PURETÉ DU SANG

L’idée que le sang est le véhicule privilégié de la transmission des qualités physiques et morales d’une génération à l’autre est très largement répandue à travers les siècles et les cultures. La Bible, par exemple, identifie l’âme au sang et Platon parle des proches comme « ceux à qui nous lient les dieux de la famille et qui ont le même sang dans les veines ».

Pour la noblesse française de l’Ancien Régime, naître d’une famille noble, c’était être bien né, être de bonne souche, « de vieille roche », de « sang épuré ». La notion de race se trouve ainsi sous-jacentes aux sentiments de rejet que nombre de gentilshommes français éprouvent dès le Moyen Age sans doute et en tout cas dès la fin du XVIe siècle envers les roturiers « vils et abjects ».

Au fil des siècles, la noblesse prit petit à petit conscience de l’effritement de son statut ; privée de charge honorables, elle s’appauvrit ; ses privilèges étaient de plus en plus menacés. Les différences entre nobles et bourgeois s’amenuisaient aussi. Il fallait aux gentilshommes choisir : sauvegarder leur spécificité ou accepter de se mêler à la bourgeoisie marchande. Supplantés dans leurs fonctions et charges traditionnelles, contestés à posséder une vertu spécifiquement noble — l’honneur —, l’idée que leur sang était pur et porteur de qualités de noblesse héréditaires avait tout pour les séduire. D’autant que la qualité du sang, absolument invérifiable, ne pouvait être mise en doute. Il était donc aisé aux nobles de croire que leur sang était porteur d’une supériorité innée, biologique, qu’il était le symbole même de leur mission sociale : se battre et verser son sang pour la patrie. « C’est à juste titre que notre qualité est appelée noblesse de sang, puisque nos prédécesseurs l’ont généreusement répandu dans de furieux combats et sanglantes batailles données depuis tant de siècles dedans et dehors le Royaume pour affermir et accroître l’empire Français » (M. de Seneey aux États généraux de 1614).

A cette idée de pureté du sang noble s’ajouta pour la renforcer le « mythe germanique ». Jusqu’à la fin du 16e siècle, c’est le mythe unitaire d’une origine troyenne commune aux Francs et aux Gaulois qui prévalait. Ensuite, un mythe germanique vint prendre le relais, propagé par des juristes et des historiens auprès des grands seigneurs ; mythe selon lequel les nobles seraient les descendants des Francs conquérants, habiles, libres et « purs » et les roturiers ceux des Gaulois asservis. Ainsi le peuple de France serait divisé en deux races antagonistes. En 1560, à Orléans, le comte de Rochefort demanda qu’il fût mis fin aux anoblissements ; à partir de ce moment, des efforts furent déployés pour empêcher les mésalliances et préserver le sang pur hérité des nobles guerriers francs.

Face à la montée des bourgeois et des robins, plutôt que d’envisager d’acquérir de nouvelles compétences, la noblesse traditionnelle se réfugia dans ce mythe de la race et de la conquête franque. En 1614, aux États Généraux, au cours des débats autour de l’idée de race apparaissent des caractéristiques qui resteront attachés à cette notion, anticipant sur la suite de l’histoire du racisme : réflexe de défense des racistes à l’égard des « racisés », manifestation de mépris et violence verbale, préfiguration de violences plus radicales.

La France de l’Ancien Régime n’est pas la seule à avoir joué avec l’idée de la pureté de sang, l’Espagne du Siècle d’Or lui accorda même un statut juridique. Mais le « sang pur » des Espagnols n’est pas le « sang bleu » des nobles français. Pour la très chrétienne Espagne, étaient de sang impur tous les descendants des Juifs, des Maures ou des condamnés de l’Inquisition. De fait, elle concerna surtout les Juifs convertis au christianisme.

En 1391, des massacres et des pogroms sont organisés contre les Juifs dans le Sud espagnol et des conversions en masse suivirent. En 1437, une supplique est adressée au Pape par de nouveaux Chrétiens qui demandent que cessent les discriminations en raison de leur ascendance juive. En 1492, c’est la grande exclusion. Deux cents à trois mille Juifs doivent choisir l’exil s’ils refusent la conversion. A cette même date, la découverte des Amériques donne à l’Espagne le sentiment exaltant d’être le nouveau peuple élu de Dieu, supplantant ainsi le vieux peuple hébreu. Et bien qu’il n’y ait plus de Juifs en Espagne, le statut de pureté de sang  — qui interdit aux conversos l’accès à l’université, aux charges, aux professions libérales de même qu’à l’honneur — est ratifié par le Pape en 1555 et par le roi Philippe II en 1556.

Au Siècle d’Or (1550 – 1650), la figure imaginaire du Juif absent tourmente toujours l’Espagne, hantée par la passion de la pureté et la hantise de la contagion. Philosophes, juristes, théologiens, tous persuadés que l’unité nationale passe par l’unité de la foi et la négation des différences, faute d’avoir des Juifs à traquer, se retournent contre ceux qui ont préféré la conversion à l’exil, les nouveaux Chrétiens, conversos, tornadizos, marranos. Ils pensent que même l’eau du baptême ne peut les laver d’une tare originelle. « En dépit de l’anoblissement conféré par le prince, la macule reste entière ; il ne peut effacer la souillure qui se propage par la semence et colle aux os. Il s’agit de quelque chose de naturel et d’immuable ». (Melchior Pelaes de Meres – 1575).

Désormais chaque Espagnol qui désirera entreprendre des études ou acquérir quelque charge officielle sera soupçonné d’appartenir à cette race au sang impur. Plus personne ne sera au-dessus de tout soupçon. Dans certains cas, sera écarté tout candidat dont on aura médit alors même que la rumeur se sera révélée fausse. L’Espagne va ainsi, petit à petit, se pétrifier, perdre son esprit d’entreprise. Des auteurs, des historiens, des mystiques réclament la modération des statuts de pureté. Néanmoins, les enquêtes sur la pureté de sang et les certificats obligatoires sont restés officiellement en vigueur jusqu’au XIXe siècle.

Cette attitude de racisme justifiait l’exclusion de concurrents, redoutés à la fois sur le plan économique, religieux et d’identité nationale, en se fondant sur la volonté divine.

Ainsi se trouvèrent liés biologie et christianisme.

En voici un exemple transparent dans un texte de 1559 de Orce de Otalora : « Les Juifs par leur crime de lèse-majesté divine et humaine, ont perdu toute sorte de noblesse et de dignité, et le sang de celui qui a livré le Christ est à un tel point infecté que ses fils, ses neveux et leur descendants, tout comme s’ils étaient nés d’un sang infecté, sont privés et exclus des honneurs, des charges et des dignités. L’infamie de leurs pères les accompagnera toujours ».

 

 

Lecture

  • Charles AMIEL, « La ‘pureté de sang’ en Espagne », in Etudes interethniques, Annales du C.E.S.E.R.E. (Université de Paris XIII), 1983, p. 27-45.
  • André DEVYVER, Le sang épuré. Les préjugés de la race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), Editions de l’Université de Bruxelles 1973.
  • Henry MECHOULAN, Le Sang de l’autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, Juifs et Morisques au Siècle d’Or. Fayard 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Indiens, Nature, Renaissance, Souillure.

 

RENAISSANCE

L’idée de « race » en France au XVIe siècle et au début du XVIIe est une catégorie mentale largement partagée. Le sens le plus courant du mot à cette époque est celui de lignée, de lignage, de famille considérée dans la suite des générations.

L’idée de race peut être décomposée en quatre affirmations :

 

  • Les hommes naissent naturellement inégaux ;
  • Cette inégalité innée est définitive (malgré l’effort ou l’éducation) ;
  • Cette inégalité innée et définitive est héréditaire ;
  • L’ordre social est le reflet de la hiérarchie naturelle des hommes.

La notion de diversité et d’inégalité naturelle paraissait évidente mais elle était toutefois nuancée par la conscience de la solidarité humaine et la conviction qu’aux yeux de Dieu, toutes les vies sont dignes de respect. Ainsi s’atténuait l’injustice de l’inégalité à la naissance. On ne réfutait pas complètement l’influence de l’éducation, on insistait même sur la nécessité de cultiver ses dispositions naturelles mais elle ne pouvait effacer les défauts d’une nature imparfaite. Ceux « qui du ventre de leur mère n’ont esté mis au grand chemin d’honneur » n’ont aucune chance de valoir jamais ceux qui sont « bien nés », disait-on alors.

A partir de 1540-1550, l’idée d’une hérédité des qualités est parfaitement courante. Les enfants ressemblent aux parents et cela par le sang et la semence. Le mot « sang » servant souvent de synonyme au mot « race ». Les mécanismes de la fécondation et de l’hérédité étaient fort mal connus des médecins de l’époque et souvent on s’accordait encore à penser avec Aristote que l’homme transmet la « forme » à l’embryon et la femme la « matière ». Mais ce mystère des origines n’empêchait personne de croire à l’hérédité des caractères et des vertus comme à une évidence.

Les qualités que l’homme du XVIe siècle croit transmises par le sang sont avant tout des qualités familiales, propres à une « race ». Pour qu’une race existe, il fallait, bien sûr, qu’il y ait filiation biologique mais aussi filiation morale, « consanguinité spirituelle » mais aussi ancienneté de la race et reconnaissance sociale de celle-ci. La notion d’ancienneté de la race concernait surtout les catégories supérieures de la société. Les plus pauvres, les humbles ont bien sûr une famille mais leur lignée reste obscure ; ce sont des sans-race, des sans-nom. On attend d’eux, non qu’ils reproduisent la vertu particulière d’une lignée connue mais qu’ils manifestent les qualités propres à leur ordre social. D’un gentilhomme, avant de dire qu’il est un noble, on dit : « c’est un Montmorency, c’est un Guise » ; d’un homme « mal né », on dira d’abord : « c’est un paysan, c’est un tailleur ». Pour un noble, la race est d’abord inscrite dans le lignage ; pour le paysan, dans la catégorie sociale à laquelle il appartient. La race indique l’hérédité des biens nés comme des mal nés mais pour les uns, elle traduit un parcours glorieux et pour les autres, elle les replonge dans un total anonymat.

Mais il en est des « races » comme des individus, elles naissent, croissent et déclinent. Les guerres, les épidémies, la diminution de la fécondité peuvent anéantir la filiation biologique d’une lignée. La dégénérescence, la disparition des vertus annulent la filiation spirituelle et peuvent compromettre la dignité sociale. Pour se préserver de ces dangers, l’éducation mais aussi le refus de toute mésalliance sont essentiels. Et l’on voit des auteurs prescrire des mesures qui annoncent l’eugénisme du XIXe siècle.

A la notion de race était aussi liée que la hiérarchie sociale et la hiérarchie naturelle se recouvraient. Les qualités propres à une « race » justifiaient aussi sa place dans la hiérarchie sociale parmi les  trois ordres de la société : clergé, noblesse et tiers-état. La noblesse, surtout, utilisera l’argument de « race » et de « pureté de sang » pour justifier ses privilèges. S’il y a pour chacun un destin social héréditaire, on pouvait mieux comprendre la stabilité de la hiérarchie sociale, la faiblesse de la mobilité sociale et les signes extérieurs si fortement marqués entre les catégories sociales.

Sans doute, les hommes de la Renaissance assistaient-ils, non sans crainte, à l’émergence de la notion d’individualité et de responsabilité personnelle. L’idée de race, au contraire, rassure ; elle explique par un ordre naturel des choses les différences entre les hommes, elle donne un sens à la diversité de la société, elle semble enraciner les hommes dans une continuité, une permanence, un univers stable. Ce déterminisme de l’hérédité leur évite l’angoisse de se savoir libres et responsables d’un destin individuel et collectif fragile et imparfait.

Lecture

  • Arlette JOUANNA, L’idée de race en France au XVIe siècle et au XVIIe, Université Paul Valéry, Montpellier 1981.

 

Cf. Eugénisme, Race.

 

Les mots du Racisme : Race

QUOTIENT INTELLECTUEL

Le Racisme, 1985

C’est à Francis Galton que l’on doit l’idée de test psychologique. Pour lui, en effet, « avant que les phénomènes d’une branche de la connaissance ne soient soumis à la mesure et au nombre, celle-ci ne peut s’attribuer la dignité de science ». Aussi, propose-t-il de quantifier les réalités psychologiques pour donner à la psychologie le statut de discipline scientifique.

   Le quotient intellectuel ou « QI » est donc censé mesurer les capacités intellectuelles des enfants et des adultes. Mais que signifie « mesurer » l’intelligence ? Et qu’est-ce que l’intelligence ? A cette dernière question, les psychologues ont choisi de répondre en sélectionnant, arbitrairement, quelques caractéristiques telles : la mémoire, le raisonnement logique, le sens de l’observation, l’orientation spatio-temporelle, la rapidité,… Mais, ainsi, ils ne mesurent nullement l’« intelligence » mais seulement certains aspects des facultés intellectuelles qui peuvent se traduire par un ensemble de nombres. Comme le note avec pertinence, Albert Jacquard : « Succombant à une étrange tentation, certains psychologues ont cherché à synthétiser cet ensemble par un nombre unique, obtenu en calculant la moyenne des différentes notes, chacune étant pondérée par un coefficient correspondant à l’importance qui lui est accordée. Cette moyenne pondérée a reçu le nom de « quotient intellectuel », ou QI. De la même façon, on pourrait affecter à chaque brique un nombre obtenu en faisant la moyenne de sa longueur, de son poids, de sa dureté, etc… Pourquoi pas ? Mais la question immédiate est : que représente ce nombre ? »

   Une fois de plus, il semble que l’on ait succombé à l’illusion d’une apparence de scientificité que produisent les chiffres et un certain usage des statistiques. Et malgré la limitation de validité de ce nombre, certains chercheurs ont utilisé le QI pour comparer et hiérarchiser entre elles des populations humaines. Ils partaient du postulat que le QI est lié au patrimoine génétique et que l’intelligence est innée.

   Aux Etats-Unis, l’ « Immigration Act » de 1924 imposa des quotas très stricts à l’entrée du pays aux personnes dont le « potentiel intellectuel » était insuffisant. Conséquence de ce racisme technologique : six millions environ d’Européens , des Noirs, des Juifs ne purent émigrer parce qu’ils auraient pu « détériorer le potentiel intellectuel de la nation ».

   En 1969, un psychologue américain, Arthur Jensen, comparant les Noirs et les Blancs, estima que ceux-ci étaient plus intelligents parce que leur quotient intellectuel était supérieur de 15 points. Comme cette supériorité est pour Jensen, d’origine génétique, il pensait qu’une meilleure éducation pour les enfants noirs ne servirait à rien. Ainsi, la science est parfois appelée à justifier les inégalités sociales et à renforcer l’ordre établi. Un psychologue anglais, Cyril Burt, n’hésita pas à inventer cinquante paires de « jumeaux-vrais-élévés-séparément » pour démontrer que l’intelligence dépend pour plus de 80 % de l’hérédité !

Lecture

  • Rémy DROZ, « Classer pour ne pas penser », Le Genre humain, n°2, 1982, p. 37-61.
  • Albert JACQUARD, Inventer l’homme, Complexe, 1984.
  • Albert JACQUARD, « Comme chacun sait, « l’intelligence est à 80% génétique, c’est scientifiquement démontré », Le Genre humain, n°5, 1982, p. 81-91.
  • Eveline LAURENT (éd.), L’intelligence est-elle héréditaire ?. Ed. ESF, 1981.

Cf. Classification, Galton, Seuil de tolérance.

PRÉFACE de Léon POLIAKOV

Au livre de Lydia Flem, Le Racisme, éd. MA, 1985.

Depuis quelques années, on discute des méfaits du racisme, dans les journaux, sur les ondes et dans la conversation quotidienne, avec une fréquence croissante. Il s’agit cependant d’un terme récent, quasiment d’un néologisme, puisqu’il n’a été forgé qu’il y a une cinquantaine d’années, à la faveur de la création, en plein cœur de l’Europe, d’un « État racial », du Rassenstaat hitlérien, d’odieuse mémoire. Il va de soi que le préjugé qu’il désigne est beaucoup plus ancien, encore qu’on discute sur ses origines : la plupart des auteurs le font remonter aux XVI-XVIIe siècles, parallèlement au développement de l’esprit scientifique, et voient donc en lui un phénomène spécifiquement européen. Mais avant d’y venir, il convient de montrer à quel point le terme en question est inadéquat, voire piégé, puisqu’il entretient d’une certaine façon le mal qu’il condamne. En effet, il suggère, en vertu de son étymologie, que les races humaines, dont Lydia Flem montre bien qu’elles ne sont qu’une vue surranée de l’esprit, existeraient réellement, et seraient la vrai cause du racisme, justifiant insidieusement de la sorte le préjugé qu’il s’agit de combattre. C’est pourquoi d’excellents auteurs ont suggéré une autre terminologie[1]) ; mais il semble qu’il soit impossible de changer par décret l’usage universel de la langue… Du reste, en 1985, l’observation quotidienne nous apprend à quel point les arguments des savants, tout comme les plaidoyers des hommes ou organisations de bonne volonté, voire les dispositions des gouvernements, sont impuissants à éradiquer le détestable phénomène qui à pour nom racisme. Lire la suite

Race, Racisme

Le livre « Le Racisme » de Lydia Flem, avec une préface de Léon Poliakov, a été publié aux éditions M.A. en 1985. Saisie des textes :  Selma Olender.

RACE

Le mot « race » apparaît en français au XVIe siècle. Il dérive de l’italien « razza », « sorte », « espèce », qui vient lui-même du latin ratio, « raison », « ordre des choses », « catégorie », « espèce », et qui prend le sens de « descendance » en latin médiéval. Au XVIe et au XVIIe siècles, le mot race est surtout utilisé par les familles nobles les plus importantes ; il passa ensuite dans l’usage pour désigner de plus vastes groupes humains auxquels on supposait des traits physiques communs. Ce n’est qu’au XIXe siècle qu’on attribua en plus d’une ressemblance morphologique et d’une marque biologique communes, une ressemblance sociale, morale, culturelle. Les philologues découvrirent des familles linguistiques et les anthropologues les identifièrent à des races, ainsi naquirent la « race aryenne » et la « race sémite ». En cette fin du XXe siècle, les biologistes et les généticiens des populations affirment qu’aujourd’hui pour la science, les « races humaines » n’existent pas.

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La Haine plus ancienne que l’amour

« La haine ( de l’autre ) est plus ancienne que l’amour » : l’hypothèse que proposait Freud à la réflexion il y a exactement un siècle, éclaire l’actualité et fait soudain sens dans l’horreur. Dans un texte de 1915, écrit au milieu de la Première guerre mondiale, Freud nous a rappelé que c’est la barbarie, et non la civilisation, qui se trouve au fondement de l’être humain. Les valeurs humanistes de respect de l’autre, de tolérance, de débat pacifique, ne vont aucunement de soi. Contre la violence des pulsions, le travail de la pensée, de l’éducation, de la réflexion, de la sublimation, est à recommencer. Sans relâche.  A chaque génération. L’avons-nous oublié ? L’avons-nous jamais réellement accepté ? Il nous plaît de penser que l’homme est naturellement bon, tel que le rêvait Rousseau, mais que de temps gâché à l’espérance plutôt qu’à la lucidité.

Aujourd’hui, c’est Bruxelles qui est attaquée. Bruxelles – symbole d’une Europe qui voulait, dans les années 1950, conjurer la guerre et inventer une nouvelle solidarité sur son continent – a été mutilée en deux lieux symboliques de la liberté :  un aéroport international, une rame de métro à côté des institutions européennes.

Le pire est arrivé. La violence des combattants islamistes fait non seulement exploser nos corps mais aussi nos pensées. Les valeurs issues des Lumières, que nous avons crues non seulement bonnes mais intouchables et universelles, ne sont pas partagées par tous. Ce constat nous accable et la tentation est grande de répondre à la haine par la haine. N’y cédons pas. Réfléchissons. Préserver notre démocratie, tout en déjouant les attaques d’un adversaire qui ne respecte pas les mêmes règles, pose des problèmes complexes. Quelles valeurs, quelles croyances, pouvons-nous proposer à ces jeunes gens, en quête d’un quart d’heure de gloire, qui investissent leur mort comme une jouissance érotique ? Il n’y a pas de réponses simples à des questions compliquées. Osons prendre le temps de l’intelligence.

.dans la revue « Marianne », 22 mars 2016, à propos des attentats de Bruxelles

Lydia Flem

Membre de l’Académie Royale de Belgique, psychanalyste, écrivaine et photographe,  Lydia Flem est l’auteure d’une dizaine de livres traduits en une vingtaine de langues. Son dernier livre qui vient de paraître : « Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans », « La librairie du XXIème siècle », Seuil.

Protocoles des Sages de Sion

PROTOCOLES DES SAGES DE SION

D’abord rédigé en français, ce faux célèbre confectionné dans les milieux parisiens de la police secrète du Tsar (l’Okhrana), entre 1894 et 1899, est un plagiat qui décalque un pamphlet anti-bonapartiste de Maurice Joly. Ces Protocoles des Sages de Sion furent ensuite publiés sous forme de feuilleton dans un quotidien de Saint Petersbourg Znamya (le drapeau) du 26 août au 7 septembre 1903. Son directeur, Pavolachi Krouchevane — qui quelques mois plus tôt déclenchait le sanglant pogrom de Kichinev — affirmait qu’ils constituaient les procès-verbaux de conférences sionistes tenues en France. Ce n’est qu’en 1917 que Nilus , un autre éditeur russe des Protocoles, prétendra soudain que « ces Protocoles ne sont rien d’autre qu’un plan stratégique pour conquérir le monde et le placer sous le joug d’Israël, … (plan) présenté au Conseil des Sages par le « Prince de l’Exil », Théodore Herzl, lors du premier Congrès sioniste, convoqué par lui à Bâle en 1897 ».

C’est au Times de Londres que revient le triste privilège d’avoir lancé mondialement ces Protocoles en publiant le 8 mai 1920 un article intitulé le Péril juif dans lequel était présenté le livre The Jewish Peril. Protocols of the Learned Elders of Zion. Quinze mois plus tard, le Times dénonce ce texte comme un plagiat. Les 16, 17, et 18 août 1921, Philippe Graves, correspondant à Constantinople, publie en effet l’histoire de sa rencontre avec un émigré russe qui avait découvert, parmi de vieux livres rachetés à un ancien officier de l’Okhrana, Le dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly. Saisi par l’incroyable similitude entre le pamphlet de 1864 et le texte des Protocoles, et persuadé du plagiat, le monarchiste russe alerta le journaliste anglais.

Cette dénonciation mit fin à la polémique en Grande-Bretagne mais accentua davantage encore la célébrité de ce faux qui depuis n’a cessé d’être publié partout dans le monde, d’Amérique latine au Japon ou dans les pays arabes, jusqu’aujourd’hui. Comme l’expliquait le Père Charles, ce lucide Jésuite belge qui fut le premier à proposer une analyse définitive de ce plagiat, pour les adversaires des Juifs « la question de l’authenticité des Protocoles était tout à fait vaine, parce que, même faux, ces Protocoles restent vrais ».

 

Lecture

 

  • Norman COHN, Histoire d’un mythe. La « conspiration » juive et les Protocoles des Sages de Sion, Paris, Gallimard 1967.
  • Maurice OLENDER, « La chasse aux ‘évidences’. Pierre Charles (s.j.) face aux Protocoles des Sages de Sion » dans Le Racisme. Mythes et sciences. Pour Léon Poliakov. Bruxelles, Complexe 1981, p. 221-245, (éd. M. Olender).

 

 

Cf. Antisémitisme, Dreyfus, Pogrom.

 

Article extrait du livre de Lydia Flem, Le Racisme, M.A.éd, préface de Léon Poliakov, 1985 (épuisé).

Pogrom (Racisme)

POGROM

 

Les premiers pogroms contre les Juifs russes eurent lieu dans la confusion qui suivit l’assassinat d’Alexandre II, en mars 1881, par les membres d’une petite organisation révolutionnaire Narodnaïa Volia. Au lendemain de cet attentat, quelques grands-ducs et officiers de la garde mirent sur pieds une organisation contre-terroriste, la « Sainte légion », dont un des buts fut de susciter des pogroms. Après cette période d’agitation, les Juifs continuèrent d’être utilisés comme des boucs émissaires commodes ; c’est ainsi que pour la première fois première fois, l’antisémitisme fit officiellement partie de la politique d’un gouvernement.

Au cours de la Semaine sainte de 1881, éclatèrent des pogroms à Elisavetgrad puis à Kiev et Odessa. « Les émeutes antisémites eurent lieu à jour fixe, presque partout selon les mêmes procédés, pour ne pas dire suivant le même programme. Elles débutaient pas l’arrivée de bandes d’agitateurs apportés par les chemins de fer. Souvent, on avait, dès la veille, affiché des placards accusant les Juifs d’être les auteurs du nihilisme et les meurtriers de l’empereur Alexandre II. Pour soulever les masses, les meneurs lisaient, dans les rues ou dans les cabarets, des journaux antisémites dont ils donnaient les articles comme des oukazes ordonnant de battre et de piller les Juifs (…) Plus d’une fois, les Juifs qui tentèrent de se défendre furent arrêtés et désarmés : ceux qui osèrent monter la garde à la porte de leur maison, le revolver à la main, étaient poursuivis… » (A. Leroy-Beaulieu, L’Empire des tsars et les Russes, Paris 1898, t. III, pp. 614-619, cité par L. Poliakov).

En mai 1882 des décrets établirent un numerus clausus limitant l’accès des Juifs à l’enseignement secondaire et supérieur ; il leur était également interdit de résider à la campagne ou dans certaines villes. Tout ceci conduit un grand nombre de Juifs à émigrer alors vers les Etats-Unis. Une autre réaction aux pogroms fut la naissance d’un mouvement sioniste, mais aussi la constitution d’un parti ouvrier juif, le « Bund », qui fut critiqué par Lénine comme « réactionnaire » parce qu’il revendiquait une spécificité juive en plus de son programme socialiste.

Une deuxième vague de pogroms, plus sanglante, s’abattit sur les Juifs à partir de 1903. Le meurtre d’un adolescent fut attribué par la rumeur publique aux Juifs et des appels à la vengeance furent distribués dans les débits de boisson de Kichinev, — dont le .propriétaire du journal local, Paul Krouchevane, publiait des propos antisémites à longueur de pages, avant d’être le premier éditeur des Protocoles des Sages de Sion.

Dans le contexte révolutionnaire de 1905, cent cinquante pogroms environ eurent lieu ; toutes les classes de la population y participaient : cheminots et postiers en première ligne, mais aussi ouvriers et paysans, ceux-ci ramassant souvent tout ce qui traînait par terre. Les professions libérales n’étaient pas non plus absentes de ces mouvements.

Le pogrom institue un moment de rupture des liens sociaux habituels : il pouvait ainsi arriver que ceux-là même qui pillaient les biens juifs cachent pourtant chez eux des Juifs en fuite.

Entre 1906 et 1916, près de 3000 brochures et livres antisémites furent publiés avec l’appui financier du Tsar Nicolas II.

La troisième vague de pogroms se déroula entre 1917 et 1921. Environ 60000 Juifs périrent dans la fureur antijuive des armées blanches et des bandes ukrainiennes qui rivalisaient de cruauté avec l’armée. « L’acharnement antijuif des troupes avait atteint une sorte de fureur enragée contre laquelle on ne pouvait rien entreprendre. » (Mémoires du général Dénikine ).

 

Lecture

  • Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme, IV, Calmann-Lévy, 1977.
  • Encyclopaedia Judaica, article « Pogroms », Jérusalem 1971, t. XIII, p. 694-701.

 

Article extrait du livre de Lydia Flem, Le Racisme, M.A. éd, préface de Léon Poliakov, 1985 (épuisé).

Nazisme

NAZISME

Tout a commencé dans la légalité. Hitler adhère en 1919, après l’humiliation de la défaite, au Deutsche Arbeitpartei qui voit certains membres de l’armée le soutenir. En 1921, les premières Sections d’assaut ou S.A. sont mises sur pied avec pour mission d’intervenir dans les réunions communistes et de créer une atmosphère de violence dans la république de Weimar.

Au sein de son parti — devenu N.S.D.A.P., National Sozialistische Deutsche Arbeitpartei, Hitler cherche déjà à exercer une autorité sans partage. Il veut conquérir le pouvoir, défendre l’Allemagne et la race aryenne. Doctrinaire et opportuniste, il a compris le rôle fondamental des masses populaires et saura mêler les vieux mythes germaniques à la modernité. L’horreur et l’efficacité de sa tyrannie tiendront dans l’utilisation habile de tous les instruments de manipulation pour renforcer son charisme et sa puissance. Croix gammée et étoile jaune, aigle emprunté à l’empire, défilés, affiches, cinéma, discours martelés au son des bottes, caractères gothiques, jeunesse en uniforme… rites et symboles rendent inutiles le recours à la contrainte ou l’intelligence, ils parlent d’eux-mêmes, emportent l’adhésion, imprègnent tout le quotidien.

Le 9 novembre 1923, c’est la tentative de putsch à Munich. Accusé de haute trahison, Hitler se prétend au contraire le meilleur des Allemands, « celui qui voulait offrir au peuple allemand le meilleur de toutes choses ». La presse le transforme en champion de la cause nationale. Condamné à cinq ans de prison, il rédige Mein Kampf. En 1925, il retrouve la liberté et sa place à la tête du parti. Pour contre-balancer l’influence des S.A., il crée une force à sa disposition personnelle, les S.S. ou Schutzstaffeln. Il est à tout moment prêt à saisir les occasions politiques. Avec la Grande crise de 1929 qui gagne l’Allemagne, les nazis enregistrent leurs premiers succès électoraux. De 12 députés en 1928, le parti nazi obtient 107 sièges en 1930 et un poste de ministre de l’Intérieur de l’état de Thuringe.

Le 30 janvier 1933, Adolf Hitler est nommé Chancelier par le maréchal Hindenburg et présente son gouvernement à la presse. Hermann Göring et Joseph Goebbels sont respectivement chef du gouvernement de la Prusse et ministre « pour l’information du peuple et la propagande ». Arrivés au pouvoir par la voie légale, les nazis la rejettent tout aussitôt : Cent cinquante journaux sont interdits, la police reçoit le l’ordre de ne pas intervenir contre les S.A. devenus maîtres de la rue, les libertés fondamentales sont supprimées (inviolabilité du domicile, du secret postal, liberté d’expression, de réunion, d’association, du droit de propriété). Les partis politiques semblent aveuglés, ils ne mesurent pas l’étendue de la répression qui s’installe. Communistes, socialistes, libéraux et même l’Église catholique, personne ne réagit aux arrestations et sévices contre les membres de l’une ou l’autre organisation. Personne ne semble imaginer se solidariser pour résister à cette peste brune. Le judaïsme allemand lui-même pense que le péril n’est fort relatif et ne concerne que quelques Juifs de l’Est. Les syndicats acceptent même de défiler le 1er mai mais le lendemain, toutes les maisons syndicales sont occupées par les S.A. et les dirigeants emprisonnés. Les partis sont frappés ou dissouts ; une loi interdit la création de nouveaux partis politiques.

Une reconnaissance internationale est acquise en juillet 1933 par le pacte signé avec la France, l’Italie et la Grande-Bretagne et le concordat avec le Saint-Siège. Les Jeux Olympiques de 1936 en sont le signe le plus éclatant.

Hitler veut posséder un pouvoir absolu, il fait exécuter les S.A., c’est la « Nuit des longs couteaux » du 30 juin 1934.

Hitler veut la conquête d’un nouvel espace vital à l’Est et sa germanisation impitoyable. Il veut aussi modeler la jeunesse et rend obligatoire le service dans la Hitlerjungend, sélectionne des jeunes filles conformes à des critères « raciaux » pour en faire les reproductrices de la « renordisation ».

En septembre 1938, c’est la rencontre à Munich avec Mussolini, Edouard Daladier et Neville Chamberlain ; Les Allemands prennent possession des Sudètes que l’Occident leur a donné et l’Europe va basculer dans la guerre.

La guerre fait partie des moyens qu’entend utiliser le régime nazi pour arriver à ses fins, de même que le racisme en est une donnée centrale.

Les lois raciales de Nuremberg des 15 et 16 septembre 1935 ont codifié la politique antijuive mais en janvier 1942, les nazis ne se contentent plus d’obtenir l’émigration et le transfert de cette minorité sur laquelle se cristallise tant de haine, dorénavant c’est une « solution définitive de la question juive pour l’ensemble de l’Europe » qui est envisagée.

Nourri dès sa jeunesse viennoise de pamphlets antisémites, de textes pseudo-scientifiques à propos du « mythe aryen », Hitler va incarner les délires verbaux de ses prédécesseurs et organiser industriellement le génocide. Héritier d’un antisémitisme séculaire, il planifie l’horreur avec la complicité passive, ou l’omission, des nations civilisées. Churchill refuse de considérer les mesures antijuives comme un obstacle à l’entente germano-britannique, en 1938, la Suisse cherche à empêcher les émigrés juifs de franchir ses frontières ; l’Amérique latine après avoir accueilli des réfugiés restreint l’immigration juive ; d’après un sondage, 87% des Américains interrogés refusent d’ouvrir plus largement leurs portes aux Juifs européens, … On connaît aussi le rôle du gouvernement de Vichy dans cette tragédie. Ce sont les Juifs « étrangers »  — polonais et allemands principalement — que Vichy veut livrer aux nazis. La xénophobie se mêle à l’antisémitisme français, qui distingue l’ « Israélite », « bon Juif » assimilé, du « mauvais Juif », venu de l’étranger. L’amiral Darlan déclare que les Juifs apatrides qui se sont « abattus » sur le territoire français ne l’intéressent pas mais que les bon vieux Juifs de France doivent recevoir protection. Les autres peuvent mourir. Ce que Louis Gernet résume en 1943 par cette phrase : « On a pu observer un antisémitisme d’académicien qui est d’ailleurs à peu près le même que celui des voyous ».

 

Lecture

 

–       Pierre AYÇOBERRY, La question nazie, les interprétations du national-socialisme. 1922-1975, Seuil, 1979.

–       Saul FRIEDLANDER, Reflets du nazisme, Seuil, 1982.

–       Daniel GASMAN, The Scientific Origins of National Socialism, Londres, Macdonald, 1971.

–       Georges GORIELY, Hitler prend le pouvoir, Complexe, Bruxelles, 1982.

–       Alfred GROSSER, Dix leçons sur le nazisme, (dir.), Complexe, Bruxelles, 1984.

–        Dominique PELASSY, Le Signe nazi : l’univers symbolique d’une dictature, Fayard, 1983.

–       Léon POLIAKOV, Bréviaire de la haine. Le Troisième Reich et les Juifs, Calmann-Lévy, 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Fascisme, Génocide.