XENOPHOBIE

Habituellement on différencie xénophobie et racisme mais on passe si facilement de l’une à l’autre qu’il n’est pas toujours aisé de les distinguer. Selon certains, la xénophobie implique une exclusion, un rejet pur et simple des sujets étrangers, tandis que le racisme manifeste à leur égard, hostilité et violence. Les psychanalystes eux, considèrent parfois que le racisme est la pathologisation de la xénophobie, vue, elle, sur le plan individuel comme une réaction compréhensible, de rejet et de fascination pour l’étranger. L’étranger qui suscite attirance et angoisse est généralement celui qui n’est que légèrement différent de soi. Si la xénophobie est ce sentiment d’inquiétante étrangeté, de mouvement personnel intérieur, qui ne se traduit pas nécessairement par un comportement violent, mais souvent plutôt par une opinion, un préjugé ou une conduite d’évitement, le racisme, lui, au contraire, est une violence justifiée par une doctrine et partagée par un même groupe social. Il n’y aurait plus d’oscillation entre la crainte mais seulement la haine et le mépris, l’envie et le ressentiment à l’égard du « racisé », de celui qui est considéré comme l’incarnation du mal, de la maladie, de l’impureté,… quel qu’il soit sur le plan individuel, il est englobé dans le groupe honni.

   Le mot « xénophobie » semble avoir été forgé en France au début de ce siècle, peut-être bien par un écrivain fin connaisseur de grec, Anatole France. Il dénonce, en effet, dans Monsieur Bergeret à Paris (chapitre 8) les démagogues parce qu’ils côtoient les « misoxènes, xénophobes, xénoctones et xénophages » !  Le Nouveau Larousse illustré reprend ce terme pour la première fois en 1906 sans en donner l’origine.

   « Si la relativité se révèle juste, les Allemands diront que je suis allemand, les Suisses que je suis citoyen suisse, et les Français que je suis un grand homme de science. Si la relativité se révèle fausse, les Français diront que je suis suisse, les Suisse que je suis allemand, et les Allemands que je suis Juif ».

Albert Einstein

 « Des groupes ethniques étroitement apparentés se repoussent réciproquement, l’Allemand du Sud ne peut pas sentir l’Allemand du Nord, l’Anglais dit tout le mal possible de l’Ecossais, l’Espagnol méprise le Portugais ».

Sigmund Freud

« Psychologie des foules

et analyse du moi », in

Essais de psychanalyse,

Payot, 1981, p. 163.

« (Ce phénomène) je l’ai appelé « Narcissisme des petites différences » (…) On y constate une satisfaction commode et relativement inoffensive de l’instinct agressif, par laquelle la cohésion de la communauté est rendue plus facile à ses membres. Le peuple juif, du fait de sa dissémination en tous lieux, a dignement servi, de ce point de vue, la civilisation des peuples qui l’hébergeaient ; mais hélas, tous les massacres de Juifs du Moyen Age n’ont suffi à rendre cette période plus paisible ni plus sûre aux frères chrétiens (…) Ce ne fut pas non plus l’œuvre d’un hasard inintelligible si les Germains firent appel à l’antisémitisme pour réaliser plus complètement leur rêve de suprématie mondiale ».

S. Freud, Malaise dans la Civilisation, PUF, 1971, p. 68-69.

Lecture

– J.-B. PONTALIS, « Une tête qui ne revient pas », Le Genre humain, 11, 1984.

WEININGER Otto (1881 – 1904)

Curieuse figure de la scène viennoise, entre la fin d’un siècle et le début d’une ère tragique, Otto Weininger cristallisa les passions de son époque. Jeune philosophe, victime de la « haine de soi » (Selbst hass), il se suicida à 23 ans en 1904, après avoir écrit Sexe et Caractère, un livre violemment hostile aux femmes et aux Juifs : « Dans tous ses aspects, l’esprit de la modernité est juif. On célèbre la sexualité comme une valeur suprême. Notre temps est non seulement le plus juif, mais aussi le plus féminin de tous les temps. »

   Dans une note de son texte sur le petit Hans, Freud propose un sens à cette double exclusion : « Le complexe de castration est la racine inconsciente la plus profonde de l’antisémitisme. Le mépris pour les jeunes femmes n’a pas non plus d’autre racine. Weininger, ce jeune philosophe éminemment doué et sexuellement troublé a, dans un chapitre qui fit sensation, traité du juif et de la femme avec la même hostilité, les accablant l’un et l’autre des mêmes insultes. Weininger était un névrosé entièrement dominé par des complexes infantiles ; c’est, chez lui, le complexe de castration qui fait le lien entre le juif et la femme ».

   Ce mécanisme de l’inconscient est abondamment partagé par les hommes de son temps et la tradition philosophique n’échappe pas à ces préjugés communs. Antisémitisme et antiféminisme se retrouvent chez Kant et Schopenhauer, par exemple. Quant à la brillante Vienne d’avant 1914, elle a le triste privilège d’avoir nourri en même temps que la plus effervescente créativité en musique, en peinture, en architecture, en littérature, en logique ou en psychanalyse, l’antisémitisme le plus virulent.

   En 1897, Vienne qui avait permis aux Juifs de s’émanciper et de s’assimiler très largement à son corps social, élit pour maire Karl Lueger, leader du parti chrétien-social qui enflammera de ses discours antisémites le jeune Hitler. L’antisémitisme s’allie au mouvement antilibéral et catholique. Le chanoine Rohling publie son livre Le juif talmudique et l’abbé Joseph Deckert Un crime rituel selon les actes. Houston Stewart Chamberlain fait paraître à Vienne, où il vivra de 1889 à 1909, Les fondements du XIXesiècle, dans lequel il dénonce le mélange et la promiscuité des races et accuse les Juifs de mille forfaits. Otto Weininger l’a rencontré aux réunions de la société de philosophie et il mêle, comme lui, les idées racistes de Wagner (Chamberlain divorça d’une femme juive pour épouser une fille de Wagner) à l’éthique de Kant.

   L’antisémitisme de Weininger n’est pas un racisme biologique, ni religieux, il ne se rattache pas davantage au mouvement pangermaniste ; sa figure de la judéité s’inscrit à l’intérieur d’un projet philosophique qui vise « une idée au sens platonicien » de la judéité et non des Juifs réels. Femmes et juifs souffrent d’une carence ontologique, ils ne possèdent pas la dignité qui rend accessible à la morale et « l’absence de moi intelligible » explique leur insociabilité. Ils n’ont aucun sens de l’Etat, sont incapables de se constituer en sujets du droit et n’ont qu’une existence purement physique.

   Cette double exclusion fonctionnerait, selon l’hypothèse proposée par Elisabeth de Fontenay, à partir d’une seule et même occultation de l’origine ; ce refus d’assumer le lieu d’où l’ont vient se dédoublant et se différenciant en judéo phobie d’une part, en misogynie de l’autre. Weininger, s’autorisant des analyses de Kant, rejette ainsi ces deux catégories de l’altérité que sont le Juif et la Femme, comme les marques intolérables de toute différence.

Lecture

  • Christine BUCI-GLUCKSMANN, « Figures viennoises de l’altérité. Féminité et judaïté », L’Ecrit du temps n°5, 1984.
  • Elisabeth de FONTENAY, « Sur un soupir de Kant », Le Racisme. Mythes et sciences, Complexe, 1981, p. 15-29.
  • Jacques LE RIDER, Le cas Otto Weininger. Racines de l’antiféminisme et de l’antisémitisme, PUFQ, 1982.

Cf. Dégénérescence.

VOLTAIRE François Marie AROUET, dit (1694 – 1778)

Selon Voltaire, il faudrait être aveugle pour douter « que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains soient de races entièrement différentes » (Essai sur les mœurs, Introduction, II). Il est évident que « les blancs barbus, les nègres portant laine, les jaunes portant crin et les hommes sans barbe, ne viennent pas du même homme » (Traité de métaphysique). De même, la supériorité raciale des Européens lui paraît avoir un caractère d’évidence : ces « hommes me paraissent supérieurs aux nègres, comme ces nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres… » Si les Européens sont supérieurs à d’autres espèces d’hommes « naturellement esclaves », il ne faut donc pas s’étonner de leurs victoires sur ceux-ci. La conquête du Nouveau Monde et l’esclavage ne le choquent pas ; il admet un droit de colonisation, fondé sur la mise en valeur d’un continent que la « stupidité » de ses habitants avait rendu stérile jusqu’à la venue des Européens. Il n’hésita d’ailleurs pas à prendre des parts dans une entreprise de Nantes de traite des Noirs, placement fort rémunérateur …

   Ainsi, l’anthropologie de Voltaire met en avant deux principes opposés : le principe d’identité qui veut que toutes les races humaines possèdent un même instinct, une même nature, et un principe de différenciation qui gouverne les inégalités puisque « la nature a subordonné à ce principe ces différents degrés de génie et ces caractères des nations qu’on voit si rarement changer ». Il justifie ainsi l’esclavage des Noirs : « si leur intelligence n’est pas d’une autre espèce que notre entendement, elle est fort inférieure. Ils ne sont pas capables d’une grande attention, ils combinent peu, et ne paraissent faits ni pour les avantages, ni pour les abus de notre philosophie. »

   Pour cet homme des Lumières, l’histoire des hommes est en continuel progrès ; les peuples sauvages sont encore au stade de l’enfance de l’humanité alors que les Européens sont les missionnaires de la plus haute civilisation atteinte et c’est à ce titre qu’ils se doivent d’imposer le progrès aux autres hommes.

   La phobie antijuive de Voltaire avait déjà frappée ses contemporains. Léon Poliakov a relevé dans son Dictionnaire philosophique une trentaine d’articles (sur cent dix huit) dénonçant les Juifs, « nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons » (article « Abraham »). L’article « Juif » est le plus long du dictionnaire ; à la fin de ses trente pages , Voltaire conclut ses propos violents en précisant qu’ « il ne faut pourtant pas les brûler ». Et Léon Poliakov de se demander si Voltaire fut antijuif parce qu’il était anticlérical ou, au contraire, si son combat contre l’infâme était animé par sa haine du peuple juif. Comme Elisabeth de Fontenay l’a souligné à propos d’un autre grand philosophe de la raison, Emmanuel Kant, les préjugés les plus communs ont été non seulement partagés par les esprits les plus critiques mais même érigés en concepts philosophiques. « Comme si le philosophe, par ailleurs ascétique dans sa volonté de rupture avec le savoir et le croire établis, s’oubliait tout à coup, et se réconciliait avec la sagesse des nations, pis, avec le sens commun : philosophia perennis ? »

Lecture

  • Michèle DUCHET, Anthropologie et histoire au Siècle des Lumières, Flammarion 1977.
  • Elisabeth de FONTENAY, « Sur un soupir de Kant », Le Racisme. Mythes et sciences, Complexe 1981, p. 15-29, (éd. M. Olender).
  • Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme, Calmann-Lévy 1968.

Cf. Colonisation, Esclavage, Lumières, Noirs.

VISIBILITÉ

« (…) Pour petit Genevois, les Français sont ‘étrangers’ partout, même pour eux et en France, tandis que lui-même ne l’est nulle part, même pour d’autres » note Jean Piaget.

   Celui qui parle, s’il se sait et se sent appartenir à la catégorie générale, ou s’il se sait et se sent ne pas appartenir à une catégorie particulière d’êtres humains au sein de la société où il se trouve, ne se désigne d’aucun qualificatif spécifique. Au contraire, il précise que d’autres ne sont pas comme lui membre de sa « majorité silencieuse ». Colette Guillaumin a montré que ceux dont on nomme l’appartenance à une catégorie abstraite font partie es minoritaires par rapport à la référence sociale majoritaire qui, elle, allant de soi.

   Ainsi précisera-t-on par exemple, qu’un sportif ou un terroriste est belge ou jeune ou musulman ou de sexe féminin mais on ne nommera pas les caractéristiques : homme, adulte, blanc, chrétien, hétérosexuel, national ou sain d’esprit. Face à l’autre, il y a un « ici » et un « ailleurs », l’autre étant toujours vécu comme éloigné, comme situable par rapport à moi qui suis « ici ». Le minoritaire est replacé dans une catégorie générale, il devient le Juif, le Noir, la Femme, … il perd ses particularités personnelles.

   Lorsque le capitaine Alfred Dreyfus est dégradé, la foule crie « A bas les juifs » et non pas « A bas Dreyfus » et comme l’écrit Zola dans J’accuse : « Le capitaine Dreyfus est condamné par un conseil de guerre pour crime de trahison. Dès lors il devient le traître, non plus un homme mais une abstraction… Il n’est pas que la trahison présente ou future, il représente aussi la trahison passée… ».

   Tous les groupes « racisés » sont d’emblée posés comme particuliers face à un général. Comme C. Guillaumin le souligne : « Le majoritaire n’est différent de rien étant lui-même la référence : il échappe à toute particularité qui l’enfermerait en elle-même (…) Dans une société blanche, le blanc ne sait pas qu’il est blanc, il est ». Et elle conclut : « La démarche raciste se définit dans cette proposition : elle est déni de l’humanité totale à l’autre par le biais de l’attribution d’un type particularisé, elle est confiscation pour soi-même de la richesse diversifiée des possibilités humaines ».

   La victime du racisme n’a pas de nom pour être désigné. Le « racisé », comme certains auteurs proposent de l’appeler, ne possède bien souvent aucunes différences somatiques, ainsi que le prétend le discours raciste ; aussi le raciste impose généralement à ses victimes une marque visible : rouelle ou étoile jaune, tatouages, pied d’oie rouge, etc. afin de pouvoir le différencier du reste de la population.

Lecture

  • Michel ADAM, « Racisme et catégories du genre humain » in L’Homme, avril-juin 1984, p. 77-96.
  • Colette GUILLAUMIN, L’idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Mouton, 1972.
  • Jacques HASSOUN, « Du Racisme, de la différence des sexes et du mythe de l’indifférenciation « , in Lettres de l’Ecole freudienne, mars 1977, 20, p. 29-35.
  • Serge MOSOVICI, Psychologie des minorités actives, PUF, 1979.

Cf. Autre, Dreyfus, Indiens, Racisme, Rumeur.

VICHY

« … Je veux n’oublier jamais que l’on m’a contraint à devenir — pour combien de temps ? — un monstre de justice et d’intolérance, un simplificateur claquemuré, un personnage arctique qui se désintéresse du sort de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer. Les rafles d’israélites, les séances de scalp dans les commissariats, les raids terroristes des polices hitlériennes sur les villages ahuris me soulèvent de terre, plaquent sur les gerçures de mon visage une gifle de fonte rouge ».

René CHAR,

Cité par M. Blanchot,

Le Débat, mars 1984, p. 28.

Le 27 août 1940, le gouvernement de Vichy abroge la loi Marchandeau qui punissait tout article de presse attaquant et excitant à la haine contre « un groupe de personnes qui appartiennent par leur origine à une race ou à une religion déterminée ». A partir de cet été 40, l’antisémitisme a légalement le droit de se répandre dans les colonnes des journaux français.

   Dès l’accession du Maréchal Pétain au pouvoir, des lois limitent aux citoyens nés de père français l’accès aux professions médicales et au barreau. Les naturalisations accordées depuis 1927 sont révisées et 6000 Juifs perdent ainsi leur nationalité française.

   Le 3 octobre 1940, un statut des Juifs leur assigne une condition juridique et sociale inférieure. Conçue par le ministre de la Justice Alibert, cette ordonnance introduit la notion de race et définit comme Juifs « tous ceux qui sont issus de trois grands-parents juifs, ou de deux grands-parents si son conjoint est juif ». Ce statut, renforcé par Vallat en juin 1941, fut utilisé par les nazis, lors des grandes rafles de 1942 ; donnant une définition plus large que celle des Allemands, le texte entraina un plus grand nombre encore de victimes dans la mort.

   La loi du 4 octobre 1940 autorise l’internement dans des camps spéciaux des « étrangers de race juive » et indique que « les ressortissants étrangers de race juive pourront en tout temps se voir assigner une résidence forcée par le préfet du département de leur résidence ».

   « Les historiens, qui ont étudié les archives, n’ont pu déceler aucune trace d’instructions qui auraient été données au gouvernement de Vichy par les Allemands en 1940 pour lui faire adopter une telle législation antisémite. La stratégie « préventive » de Vichy fut revendiquée lors des procès pour collaboration après guerre, comme si les mesures antijuives françaises avaient pu dissuader les nazis d’en prendre de pires. Certains analystes de cette période de l’histoire voient dans ces réactions xénophobes et racistes l’écho de la défaite de juin 1940, l’indifférence dominante parmi les Français, le pouvoir personnel quasi illimité du Maréchal Pétain et les agissements de quelques antisémites convaincus dans l’équipe ministérielle de Vichy, mais surtout, en toile de fond, un antisémitisme largement ancré dans les mentalités.

   La première ordonnance allemande, du 27 septembre 1940, exige l’inscription de tout juif de la zone occupée sur un registre spécial. Dès la création du Commissariat Général aux Questions Juives, avec Xavier Vallat à sa tête, par la loi du 2 juin 1941, tout Juif qui ne se fait pas recenser risque la prison et l’internement, « même si l’intéressé est Français ». Pour compléter ces lois antijuives, la loi du 22 juillet 1941 relative aux entreprises, biens et valeurs appartenant aux Juifs, étendait à la zone libre l’ « aryanisation » des propriétés juives. Elle permettait à l’Etat de les confisquer. Cette loi rencontra la première opposition sensible au sein du gouvernement, mais finalement, il adopta le projet à l’unanimité.

   Mais Vallat perdit peu à peu de sa crédibilité ; il avait échoué dans la réalisation de son principal objectif : substituer la loi française à la loi allemande et obtenir le retrait des ordonnances antijuives allemandes dans la zone occupée.

   Le 18 avril 1942, Pierre Laval revient au gouvernement, Darquier de Pellepoix remplace Vallat au Commissariat Général aux Questions Juives et le 30 juin, Adolf Eichmann vient à Paris annoncer que tous les Juifs de France devront être déportés.

   Le gouvernement de Vichy donne son accord à « la déportation, pour commencer, de tous les Juifs apatrides des zones occupées et non occupées » : au matin du 16 juillet, 9000 policiers français arrêtent 12884 Juifs à Paris qu’ils entassent au Vél’d’hiv’ ou internent à Drancy, d’où 67000 Juifs sur les 76000 qui seront déportés partirent pour les camps de la mort. Les enfants ne sont nullement épargnés, au contraire, les autorités fançaises proposèrent leur déportation, avant même que les nazis en donnent l’ordre. Plus de six mille enfants furent ainsi livrés à la mort à Auschwitz.

   A l’occasion du 8 mai 1984, le magazine l’Histoire publie les résultats d’un sondage réalisé par Louis Harris-France. On peut y lire la difficulté de la France à se situer face à Pétain et le partage se faire selon l’âge et l’appartenance politique. Pour les jeunes de 18/24 ans, le symbole de la Libération est représenté par un soldat américain salué par la foule. La condamnation de Pétain se chiffre à 51% dont 10 % à la peine de mort. Les plus de 65 ans par contre, voient dans la descente des Champs-Elysées par de Gaulle le souvenir marquant de la fin de la guerre. Seulement 20% d’entre eux condamnent Pétain, et légèrement. Les communistes se retrouvent dans l’image du résistant et condamnent Pétain à 49%, dont 13% à la peine capitale. Ils accordent aux Soviétiques une place importante (19%) dans la lutte anti nazie, alors que pour la moyenne de l’échantillonnage interrogé 6% seulement reconnaissent aux Soviétiques un rôle dans la Libération. En première position, c’est le général de Gaulle qui incarne la liberté retrouvée (47%) puis viennent les Américains (40%), les Français de Londres (15%), les résistants maquisards (19%) et après le régime soviétique, les Britanniques avec 4%.

   Les catégories socio professionnelles prennent des positions fort différenciées : autour d’une moyenne de 38% de condamnation du Maréchal Pétain, ce sont les cadres supérieurs et moyens les plus sévères (54 et 46% de condamnation) alors que les retraités, les petits commerçants et les agriculteurs préfèrent l’acquittement (avec 48%,42%  et 30%). Le nombre d’indécis est relativement élevé aussi bien chez les agriculteurs (47%) que chez les ouvriers (42%), ceux-ci condamnant le pétainisme avec 38%, comme la moyenne de l’échantillon.

   Du côté des formations politiques, l’image de Pétain reste aussi floue : l’UDF l’acquitte à 50% et le RPR hésite entre 37% de condamnation et 36% d’acquittement mais, les partisans de ces deux partis considèrent comme prépondérant le rôle joué par les Français de Londres dans la lutte contre le régime nazi d’occupation.

Lecture

  • Philippe GANIER-RAYMOND, Une certaine France. L’antisémitisme 40-44, Balland, 1975.
  • Michaël R. MARRUS et Robert O. PAXTON, Vichy et les Juifs, Calmann-Lévy, 1981.
  • Dominique ROSSIGNOL, Vichy et les Francs-maçons, J.C. Lattès, 1981.
  • L’Histoire, mai 1984.

Cf. Antisémitisme, Génocide, Nazisme.

VACHER de LAPOUGE, Georges (1854 – 1936)

Vacher de Lapouge peut être considéré comme un des pères du racisme moderne et de l’antisémitisme. Pour lui, seule la race blanche aryenne (grand blond aux yeux bleus, dolichocéphale) est capable de génie et de grandeur. Il rêvait d’une solution « sûre, économique » pour se débarrasser de ces « abominables brachycéphales » et avait même songé à leur faire distribuer gracieusement de l’eau-de-vie ! Comme Galton, il estime néfaste l’aide sociale aux déshérités. « Les assistés sont, en règle, des héréditaires de la paresse et de la débauche, parfois du crime. Ce sont des antisociaux vivant en marge de la société, à peu près impropres au travail soutenu, incapables de prévoyance, des primitifs soustraits par le parasitisme à la sélection qui a fait sortir les populations entières du vieux  fond antérieur à la civilisation… » (Les sélections sociales, 1896).

   Il oppose le dolichocéphale audacieux et bientôt « maître incontesté de la terre » grâce à sa « hardiesse sans limites, son intelligence puissante » et « sa conscience de la solidarité de race » au brachycéphale « inerte, médiocre » , frugal, qui cherche la richesse plutôt que le progrès, « le cercle de ses visées est très restreint ». Mais le rival le plus dangereux de l’aryen dolichocéphale, c’est le Juif « arrogant dans le succès, servile dans le revers, filou au possible, grand amasseur d’argent, d’une intelligence remarquable et cependant impuissante à créer » (L’Aryen : son rôle social, 1899).

   Comme on le voit, la notion de race sert surtout à justifier la place de chacun dans la société et a éliminer les concurrents. Elle permet de rationnaliser les préjugés de classe et les préjugés xénophobes.

   Vacher de Lapouge dont Guillaume II disait « Vous n’avez qu’un grand homme en France et vous l’ignorez », sera très écouté en Allemagne où le mythe de la supériorité aryenne fut évidemment très bien accueilli et trouva dans les théoriciens de l’Allemagne nazi des disciples trop zélés.

   Avec des accents prophétiques, Georges Vacher de Lapouge annonçait fort calmement, en 1887, les massacres à venir : « Je suis convaincu au contraire qu’au siècle prochain on s’égorgera par millions pour un ou deux degrés en plus ou en moins dans l’indice céphalique. C’est à ce signe, remplaçant le shiboleth biblique et les affinités linguistiques, que se feront les reconnaissances de nationalité. (…) et les derniers sentimentaux pourront assister à de copieuses exterminations de peuples ». (Revue d’Anthropologie, 16, 1887, p. 150-151).

Lecture

  • Léon POLIAKOV, Le Mythe aryen, Calman-Lévy, 1971.

Cf. Aryen, Galton

SOCIOBIOLOGIE

Depuis environ une dizaine d’années s’est constituée aux Etats-Unis une nouvelle discipline, la sociobiologie, qui désire étudier les fondements génétiques du comportement social, non seulement des animaux, mais aussi des hommes. C’est à un spécialiste du comportement social des insectes, Edward O. Wilson, que l’on doit  le livre principal de cette nouvelle théorie : Sociobiologie, la nouvelle synthèse, parue en 1975. Il y défend l’idée que les institutions sociales, les mœurs, les lois ne sont pas issues des traditions culturelles, de l’histoire ou de l’idéologie des sociétés humaines mais bien de l’héritage génétique de l’espèce. Il s’agit, en somme, d’un néo-darwinisme naïf et simpliste.

   Les sociobiologistes veulent voir dans des mécanismes aussi complexes que l’intelligence, l’altruisme, les sentiments religieux ou les jugements esthétiques , l’action directe des gènes. Leurs arguments se contredisent souvent ; ainsi, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, comment l’idéologie des Droits de l’Homme pourrait-elle dériver de notre nature de mammifères si, comme Wilson le note lui-même, l’idée des droits de l’homme ne se retrouve pas partout mais apparaît au contraire comme une invention récente de la civilisation européenne et américaine ?

   Comme Lévi-Strauss l’a souvent souligné, la culture, avec ses contraintes physiologiques et techniques, ses règles de mariage, ses valeurs morales et esthétiques, sa disposition plus ou moins grande à accueillir des immigrants, exerce sur ses membres une pression de sélection beaucoup plus importante, avec des effets bien plus rapide que la très lente évolution biologique et génétique.

   On peut facilement deviner à quelle politique une théorie, dite scientifique, qui voit dans la hiérarchie entre les hommes le résultat de la compétition entre les gènes peut servir. « Le bien et le mal devraient être reformulés en terme de génétique et des principes évolutifs » déclare calmement Wilson. Ce type de raisonnement pose évidemment toute la question du rôle éthique et du pouvoir des scientifiques et de la science dans notre société.

Lecture

  • Charles FRANKEL, « Les Enjeux de la sociobiologie », in Le Genre Humain n°1, 1981, p. 83-93.
  • Claude LEVI-STRAUSS, Le Regard éloigné, Plon 1983, p. 49-62.
  • Marshall SAHLINS, Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques. Gallimard, 1980.

Cf. Culture, Darwin, Génétique, Hérédité, Idéologie, Nature, Quotient intellectuel, Scientisme.

SEUIL DE TOLÉRANCE

Présenté comme un instrument sociologique rigoureux, le « seuil de tolérance » aux étrangers est censé quantifier un phénomène qualitatif : à partir d’une certaine proportion d’étrangers au sein d’une population nationale donnée, des tensions, des conflits entre les deux communautés, où, pour le moins, des problèmes sociaux apparaîtraient, dans les écoles, les lieux d’habitation, etc…

   Les mass media ont très largement contribué à répandre cette notion et à la faire fonctionner dans l’esprit du public comme une évidence sociale.

   L’idée de seuil renvoie à l’idée, qui peut paraître « naturelle » et « écologique », de la nécessité pour chaque groupe animal ou humain de posséder son propre territoire. Il y a un demi-siècle, Hitler basait sa politique raciale sur la notion d’« espace vital », aujourd’hui, l’usage du « seuil de tolérance » se fait passer pour une réaction modérée. Pour enrayer la « maladie » xénophobie du corps social, il suffirait, non pas d’en chasser comme au Moyen Age les « agents provocateurs » de la peste, Gitan, Juif ou sorcier, ni d’appliquer la meurtrière « solution finale », mais d’en restreindre le nombre.

   Le terme de « seuil » évoque l’idée de limite, de frontière entre le dehors et le dedans, le familier et l’inconnu, la maison et le monde extérieur, le soi et le non soi. Il renvoi à des fantasmes inconscients de « moi-peau » ( D. Anzieu), d’objet persécuteur et d’angoisse devant l’étranger vécu comme intrus déstabilisant. Sur le plan social et politique, il sous-entend que l’étranger « assimilé », noyé à dose « homéopathique » dans la population nationale, qui a cessé en somme d’être un étranger, est tolérable, mais qu’en plus grand nombre, les étrangers, les immigrés, sont une menace pour l’intégrité, l’identité nationale. L’immigration se trouve ainsi présentée à l’imaginaire social comme une invasion sauvage et anarchique alors qu’elle s’inscrit dans une rationalité économique.

   Le « seuil de tolérance » n’apparaît pas comme tel dans l’enquête d’opinion sur les Français et les étrangers menée par l’INED en 1953 mais il devient explicite en 1964 sous la forme de « seuil de tolérabilité » dans une étude sur la cohabitation des familles françaises et étrangères dans les immeubles H.L.M. Véronique De Rudder-Paurd pense que, d’une certaine manière, l’enquête de l’INED en 1971 sur l’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère, en formulant des questions à partir de l’idée de seuil, a contribué à vulgariser cette notion. Si les sociologues n’ont jamais pu observer de corrélation statistique entre un certain pourcentage d’immigrés et des manifestations de rejet à leur égard, cela n’a en rien entravé la diffusion et l’usage social de cette notion.

   Non moins paradoxal, des sociologues ont pu mesurer les préjugés et les réactions d’hostilité à l’égard d’étrangers d’une communauté quasi absente parmi les autochtones. Ainsi, une enquête menée par le sociologue Badi Panahi fait apparaître que si l’Allemagne de l’Ouest ne compte plus que 27000 Juifs, un tiers au moins de la population présente néanmoins des stéréotypes antisémites marqués. D’autres études ont même pu montrer qu’on peut être antisémite sans même avoir jamais vu de Juif.

   Le « seuil de tolérance » semble fonctionner comme d’autres notions issues de sciences naturelles — « race », « héritabilité génétique », « quotient intellectuel », etc. — , désuètes dans le champ de la biologie ou de la génétique, elles sont utilisées par les idéologies de la Nouvelle droite, du darwinisme social, de la sociobiologie et, diffusées dans l’opinion publique, parées de la magie des chiffres et des statistiques qui leur confèrent toutes les allures de la scientificité.

   Il semble important, si la sociologie désire apporter quelques éclairages qualitatifs aux conflits inter-ethniques, qu’elle s’interroge sur ses véritables enjeux : au sein de quelle population initiale s’implantent des immigrés, quelles étaient leurs tensions internes avant leur arrivée, à quel rythme arrive la population étrangère, quelles en sont les caractéristiques sociales et démographiques, etc. ? Il serait aussi intéressant de connaître l’image, et l’altération de celle-ci, que les habitants ont et veulent donner d’eux-mêmes car, il semble bien que l’implantation d’immigrés est vécue par les autochtones comme un risque de dévalorisation sociale. Toutes les nationalités étrangères ne paraissent pourtant pas produire cet effet de dévaluation de l’image sociale des nationaux parce que selon leur origine, les étrangers sont ou non infériorisés socialement. Un étranger n’en vaut pas un autre. Qu’y a-t-il de commun entre un étranger ayant un salaire élevé et une position sociale reconnue et un autre étranger, de même langue, de même religion, de même cuisine, de même nationalité que le premier mais qui est, lui, chômeur ou ouvrier ?

   Le « seuil de tolérance » escamote la réalité des antagonismes sociaux mais aussi la modification du tissu urbain et les conditions de la concurrence entre travailleurs immigrés et travailleurs nationaux sur le marché immobiliers. « Le maintien d’un habitat insalubre sera expliqué par la tendance des immigrés à se regrouper et à économiser au maximum sur le prix de leur logement en France, note Véronique De Rudder-Paurd, mais n’apparaîtra pas comme une soupape à l’insuffisance du logement social et de l’aide pour l’accès à d’autres catégories d’habitat et encore moins comme la préservation de réserves foncières promises à terme à la reconquête urbaine. »

   En somme, le « seuil de tolérance » joue à la fois sur l’acceptation et le rejet des étrangers : il suppose tolérable l’existence d’étrangers en même temps qu’il en justifie le rejet au-delà d’un certain nombre, c’est-à-dire qu’il énonce la tolérance de l’immigré comme membre d’une minorité possédant un statut inférieur et réduit à son seul rôle de travailleur mais qu’il refuse la possibilité de l’intégrer à part entière au sein du corps social. Ou en d’autres mots : la tolérance s’arrête au seuil, ce qui véhicule l’idée sous-jacente que le « racisme est naturel et inévitable ». Une société pluraliste et respectueuse de l’altérité, consciente de la richesse d’autres traditions et d’autres cultures est loin de se dessiner.

Lecture

  • Y. CHARBIT, M.-L. LANY, « Attitudes à l’égard des étrangers et seuils de tolérance. Les enquêtes de l’INED », Sociologie du Sud-Est, (n° spécial, Le seuil de tolérance aux étrangers), Colloque du CIRCOM, n°5-6, 1975.
  • Véronique DE RUDDER-PAURD, « La Tolérance s’arrête au seuil » in Pluriel. N°21, 1980, p. 4-13.
  • A. GIRARD et J. STOETZEL, Français et étrangers : l’attitude française. L’adaptation des italiens et des Polonais, Paris, PUF, (Cahiers de l’INED n°19 et 20)., 1953.
  • GIRARD et M.-L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°5, 1971.
  • A. GIRARD, Y. CHARBIT, M.L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°6, 1974.
  • Bani PANAHI, Vorurteile. Rassismus, Antisemitismus, Nationalismus… in der Bundesrepublik heute. Eine empirische Untersuchung, S. Fischer Verlag, 1980.

SCIENTISME

« Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder et à réfléchir ».

Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984, p. 14.

Pour le scientisme, la science est porteuse d’une vérité absolue, quasi divine, elle est investie d’omniscience. Elle constitue non seulement le seul savoir authentique mais, de plus, elle est censée répondre à toutes les questions, y compris les choix politiques, moraux ou philosophiques qui agitent les hommes en société.

Dire d’une théorie ou d’un bien de consommation que « c’est scientifique », semble annuler, come par magie ou superstition, tout sens critique, toute réflexion ultérieure. Comme si la méthode scientifique n’était pas faillible, comme si elle ne procédait pas par doute et incertitude, comme si son rôle n’était pas avant tout de poser des questions, comme si surtout elle n’était pas l’histoire sans fin d’une succession d’erreurs et d’approximations, d’hypothèses et d’interrogations toujours ouvertes.

L’image d’une science « pure » et de scientifiques « neutres » et en-dehors des débats sociaux est naïve. La science s’inscrit dans le social, dans la vie quotidienne de chacun ; elle impose de nouvelles manières de penser et d’agir, renouvelle les normes : manipulations génétiques qui ouvrent de nouvelles possibilités en agriculture ou en médecine mais qui posent aussi de nouveaux problèmes éthiques en matière de reproduction humaine, par exemple ; techniques raffinées de guerre bactérologique ou de torture, bombes atomiques capables d’anéantir toute vie sur la terre, informatique et viol de la vie privée. Tout se passe comme si le progrès technique et scientifique était inéluctable et qu’il n’appartenait pas aux hommes de réfléchir et de trier, de choisir, parmi les possibles, les voies de son avenir.

Né au XIXe siècle, le scientisme reprend vigueur aujourd’hui. « Au nom de la science », on justifie des discriminations sociales et racistes : la sociobiologie parle de « code éthique génétiquement correct », le « quotient intellectuel » et le « seuil de tolérance » sont présentés comme des vérités « évidentes » puisque scientifiques, soi-disant ; la femme serait moins douée génétiquement que l’homme pour les mathématiques ou les Noirs moins habiles que les Blancs pour les exercices d’abstraction, l’eugénisme retrouve des partisans, etc. Préjugés, mépris et intolérances, engendrant exclusions et violences, lieux communs du racisme le plus quotidien habillés de neuf « au nom de la science », statistiques à l’appui.

La science occupe aujourd’hui, dans notre société, le lieu qu’habitait jadis la religion et sa caution divine. C’est à la science qu’on demande de révéler la vérité, comme si les hommes ne pouvaient se résoudre à en être d’éternels orphelins.

Lecture

  • Michael BILLIG, L’internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Maspéro, 1981.
  • Maurice OLENDER, « Les Périls de l’évidence » in Le Genre humain. N°1, 1981.
  • Pierre THUILLIER, Contre le scientisme, postface du volume Le Petit Savant illustré, Seuil, 1980.

Cf ; Génétique, Quotient intellectuel, Race, Seuil de tolérance, Sociobiologie.

RUMEUR

La rumeur accuse, elle désigne un bouc émissaire pour soulager l’angoisse, donner un nom à des frustrations, dériver des pulsations agressives. Il y est toujours question de trahison, d’empoisonnement, de vol, de viol, … Si on a pu mettre en évidence la coopération individuelle — il existerait pour chacun, en fonction de son histoire, de ses croyances, de ses attitudes, une sensibilité sélective au contenu des rumeurs — la rumeur n’en demeure pas moins essentiellement un phénomène de communication sociale qui répond à ce titre à une logique collective.

Elle apparaît au sein d’une population à un certain moment de son histoire. Elle dépend de la structure institutionnelle des différents groupes et sous-groupes de la population (hiérarchies de pouvoir, de prestige, de propriété, de savoir, d’argent,…) , de leur structure affective informelle (affinités, influences, coalitions,…), des attitudes à l’égard du contenu de la rumeur avant l’apparition de celle-ci.

Des mécanismes cognitifs particuliers ont pu être mis en évidence dans la transmission des rumeurs :

  • L’omission. — Plus le message initiale est riche en informations et plus la perte d’informations sera importante au relais suivant, et cela jusqu’au moment où le message atteint un point d’équilibre. La pensée sociale ne retient que ce qui correspond à des attitudes ou des croyances préexistantes. La rumeur ne crée pas de nouvelles tensions sociales, elle prête simplement son visage à des préjugés déjà présents.
  • L’intensification. — Les traits essentiels du message sont accusés, caricaturés. Il y a des bons tout à fait innocents et des mauvais parfaitement traîtres et diaboliques. Le bouc émissaire ainsi désigné est très clairement identifiable.
  • La généralisation. — C’est un trait essentiel de la pensée raciste qui consiste à englober le sujet visé dans une classe plus large. Les rumeurs se communiquent souvent sous la forme de stéréotypes verbaux et contribuent d’ailleurs ainsi à les renforcer. La rumeur emprunte des sillons déjà tracés.
  • L’attribution.— La rumeur est attribuée à des personnes proches d’un témoin supposé direct ce qui donne à chaque transmetteur le sentiment d’être près de la source supposée. La crédulité, la confiance se trouve ainsi mise non dans l’information véhiculée mais dans l’informateur. Il ne vient à personne l’idée de vérifier quoique ce soit évidemment.
  • La surspécification. — Pour persuader ou séduire, certains transmetteurs rajoutent des détails de leur cru ce qui accroît la crédibilité du message en donnant le sentiment que celui qui parle est bien informé.

La rumeur est donc bien une transaction collective, une œuvre commune. A travers elle se dessinent les traits d’un adversaire fantasmatique, d’un ennemi, d’un autre étrange et dangereux que la société se donne ainsi le droit légitime de dénoncer avant de le combattre.

La rumeur se murmure , se chuchote à travers toutes les couches de la société. Elle n’a pas de maître, elle peut se retourner contre ceux qui cherchent à la manipuler, elle n’épargne personne. C’est un bruit terriblement efficace qui court sur toutes les lèvres, très vite, et véhicule la passion des émotions plutôt que l’information des mots. La rumeur fait peur parce que sa logique n’est pas rationnelle. Elle n’a pas besoin d’être vraie, ni même vraisemblable, encore moins vérifiable ; ceux qui la propagent ne doivent même pas y croire. Une fois énoncée, il en reste toujours quelque chose puisque l’homme de la rue pense qu’il ne peut y avoir de fumée sans feu. On la dit toujours bien « informée » et « autorisée » mais en fait sa source reste inconnue, diffuse, souvent anonyme.

 

 

Lecture

 

  • Gordon ALLPPORT et Léon POSTMANN, « Les bases psychologiques des rumeurs » in Textes fondamentaux de psychologie sociale. Fr. A. Lévy, Paris, Dunod, 1965, p. 170-185.
  • Lydia FLEM, « Bouche bavarde et oreille curieuse » in Le Genre humain n°5, « La Rumeur » 1982.
  • Edgar MORIN, La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.
  • Michel-Louis ROUQUETTE, Les Rumeurs. U.F, 1975.

 

Cf. Autre, Bouc émissaire, Désinformation, Différence, Dreyfus, Envie, Etranger, Projection, Seuil de tolérance, Sorcellerie.

PURETÉ DU SANG

L’idée que le sang est le véhicule privilégié de la transmission des qualités physiques et morales d’une génération à l’autre est très largement répandue à travers les siècles et les cultures. La Bible, par exemple, identifie l’âme au sang et Platon parle des proches comme « ceux à qui nous lient les dieux de la famille et qui ont le même sang dans les veines ».

Pour la noblesse française de l’Ancien Régime, naître d’une famille noble, c’était être bien né, être de bonne souche, « de vieille roche », de « sang épuré ». La notion de race se trouve ainsi sous-jacentes aux sentiments de rejet que nombre de gentilshommes français éprouvent dès le Moyen Age sans doute et en tout cas dès la fin du XVIe siècle envers les roturiers « vils et abjects ».

Au fil des siècles, la noblesse prit petit à petit conscience de l’effritement de son statut ; privée de charge honorables, elle s’appauvrit ; ses privilèges étaient de plus en plus menacés. Les différences entre nobles et bourgeois s’amenuisaient aussi. Il fallait aux gentilshommes choisir : sauvegarder leur spécificité ou accepter de se mêler à la bourgeoisie marchande. Supplantés dans leurs fonctions et charges traditionnelles, contestés à posséder une vertu spécifiquement noble — l’honneur —, l’idée que leur sang était pur et porteur de qualités de noblesse héréditaires avait tout pour les séduire. D’autant que la qualité du sang, absolument invérifiable, ne pouvait être mise en doute. Il était donc aisé aux nobles de croire que leur sang était porteur d’une supériorité innée, biologique, qu’il était le symbole même de leur mission sociale : se battre et verser son sang pour la patrie. « C’est à juste titre que notre qualité est appelée noblesse de sang, puisque nos prédécesseurs l’ont généreusement répandu dans de furieux combats et sanglantes batailles données depuis tant de siècles dedans et dehors le Royaume pour affermir et accroître l’empire Français » (M. de Seneey aux États généraux de 1614).

A cette idée de pureté du sang noble s’ajouta pour la renforcer le « mythe germanique ». Jusqu’à la fin du 16e siècle, c’est le mythe unitaire d’une origine troyenne commune aux Francs et aux Gaulois qui prévalait. Ensuite, un mythe germanique vint prendre le relais, propagé par des juristes et des historiens auprès des grands seigneurs ; mythe selon lequel les nobles seraient les descendants des Francs conquérants, habiles, libres et « purs » et les roturiers ceux des Gaulois asservis. Ainsi le peuple de France serait divisé en deux races antagonistes. En 1560, à Orléans, le comte de Rochefort demanda qu’il fût mis fin aux anoblissements ; à partir de ce moment, des efforts furent déployés pour empêcher les mésalliances et préserver le sang pur hérité des nobles guerriers francs.

Face à la montée des bourgeois et des robins, plutôt que d’envisager d’acquérir de nouvelles compétences, la noblesse traditionnelle se réfugia dans ce mythe de la race et de la conquête franque. En 1614, aux États Généraux, au cours des débats autour de l’idée de race apparaissent des caractéristiques qui resteront attachés à cette notion, anticipant sur la suite de l’histoire du racisme : réflexe de défense des racistes à l’égard des « racisés », manifestation de mépris et violence verbale, préfiguration de violences plus radicales.

La France de l’Ancien Régime n’est pas la seule à avoir joué avec l’idée de la pureté de sang, l’Espagne du Siècle d’Or lui accorda même un statut juridique. Mais le « sang pur » des Espagnols n’est pas le « sang bleu » des nobles français. Pour la très chrétienne Espagne, étaient de sang impur tous les descendants des Juifs, des Maures ou des condamnés de l’Inquisition. De fait, elle concerna surtout les Juifs convertis au christianisme.

En 1391, des massacres et des pogroms sont organisés contre les Juifs dans le Sud espagnol et des conversions en masse suivirent. En 1437, une supplique est adressée au Pape par de nouveaux Chrétiens qui demandent que cessent les discriminations en raison de leur ascendance juive. En 1492, c’est la grande exclusion. Deux cents à trois mille Juifs doivent choisir l’exil s’ils refusent la conversion. A cette même date, la découverte des Amériques donne à l’Espagne le sentiment exaltant d’être le nouveau peuple élu de Dieu, supplantant ainsi le vieux peuple hébreu. Et bien qu’il n’y ait plus de Juifs en Espagne, le statut de pureté de sang  — qui interdit aux conversos l’accès à l’université, aux charges, aux professions libérales de même qu’à l’honneur — est ratifié par le Pape en 1555 et par le roi Philippe II en 1556.

Au Siècle d’Or (1550 – 1650), la figure imaginaire du Juif absent tourmente toujours l’Espagne, hantée par la passion de la pureté et la hantise de la contagion. Philosophes, juristes, théologiens, tous persuadés que l’unité nationale passe par l’unité de la foi et la négation des différences, faute d’avoir des Juifs à traquer, se retournent contre ceux qui ont préféré la conversion à l’exil, les nouveaux Chrétiens, conversos, tornadizos, marranos. Ils pensent que même l’eau du baptême ne peut les laver d’une tare originelle. « En dépit de l’anoblissement conféré par le prince, la macule reste entière ; il ne peut effacer la souillure qui se propage par la semence et colle aux os. Il s’agit de quelque chose de naturel et d’immuable ». (Melchior Pelaes de Meres – 1575).

Désormais chaque Espagnol qui désirera entreprendre des études ou acquérir quelque charge officielle sera soupçonné d’appartenir à cette race au sang impur. Plus personne ne sera au-dessus de tout soupçon. Dans certains cas, sera écarté tout candidat dont on aura médit alors même que la rumeur se sera révélée fausse. L’Espagne va ainsi, petit à petit, se pétrifier, perdre son esprit d’entreprise. Des auteurs, des historiens, des mystiques réclament la modération des statuts de pureté. Néanmoins, les enquêtes sur la pureté de sang et les certificats obligatoires sont restés officiellement en vigueur jusqu’au XIXe siècle.

Cette attitude de racisme justifiait l’exclusion de concurrents, redoutés à la fois sur le plan économique, religieux et d’identité nationale, en se fondant sur la volonté divine.

Ainsi se trouvèrent liés biologie et christianisme.

En voici un exemple transparent dans un texte de 1559 de Orce de Otalora : « Les Juifs par leur crime de lèse-majesté divine et humaine, ont perdu toute sorte de noblesse et de dignité, et le sang de celui qui a livré le Christ est à un tel point infecté que ses fils, ses neveux et leur descendants, tout comme s’ils étaient nés d’un sang infecté, sont privés et exclus des honneurs, des charges et des dignités. L’infamie de leurs pères les accompagnera toujours ».

 

 

Lecture

  • Charles AMIEL, « La ‘pureté de sang’ en Espagne », in Etudes interethniques, Annales du C.E.S.E.R.E. (Université de Paris XIII), 1983, p. 27-45.
  • André DEVYVER, Le sang épuré. Les préjugés de la race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), Editions de l’Université de Bruxelles 1973.
  • Henry MECHOULAN, Le Sang de l’autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, Juifs et Morisques au Siècle d’Or. Fayard 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Indiens, Nature, Renaissance, Souillure.

 

RENAISSANCE

L’idée de « race » en France au XVIe siècle et au début du XVIIe est une catégorie mentale largement partagée. Le sens le plus courant du mot à cette époque est celui de lignée, de lignage, de famille considérée dans la suite des générations.

L’idée de race peut être décomposée en quatre affirmations :

 

  • Les hommes naissent naturellement inégaux ;
  • Cette inégalité innée est définitive (malgré l’effort ou l’éducation) ;
  • Cette inégalité innée et définitive est héréditaire ;
  • L’ordre social est le reflet de la hiérarchie naturelle des hommes.

La notion de diversité et d’inégalité naturelle paraissait évidente mais elle était toutefois nuancée par la conscience de la solidarité humaine et la conviction qu’aux yeux de Dieu, toutes les vies sont dignes de respect. Ainsi s’atténuait l’injustice de l’inégalité à la naissance. On ne réfutait pas complètement l’influence de l’éducation, on insistait même sur la nécessité de cultiver ses dispositions naturelles mais elle ne pouvait effacer les défauts d’une nature imparfaite. Ceux « qui du ventre de leur mère n’ont esté mis au grand chemin d’honneur » n’ont aucune chance de valoir jamais ceux qui sont « bien nés », disait-on alors.

A partir de 1540-1550, l’idée d’une hérédité des qualités est parfaitement courante. Les enfants ressemblent aux parents et cela par le sang et la semence. Le mot « sang » servant souvent de synonyme au mot « race ». Les mécanismes de la fécondation et de l’hérédité étaient fort mal connus des médecins de l’époque et souvent on s’accordait encore à penser avec Aristote que l’homme transmet la « forme » à l’embryon et la femme la « matière ». Mais ce mystère des origines n’empêchait personne de croire à l’hérédité des caractères et des vertus comme à une évidence.

Les qualités que l’homme du XVIe siècle croit transmises par le sang sont avant tout des qualités familiales, propres à une « race ». Pour qu’une race existe, il fallait, bien sûr, qu’il y ait filiation biologique mais aussi filiation morale, « consanguinité spirituelle » mais aussi ancienneté de la race et reconnaissance sociale de celle-ci. La notion d’ancienneté de la race concernait surtout les catégories supérieures de la société. Les plus pauvres, les humbles ont bien sûr une famille mais leur lignée reste obscure ; ce sont des sans-race, des sans-nom. On attend d’eux, non qu’ils reproduisent la vertu particulière d’une lignée connue mais qu’ils manifestent les qualités propres à leur ordre social. D’un gentilhomme, avant de dire qu’il est un noble, on dit : « c’est un Montmorency, c’est un Guise » ; d’un homme « mal né », on dira d’abord : « c’est un paysan, c’est un tailleur ». Pour un noble, la race est d’abord inscrite dans le lignage ; pour le paysan, dans la catégorie sociale à laquelle il appartient. La race indique l’hérédité des biens nés comme des mal nés mais pour les uns, elle traduit un parcours glorieux et pour les autres, elle les replonge dans un total anonymat.

Mais il en est des « races » comme des individus, elles naissent, croissent et déclinent. Les guerres, les épidémies, la diminution de la fécondité peuvent anéantir la filiation biologique d’une lignée. La dégénérescence, la disparition des vertus annulent la filiation spirituelle et peuvent compromettre la dignité sociale. Pour se préserver de ces dangers, l’éducation mais aussi le refus de toute mésalliance sont essentiels. Et l’on voit des auteurs prescrire des mesures qui annoncent l’eugénisme du XIXe siècle.

A la notion de race était aussi liée que la hiérarchie sociale et la hiérarchie naturelle se recouvraient. Les qualités propres à une « race » justifiaient aussi sa place dans la hiérarchie sociale parmi les  trois ordres de la société : clergé, noblesse et tiers-état. La noblesse, surtout, utilisera l’argument de « race » et de « pureté de sang » pour justifier ses privilèges. S’il y a pour chacun un destin social héréditaire, on pouvait mieux comprendre la stabilité de la hiérarchie sociale, la faiblesse de la mobilité sociale et les signes extérieurs si fortement marqués entre les catégories sociales.

Sans doute, les hommes de la Renaissance assistaient-ils, non sans crainte, à l’émergence de la notion d’individualité et de responsabilité personnelle. L’idée de race, au contraire, rassure ; elle explique par un ordre naturel des choses les différences entre les hommes, elle donne un sens à la diversité de la société, elle semble enraciner les hommes dans une continuité, une permanence, un univers stable. Ce déterminisme de l’hérédité leur évite l’angoisse de se savoir libres et responsables d’un destin individuel et collectif fragile et imparfait.

Lecture

  • Arlette JOUANNA, L’idée de race en France au XVIe siècle et au XVIIe, Université Paul Valéry, Montpellier 1981.

 

Cf. Eugénisme, Race.

 

Les mots du Racisme : Race

QUOTIENT INTELLECTUEL

Le Racisme, 1985

C’est à Francis Galton que l’on doit l’idée de test psychologique. Pour lui, en effet, « avant que les phénomènes d’une branche de la connaissance ne soient soumis à la mesure et au nombre, celle-ci ne peut s’attribuer la dignité de science ». Aussi, propose-t-il de quantifier les réalités psychologiques pour donner à la psychologie le statut de discipline scientifique.

   Le quotient intellectuel ou « QI » est donc censé mesurer les capacités intellectuelles des enfants et des adultes. Mais que signifie « mesurer » l’intelligence ? Et qu’est-ce que l’intelligence ? A cette dernière question, les psychologues ont choisi de répondre en sélectionnant, arbitrairement, quelques caractéristiques telles : la mémoire, le raisonnement logique, le sens de l’observation, l’orientation spatio-temporelle, la rapidité,… Mais, ainsi, ils ne mesurent nullement l’« intelligence » mais seulement certains aspects des facultés intellectuelles qui peuvent se traduire par un ensemble de nombres. Comme le note avec pertinence, Albert Jacquard : « Succombant à une étrange tentation, certains psychologues ont cherché à synthétiser cet ensemble par un nombre unique, obtenu en calculant la moyenne des différentes notes, chacune étant pondérée par un coefficient correspondant à l’importance qui lui est accordée. Cette moyenne pondérée a reçu le nom de « quotient intellectuel », ou QI. De la même façon, on pourrait affecter à chaque brique un nombre obtenu en faisant la moyenne de sa longueur, de son poids, de sa dureté, etc… Pourquoi pas ? Mais la question immédiate est : que représente ce nombre ? »

   Une fois de plus, il semble que l’on ait succombé à l’illusion d’une apparence de scientificité que produisent les chiffres et un certain usage des statistiques. Et malgré la limitation de validité de ce nombre, certains chercheurs ont utilisé le QI pour comparer et hiérarchiser entre elles des populations humaines. Ils partaient du postulat que le QI est lié au patrimoine génétique et que l’intelligence est innée.

   Aux Etats-Unis, l’ « Immigration Act » de 1924 imposa des quotas très stricts à l’entrée du pays aux personnes dont le « potentiel intellectuel » était insuffisant. Conséquence de ce racisme technologique : six millions environ d’Européens , des Noirs, des Juifs ne purent émigrer parce qu’ils auraient pu « détériorer le potentiel intellectuel de la nation ».

   En 1969, un psychologue américain, Arthur Jensen, comparant les Noirs et les Blancs, estima que ceux-ci étaient plus intelligents parce que leur quotient intellectuel était supérieur de 15 points. Comme cette supériorité est pour Jensen, d’origine génétique, il pensait qu’une meilleure éducation pour les enfants noirs ne servirait à rien. Ainsi, la science est parfois appelée à justifier les inégalités sociales et à renforcer l’ordre établi. Un psychologue anglais, Cyril Burt, n’hésita pas à inventer cinquante paires de « jumeaux-vrais-élévés-séparément » pour démontrer que l’intelligence dépend pour plus de 80 % de l’hérédité !

Lecture

  • Rémy DROZ, « Classer pour ne pas penser », Le Genre humain, n°2, 1982, p. 37-61.
  • Albert JACQUARD, Inventer l’homme, Complexe, 1984.
  • Albert JACQUARD, « Comme chacun sait, « l’intelligence est à 80% génétique, c’est scientifiquement démontré », Le Genre humain, n°5, 1982, p. 81-91.
  • Eveline LAURENT (éd.), L’intelligence est-elle héréditaire ?. Ed. ESF, 1981.

Cf. Classification, Galton, Seuil de tolérance.

PRÉFACE de Léon POLIAKOV

Au livre de Lydia Flem, Le Racisme, éd. MA, 1985.

Depuis quelques années, on discute des méfaits du racisme, dans les journaux, sur les ondes et dans la conversation quotidienne, avec une fréquence croissante. Il s’agit cependant d’un terme récent, quasiment d’un néologisme, puisqu’il n’a été forgé qu’il y a une cinquantaine d’années, à la faveur de la création, en plein cœur de l’Europe, d’un « État racial », du Rassenstaat hitlérien, d’odieuse mémoire. Il va de soi que le préjugé qu’il désigne est beaucoup plus ancien, encore qu’on discute sur ses origines : la plupart des auteurs le font remonter aux XVI-XVIIe siècles, parallèlement au développement de l’esprit scientifique, et voient donc en lui un phénomène spécifiquement européen. Mais avant d’y venir, il convient de montrer à quel point le terme en question est inadéquat, voire piégé, puisqu’il entretient d’une certaine façon le mal qu’il condamne. En effet, il suggère, en vertu de son étymologie, que les races humaines, dont Lydia Flem montre bien qu’elles ne sont qu’une vue surranée de l’esprit, existeraient réellement, et seraient la vrai cause du racisme, justifiant insidieusement de la sorte le préjugé qu’il s’agit de combattre. C’est pourquoi d’excellents auteurs ont suggéré une autre terminologie[1]) ; mais il semble qu’il soit impossible de changer par décret l’usage universel de la langue… Du reste, en 1985, l’observation quotidienne nous apprend à quel point les arguments des savants, tout comme les plaidoyers des hommes ou organisations de bonne volonté, voire les dispositions des gouvernements, sont impuissants à éradiquer le détestable phénomène qui à pour nom racisme. Lire la suite

Race, Racisme

Le livre « Le Racisme » de Lydia Flem, avec une préface de Léon Poliakov, a été publié aux éditions M.A. en 1985. Saisie des textes :  Selma Olender.

RACE

Le mot « race » apparaît en français au XVIe siècle. Il dérive de l’italien « razza », « sorte », « espèce », qui vient lui-même du latin ratio, « raison », « ordre des choses », « catégorie », « espèce », et qui prend le sens de « descendance » en latin médiéval. Au XVIe et au XVIIe siècles, le mot race est surtout utilisé par les familles nobles les plus importantes ; il passa ensuite dans l’usage pour désigner de plus vastes groupes humains auxquels on supposait des traits physiques communs. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on attribua en plus d’une ressemblance morphologique et d’une marque biologique communes, une ressemblance sociale, morale, culturelle. Les philologues découvrirent des familles linguistiques et les anthropologues les identifièrent à des races, ainsi naquirent la « race aryenne » et la « race sémite ». En cette fin du XXe siècle, les biologistes et les généticiens des populations affirment qu’aujourd’hui pour la science, les « races humaines » n’existent pas.

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La Haine plus ancienne que l’amour

« La haine ( de l’autre ) est plus ancienne que l’amour » : l’hypothèse que proposait Freud à la réflexion il y a exactement un siècle, éclaire l’actualité et fait soudain sens dans l’horreur. Dans un texte de 1915, écrit au milieu de la Première guerre mondiale, Freud nous a rappelé que c’est la barbarie, et non la civilisation, qui se trouve au fondement de l’être humain. Les valeurs humanistes de respect de l’autre, de tolérance, de débat pacifique, ne vont aucunement de soi. Contre la violence des pulsions, le travail de la pensée, de l’éducation, de la réflexion, de la sublimation, est à recommencer. Sans relâche.  A chaque génération. L’avons-nous oublié ? L’avons-nous jamais réellement accepté ? Il nous plaît de penser que l’homme est naturellement bon, tel que le rêvait Rousseau, mais que de temps gâché à l’espérance plutôt qu’à la lucidité.

Aujourd’hui, c’est Bruxelles qui est attaquée. Bruxelles – symbole d’une Europe qui voulait, dans les années 1950, conjurer la guerre et inventer une nouvelle solidarité sur son continent – a été mutilée en deux lieux symboliques de la liberté :  un aéroport international, une rame de métro à côté des institutions européennes.

Le pire est arrivé. La violence des combattants islamistes fait non seulement exploser nos corps mais aussi nos pensées. Les valeurs issues des Lumières, que nous avons crues non seulement bonnes mais intouchables et universelles, ne sont pas partagées par tous. Ce constat nous accable et la tentation est grande de répondre à la haine par la haine. N’y cédons pas. Réfléchissons. Préserver notre démocratie, tout en déjouant les attaques d’un adversaire qui ne respecte pas les mêmes règles, pose des problèmes complexes. Quelles valeurs, quelles croyances, pouvons-nous proposer à ces jeunes gens, en quête d’un quart d’heure de gloire, qui investissent leur mort comme une jouissance érotique ? Il n’y a pas de réponses simples à des questions compliquées. Osons prendre le temps de l’intelligence.

.dans la revue « Marianne », 22 mars 2016, à propos des attentats de Bruxelles

Lydia Flem

Membre de l’Académie Royale de Belgique, psychanalyste, écrivaine et photographe,  Lydia Flem est l’auteure d’une dizaine de livres traduits en une vingtaine de langues. Son dernier livre qui vient de paraître : « Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans », « La librairie du XXIème siècle », Seuil.

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