde auparavant, ne m’appartenaient pas. Mes parents étaient extrêmement soigneux, ils pensaient que j’avais deux mains gauches comme ils disaient et je ne pouvais toucher à rien. Alors, j’ai commencé par être paralysée puis j’ai essayé de trouver les endroits les plus neutres, ceux que j’imaginais les moins investis. Je suis tombé sur mes tétines, mes biberons, la facture de la maternité, le nom du médecin-accoucheur, plein de choses que je ne voulais pas nécessairement trouver, qui m’ont troublée.

Avez-vous vécu ces moments comme une revanche, une victoire de l’enfance sur le monde des adultes ?

C’est un sentiment qui m’est venu une fois passé le sentiment de la transgression, du monde à l’envers, du côté sacré auquel on touche. Par exemple ma mère m’avait donné un fauteuil qui me servait dans mon cabinet d’analyste mais elle ne voulait pas – je ne sais pas très bien pour quelles raisons – me donner le repose-pied qui l’accompagnait. Alors ce fut un peu comme une victoire de le ramener chez moi. En même temps, je n’ai jamais réussi à me l’approprier comme si l’interdit demeurait.

Avez-vous trouvé des objets qui vous ont émue ?

Oui, dans un tiroir de la table de nuit de ma mère, il y avait un cadeau qu’elle me destinait. C’était une petite chemise pour l’hiver emballé dans un papier avec un nœud, cela m’a beaucoup touchée. Très touchant aussi, mon père gardait dans un tiroir de son chevet certains de mes dessins ou des objets que j’avais fabriqués à l’école à l’occasion de la fête des pères. Cela m’a émue parce que je retrouvais la petite fille qui lui avait fait ces cadeaux et parce qu’il avait voulu garder ce lien avec elle. Ce qui est très troublant, c’est de retrouver son enfance chez ses parents.

Et d’autres qui vous ont gênée ?

Ce qui m’a gênée, c’est de retrouver dans leurs papiers des lettres que je leur avais adressées, des lettres très intenses dans lesquelles je décrivais mes sentiments, où je posais des questions sur ma vie, j’ai trouvé cela tellement insupportable que je les ai jetées. Maintenant, je les relirais volontiers.

Avez-vous découvert quelque chose de mystérieux qui vous laisse encore perplexe aujourd’hui ?

Oui, je n’avais jamais pris conscience à quel point mon père était un orphelin. C’est en lisant une des premières lettres qu’il a adressée à ma mère que j’ai découvert l’enfance et l’adolescence de mon père. Je ne savais rien de son enfance difficile et solitaire. Il ne me racontait que les souvenirs joyeux de son histoire, il taisait la souffrance. Je sentais bien que mon père était un homme blessé, mais je ne savais pas pourquoi. Je l’ai compris seulement à ce moment là.

En écrivant ce livre et en découvrant le côté caché des choses, avez-vous mis à jour une part de vous-même que vous auriez préféré occulter ?

Mes parents ne parlaient pas de l’éventualité de leur mort, ils n’ont ni dit, ni écrit comment ils souhaitaient être enterrés. C’est comme si cela ne devait jamais arriver. J’ai l’impression qu’ils me disaient quand j’étais petite qu’ils seraient toujours là. Je ne sais pas si tous les parents disent à leurs enfants de ne pas s’inquiéter, qu’ils seront toujours là, mais j’y croyais à ce « toujours » «et quand ils ont disparu, je me suis dit qu’ils m’avaient menti, qu’ils m’avaient trahie. Cela m’a dérangée de constater que j’étais si peu adulte au point de continuer à croire qu’ils seraient toujours là.

Après ce travail de reconstitution de la mémoire, avez-vous encore des zones d’ombre familiales ?

Il y a tout un monde que je ne connais pas, c’est la famille russe de mon père. Mon oncle fut complètement traumatisé par le régime soviétique, il n’a jamais rien voulu raconter. Il avait une balalaïka, je ne sais pas comment elle est arrivée jusqu’à lui. J’ai cru comprendre que mon grand-père était ingénieur à Saint-Pétersbourg, qu’il avait une datcha. Je ne sais rien. Et ce sont des informations qu’il m’est difficile de trouver. Il faudrait que j’engage d’énormes efforts pour poursuivre les recherches.

Vider la maison est une obligation, un devoir qui peut se révéler être un exercice dangereux car il peut générer une profonde remise en cause de soi. Confier cette opération à une tierce personne, ne serait-ce pas un moyen de se protéger ?

Je ne crois pas qu’il faille éviter de se confronter à toutes ces émotions. Elles peuvent être douloureuses mais elles sont enrichissantes ; elles ne doivent pas être anesthésiées par un tiers. Je connais des personnes qui ont fait venir des vide-greniers. Quelqu’un m’a dit un jour qu’il avait cassé tous les meubles de ses parents à la hache. Je me suis dit qu’il y avait beaucoup de haine entre eux. J’en ai aussi rencontrés qui souffraient du fait qu’il ne restait que très peu de choses. Aujourd’hui, il est assez courant que des personnes âgées quittent leur lieu de vie pour une maison de retraite ou une maison médicalisée. Elles doivent faire le tri avec la famille et ne garder que quelques objets avec elles. Mais c’est toujours les enfants ou les petits enfants qui font ce travail. Je ne crois pas qu’on puisse le déléguer. Maintenant il est vrai, cela m’a été souvent raconté, que dans les fratries, c’est souvent l’un d’eux qui fait le tri ; c’est rare que toute la famille digère en même temps la succession.

Dans ce livre, vous faites la distinction entre hériter et léguer, préférant le second, pourquoi ?

La bague que je porte au doigt m’a été donnée par ma grand-mère. Ainsi, je me sens liée aux femmes qui ont porté cette bague avant moi Ce don fut précieux car entouré d’émotions partagées, de mots, etc. Parfois pour les objets que j’ai reçus de facto, je me demande s’ils ont vraiment voulu me les donner. Mais finalement, à moins d’hériter d’un château ou de beaux meubles…ce que l’on reçoit, c’est beaucoup plus que des objets, ce sont des valeurs morales, des manières de se comporter dans la vie, des savoirs-faire, c’est toute une transmission immatérielle qui est sans prix. Ma mère souvent écrivait ses recettes, mon père m’en a dicté et quand je prépare certains plats j’aime bien y penser.

Comment j’ai vidé la maison de mes parents a été traduit en dix langues. A quoi attribuez-vous ce succès ?

Au Japon, c’est un best-seller. Il s’en est vendu près de quarante mille exemplaires. Sans doute parce que, dans ce pays où souvent trois générations vivent sous le même toit, les valeurs familiales de transmission ont résonné avec ce que je raconte. En revanche, aux États-Unis, où l’on déménage beaucoup et où les enfants à dix-huit ans quittent la maison familiale, le livre n’a pas connu ce succès. Je suis traduite en coréen, en chinois, en basque… c’est assez fascinant car cela veut dire qu’il y des émotions qui, sans être identiques à cause des différences culturelles, peuvent néanmoins faire écho dans d’autres pays.

A la découverte de l’avant-soi

En vidant la maison de vos parents, vous découvrez l’abondante correspondance qu’échangèrent vos futurs parents, plus de sept cents lettres. Dans Lettres d’amour en héritage, vous racontez que vous mettez un an et demi avant de pouvoir toucher à ses lettres. Pourquoi ce délai de latence ?

Quand j’ai vidé la maison de mes parents, la nécessité de trier s’est vite imposée. Que devais-je garder, donner, jeter ? Dans ce que j’ai gardé, il y avait une série d’archives que je ressentais comme précieuses mais que j’ai simplement déplacées d’un lieu à l’autre en me disant « plus tard ». Dans ce plus tard, il y avait les recherches généalogiques de ma mère que je regarde seulement maintenant, dix ans après, et ces lettres ont fait partie de mon processus de deuil.

Vider la maison de ses parents, c’est disposer d’une masse d’informations permettant de retracer la vie de ses parents, c’est s’accorder le droit de briser le silence voulu de leur vivant. Par la lecture de ces lettres, n’y a-t-il pas une mise à nu qu’ils ne concevaient pas, une sorte de viol des mémoires ?

C’est évidemment la question que je me suis posée face à leurs lettres d’amour qu’ils avaient précieusement gardées. Quand j’ai parlé du projet des lettres d’amour en héritage à mon entourage, beaucoup ont été choqués considérant que nous n’avons pas le droit de regarder la correspondance amoureuse de nos parents, que cela leur appartient. J’ai donc commencé très doucement. Ce fut très émouvant. Les lettres étaient impeccables, numérotées ; il y avait donc le souci d’un archivage, d’un désir de garder une trace. J’ai eu le sentiment que, d’une certaine façon, ils souhaitaient, sans me l’avoir explicitement dit, qu’un jour je les regarde. Et puis, c’était les lettres de deux jeunes gens qui racontaient leur propre histoire, qui partageaient leurs goûts, leur curiosité, leurs questions. Il n’y avait rien d’érotique, le contenu était très pudique. Alors j’ai poursuivi la lecture. Je pense que si cela avait été trop intime, j’aurais renoncé.

Vous êtes passée par une phase de transcription des lettres. Quel intérêt avez-vous trouvé à recopier les lettres sur ordinateur?

J’ai commencé par retranscrire leurs lettres, sans doute parce que j’avais besoin de vérifier que j’étais autorisée à brouiller les chronologies. C’est tellement étrange de devenir cette petite souris qui remonte le temps et qui est là quand je n’y étais pas.

En lisant cette correspondance, ne vous mettiez-vous pas en danger en risquant de vous confronter à des choses qui auraient pu changer votre vie ?

Oui, c’est l’éternelle question. En ouvrant les tiroirs, nous risquons de tomber sur un secret de famille. Il se fait que je n’en ai pas trouvé. Mais je dois quand même dire que ma mère a écrit des journaux intimes et que je ne les ai pas lus. Je ne sais pas si plus tard mes enfants le feront. Pour ma part, je me le suis interdit.

Par peur ou par respect.

Par respect. Mais j’avoue que, j’ai recherché un moment précis dans ses carnets. Avant-guerre, ma mère vivait à Tours où elle a rencontré et eu une relation amicale avec un certain Paul Antschel qui faisait des études de médecine et qui deviendra Paul Celan. J’ai cherché dans les carnets de ma mère les pages d’une certaine année où je savais, par une conversation que nous avions eue, qu’elle avait compris que cet ancien camarade était devenu un poète célèbre. C’est le seul moment où je me suis autorisée à tourner les pages d’un de ses carnets.

La correspondance de vos parents, ou des parents en général, est-elle du domaine du privé ou du domaine familial ?

C’est une terrible question que tous les ayants-droit des œuvres qui leur sont confiées doivent se poser : est-ce qu’il faut publier toutes les correspondances amoureuses d’un grand poète qui a eu une famille officielle et plusieurs  maîtresses?

Ma question ne concernait pas vie privé/vie publique mais vie privée et vie familiale. Autrement dit, est-on redevable à nos enfants de leur pré-histoire, de leur avant-soi ?

Quel est le bon moment pour transmettre cet avant-soi ? C’est une question clé. Ce qui est très compliqué, c’est que nous ne sommes pas contemporains dans une famille ; on vit à un moment ensemble mais il n’est pas sûr qu’on puisse retransmettre nos vies réciproquement au bon moment. Comme l’inconscient nous traverse, nous ne sommes pas toujours capables de digérer la vérité toute nue. J’aurais aimé connaître plus tôt le mien car le silence de mes parents était extrêmement pesant. Mais ils n’étaient pas prêts à me le confier et aujourd’hui, alors que j’aimerais leur poser des questions, ils ne sont plus là. Donc il y a des trous. Quant à moi, par rapport à la génération suivante, j’ai une fille qui me pose certaines questions et parfois je sens qu’elle n’a pas envie de connaître les réponses. Ainsi, elle ne souhaite pas vraiment entendre ma vie amoureuse avant son père. Peut-être un jour le voudra-t-elle ? Par contre, j’ai un quasi-fils, plus âgé que ma fille, qui a envie de reconstruire son avant-soi en lui donnant une forme artistique. Ce sera peut-être plus facile de lui raconter cela parce qu’il a une vraie demande construite.

Faire son deuil serait-ce intégrer, ingérer les restes de ses parents, comme dans certains rites des amérindiens Guayaki, pour qu’ils fassent qu’un avec nous et que nous avancions dans la vie avec eux en nous ?

Oui, tout à fait. Ils sont en nous à travers notre ADN mais ils sont aussi en nous à travers ce que l’on garde de leurs gestes, de millions de détails. Évidemment, c’est au moment de leur disparition que nous prenons conscience de ce qu’ils ont déposé en nous, de ce que nous avons pris d’eux, digéré, ingéré d’eux.

Gérer la transmission

Pour simplifier la gestion de la transmission, ne pourrait-on pas tenir au sein des familles un livre, un carnet de souvenirs qui serait transmis de génération en génération ?

J’aime bien votre idée, mais comment la mettre en œuvre ? Je crois que cela pourrait fonctionner à condition que ce carnet familial soit ritualisé car, ce qui est compliqué, c’est d’inventer un processus de transmission. Cela permettrait de mettre des informations à la disposition des futures générations qui pourraient les découvrir quand bon leur semble. Si le temps a passé, c’est peut-être plus facile de se les approprier. Pour un jeu photographique avec des amis, j’avais demandé à chacun de m’apporter des objets pour les photographier dans une mise en scène. Mon compagnon a déposé un cliché de lui, jeune homme, nu. Notre fille a vu cette photographie et s’en est pudiquement détournée. Alors que mettrait-on dans ce carnet de souvenirs?

En effet, une autocensure pourrait dénaturer le projet.

Enfant, nous refoulons une partie des choses de la chambre de nos parents et ce sont ces interdits et ce refoulement qui permettent à un être humain de se constituer. Si tout était nu, si tout était transparent, nous ne pourrions pas vivre. Bien sûr, ce n’est pas pour autant qu’il faut, à l’inverse, cacher les choses. Certains de mes patients ont appris, en cours d’analyse, qu’ils n’étaient pas l’enfant du père dont ils portaient le nom. J’ai une patiente qui avait le sentiment qu’elle avait deux pères et cela a eu des incidences profondes dans sa vie. Quelle est la part de notre histoire qui nous appartient, qu’on devrait connaître et quelle est celle qui devrait demeurée cachée ? Je n’ai pas la réponse.

Marcel Proust faisait certaines confidences à ses amis en précisant « Secret tombeau ». N’est-ce pas une forme d’imprévoyance, de légèreté que de conserver tous ses papiers comme si nous étions immortel sans se poser la question de leur devenir ? Ne devrait-on pas gérer ses archives avec prévoyance ?

Je pense que, vis-à-vis des descendants, la seule position tenable est de se dire : si vous ne voulez pas qu’ils aient accès à une information, vous devez la déchirer, la brûler, la jeter, la faire disparaître. Si on met en doute ce principe, alors pour chaque papier se pose la question « ai-je le droit ? » Pour ma part, j’ai tranché, je me suis dit que mes parents avaient trop joliment conservé leurs lettres, dans de belles boites, que s’ils avaient souhaité que je ne les lise pas, ils devaient les faire disparaître. Je pense cela pour moi-même. Nous avons évidemment tous des secrets. J’ai certains écrits sur lesquels je m’interroge. C’est très compliqué parce que tant que nous sommes vivants, nous aimons bien être entourés de cette nébuleuse de choses pas tout à fait définies. Dans l’absolu, j’aurais aimé que tout soit choisi, conscient, organisé. Mais maintenant que j’avance dans ma vie, je m’aperçois que ce n’est pas très agréable de penser à cela.

Dans la transmission, la véritable question qui se pose n’est-elle pas de savoir à quelle génération on destine les documents ?

En effet, en sautant des générations, il y a une meilleure distance ; les rapports petits-enfants/grands-parents sont plus légers. Ma mère par exemple a écrit soixante-dix pages sur son enfance qu’elle a adressées à sa petite fille. Je ne suis pas sûre que ma fille l’ait encore reçu mais un jour, sans doute, elle sera heureuse de lire le récit d’une enfance dans les années vingt du XXe siècle. Cela va devenir amusant pour elle.

Aujourd’hui, beaucoup de nos échanges se font par courriels, beaucoup de nos photographies sont conservées sur des supports dont la durée de vie est limitée. Aussi, transmettre les archives familiales devient techniquement plus difficile. Que pensez-vous de cette évolution ?

Avec les nouvelles technologies, nous pouvons tout perdre en appuyant sur un mauvais bouton ou en faisant une mauvaise manipulation. Face à ce problème, j’ai un seul mot : papier. Tous les mails, tous les SMS, toutes les photos, tout ce qui nous semble important, il faut les imprimer.

L’attrape-lumière

Avec La reine Alice qui décrit votre douloureux mais victorieux combat contre le cancer, vous poursuivez votre travail autobiographique mais contrairement aux livres de la trilogie, il ne s’agit plus d’une autofiction mais d’un conte philosophique. Pourquoi ce choix pour traiter de ce sujet ?

Je voulais raconter cette expérience, mais des bibliothèques entières traitent déjà de ce sujet, je devais donc trouver un angle différent. La genèse de La Reine Alice, c’est un ensemble de compositions photographiques que j’ai postées sur un blog au fil de mes traitements, pour essayer de trouver de la force, de transformer ma douleur en une forme de beauté, d’énergie, pour tenter d’aller vers la vie. Elles forment un film autobiographique avec des repères clairs. J’ai voulu métamorphoser tout cela en le racontant comme une allégorie et en jouant avec la langue, en découvrant les dialogues que je n’avais jamais expérimentés dans mon travail d’écriture et qui permettent une certaine impertinence, une ironie. J’ai toujours eu un lien privilégié avec la forme du conte. Dans le dernier livre de ma trilogie, Lewis Carroll m’avait déjà accompagnée, chaque chapitre commence avec une phrase d’Alice au pays des merveilles.

Le conte philosophique permet-il d’éviter le pathos ?

Oui, je déteste le pathos. Vraiment, s’il y a une chose que je déteste, c’est ça.

Il permet aussi de rendre le combat presque universel.

En effet, j’ai eu le sentiment qu’en me masquant, en me cachant derrière le personnage d’Alice, je pourrais être plus vraie, mieux me montrer, tout dire par ce biais-là.

Très vite vous allez vous apercevoir que vous n’êtes plus une malade mais une maladie. Comment se faire entendre dans ces conditions ?

Les médecins font leur boulot, et ils le font bien, et merci à la médecine. Le problème, c’est que les médecins doivent survivre à leur travail ; aussi, ils se protègent en portant une blouse blanche, en utilisant des termes techniques, en appliquant des protocoles. Nous retrouvons dans La femme qui tremble de Siri Hustvedt, cette problématique du médecin qui peine à comprendre qu’en face de lui il n’y a pas une maladie, mais une personne. C’est pour cela que je qualifie l’hôpital de « labyrinthe des agitations  vaines » avec des « contrôleurs » qui ne vous respectent pas, mais qui se protègent en permanence. Sauf qu’en attendant, c’est vous qui êtes l’objet de tout cela et qui tentez de rester un sujet. Bien entendu, il y a des exceptions, des personnes merveilleuses qui restent humaines et qui vous accompagnent  avec bienveillance..

Dans ces conditions comment se faire entendre ? Est-ce que les mots du quotidien ont encore un sens ?

On n’arrive souvent pas à se faire entendre. J’ai conscience que les traitements font des progrès énormes et qu’il y a dix ou vingt ans, nous n’aurions pas survécu. Mais, nous ne pouvons pas seulement leur dire merci, nous sommes des êtres vivants avec les handicaps, la fatigue, la douleur que nous subissons et vivons seul, individuellement. Les médecins se sentent impuissants par rapport à toutes les séquelles et donc, n’aiment pas en parler. La science est efficace et objective, elle n’intègre pas la subjectivité du malade . Peut-êtrele pourra-t-elle dans l’avenir. Il semble en tout cas que la question se pose publiquement, à présent, comme dans le colloque de l’ENS sur « La philosophie du soin » où se trouve posée la question de savoir comment articuler la maîtrise, l’objectivité et la connaissance à l’œuvre dans la médecine avec la réalité subjective et singulière du malade.

Vous vous êtes trouvée confrontée à un monde que les mots du quotidien ne pouvaient pas expliciter vous obligeant à inventer un autre langage pour faire part de cette épreuve. Vous avez utilisé deux objets : la plume et « l’attrape lumière ». Est-ce lors de cette maladie que vous avez commencé à utiliser la photographie pour vous exprimer ?

Oui. Ce qui est fascinant avec l’appareil photo, c’est qu’en un instant l’image est complète alors que l’écrivain connaît la lenteur. J’ai découvert la magie de l’instantané un jour où j’étais vraiment très mal. J’avais fait une infection sévère à un moment où je n’avais ni globules rouges ni globules blancs. Il y avait tout un protocole très lourd pour m’isoler, j’étais comme dans un aquarium. J’avais demandé à un ami  de m’apporter quelques feuilles d’automne pour avoir un lien avec la vie, avec l’extérieur. Elles étaient posées sur le bord de la fenêtre à coté d’un stéthoscope oublié par un médecin. J’ai réussi à quitter mon lit et à m’approcher de cette scène de nature morte – ô je n’aime pas cette expression – de nature vivante (still life) ou de nature fantôme, pour essayer de capter une belle lumière d’automne et un peu de cette rencontre étrange entre la science et la vie. Ça m’a pris quelques secondes à peine. Ces secondes étaient disponibles pour photographier, mais pas pour écrire, l’écriture est venue plus tard.

Avez-vous poursuivi cette expérience ?

Oui. La Reine Alice constitue le premier chapitre de cette création photographique, devenue essentielle dans ma vie, à présent. J’ai besoin des deux formes d’expression artistique, plastique et littéraire

Pourquoi ne pas avoir, un peu à la manière de G.W. Sebald, introduit ces photographies dans La Reine Alice ?

J’aime beaucoup les livres de Sebald et la manière qu’il a d’intégrer des photos au fil du texte. C’est ce que j’aurais aimé faire, mais le service commercial  de l’éditeur craignait que le public ne soit pas au-rendez-vous.

Vos photographies ont été publiées et font l’objet de nombreuses expositions. Quelle place leurs donnez-vous dans votre œuvre autobiographique ?

Mes photographies font désormais intégralement partie de mon œuvre autobiographique. Comme si les images que je compose devenaient un lieu où rejaillir avec l’énergie ludique de l’enfance, une autre forme d’autoportrait.

Du singulier à l’universel

Au travers de votre trilogie familiale et de La Reine Alice, le lecteur découvre une unité, une cohérence dans votre œuvre. Quelle est votre démarche, votre recherche ?

J’ai été cet enfant cherchant désespérément quels mots mettre sur le traumatisme de ses parents, les contenir dans leur souffrance et cela s’est poursuivi dans mon métier d’analyste. Dans mon travail d’écriture, j’ai commencé avec des essais mais, en vérité, ils contiennent aussi une part autobiographique. Je crois que ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est de faire le lien entre ce qui est singulier et ce qui est commun, ce qui peut être partagé. Sans les écrivains, les artistes, la vie serait invivable. Quand j’ai commencé à lire « La Recherche », je me suis dit : ah ! il y a quelqu’un d’autre sur terre qui a eu peur de la nuit, qui guettait le rai de lumière sous la porte en se demandant si le jour était enfin arrivé ; je n’étais donc pas toute seule.

Avez-vous conçu ces livres comme des guides, comme une mise en garde pour ceux qui subiront ces épreuves ?

Non. Je sais que c’est parfois reçu ainsi. On m’a dit que j’ai écrit des livres-médicaments, mais ce n’était pas mon projet.

Rites d’écriture

Pouvez-vous nous préciser votre façon de travailler ; avez-vous un lieu privilégié pour écrire, une mise en route ?

J’écris vraiment n’importe où. Pendant des années, l’été à Belle-Ile, j’écrivais entre deux baignades, souvent allongée sur mon lit, l’ordinateur sur mes genoux. Je commence souvent par manger du chocolat, boire un thé, parfois mettre de la musique assez fort et en boucle, pour que le temps n’existe plus.

Ecrivez-vous à la main ?

J’écris sur l’ordinateur, sur l’ipad, et puis j’imprime, je me relis, je corrige à la main. Quand j’ai des idées qui me viennent dans des endroits ou des moments incongrus, j’écris à la main.

Tenez-vous un journal intime ?

J’ai tenu un journal intime régulièrement pendant très longtemps puis, de façon très sporadique. Je regrette d’avoir arrêté mais je suis une rêveuse, une myope qui n’aime pas mettre ses lunettes et aime vivre dans le flou. Certaines personnes ont toujours un carnet sur elles et prennent en note la moindre chose. Moi je fais confiance à une mémoire floue qui me donnera accès à ce dont j’ai besoin.

Vous êtes très optimiste !

Voilà, oui.

Je vous remercie pour cet entretien

Paris, 8 octobre 2014


[1] Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004),  Lettres d’amour en héritage,‎ (2006), Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009)

Autoportraits en Reine Alice

Au commencement il y eut des images.

La conversation des couleurs et des objets, leur mystère et leur allégresse.

Still life, natures mortes, rêves éveillés, offrandes de survie.

Autoportraits tragi-comiques, en photobooth, entre humour et impuissance assumée.

Pour transfigurer l’expérience, accueillir l’éphémère beauté du quotidien. Survivre, simplement vouloir survivre, de l’autre côté de soi.

Photographier permet de se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjecté.

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu.

Plus tard, bien plus tard, des mots sont nés de ces images.

Comme un conte qui épouserait la danse fragile de l’existence.

Mais d’abord bondit l’instantané.

Lydia Flem

Autoportrait en Reine Alice, 10 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 18 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, à la couronne de lierre (27.9.2008) in Journal implicite.
Autoportrait en Reine Alice, 24 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 7 octobre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 6 octobre 2008
Composition avec autoportrait en Reine Alice, au post-it (27.3.2008 et 8 mars 2011), Journal implicite.
Autoportrait à l’alphabet (Adieu la Reine Alice, rue Férou), 2016.

Ces huit autoportraits ont été publiés dans la revue Die horen, Zeischrif für Literatur, Kunst und Kritik, 267, 2017.

Douze autoportraits, accrochés par Alain Fleischer, ont fait partie de l’exposition solo « Lady Cobalt » à l’Imec, Caen,  en 2011, à l’occasion de la lecture intégrale de La Reine Alice, Seuil, « Librairie du XXIe siècle », 2011.

L’autoportrait à la couronne de lierre a été montré, dans un accrochage de Fabrice Gabriel, à l’Institut de France de Berlin, Biennale de la photographie, 2014.

The photographs of Lydia Flem

Les Photographies de Lydia Flem. The Photographs of Lydia Flem,  avec des textes de : Yves Bonnefoy, Alain Fleischer, Fabrice Gabriel, Hélène Giannecchini, Agnès de Gouvion Saint- Cyr, Donatien Grau, Ivan Jablonka, Jean- Luc Monterosso, Catherine Perret, François Vitrani, édition bilingue français/ anglais, ed. Maison européenne de la photographie, Maison de l’Amérique latine, Institut français de Berlin, 2014.

Yves Bonnefoy

« Lydia Flem’s photographs take their place within the history of photography only by inscribing a difference there. (…)

The objects photographed by Lydia Flem exist only by and through us, they are of the same kind as those she found in her parents’ home, where they asked her to be able to go on being, and that she should do so herself. This way of photographing has grasped in the thing itself the yet invisible movement whereby it withdraws into itself, and thus falls completely into this space of matter that is repressed by the places we institute but, from the depths of this abyss, reaches out to us. » (p.117 et ss)

IMG_4062.- Une bulle irisée-27 avril 2011
Une bulle irisée (Extrait de la série’L’atelier de la Reine Alice’)

Alain Fleischer

« In these images that Lydia showed me, what I was seeing was clearly visual writing, made up of a set of organised and mastered signs, with a sense of space, a sense of sign-objects, symbol-objects and trace-objects, and of the relations between them, of light and perspective. This visual writing produces a series of enigmas to be deciphered in the mysterious mode that sometimes characterises poems. I told Lydia that for me hers was the work of an authentic photographer, a case of what, with a rather inadequate formula, we in France call “photographie plasticienne.” I remember the seminal exhibition Ils se disent peintres, ils se disent photographes curated by Michel Nuridsany at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris in the early 1980s. Alongside photographers who presented themselves as such there were also artists who, although working only with photography, insisted on being called painters – an attitude and a form of vanity that I have always contested. For sure, there are different families in the world of photography, but I still think that every image produced with a camera on a photographic support is above all else a photograph. » (p.133 et ss)

IMG_1559-Cassé,Rongé,Rouillé-27 octobre 2009-

Catherine Perret

« Today’s photographic images are produced by bodies that are equipped not with cameras but with computers fitted with cameras. By bodies whose perceptions are no longer dominated by the sense of vision. Freed from the analogy with vision, the photographic image refers back to a support that has no referent. Or at least, a support whose referent is no longer space seen by the eye of the lens, alias, the eye of the person operating the camera: visual space, but visible space. This space is the psychic space which refers to no real other than the fiction of life that is being invented: the fiction of the work. Only an analyst, my dear Lydia, could take this step seemingly without noticing it, so smoothly. And you are one of those artists (often women artists, as if by coincidence) who have taken photography through the mirror. »

 

« Journal implicite » : La Faute à Rousseau, Hélène Gestern

Hélène Gestern, Saturations, La Faute à Rousseau, revue de l’autobiographie 69, juin 2015.

A propos de l’oeuvre photographique :  Journal implicite

« Une exposition photographique a remis à l’honneur, au printemps 2015, le travail de Lydia Flem. Celle que l’on connaît comme psychanalyste et comme écrivain, auteur notamment de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004) et de Lettres d’amour en héritage (2006) a raconté, sous une forme allégorique et fantasmagorique dans La Reine Alice (2011), comment elle a traversé l’épreuve d’une chimiothérapie. Le Journal implicite, oeuvre photographique, revient sur ces épisodes biographiques, mais sans pour autant les redoubler. Plus que d’écho, il faudrait parler de miroir, de vision amplifiée, réfractée, de relecture et de recomposition de soi par un autre medium, l’image. La première partie du livre, L’Atelier de la Reine Alice, donne à voir des séries de photographies dont la prise avait été évoquée dans le livre. Lydia Flem y expliquait comment une amie, « La Licorne », lui avait fait cadeau d’un « Attrape-Lumière ». Ce présent avait coïncidé avec l’exigence absolue de fixer le temps au moment où les mots se dérobaient à un corps et un esprit rompus par la fatigue chimique : « je raconterais, écrit Lydia Flem en guise de préambule, « ce que je ne pouvais ni taire ni exprimer avec les mots ».

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Presse La Reine Alice : La dame aux turbans

LIVRE HEBDO Magazine  Véronique Rossignol

La dame aux turbans

Transformée en Alice de Lewis Carroll, Lydia Flem transfigure la traversée de la maladie en voyage de l’autre côté du miroir.

Lydia Flem est l’écrivaine des grands tournants de l’existence, des étapes initiatiques. La mort de ses parents lui avait inspiré deux livres sur l’amour filial, la perte et le leg – Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Lettres d’amour en héritage – tandis que, plus récemment, dans Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, elle s’était penchée sur un moment moins dramatique mais symbolique de la vie, le départ des enfants.

Bizarrement, on est à peine surpris de la retrouver dans une nouvelle épreuve de vérité, la traversée de la maladie. Et une fois de plus, de lire l’originale leçon qu’elle tire de l’épreuve, en se métamorphosant ici en « dame aux turbans » passée, à l’instar d’une Alice dans la maturité, « de l’autre côté du miroir ».

Pour évoquer la solitude, la détresse et l’extrême fatigue, Lydia Flem a donc convoqué des personnages tirés de l’imagination de Lewis Carroll ou de la sienne. Il y a les anges gardiens: la chatte Dinah, le Lapin blanc, le Ver à soie et son double Cherubino Balbozar, réparateur d’un stylo, la Licorne et sa maxime « à votre seul désir» … Et ceux qui sont sans égard: la reine Rouge qui s’intéresse plus à la maladie qu’au malade, les « Contrôleurs» du LAV, le «Labyrinthe des Agitations Vaines  » …

L’hommage n’est pas un décalque. Dans le monde de cette Alice égarée, on prend des photos avec un «Attrape-Lumière », on regarde des séries à la télévision, on poste des images et des billets pour son blog sur« l’Attrape-Tout ». Perte des repères, dérèglement du temps, absurdité des consignes … Lydia Flem aborde l’universel de la maladie de sa façon à la fois subjective et indirecte, déviée. Elle se lance dans la lutte avec autant de chimie que de livres dans sa trousse à pharmacie. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le compétent Docteur H lui prescrit une page de Proust à lire tous les soirs avant de se coucher. Souvent, elle semble chercher moins le sens ou l’énergie de la combativité qu’une forme de consentement. « A mon impuissance, oui, je dis merci.  »

VÉRONIOUE ROSSIGNOL

LA Reine Alice, roman

SEUIL

TIRAGE: 10000 EX.

PRIX: 19,50 EUROS; 320 P.

ISBN: 978-2-02·102819-5

Presse La Reine Alice : Alice au pays du crabe

Le Monde des Livres       Florence Noiville

Lady cobalt et bougie

Alice au pays du cancer

Est-ce cela le bonheur ? Les moments où il ne se passe rien ? On est assis dans l’herbe, on tresse distraitement une guirlande de pâquerettes comme le faisait Alice au pays des merveilles. On s’ennuie même un tout petit peu – mais ça, on ne va pas tarder à s’en mordre les doigts…

Car l’instant d’après, tout bascule. On tombe dans le terrier du Lapin blanc. On tombe, on tombe, on tombe (« down down down », écrit Lewis Carroll). Au point qu’on se demande avec effroi si cette chute pourrait ne jamais finir. On regrette les pâquerettes : trop tard. L’accident a eu lieu. Cela peut être n’importe quoi, une rupture, un deuil, un licenciement… C’est fou ce qu’il y a comme terriers au bord de la route. Fou comme l’on trébuche toujours au moment où l’on s’y attend le moins.

Dans le cas de Lydia Flem, cela se passait un soir, à la veille des vacances. Elle essayait des robes d’été lorsqu’elle a senti « une petite boule » sous son doigt. Pas de doute possible, la « chose » était là, une tumeur maligne dont le nom n’apparaît jamais dans ces pages. Au contraire. Sous la plume subtile et si distinguée de Lydia Flem, la chose, entourée de fiction comme d’un léger papier de soie, devient un conte. Une parabole. Il était une fois Alice au pays du cancer.

Etrange ? Pas tant que ça. Avec la même distance étonnée que celle de Lewis Carroll, l’Alice de Lydia Flem raconte sa plongée au coeur du nonsense. Au fond, n’est-ce pas cela la maladie ? Un monde à l’envers où l’on ne reconnaît rien et où, dérouté, sans carte ni boussole, on est bien forcé d' »épouser le déséquilibre » ?

Lorsque Lydia Flem ouvre la porte de sa maison, à Bruxelles, on a pourtant du mal à songer à la maladie. Ce qui saute aux yeux, chez cette ex-psychanalyste, c’est le charme, l’humour, la malice. Bref, la vie même. Lydia Flem a une manière très naturelle d’être là, entre ses livres, ses disques d’opéra, ses pastilles de chocolat qui l’aident à écrire, et sa chatte Shéhérazade – qui s’appelle Dinah dans le livre, comme d’ailleurs chez Lewis Carroll, et surveille l’interview d’un air énigmatique.

Cette présence-là, chaleureuse et simple, on la trouvait déjà dans les livres de Lydia Flem. En particulier dans la trilogie familiale qui l’a fait connaître il y a quelques années (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Seuil). L’auteur y explorait ces moments-clés de nos vies où, « largués par nos parents qui disparaissent ou par nos enfants qui quittent la maison », il nous faut modifier nos repères, nous orienter sur d’autres chemins, nous réinventer en somme.

Dans ces récits à la première personne, elle coupait les sentiments en quatre, pelait finement les émotions jusqu’à leur noyau, poussait loin l’art du dévoilement et de l’aveu. Jamais cependant de façon exhibitionniste ou narcissique. Plutôt avec l’idée de fournir aux lecteurs une loupe. Un « verre grossissant » qui, selon l’expression de Proust, leur permettrait de « lire en eux-mêmes ».

Lorsque Lydia Flem a été reçue, fin 2010, à l’Académie royale de Belgique, l’écrivain Jacques De Decker a eu des mots très justes. Les oeuvres de Lydia Flem, a-t-il dit, « s’engagent dans une sorte de mise en partage de l’expérience propre vécue comme l’attestation d’une épreuve que l’écrivain soumet à la collectivité des lecteurs afin qu’ils y trouvent un écho et, en fin de compte, un réconfort » (1).

Dans La Reine Alice, le réconfort est bien là. La générosité aussi. Mais le mode d’écriture a changé. Lydia Flem se lance dans une forme qu’elle considère comme « primordiale », le conte. « J’ai toujours eu le désir de dire « il était une fois », confie-t-elle. J’aime conter la vie. » En coulant le récit de la maladie dans ce moule inattendu, en le projetant aussi dans un « hors-temps quasi mythique », la romancière ne gagne pas seulement en liberté de ton et en distance. Elle invente une langue et les personnages extravagants qui vont avec (Le Ver à Soie, Balbozar, Lady Cobalt…), elle donne vie aux objets (turbans, gobelets, poupées…), elle joue avec des photos qu’elle a prises (comme Lewis Carroll) et qui font comme des clins d’oeil à son texte. Elle se laisse happer, enfin, de l’autre côté du miroir en devenant elle-même un personnage de fiction…

« Ceci n’était pas un choix, précise-t-elle. Je me sentais réellement comme ça, fictive. Lorsque la réalité est là, dans toute sa violence et sa crudité, se transformer en créature de papier est une manière de survivre. » Ecrire ainsi l’autobiographie d’une autre permet à Lydia-Alice de résister comme elle peut. Elle va de chimiothérapie en chimiothérapie. Se cognant à des êtres un peu fous. Pleurant d’un oeil et riant de l’autre. Tantôt désespérée, tantôt hardie. Tantôt perdue, tantôt « un peu crâne ». On est toujours entre le conte de fées et le cauchemar, dans ces pages. Pauvre mortelle ballottée par des puissances invisibles, Alice se demande sans cesse ce qui va encore lui arriver. « Ce ne sont pas les irradiations qui m’effrayent, songe-t-elle, mais d’être enfermée dans une machine inconnue, derrière des portes blindées, hermétiquement closes. Rien que d’y penser, j’étouffe (…). Pourvu que je ne sois la prisonnière du songe d’aucune des pièces du jeu d’échecs. Pourvu que je ne croise ni rois, ni reines, ni tours, ni cavaliers. Je ne me sens pas la force de les affronter. » Deux cases en avant, trois en arrière, Alice avance en crabe sur le damier du mal. Jusqu’au moment où le pion devient reine. Et quitte le Labyrinthe des Agitations Vaines pour l’apaisante Forêt de la Convalescence…

En fin de compte – et de conte – qui a gagné la partie, qui l’a perdue ? Peut-on gagner en perdant ? Etre malade, est-ce se déposséder de soi ou « faire connaissance avec soi » ? Toute l’interrogation du roman est là : savoir ce qui s’est vraiment « joué » dans cette singulière leçon d’échec(s).

Pour le lecteur en tout cas, l’une des réponses est simple. A la fin de Panique (Seuil, 2005), Lydia Flem avait ces mots : « Y a-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis qui en soient revenus pour témoigner ? On parle des sports de l’extrême, des navigateurs solitaires, des héros qui ont surmonté le froid, le chaud, le jeûne, l’apnée, l’apesanteur, le temps, mais l’angoisse, qui en parle ? N’est-ce pas aussi une limite du corps, le dernier bord avant la confusion, la dépersonnalisation ? » Si l’on remplace les mots « angoisse » et « panique » par « maladie » – trois termes qui vont ensemble comme les trois Grâces de l’Antiquité -, on obtient une définition parfaite du dernier et splendide roman de Lydia Flem.

 

LA REINE ALICE de Lydia Flem. Seuil, 336 p., 19,50 €.

(1) Discours de réception de Lydia Flem à l’Académie royale de Belgique, accueillie par Jacques De Decker, secrétaire perpétuel, Seuil, 96 p., 9,50 €.. En librairie le 3 mars.

Florence Noiville

 

Presse La Reine Alice : entre Lewis Carroll et le Petit Prince

La chronique de François Busnel Lire/L’Express

Alice au pays du crabe

Par François Busnel, publié le 23/02/2011 à 11:30

Attention, chef-d’oeuvre ! Ce petit bijou de sensibilité et d’intelligence est le livre qu’il faut mettre entre les mains de tous ceux qui, un jour, doivent affronter la maladie, l’hôpital et son cortège de doutes. Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on doit des ouvrages sur Freud et Casanova traduits en 15 langues, raconte le face-à-face d’une femme avec le cancer. Ou, plutôt, refuse de le raconter. Car tout est là : alors que tant de témoignages sont publiés, plus ou moins pathétiques, plus ou moins littéraires, plus ou moins utiles, Lydia Flem choisit la forme du conte. La Reine Alice, prodigieux livre d’espoir et de joie, est à ranger entre Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll (auquel tout rend hommage, ici), et Le Petit Prince, de Saint-Exupéry.

Une fiction, donc, pour dire la réalité, la terrible réalité du cancer. Bien sûr ! Se découvrir une tumeur (avez-vous remarqué le son et le sens de ce mot, tumeur… ou « tu meurs » ?), c’est passer de l’autre côté du miroir. Comme Alice chez Lewis Carroll. Le cancer, un pays des merveilles ? Là, Lydia Flem en fait un peu trop. Provocation ? Non, pas si l’on accepte de considérer que la maladie n’est pas l’opposé de la santé, mais que toutes deux forment un système sans cesse en mouvement, l’une contrebalançant l’autre à chaque instant, « comme si elles exécutaient un tango ». Quelques philosophes au style simple et direct nous l’ont dit, déjà : Epicure, Sénèque. Se souvenir de leurs leçons. Et, les relisant, se bricoler sa philosophie personnelle, où la joie, ce grand remède, viendra compenser la dégradation du corps. La maladie se produit-elle à notre insu ou y avons-nous participé ? Ce conte n’est pas un traité. Alice, malade, est un pion. Autour d’elle, les aides-soignants et les infirmiers sont des trolls ou des vers à soie, on croise les avatars du Lapin blanc et de la Reine rouge, un Docteur Home (et non Docteur House) dont l’ordonnance est simple : une page de Proust, à prendre tous les soirs avant de se coucher. Il y a une élégance folle dans ces pages, et un bel humour. La preuve, surtout, que la fiction est, dans un monde où la réalité prend le masque du cancer, le plus beau et le plus efficace moyen de mettre la mort à distance. Comment ? Relisez l’histoire de Shéhérazade, racontant mille et une nuits durant de superbes fictions à celui qui prétendait la mettre à mort lorsque l’aube poindrait…

François Busnel

Presse La Reine Alice : les mots enturbannés

BRUNO FRAPPAT – La Croix

Raphaël-Fornarina

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel.

Ceci est un conte. Donc, c’est vrai. Plus vrai que vrai. On pourrait dire du dernier livre de Lydia Flem, présenté comme « roman », qu’il représente le comble du réalisme en littérature, ou du réel exhaussé au niveau du poétique pur. Quand la jonction se fait, chez le lecteur, entre tous les niveaux de lecture possibles d’une œuvre, on est en présence d’un mystère qui touche et émeut, qui vous prend par la joie et par la détresse, par l’humanité des choses et la chosification des êtres. Cette Reine Alice a la densité et la beauté d’un chef-d’œuvre.

Premier niveau : un témoignage évidemment personnel, délicat, ironique parfois, sur ce qui se passe dans l’esprit et le corps d’une femme soignée pour un cancer du sein pris un peu tard.

Deuxième niveau : broderie d’écriture autour des œuvres de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir) : des personnages qu’on a déjà vus quelque part (la chatte Dinah, la méchante Reine de cœur), des féeries ajoutées aux originales, une collection d’images et de songes familiers. Une Alice qui se perd à la frontière indécise du rêvé et du vécu.

Troisième niveau : la compétition âpre entre la réalité de la maladie et le dur désir d’écrire, en dépit de tout, malgré l’impossibilité physique, parfois, de le faire. Seule en console l’aptitude à regarder des images, à se promener autour d’elles et à en réaliser, par l’intermédiaire d’une merveilleuse machine : l’« attrape-lumière », ce qu’on appelle parfois un appareil photographique.

Quatrième niveau, superbe d’intelligence et de drôlerie, les interpellations tendres ou encolérées de l’auteur à son… « stylo d’enfance ».

Cinquième niveau : le conte que le stylo et son auteur s’efforcent, justement, d’écrire, tandis que la maladie et ses traitements suivent leur cours terrible, humiliant, éprouvant, semblant perdu parfois. Un conte fabuleux, au sein d’un conte réel.

On dira : c’est pour se protéger de l’angoisse que Lydia Flem a transformé en personnages caricaturaux les équipes médicales qui traitent cette « patiente ». Elle les affuble ainsi de sobriquets drolatiques. Elle parle des chimiothérapies subies qui donnent leurs titres sobres aux premiers chapitres (« Chimio 1 », « Chimio 2 », etc.). Puis vient le temps des nombreuses radiothérapies qui se succéderont dans le « Labyrinthe des agitations vaines ». Le tout s’achèvera dans « La Forêt du Pas à pas de la convalescence ». Cette distance n’est pas affectée : elle libère une marge où s’écrit le combat d’une renaissance, du goût de vivre, de remporter une lutte. Ainsi Alice aboutit-elle, par le passage à travers des épreuves et des souffrances indicibles, au retour de la joie d’être.

Il y aurait mille et une entrées à signaler, et à saluer, dans ce grand livre. Insistons cependant sur deux de ses aspects. Le conte qui s’écrit en « abyme » dans le récit principal, et le rôle de l’image.

L’héroïne Alice (Lydia Flem) et son stylo (elle ne sait pas s’il faut l’appeler un stylo ou une plume, son identité restant indécise…) entreprennent de raconter l’histoire d’un photographe s’installant devant la Fornarina. Cette jeune femme peinte par Raphaël est dénudée, légèrement souriante, un voile léger tenu entre ses seins et la tête surmontée d’un turban. Elle esquisse son sourire vague depuis la Renaissance. Serait-elle malade, elle aussi ? Du même mal que Lydia-Alice ? Elles ont en commun le port d’un turban. Mais celui de la Fornarina dévoile une belle chevelure brune, celui qu’Alice porte voile une calvitie complète.

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, un de ses héros, en quelque sorte. Il est aussi une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel, les passages indistincts du songe au vécu, de l’imaginaire au subi, sont comme les torsades du turban. Tout cela est fait du même tissu : c’est bien dans ces tours et retours, ces plis où s’enlacent les deux mondes, que réside un vrai talent littéraire.

Mais pourquoi diable un photographe planté devant la Fornarina et tentant de l’entraîner hors du tableau, comme pour la porter ailleurs, dans notre siècle, dans la vraie vie ? Parce que Lewis Carroll, l’auteur de l’autre Alice, était lui-même photographe, il y a un siècle et demi ? Parce que Lydia Flem aussi est photographe, comme en témoignent son « blog » et les illustrations colorées qui figurent en fin d’ouvrage ? Lydia Flem s’est toujours attachée aux objets, aux natures mortes (elle préfère la formulation anglaise : « stilllife », et cela se comprend !). Si le photographe parvenait à extraire la Fornarina de son cadre perpétuel, ce serait sans doute une manière de la ramener à la vie.

Le récit de Lydia Flem est celui d’un passage à travers le miroir sans tain de la maladie et de la perspective de la mort. Rien finalement ne l’aide mieux à « continuer de vivre » que la manière dont, avec son stylo ou avec son « attrape-lumière », elle enturbanne les sensations, les sentiments, le langage, les questions de la vie et de la mort pour découvrir le fin mot de l’affaire : le présent comme don précieux. L’instant, c’est le cadeau d’Alice. Inouï, ce travail d’écriture, qui fait d’un livre sur le cancer un charme !

BRUNO FRAPPAT

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