Feuilleton littéraire de Camille Laurens. Le Monde des livres 13 mars 2020

Notre feuilletoniste a lu la bouleversante « trilogie familiale « de l’écrivaine et psychanalyste belge, trois textes réunis pour la première fois en un seul volume.

SÉPARATIONS

Faut-il être psychanalyste pour voir dans la séparation une constante de notre existence ? Selon Freud, elle inaugure toute naissance, faisant peser sur le sentiment de dépendance absolue du nouveau-né à la fois la nécessité d’être aimé et l’angoisse de ne plus l’être. Si l’apprentissage de la séparation est un processus normal vers l’individuation et l’autonomie de l’enfant, les ratés émaillent souvent la suite de la vie, où pertes et deuils peuvent réactiver jusqu’à la mélancolie la peur de rester seul au monde. Il n’est guère d’adulte, aussi peu névrosé soit-il, qui n’ait un jour connu cette douloureuse épreuve. C’est ce que souligne la « trilogie familiale » de l’écrivaine et psychanalyste belge Lydia Flem dans un recueil de trois textes parus respectivement en 2004, 2006 et 2009 et réunis pour la première fois en un seul volume.

La Voix des amants (extrait)

La Voix des amants 

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« Je ne sais toujours pas pourquoi, un matin d’été, ma fille à peine née blottie dans le creux de mes bras, je me suis mise à arpenter la maison en chantant à tue-tête l’air du catalogue de Don Giovanni dans un état de grande exaltation. Je me promenais avec mon bébé ensommeillé, un sourire aux anges voltigeant sur son visage, l’arrondi de sa joue contre les battements de mon cœur lorsque soudainement me vint aux lèvres, non plus quelque
berceuse, lullaby ou Wiegenlied, mais l’aria orgueilleuse et gourmande de Leporello: Madamina, il catalogo è questo delle belle che amò il padron mio; un catalogo egli è che ho fatt’io… «Petite Madame, voici le catalogue des belles qu’a aimées mon maître: c’est un catalogue que j’ai fait moi-même…»

Quel étrange rapprochement! Je ne voulais pourtant pas qu’elle devienne un jour la mille e quatresima! Ce pas de deux sonore demeure un souvenir dont je ne peux toujours percer
ni l’étrangeté ni la troublante intensité. N’y avait-il pas quelque indécence à entonner à pleine voix la liste des conquêtes du Dissolu,
à s’en faire la complaisante complice vocale alors que j’étais devenue la mère d’une petite fille, d’une future femme? Se peut-il que j’aie célébré de cette manière paradoxale le sentiment de toute-puissance qui m’envahissait? Baignant dans cette brève fusion qui entoure l’éclosion d’une jeune vie, étais-je d’humeur héroïque, ne craignant pas plus la mort que Don Giovanni tendant la main à la statue du Commandeur? Par la voix de Leporello proclamais-je mes propres conquêtes? Cette aria triomphante se faisait-elle l’écho de l’élan vital qui m’animait?

Mes pas épousaient le tempo de la musique, ma voix vibrait comme je ne l’avais jamais entendue résonner. Je goûtais chaque mot comme un mets suave, un délicieux breuvage: osservate, leggete con me. In Italia seicento e quaranta… «regardez, lisez avec moi. En Italie six cent quarante…». Je prononçais chaque phrase en accentuant sa finale, jouant de l’accent italien comme d’une friandise. Je faisais glisser les mots un à un dans la bouche, les mâchais, jouissant de chacune de leurs syllabes. Cento in Francia… Leurs voyelles résonnaient, rondes et profondes, dans l’arrière-gorge, leurs consonnes bourdon–naient, sifflant ou éclatant à la pointe de la langue. In Turchia novantuna, ma in Ispagna son già… «en Turquie quatre-vingt-onze, mais en Espagne, elles sont déjà…».

J’unissais ma voix à celle de Salvatore Baccaloni, le baryton basse de la version historique de 1936, enregistrée à Glyndebourne et dirigée par Fritz Busch. J’allais et venais, poursuivais ma déambulation, enveloppant mon nourrisson d’une couverture sonore. Je vibrais avec la voix de Leporello, double et complice de Don Giovanni, Leporello, petit lièvre vif comme l’éclair, batifolant sous la lune, mangeur avide, amoureux insatiable. Je me laissais emporter par le timbre fiévreux d’Elvira clamant son désir de retrouver son barbare amour, transportée par ses bouillonnements rageurs comme par ses vocalises désespérées. J’écoutais la fraîche mélodie de Zerlina, fillette énamourée dont le cœur palpite, pressée par le temps. Giovinetti, che fate all’amore, non lasciate che passi l’età… Je tombais sous le charme sensuel de ces êtres de musique que Mozart a ciselés dans la chair des sons. Je demeurais enclose dans leurs envolées, bercée et berceuse. Je portais mon enfant, le chant me portait. De la pointe des pieds à
la racine des cheveux, j’étais traversée par l’énergie vocale. »

Festival de la Correspondance – Grignan, 2015

4 juillet 2015 – Cour des Adhémar – 16 h
animée par Baptiste LIGER

AUTOUR DE FREUD

Avec Lydia FLEM
L’homme Freud, une biographie intellectuelle, Seuil, 1991

Spécialiste de l’œuvre de Freud, Lydia Flem vient nous dire combien l’écriture épistolaire (Freud est l’auteur de plus de 20 000 lettres) nourrit son quotidien et ses travaux. Elle nous fait rencontrer Freud, la plume à la main, écrivant le roman de l’inconscient. Elle se glisse dans son intimité créatrice pour tenter de comprendre comment il invente la psychanalyse et découvrir les secrets de son pacte avec l’inconscient. Elle restitue ses passions pour l’archéologie, l’amitié, la nature. Elle montre comment les idées de Freud s’articulent à ses gestes quotidiens, ses lectures à son expérience clinique, ses voyages à son auto-analyse, sa vie onirique à l’élaboration de sa théorie, ses amitiés à l’écriture de son œuvre. Tout se mêle et prend un sens, le charnel avec l’abstrait, le trivial avec le sublime, le jeu avec le sérieux. Freud dit ainsi des choses extraordinaires avec des mots ordinaires.

 *

4 juillet 2015 – Jardin du Mail

Distribution en partenariat avec le Jeune Théâtre National
et l’École Supérieure d’Art Dramatique

LETTRES D’AMOUR EN HERITAGE

De Lydia FLEM
Mise en lecture Marie-Armelle DEGUY
Avec Marie-Armelle DEGUY, Zelda PEREZ et Alexandre RUBY

Dans trois boîtes au grenier se trouve leur correspondance amoureuse. Oserons-nous la lire maintenant qu’ils sont disparus ? Entrer dans la chambre des parents, c’est chercher à comprendre ce qui s’est passé avant notre naissance. Roman des origines que chacun et chacune rêvent de découvrir. Au fil de leurs lettres s’écrit aussi notre histoire : sommes-nous nés de l’amour ? Sur la scène, trois personnages, la narratrice qui découvre les lettres, les ouvre, les lit et à ses côtés, ses parents, Pieps et Paps, voix incarnées des tout jeunes gens qu’ils étaient alors, rescapés des camps de la mort tentant par l’amour de reconstruire une vie sur les ruines d’un désastre.

*

Atelier d’écriture

Lydia Flem est écrivain, psychanalyste et photographe. Elle invite les participants de cet atelier à se plonger dans les souvenirs proches ou plus éloignés dans le temps, de leurs vingt ans. Réminiscence par l’écriture, plaisir de partager, mettre en voix ces moments auxquels les mots redonnent forme, pour toujours.

Durée 2h ; sur réservation ; 10€ ; groupe limité à 7 personnes

Casanova et le choix du bonheur

CASANOVA ET LE BONHEUR

« Le bonheur est-il un choix, une disposition, une chance ou un art? Casanova était-il doué pour le bonheur ou en a-t-il fait une philosophie de vie, l’exercice de chaque instant jusqu’à son dernier souffle ?

 

Naître à Venise au XVIIIe siècle dans une famille de comédiens ne présageait pas d’un grand avenir sur la scène du monde. Personne ne donnait cher de ses jours. Abandonné par sa mère, qui préféra partir à Londres jouer la comédie, le petit Giacomo souffrit jusqu’à huit ans d’un mal mystérieux, pertes de sang, hébétude, consomption,… Incurieux de tout et n’intéressant personne! Un jour pourtant sa grand-mère l’emmena par désespoir chez une sorcière… Été 1733, île de Murano, enfermé dans une caisse, l’enfant entend des imprécations, des chants, des cris, puis on l’en sort pour l’emmailloter, le déshabiller, le couvrir d’onguents, de caresses, l’étourdir de drogues étranges. La cérémonie achevée, on lui annonce la venue d’une belle dame dans la nuit, aimante, féerique, et la fin de ses misères s’il garde le secret.

 

Le jeune Casanova retrouve la santé, l’énergie, la confiance. En quelques semaines, il apprend à lire, découvre le plaisir de connaître et la joie de vivre.

Désormais pour avoir approché dès l’enfance, la mort, le vide et l’abandon, l’existence lui appartient. Il peut tout gagner, il ne craint jamais de perdre : n’est- ce pas là le secret du bonheur?

 

Lorsque le Vénitien, au crépuscule de ses aventures, écrit les 3700 pages de l’ Histoire de ma vie, il n’attribue pas la guérison de son hémorragie aux extravagances de magiciennes, mais ne doute guère de la puissance de l’imagination et du pouvoir irrésistible du désir. Lui qui s’accorda la liberté de vivre à sa guise, (il réussit l’évasion spectaculaire de la prison vénitienne des Plombs) sait que la vraie magie est intérieure :  » J’ai toujours cru que lorsqu’un homme se met dans la tête de venir à bout d’un projet quelconque et qu’il ne s’occupe que de cela, il doit y parvenir, malgré toutes les difficultés; cet homme deviendra grand vizir, il deviendra pape, il culbutera une monarchie pourvu qu’il s’y prenne de bonne heure. »

 

Le jeune enfant de Venise à qui ses parents ne portaient pas le moindre intérêt et se répandait en larmes de sang hante néanmoins toujours Casanova. S’il a le goût têtu du bonheur, s’il remet en jeu sans cesse sa fortune et sa vie, c’est pour conjurer ses fragilités cachées. Son existence est une course du désir, une conjuration du mauvais sort, un refus répété de tout ce qui entrave la jouissance. Sa manière de tout risquer à chaque moment se nourrit d’un optimisme qui serait la doublure d’un désespoir assumé.

 

Les heurs et malheurs de l’existence, il pense se les devoir à lui-même, il revendique d’être responsable de son destin. A la troublante cantatrice androgyne Thérèse-Bellino, qui le rendit fou d’amour, il explique : “Mon grand trésor est que je suis mon maître, que je ne dépends de personne, et que je ne crains pas les malheurs.” Sa dernière maîtresse vénitienne, Francesca Buschini, reconnaît dans une lettre, en 1784 :” Vous n’avez peur de rien, pas même de la mort.”

 

Pour lui, la joie la plus intense c’est de se glisser dans le désir de l’autre pour le combler. Casanova aime la femme qu’il désire et lui reste attaché. La joie, il ne la prend que s’il peut la donner. Le plaisir demeure innocent puisqu’il est réciproque. Point de péché. De quel autre prix payer le bonheur sinon du prix de la vie même?

 

:  “Si le plaisir existe, et si on ne peut en jouir qu’en vie, la vie est donc un bonheur”.

 

Casanova cherche l’amour joyeux, sans drame, ni peine; ni mensonge, ni violence. Seulement le désir mutuel, la volupté, la légèreté, le bonheur dans l’instant, puis l’amitié après l’amour. Les retrouvailles abondent tout au long de sa vie. A travers l’Europe des calèches, des théâtres, des cours et des jardins, où ce sont les mêmes protagonistes qui voyagent, se quittent et se retrouvent, il renoue les échanges interrompus. N’est-ce pas la façon la plus délicieuse de cultiver la constance? S’aimer, c’est peut-être simplement se retrouver.

 

Érudition encyclopédique, raffinements et charmes de la conversation, de la gastronomie, de la danse, du jeu, de l’érotisme, des voyages, il cueille chaque occasion qui se présente à lui, ou la provoque. Quand il se contemple dans le miroir, il se voit satisfait :

« J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien, j’avais beaucoup d’argent et je le dépensais, j’étais heureux, et je me disais, riant des sots moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable bonheur sur la terre. C’est le mot sur la terre qui me fait rire, comme si on pouvait aller le chercher ailleurs. »

 

Casanova jouit de la vie comme peu d’êtres humains se le permettent. L’autre monde n’est pas son monde. La vie est trop courte pour en explorer toutes les découvertes et toutes les expériences. Aucun enfer, aucun paradis ne l’attendent. Son matérialisme et son sensualisme ne lui font espérer qu’une seule survie : l’immortalité littéraire.

Il y consacre ses treize dernières années, treize heures par jour qui lui paraissent treize minutes. « J’écris «Ma vie » pour me faire rire, et j’y réussis », clama-t-il à l’un de ses amis, et ajoute : « Quel plaisir que celui de se rappeler les plaisirs! »

 

Cécile de Roggendorff, une chanoinesse de vingt-deux ans lui inspire une ultime passion, épistolaire et platonique. Lui, le voluptueux, le charnel, le bondissant chevalier de l’instant ose affirmer à la fin de son existence que l’amour véritable naît au-delà du plaisir : « L’amour solide est celui qui peut naître après la jouissance : s’il naît, il est immortel ; l’autre doit s’éventer, car son siège ne gît que dans la fantaisie. »

 

Parvenu au crépuscule de sa vie, exilé dans un château de Bohème, à l’heure où son siècle est décapité par la Révolution française,  le Vénitien savoure le bonheur apaisé de la mémoire.

Longtemps après les avoir connues, il couche tendrement ses amantes sur le papier, leur souvenir demeure intact. Avec Clémentine, il avait lu La pluralité des mondes de Fontenelle, avec Leonilda, disputé d’une épigramme de La Fontaine. La Dubois, qui admirait Locke, l’amusait jusqu’à l’aube avec ses questions philosophiques. Du bonheur, sa si chère Henriette parlait mieux que Cicéron. « Tu oublieras aussi Henriette », avait-elle gravé à la pointe du diamant avant de rejoindre sa Provence natale. Non, il ne l’avait pas oubliée. Il avait pleuré cette femme exceptionnelle qui mêlait la culture la plus raffinée à l’apparence du grand libertinage. A cette entente si parfaite il se devait de rendre hommage, comme à chaque minute singulière d’une vie intensément vécue.

« Non. Je ne l’ai pas oubliée, et je me mets du baume dans l’âme toutes les fois que je m’en souviens. Quand je songe que ce qui me rend heureux dans ma vieillesse présente est la présence de ma mémoire, je trouve que ma longue vie doit avoir été plus heureuse que malheureuse, et après en avoir remercié Dieu cause de toutes les causes, et souverain directeur, on ne sait comment, de toutes les combinaisons, je me félicite. »

Les femmes qu’il rencontre sont indépendantes et libres, puissantes et résolues. Il cherche en elles, des doubles, des complices. Comédiennes, cantatrices, nobles dames ou discrètes anonymes, elles se permettent de vivre selon leurs propres règles. Au-dessus des préjugés, des superstitions, des pudeurs, elles affirment leur liberté d’agir , de penser et d’aimer.

Lors d’un bref séjour au château de Walstein à Dux, la jeune épouse de Lorenzo Da Ponte, le librettiste de Mozart, est frappée par la vivacité, la faconde, les manières de cet homme âgé qu’elle trouve extraordinaire. A sa jeune amie, Cécile de Roggendorff, qui le nomme tour à tour dans ses lettres, père, ami et amant, rêve de le rencontrer, peut-être même de danser le menuet… Casanova refuse cette douce invitation. Serait-il devenu sage ? Ou est-ce la ruse suprême d’un ami des femmes d’avoir osé, au dernier acte de sa vie, se refuser à elles, pour leur rendre, de sa plume virevoltante, le plus vif hommage ? Perdre leur présence si chère pour les faire revivre dans sa mémoire, les aimer encore une fois, avec la force de la jeunesse, et leur offrir une postérité littéraire.

 

La vieillesse, la maladie lui font horreur, mais il ne veut pas céder à la mélancolie. Jusqu’à ses derniers jours, il souhaite décider de son sort, opposer à la fortune déclinante et à la mort, son ennemie familière, sa précieuse liberté. C’est avec la plume qu’il l’exerce, avec une rage d’écrire qui le surprend lui-même. Casanova ne possède rien, ni titre, ni argent, ni maison, ni descendance. Maltraité par les valets du comte qui l’héberge comme bibliothécaire dans un de ses châteaux, il décide de faire face, de se venger à sa manière, comme un funambule rétablissant à chaque pas un fragile équilibre. Il a le culot, l’audace, le panache, de faire du récit de sa vie une œuvre d’art et de sa personne un personnage.

En joueur habitué à parier sur le hasard, en un ultime quitte ou double, il choisit la carte de la résurection du passé. Il part à la recherche du temps perdu. Sa jeunesse aventureuse défile sur la scène de sa mémoire. Ce ne sont pas des Confessions, il assume ses égarements et ses voluptés. Il n’en rougit pas, au contraire, il est fier. Il revendique sa manière de vivre et invite ses futurs lecteurs à oser inventer leur rôle sur la scène du monde. “Saute, marquis!” s’ordonne-t-il à lui-même.

Non content d’avoir fait de la volupté de vivre le principe d’une existence, le Vénitien affirme que le vrai bonheur est celui qu’offre la mémoire. La réminiscence ne prend pas seulement la place de la volupté, elle la renouvelle.

Au-delà du plaisir, il y a encore du bonheur : tel est l’insolent héritage littéraire de Giacomo Casanova. »

 

Lydia Flem

 

 

Cfr : Casanova, l’homme qui aimait vraiment les femmes, poche Seuil, 2011, avec un chapitre inédit “Ecrivain parmi les écrivains”.

Voluptés

Voluptés

« Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance, et encore maintenant, c’est le lustre, —un bel objet lumineux,cristallin, compliqué, circulaire et symétrique. »

Baudelaire

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« Comment s’approcher des mystérieux enchantements de la voix humaine, de sa puissance archaïque, des sentiments d’amour et de haine – duo et duel – qu’elle porte jusqu’à l’incandescence sur la scène lyrique ? Comment raconter avec des mots, ou des images , la volupté sonore ?

En 1995, j’entrepris un long voyage musical. Je souhaitais exprimer cette proximité charnelle que le chant éveille, ce tourbillon d’exaltation, de fébrilité, – du murmure au cri -, que les mots seuls ne véhiculent pas.

Écrire sur l’amour à l’opéra semblait tenir du pari impossible. La substance vocale s’évade, se dilue, se répand ; elle est toute fluidité, brio, évanescence. Avec la joyeuse témérité qui m’animait, je n’avais pas mesuré les difficultés qui m’attendaient, ni surtout cette sorte d’étrange douleur qui l’accompagnerait. Plus d’une fois, je me suis sentie emportée, dévastée, souvent même engloutie sous les notes, impuissante à nommer ce que seule la musique peut exprimer, me réfugiant dans celle-ci sans pouvoir en ramener un filet d’intelligence.

Un soir, je rêvais que l’intérieur de mon palais était devenu une salle d’opéra. Les deux rangées de dents s’étaient transformées en loges d’ivoire finement ciselé. D’aériens escaliers en colimaçon reliaient les étages jusqu’au paradis. Le parterre aux fauteuils recouverts de velours rouge carmin s’étalait dans le fond de ma bouche. La scène et les coulisses se trouvaient du côté de la gorge. Ma langue avait disparu.

Il fallait faire silence. Après sept années de travail et d’errance, j’éteignis la musique, me concentrais strictement sur ce que je désirais dire.En trois semaines j’écrivis la Voix des amants,[1] dans le silence et la solitude fiévreuse de la nuit.

La voix nous suspend.

Tout être humain a connu, à l’aube des sens, une patrie acoustique dont le langage articulé l’a chassé. Le chant s’offre comme une consolation à ce premier exil. Le temps d’une voix, l’illusion d’une réconciliation renaît, la joie d’une unité retrouvée entre le son et le sens, la langue et le corps, le réfléchi et le sensible. Consolation fugitive, insaisissable,  essentielle.

Grave, poignant, noble, léger, voluptueux, recueilli, cassé, ténu, vibrant, soumis, révolté, le timbre de la voix déroule à l’infini les nuances de la sensibilité. La voix chantée épouse la vie émotionnelle. Elle peut troubler, séduire, blesser, convaincre, alarmer l’âme, toucher à l’indicible. L’invisible demeure audible.

Coppini, un lettré proche de Monteverdi, rendait hommage à cette faculté que possède la voix humaine de provoquer les émotions «en exerçant une influence des plus suaves sur l’ouïe, et en se rendant ainsi très doucement tyran des âmes». C’est à cette puissance affective que l’on doit la naissance de l’opéra et sa pérennité depuis plus de quatre siècles. Sur la scène lyrique, les paroles et la musique s’épousent ou divergent, s’unissent ou se contredisent. Non seulement les personnages peuvent y tenir simultanément des propos qui s’opposent, mais la musique détient le pouvoir de commenter les paroles, de les nuancer, d’en ironiser l’intention, d’en révéler la signification cachée, mettant en lumière l’ambivalence des personnages, la pluralité des sentiments, leurs hésitations, leurs basculements. L’opéra raconte la division de la langue, séparée en une sonorité et une idée et, ainsi, d’un même mouvement éclaire la complexité de l’âme humaine.

Vorrei e non vorrei,…murmure Zerlina à Don Giovanni.

A l’opéra, on célèbre la liberté de vivre la polyphonie des sentiments humains, l’ambiguïté des émotions, la confusion des sexes. On exalte la fusion terrible et bienheureuse, le retour au sommet de l’aigu de nos amours les plus anciennes, ce qui nous unissait à la diva assoluta de notre haute enfance. Il existe un miroir sonore à l’origine de notre sentiment d’identité.

Le temps d’une aria, d’un duo, d’une canzonetta ou d’un quatuor, la régression est une fête. On salue la voix comme la figure majeure, la véritable héroïne de tout opéra; c’est la voix qui, sous les masques infinis de la comédie humaine, est attendue, guettée, désirée.

Mais la voix vient toujours à manquer. Elle est synonyme d’une quête infinie, sans cesse relancée, que rien ne peut capter définitivement. Elle s’offre à nous comme le premier amour retrouvé, mais s’échappe aussitôt. La voix la plus puissante, la plus moelleuse, la plus brillante, garde quelque chose de ténu, de fragile, elle peut soudainement se briser, s’éteindre. La voix demeure toujours sur la crête de la déchirure, du silence et du cri.

Présence et absence mêlées.

Invitée par Gilles Collard en août 2012 à participer à ce volume, surgit contre toute évidence l’envie d’explorer avec des images et pas seulement des mots, la fascination pour les voix enchanteresses[2].

Ce projet de photographier la voix – les courbes infinies de la virtuosité lyrique – prit forme lorsque j’aperçus devant moi dans un kiosque de gare, où je prenais un train pour Saint-Remy-de-Provence, un sachet de « scoubidous » (du provençal escada, balai) semblables à ceux de notre enfance. Je saisis immédiatement le parti que je pourrais tirer de ces fils plastiques pour mettre en scène les combinaisons infinies de nos opéras intérieurs.

Les photographies[3] publiées ici sont nées du désir d’habiter ce royaume intermédiaire entre rêve et réalité où j’ai toujours cherché refuge.

« Le rideau de nos cils se lève : où est la scène : dehors ? dedans ? » La Barbe Bleue, musique de Bartok, livret de Balazs. »

 

Lydia Flem

(Publié dans Opéra, Pylône n°9, dir. Gilles Collard, 2013.)

 

 

 

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[1] La Voix des amants, Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 2002.

[2] Jean Starobinski, Les Enchanteresses, Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 2005.

[3] Journal implicite. Photographies 2008-2012, Maison européenne de la photographie / éd. De la Martinière, 2013. (Ce livre comprend une série « Opéra » , en noir et rouge).