Les vêtements de l’âme

Le grand rideau de velours rouge se déployait avec l’ampleur lente et majestueuse d’une

femme qui jouirait de se sentir belle. Par coulées successives, il emplit tout l’espace. Au

moment de se refermer et de dérober à la vue l’ultime échappée sur la scène, les derniers

plis restèrent en suspens. Par l’échancrure s’échappa un flot de volants en ottoman violine.

La cantatrice se tenait debout dos à la salle, derrière le rideau, seule la longue traînée de

sa robe jetée sur l’avant-scène dépassait. La cantatrice était pieds nus. D’un geste

impérieux, elle souleva l’écume ondoyante de l’étoffe. Le rideau se referma complètement.

Au bord de la fosse d’orchestre, deux chaussures en soie mauve reposaient à l’abandon.

Debout devant le miroir violemment éclairé de sa loge, la soprano se regardait sans

sourire. Elle se voyait dans le somptueux costume de bal du premier acte de la Traviata,

les épaules pleines et dénudées, le cou gracile, les cheveux remontés en longues

anglaises châtaines sur la peau laiteuse de son décolleté, la taille prise dans l’étroit

corsage qui s’épanouissait en une jupe d’étoffe bouillonnante, plissée, drapée, gonflée en

forme de coque, de nœuds, de boucles et de rosettes. L’excès de son costume la

ravissait. Des fleurs blanches piquées dans sa coiffure jusqu’aux tourbillons démesurés de

sa robe, elle se sentait Violetta: une femme vouée par désespoir aux plaisirs de la fête, à

l’abandon de la chair et du vin, à l’étourdissement d’une volupté sans lendemain. Une

femme de la nuit à la peau translucide, laissant deviner comme chez un jeune enfant

l’entrelacs bleuté des veines, le frémissement fragile de la vie:

Elle plongea son regard dans le miroir comme si elle cherchait à y rejoindre Violetta, ce

personnage au nom de fleur humble et odorante, femme fière et vibrante, aimante

jusqu’au sacrifice. Dans sa robe de scène elle interrogeait son reflet. Qui se trouvait là

enfermée dans cette image de belle femme, l’héroïne ou une part de sa propre féminité?

L’amour était-il pour elle aussi «croix et délices», croce e delizia? À travers chacun de ses

rôles, elle cherchait à capter un pan de son propre mystère, de sa propre mascarade. Elle

aimait se découvrir – ou se dissimuler – sous de nouveaux déguisements, ressentir des

émotions, des sentiments avec lesquels elle jouait toujours un peu à cache-cache. Par

les vibrations de sa voix, elle s’unissait à Violetta, Carmen, Elvira ou Zerlina, Susanna ou

Cherubino, Dorabella ou Fiordiligi, ces êtres de notes et de mots qui racontent nos plus

secrètes émotions.

La chanteuse songeait à sa propre vie. Qu’avait-elle de commun avec la Traviata? Peu

de chose en somme. Courtisane, demi-mondaine, femme entretenue, cocotte, fille de joie,

femme légère, toutes ces appellations signaient le XIXe siècle bourgeois qui se vautrait

dans la conjugalité et l’adultère, vibrait de bons sentiments et condamnait sans appel ce

qui rompait le bon ordre des familles. Elle haïssait ce siècle qui ne laissait aucune issue

aux femmes et les enfermait dans cette absurde alternative: pure ou impure, honnête ou

malhonnête, vierge ou putain. Verdi, pourtant, avait de la tendresse et de la compassion

pour son héroïne. Il avait connu dans sa propre existence le poids de l’opprobre social, la

honte et le dédain jeté sur la femme aimée. Elle se préparait à chanter avec Germont, le

père inflexible, en qui le doute s’insinuait, qui se laissait brièvement émouvoir par la

puissance d’un amour si absolument sincère, mais, fidèle à l’ordre moral, ne céderait rien

et la broierait. Ce duo la troublait toujours comme s’il fallait à un père choisir entre les deux

parts de sa fille, condamner l’une d’elles à la mort et l’aimer pourtant.

L’habilleuse entra dans la loge, elle aida la soprano à délacer le costume du premier

acte. Celle-ci se défit de la parure violine qu’elle laissa choir à ses pieds comme une

couronne mortuaire. Lentement elle se glissa dans sa deuxième robe de scène, un

vêtement plus modeste et champêtre, taillé dans une cotonnade rayée. L’habilleuse

l’agrafa dans le dos, boutonna les longs poignets, ajusta le col, disposa les plis et lui défit

sa coiffure. Assise entre les deux rampes de lumière de son miroir, la chanteuse brossa

ses longs cheveux répandus sur les épaules. Puis ce fut au tour de la maquilleuse

d’intervenir. Elle lui posa un bandeau pour dégager le front et les tempes jusqu’aux

oreilles, enleva soigneusement toutes les traces de fards. La face nue, lisse et très pâle, la

chanteuse ferma les yeux et se concentra un moment. Puis elle suivit chacun des gestes

qui, comme pour une cérémonie sacrée, transformaient son propre visage en un masque

de théâtre. Elle aimait ce rituel comme une méditation nécessaire pour s’imprégner de son

personnage. C’était par la peau qu’elle entrait dans son rôle. Elle voyait sous les doigts

précis de l’esthéticienne naître l’intériorité de Violetta. Elle se répétait intérieurement

quelques passages de ses airs:

Un amour vrai, pour moi, serait-il un malheur?…

Que résous-tu, ô mon âme troublée?…

La cantatrice ne perdait aucun des mouvements qui traçaient sur la toile de son visage

les traits prêtés à une autre: le va-et-vient de l’éponge qui couvrait de fond de teint les

ailes du nez, les pommettes puis descendait des joues au menton et au cou en

s’estompant, la vivacité de la brosse qui creusait les joues à l’aide d’une poudre bistre, les

petits traits hachurés du crayon qui glissait sur la paupière pour donner de la profondeur

au regard, la précision de la ligne qui cernait la forme des lèvres, le pinceau qui étalait le

rouge sur la bouche puis le voile de poudre qui fixait le tout. Le maquillage se faisait en

silence. C’était un temps de recueillement, un moment de suspension avant l’élan.

Elle se voyait déjà en scène, face à Germont, courbée sous la douleur extrême en

l’écoutant lui dire:

Ah! ne changez pas en tourments

les roses de l’amour…

Violetta devait-elle payer l’amour de sa vie? N’y avait-il donc pour elle d’autre issue que la

légèreté, les faux-semblants, le désespoir travesti en carnaval? La courtisane appartenait-

elle donc seulement à la vanité des plaisirs? L’autre – la belle et pure jeune fille, la jeune

sœur de son amant – pourrait connaître les joies du foyer dans sa douce Provence. Ange

ou sorcière, une femme se devait d’apparaître sans mélange aux yeux des familles. Le

plaisir était interdit aux femmes honnêtes, l’amour demeurait une effrayante transgression.

La soprano sentait dans la gorge sa voix monter du pianissimo au cri:

Dites à l’enfant si belle et pure

qu’elle trouve une victime de l’infortune,

à qui reste un unique, un unique rayon de bien…

Qu’elle le sacrifiera pour elle et qu’elle mourra

Violetta, l’ensorceleuse, ne pouvait racheter sa vie sans honneur que par l’abnégation.

Morte, elle sera l’ange consolateur d’un père éploré. Amour et mort, tel était le premier titre

de l’opéra de Verdi, mais la censure l’interdit et préféra: La Traviata, «La Dévoyée».

La soprano aimait interpréter ce rôle parce que sa révolte lui donnait encore plus de

vigueur, de nervosité, d’intensité dramatique, parce qu’elle chantait «contre» ses propres

sentiments. Une fébrilité s’empara d’elle. Elle désirait au plus vite regagner la scène. Elle

imaginait la salle avec le grand lustre au-dessus de la tête des spectateurs, ce «bel objet

lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique» comme l’avait aimé Baudelaire.

Elle voulait sentir sa voix vibrer, puissante, souple, veloutée et lumineuse. Elle était là,

debout, au bord de la scène, sentant le public suspendu aux inflexions de sa gorge. Elle

en jouissait avec lui. Elle ne s’appartenait plus. Elle était entièrement fondue dans cet

instant sonore, le souffle long, inépuisable. Elle n’était plus qu’une voix. Son corps, sa

peau, son sexe, tout son être chantait.

Sur le seuil de sa loge d’artiste apparut le régisseur, accompagné d’une fillette de six ou

sept ans aux grands yeux verts, un bouquet à la main. La cantatrice, déjà en vêtements de

ville, portait encore sur le visage son maquillage de scène. Elle sourit car elle aimait savoir

que certains soirs parmi la foule des spectateurs se trouvaient des enfants. Il lui semblait

que sur leurs visages émerveillés se lisait la véritable magie de l’opéra, sa raison d’être.

Sans hésiter, elle s’approcha de la fillette et, la saisissant par la taille, la hissa sur la

chaise devant le grand miroir éclairé par des dizaines d’ampoules électriques. Elle

décrocha d’une longue tringle chargée de ses costumes le premier, celui de la scène du

bal chez Flora, et la présenta devant la petite fille éblouie. Seule émergeait sa petite tête

au-dessus du corsage et de l’ample jupe qui recouvrait non seulement ses jambes mais

également une large partie des pieds de la chaise. Elles restèrent un long moment

silencieuses, leurs regards captifs: la fillette était fascinée par son image, promesse d’une

féminité triomphante, sous les yeux de la belle dame qu’elle avait admirée sur la scène

quelques instants plus tôt, et la soprano voyait dans cette lueur de fierté le reflet de son

désir d’être adulée, mais surtout cette joie incomparable de la réalisation d’un rêve

d’enfant. Leurs yeux se rejoignaient dans le grand miroir.

La diva fit glisser une à une chacune de ses robes de scène devant la petite admiratrice: la festive, la champêtre et la longue chemise de nuit blanche du dernier acte. La petite fille demeurait muette de joie et

la soprano riait de cet émerveillement. La féminité serait-elle – comme la virilité – une

mascarade ou surtout un rôle à tenir dans le grand théâtre de la vie? Alors, mieux valait-il

l’interpréter avec finesse, intelligence, et surtout un brin de malice et beaucoup

d’imagination! Elle sourit au petit bout de femme qui se mirait dans la glace, en la

soulevant pour la redéposer sur le sol, elle lui fit un clin d’œil de complicité comme si elle

lui glissait à l’oreille: à toi, maintenant! Et n’oublie pas: l’amour est un jeu. Joues-y bien,

petite dame, déguise-toi.

Lydia Flem

Je me sers ici librement de mon livre La Voix des amants,

Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2001.

Ce texte a paru dans la revue « Modes pratiques », revue d’histoire des vêtements et de la mode

– numéro 4 – Affections – 2020,

publiée par l’école Duperré ( https://duperre.org/)

Lien :

https://devisu.inha.fr/modespratiques/729

Lydia Flem a publié en 2016 Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mesvingt ans. Elle y détaille ses vêtements par ses souvenirs et ses souvenirs par ses vêtements. L’exercice qui tient de Georges Perec et de Joe Brainard, sert à Lydia Flem à revisiter sa vie de petite fille, de femme, de militante féministe etLGBT… Les vêtements portent nos affects et nous affectent. Psychanalyste, écrivaine et photographe, elle scrute ainsi les mondes intimes que nous avons en partage. Rien de plus intime que les vêtements et en même temps rien de plus partagé, conventionnel, traversé de nos imaginaires cinématographiques ou littéraires. Lydia Flem avait observé avant cela les liens qui nous lient aux objets, confrontée à la mort de ses parents et à ce qu’ils laissent dans Comment j’aividé la maison de mes parents. La psychanalyse portée dans le quotidien mais, loin de la Psychopathologie de la vie quotidienne, en regardant comment nous nous débrouillons avecnos souvenirs. Son premier livre n’est-il pas consacré dans un réjouissant décalage à La Vie quotidienne de Freud et de ses patients? Dans ce texte, Lydia Flem revisite La voix des amants, promenade parmi les personnages d’opéra pour lesquels vêtements chargés de pathos et costumes peuvent se confondre

La voix de l’analyste

La voix de l’analyste

extrait de Lydia Flem, La Voix des amants, Seuil, 2002

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« La voix de l’analyste flotte dans le dos. C’est une voix de lumière venue par-derrière comme l’image au cinéma: elle éclaire le temps passé. Cette voix invisible qu’on ne peut lire naissante sur les lèvres, on la guette, on la souhaite, on la redoute; on lui prête le pouvoir d’éponger les douleurs, d’inverser le cours du temps, de nous rendre à nous-mêmes. Fera-t-elle vibrer des sonorités trop longtemps enfouies? Prononcera-t-elle des syllabes inaudibles? Suscitera-t-elle de nouvelles évocations? Cette voix cachée demeure parfois si longtemps silencieuse qu’on en vient à se demander si elle ne s’est pas dissipée, si elle ne nous a pas abandonnés. Appartient-elle seulement à un corps ou rebondit-elle désincarnée dans la pièce muette? On s’accroche au moindre bruit de vie: un souffle léger qui s’échappe des narines, le frottement discret des jambes qui se croisent, le crissement du fauteuil, un soupir peut-être ou un bâillement retenu, quelques gargouillis, un éternuement, le grattement furtif d’une pointe de stylo sur du papier, le rythme soudain différent de la respiration, le frémissement des lèvres qui s’entrouvrent enfin pour dire quelque chose…

Parler, parler encore dans l’attente de cette voix; mots pour ne rien dire, sinon l’essentiel: le désir d’être entendu, le désir d’être aimé.

Lorsque enfin la voix vibre dans le silence mat, on voudrait la retenir, en suspendre le cours, s’y arrimer. Surtout ne pas la perdre. Mais la voix est toujours liée à la perte: la
voix est par essence quelque chose qui se perd. Elle s’évanouit dans le lointain, disparaît dans le brouhaha ou se brise sous le coup de l’émotion. Comment s’en rendre maître? Comment garder la trace de ce bain de paroles, de cet instant volé à nos origines sonores? Soudain, on oublie le sens des mots, on se berce de leur seule musicalité. On voudrait prolonger l’écho de ces inflexions infiniment précieuses, en jouir encore un peu avant qu’elles ne s’éteignent à nouveau. Si l’on pouvait se blottir dans le berceau de cette voix, la dérober à son évanescence, la rendre prisonnière pour en disposer indéfiniment et à volonté! Quête impossible
et toujours répétée. La voix nourrit, mais annonce déjà la douleur du silence à venir. La voix, c’est la présence même, mais toujours au bord de l’absence.

Je mesure la portée sonore des paroles que
je prononce pour ceux qui viennent me raconter leur histoire. Le choix des mots n’est qu’une part du chemin à parcourir: l’analyse est aussi un voyage à travers l’émotion des sons. La voix, dans le noir de l’enfance, dans le noir de l’errance, offre un réconfort lumineux, un bord à l’angoisse. La voix marque la lisière, elle cicatrise, elle protège. La voix possède une puissance charnelle, un charme. Carmen, en latin, signifie une «formule rythmée, magique». Carmen se transforme en chant avant de donner le charme. Les magiciens sont d’abord chantres, les magiciennes chanteuses ensorcelantes. La psychanalyse n’est pas sans lien avec la magie, même si on parle pudiquement d’amour de transfert.

L’accentuation d’une syllabe, un murmure venu de la gorge, un ton interrogatif, une pause, un trait d’humour, un changement de timbre, une phrase inachevée, la répétition d’un mot en écho… tout résonne et prend sens. C’est l’attention, l’énergie, la conviction avec lesquelles les paroles sont prononcées qui portent aux oreilles leur force et leur vérité.

Magie des mots, magie des sons. Comment trouver le ton juste, l’accord des mots et des sons? L’harmonie du sens et de l’émotion? Comment trouver les reflets de l’archaïque miroir sonore? Comment choisir des phrases qui ne soient pas uniquement des phrases, mais la peau même du sens qui manque?

Au commencement était l’ouïe. L’origine du monde est d’essence sonore. À l’aube des sens nous flottions dans une poche de sons. Les perceptions acoustiques captées par nos oreilles naissantes nous ont éveillés au monde: battements familiers du cœur maternel, inflexions de sa voix venue du dehors et du dedans, accélération et décélération des liquides de son corps, tessiture plus grave de la voix paternelle, bruissements, tintements et musiques de l’espace aérien. Une matrice sonore nous enveloppe depuis notre conception. Les sensations auditives ont formé notre premier berceau
sensoriel.

L’expérience d’un bain de paroles accompagnant dès la naissance les premiers liens avec
la mère et les proches crée l’évidence précoce d’un soi comme enveloppe vocale et auditive. Plus ancien que le stade du miroir visuel, il existe un miroir sonore à l’origine du sentiment d’identité. La voix enveloppe la première rencontre humaine. Le nourrisson babille, la mère chante. Aux modulations du bébé répond la mélodie maternelle. Le petit infans – celui qui ne parle pas encore – gazouille, gémit, tousse, rit, pleure, balbutie, joue avec les émissions de sa voix: corps sans paroles qui s’émerveille de la volupté des sons, qui en explore les combinaisons, les mélodies, les rythmes, les hauteurs, les amplitudes, les timbres, l’éventail des voyelles et des consonnes, leur «goût» sur la langue, dans la gorge, sur la pulpe des lèvres. Lallation, babillage, langue de lait.

À ces jeux sonores la mère répond en offrant petit à petit du sens à travers sa parole chantante. L’infans balbutiant entre dans la langue maternelle. Insensiblement les affects bruts
se métamorphosent en émotions nommées et articulées. La mère fait passer le gué. Elle transforme petit à petit le premier monde sonore aux frontières floues en un univers de langage humanisé. Elle berce son petit de la chaleur
de sa peau, de la tiédeur odorante de son lait, de son regard-miroir, elle le nourrit des inflexions particulières de sa voix. Premiers accords et inévitables désaccords. Harmonie
et contretemps. Bonheurs de l’unisson et fatales fausses notes.

Comment retrouver par la voix l’intensité de ces premiers moments de la vie, de ce passé sonore qui nous habite pour toujours? En deçà ou au-delà de la signification des mots demeure la voix comme porteuse du tourbillon émotionnel. Elle accompagne le sens des mots énoncés et le nuance aussi, l’infléchit ou même le contredit: menaces proférées d’une manière douce, mielleuse, ou déclaration tendre énoncée avec brusquerie, d’une voix détachée. À la liste des humeurs produites par le corps – sang, lait, larme… – pourrait s’ajouter la voix comme humeur sonore: elle appartient aux échanges symboliques qui circulent entre les êtres humains. L’histoire inconsciente de chacun en porte la marque, les sédiments singuliers.

Expérience d’harmonie, le dialogue précoce des voix peut inversement devenir synonyme d’intrusion, d’effraction, d’exigences impossibles à combler, de désaveu. Certains enfants gardent le souvenir d’une voix maternelle peu mélodieuse, mal rythmée, métallique, aigre, criarde, monocorde, plaintive, rauque ou cassante. Elle résonne encore à leurs oreilles comme la voix de la brusquerie, de la discordance, de l’excès ou de l’arbitraire. Froide, lointaine, absente, la voix maternelle n’était pas un chant d’amour.

En écoutant mes patients, je ne cherche pas seulement à parcourir avec eux le dédale de leur passé, je prête aussi l’oreille à la manière dont ils me parlent, avec quel souffle, quels accents, quelles harmonies. Chacun, chacune
a sa propre musique. Parfois une dissonance surgit, une scansion inattendue, un timbre plus sombre ou plus vif, une rupture de rythme. Soudain leur voix tremble d’une colère nouvelle, gronde ou se fêle. Elle hésite, tâtonne, cherche non pas seulement le mot qui épouse la pensée, mais l’intonation qui pourra la traduire, son écho sonore.

Aucun bruit ne peut se substituer à la voix humaine. Elle seule transforme l’espace intérieur, elle seule possède un pouvoir de métamorphose. La voix, au bord de la perte, incarne aussi la présence, une présence unique, singulière, qu’aucun geste, aucune étreinte, aucun baiser ne pourrait remplacer. Au milieu d’une foule de bruits, parmi mille éléments sonores émerge toujours la voix humaine. Elle domine tous les autres univers sonores. Tout s’ordonne autour d’elle. Une oreille, une voix.

L’être humain se consolera-t-il jamais d’être entré dans la parole? Ne demeure-t-il pas pour toujours l’orphelin d’un premier monde enfoui? Ne rêve-t-il pas d’un enclos où l’arbitraire du signe n’existerait pas, mais où régnerait le fantasme d’une bienheureuse fusion? Ne sommes-nous pas à la recherche d’une voix perdue, dont la possession nous dédommagerait de toute perte? Quelque chose manque infiniment. »

Lydia Flem

La Haine plus ancienne que l’amour

« La haine ( de l’autre ) est plus ancienne que l’amour » : l’hypothèse que proposait Freud à la réflexion il y a exactement un siècle, éclaire l’actualité et fait soudain sens dans l’horreur. Dans un texte de 1915, écrit au milieu de la Première guerre mondiale, Freud nous a rappelé que c’est la barbarie, et non la civilisation, qui se trouve au fondement de l’être humain. Les valeurs humanistes de respect de l’autre, de tolérance, de débat pacifique, ne vont aucunement de soi. Contre la violence des pulsions, le travail de la pensée, de l’éducation, de la réflexion, de la sublimation, est à recommencer. Sans relâche.  A chaque génération. L’avons-nous oublié ? L’avons-nous jamais réellement accepté ? Il nous plaît de penser que l’homme est naturellement bon, tel que le rêvait Rousseau, mais que de temps gâché à l’espérance plutôt qu’à la lucidité.

Aujourd’hui, c’est Bruxelles qui est attaquée. Bruxelles – symbole d’une Europe qui voulait, dans les années 1950, conjurer la guerre et inventer une nouvelle solidarité sur son continent – a été mutilée en deux lieux symboliques de la liberté :  un aéroport international, une rame de métro à côté des institutions européennes.

Le pire est arrivé. La violence des combattants islamistes fait non seulement exploser nos corps mais aussi nos pensées. Les valeurs issues des Lumières, que nous avons crues non seulement bonnes mais intouchables et universelles, ne sont pas partagées par tous. Ce constat nous accable et la tentation est grande de répondre à la haine par la haine. N’y cédons pas. Réfléchissons. Préserver notre démocratie, tout en déjouant les attaques d’un adversaire qui ne respecte pas les mêmes règles, pose des problèmes complexes. Quelles valeurs, quelles croyances, pouvons-nous proposer à ces jeunes gens, en quête d’un quart d’heure de gloire, qui investissent leur mort comme une jouissance érotique ? Il n’y a pas de réponses simples à des questions compliquées. Osons prendre le temps de l’intelligence.

.dans la revue « Marianne », 22 mars 2016, à propos des attentats de Bruxelles

Lydia Flem

Membre de l’Académie Royale de Belgique, psychanalyste, écrivaine et photographe,  Lydia Flem est l’auteure d’une dizaine de livres traduits en une vingtaine de langues. Son dernier livre qui vient de paraître : « Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans », « La librairie du XXIème siècle », Seuil.

Intime (Lexique nomade)

Intime 

« La vie est là. Avec ses ombres, ses lumières, ses douceurs, ses douleurs. Fugitive.

L’enfance, le rire, le chagrin, les silences, l’interdit et les désirs : explorer tous les miroirs de soi avec gravité et légèreté.

Des gestes quotidiens, des petits riens qui nous troublent, nous habitent. Chevauchements des sentiments, tremblé des sensations, labyrinthe de la pensée, orages émotionnels. Les accueillir tels quels, puis les offrir après métamorphose.

Comment dire ce qui ne peut être dit ? Comment saisir ce qui échappe et oser ne pas s’y dérober ? Comment choisir des mots qui ne soient pas seulement des mots, mais le grain du sens qui manque?

Impalpable intimité. Ecrire pour penser. Séduire et survivre.

Ecrire pour ruser avec sa part mystérieuse, obscure, mouvante, étrange, banale. Retourner la doublure des émotions, chercher leurs ourlets. Avec les doutes, les impasses, les détours involontaires et féconds, dans la palette infinie des contradictions, répétitions, travestissements, aveuglements, vertiges.

Faire de la langue sa propre peau. Accepter de ne pas comprendre, se perdre, inverser l’ordre du temps.Inventer un fil de fiction pour reprendre pied dans la réalité. S’inventer une vie de fiction pour échapper à la vraie vie, l’impossible et terrible vie des êtres humains. Le privé au plus près du corps, entre soi et le monde, bord à bord. Partir du plus singulier et rejoindre l’universel.

Poétique de l’intime. »

in Lexique Nomade, Assises du Roman 2012, Christian Bourgois éd., 2012.

 

La Voix des amants (extrait)

La Voix des amants 

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« Je ne sais toujours pas pourquoi, un matin d’été, ma fille à peine née blottie dans le creux de mes bras, je me suis mise à arpenter la maison en chantant à tue-tête l’air du catalogue de Don Giovanni dans un état de grande exaltation. Je me promenais avec mon bébé ensommeillé, un sourire aux anges voltigeant sur son visage, l’arrondi de sa joue contre les battements de mon cœur lorsque soudainement me vint aux lèvres, non plus quelque
berceuse, lullaby ou Wiegenlied, mais l’aria orgueilleuse et gourmande de Leporello: Madamina, il catalogo è questo delle belle che amò il padron mio; un catalogo egli è che ho fatt’io… «Petite Madame, voici le catalogue des belles qu’a aimées mon maître: c’est un catalogue que j’ai fait moi-même…»

Quel étrange rapprochement! Je ne voulais pourtant pas qu’elle devienne un jour la mille e quatresima! Ce pas de deux sonore demeure un souvenir dont je ne peux toujours percer
ni l’étrangeté ni la troublante intensité. N’y avait-il pas quelque indécence à entonner à pleine voix la liste des conquêtes du Dissolu,
à s’en faire la complaisante complice vocale alors que j’étais devenue la mère d’une petite fille, d’une future femme? Se peut-il que j’aie célébré de cette manière paradoxale le sentiment de toute-puissance qui m’envahissait? Baignant dans cette brève fusion qui entoure l’éclosion d’une jeune vie, étais-je d’humeur héroïque, ne craignant pas plus la mort que Don Giovanni tendant la main à la statue du Commandeur? Par la voix de Leporello proclamais-je mes propres conquêtes? Cette aria triomphante se faisait-elle l’écho de l’élan vital qui m’animait?

Mes pas épousaient le tempo de la musique, ma voix vibrait comme je ne l’avais jamais entendue résonner. Je goûtais chaque mot comme un mets suave, un délicieux breuvage: osservate, leggete con me. In Italia seicento e quaranta… «regardez, lisez avec moi. En Italie six cent quarante…». Je prononçais chaque phrase en accentuant sa finale, jouant de l’accent italien comme d’une friandise. Je faisais glisser les mots un à un dans la bouche, les mâchais, jouissant de chacune de leurs syllabes. Cento in Francia… Leurs voyelles résonnaient, rondes et profondes, dans l’arrière-gorge, leurs consonnes bourdon–naient, sifflant ou éclatant à la pointe de la langue. In Turchia novantuna, ma in Ispagna son già… «en Turquie quatre-vingt-onze, mais en Espagne, elles sont déjà…».

J’unissais ma voix à celle de Salvatore Baccaloni, le baryton basse de la version historique de 1936, enregistrée à Glyndebourne et dirigée par Fritz Busch. J’allais et venais, poursuivais ma déambulation, enveloppant mon nourrisson d’une couverture sonore. Je vibrais avec la voix de Leporello, double et complice de Don Giovanni, Leporello, petit lièvre vif comme l’éclair, batifolant sous la lune, mangeur avide, amoureux insatiable. Je me laissais emporter par le timbre fiévreux d’Elvira clamant son désir de retrouver son barbare amour, transportée par ses bouillonnements rageurs comme par ses vocalises désespérées. J’écoutais la fraîche mélodie de Zerlina, fillette énamourée dont le cœur palpite, pressée par le temps. Giovinetti, che fate all’amore, non lasciate che passi l’età… Je tombais sous le charme sensuel de ces êtres de musique que Mozart a ciselés dans la chair des sons. Je demeurais enclose dans leurs envolées, bercée et berceuse. Je portais mon enfant, le chant me portait. De la pointe des pieds à
la racine des cheveux, j’étais traversée par l’énergie vocale. »