SOCIOBIOLOGIE

Depuis environ une dizaine d’années s’est constituée aux Etats-Unis une nouvelle discipline, la sociobiologie, qui désire étudier les fondements génétiques du comportement social, non seulement des animaux, mais aussi des hommes. C’est à un spécialiste du comportement social des insectes, Edward O. Wilson, que l’on doit  le livre principal de cette nouvelle théorie : Sociobiologie, la nouvelle synthèse, parue en 1975. Il y défend l’idée que les institutions sociales, les mœurs, les lois ne sont pas issues des traditions culturelles, de l’histoire ou de l’idéologie des sociétés humaines mais bien de l’héritage génétique de l’espèce. Il s’agit, en somme, d’un néo-darwinisme naïf et simpliste.

   Les sociobiologistes veulent voir dans des mécanismes aussi complexes que l’intelligence, l’altruisme, les sentiments religieux ou les jugements esthétiques , l’action directe des gènes. Leurs arguments se contredisent souvent ; ainsi, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, comment l’idéologie des Droits de l’Homme pourrait-elle dériver de notre nature de mammifères si, comme Wilson le note lui-même, l’idée des droits de l’homme ne se retrouve pas partout mais apparaît au contraire comme une invention récente de la civilisation européenne et américaine ?

   Comme Lévi-Strauss l’a souvent souligné, la culture, avec ses contraintes physiologiques et techniques, ses règles de mariage, ses valeurs morales et esthétiques, sa disposition plus ou moins grande à accueillir des immigrants, exerce sur ses membres une pression de sélection beaucoup plus importante, avec des effets bien plus rapide que la très lente évolution biologique et génétique.

   On peut facilement deviner à quelle politique une théorie, dite scientifique, qui voit dans la hiérarchie entre les hommes le résultat de la compétition entre les gènes peut servir. « Le bien et le mal devraient être reformulés en terme de génétique et des principes évolutifs » déclare calmement Wilson. Ce type de raisonnement pose évidemment toute la question du rôle éthique et du pouvoir des scientifiques et de la science dans notre société.

Lecture

  • Charles FRANKEL, « Les Enjeux de la sociobiologie », in Le Genre Humain n°1, 1981, p. 83-93.
  • Claude LEVI-STRAUSS, Le Regard éloigné, Plon 1983, p. 49-62.
  • Marshall SAHLINS, Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques. Gallimard, 1980.

Cf. Culture, Darwin, Génétique, Hérédité, Idéologie, Nature, Quotient intellectuel, Scientisme.

SEUIL DE TOLÉRANCE

Présenté comme un instrument sociologique rigoureux, le « seuil de tolérance » aux étrangers est censé quantifier un phénomène qualitatif : à partir d’une certaine proportion d’étrangers au sein d’une population nationale donnée, des tensions, des conflits entre les deux communautés, où, pour le moins, des problèmes sociaux apparaîtraient, dans les écoles, les lieux d’habitation, etc…

   Les mass media ont très largement contribué à répandre cette notion et à la faire fonctionner dans l’esprit du public comme une évidence sociale.

   L’idée de seuil renvoie à l’idée, qui peut paraître « naturelle » et « écologique », de la nécessité pour chaque groupe animal ou humain de posséder son propre territoire. Il y a un demi-siècle, Hitler basait sa politique raciale sur la notion d’« espace vital », aujourd’hui, l’usage du « seuil de tolérance » se fait passer pour une réaction modérée. Pour enrayer la « maladie » xénophobie du corps social, il suffirait, non pas d’en chasser comme au Moyen Age les « agents provocateurs » de la peste, Gitan, Juif ou sorcier, ni d’appliquer la meurtrière « solution finale », mais d’en restreindre le nombre.

   Le terme de « seuil » évoque l’idée de limite, de frontière entre le dehors et le dedans, le familier et l’inconnu, la maison et le monde extérieur, le soi et le non soi. Il renvoi à des fantasmes inconscients de « moi-peau » ( D. Anzieu), d’objet persécuteur et d’angoisse devant l’étranger vécu comme intrus déstabilisant. Sur le plan social et politique, il sous-entend que l’étranger « assimilé », noyé à dose « homéopathique » dans la population nationale, qui a cessé en somme d’être un étranger, est tolérable, mais qu’en plus grand nombre, les étrangers, les immigrés, sont une menace pour l’intégrité, l’identité nationale. L’immigration se trouve ainsi présentée à l’imaginaire social comme une invasion sauvage et anarchique alors qu’elle s’inscrit dans une rationalité économique.

   Le « seuil de tolérance » n’apparaît pas comme tel dans l’enquête d’opinion sur les Français et les étrangers menée par l’INED en 1953 mais il devient explicite en 1964 sous la forme de « seuil de tolérabilité » dans une étude sur la cohabitation des familles françaises et étrangères dans les immeubles H.L.M. Véronique De Rudder-Paurd pense que, d’une certaine manière, l’enquête de l’INED en 1971 sur l’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère, en formulant des questions à partir de l’idée de seuil, a contribué à vulgariser cette notion. Si les sociologues n’ont jamais pu observer de corrélation statistique entre un certain pourcentage d’immigrés et des manifestations de rejet à leur égard, cela n’a en rien entravé la diffusion et l’usage social de cette notion.

   Non moins paradoxal, des sociologues ont pu mesurer les préjugés et les réactions d’hostilité à l’égard d’étrangers d’une communauté quasi absente parmi les autochtones. Ainsi, une enquête menée par le sociologue Badi Panahi fait apparaître que si l’Allemagne de l’Ouest ne compte plus que 27000 Juifs, un tiers au moins de la population présente néanmoins des stéréotypes antisémites marqués. D’autres études ont même pu montrer qu’on peut être antisémite sans même avoir jamais vu de Juif.

   Le « seuil de tolérance » semble fonctionner comme d’autres notions issues de sciences naturelles — « race », « héritabilité génétique », « quotient intellectuel », etc. — , désuètes dans le champ de la biologie ou de la génétique, elles sont utilisées par les idéologies de la Nouvelle droite, du darwinisme social, de la sociobiologie et, diffusées dans l’opinion publique, parées de la magie des chiffres et des statistiques qui leur confèrent toutes les allures de la scientificité.

   Il semble important, si la sociologie désire apporter quelques éclairages qualitatifs aux conflits inter-ethniques, qu’elle s’interroge sur ses véritables enjeux : au sein de quelle population initiale s’implantent des immigrés, quelles étaient leurs tensions internes avant leur arrivée, à quel rythme arrive la population étrangère, quelles en sont les caractéristiques sociales et démographiques, etc. ? Il serait aussi intéressant de connaître l’image, et l’altération de celle-ci, que les habitants ont et veulent donner d’eux-mêmes car, il semble bien que l’implantation d’immigrés est vécue par les autochtones comme un risque de dévalorisation sociale. Toutes les nationalités étrangères ne paraissent pourtant pas produire cet effet de dévaluation de l’image sociale des nationaux parce que selon leur origine, les étrangers sont ou non infériorisés socialement. Un étranger n’en vaut pas un autre. Qu’y a-t-il de commun entre un étranger ayant un salaire élevé et une position sociale reconnue et un autre étranger, de même langue, de même religion, de même cuisine, de même nationalité que le premier mais qui est, lui, chômeur ou ouvrier ?

   Le « seuil de tolérance » escamote la réalité des antagonismes sociaux mais aussi la modification du tissu urbain et les conditions de la concurrence entre travailleurs immigrés et travailleurs nationaux sur le marché immobiliers. « Le maintien d’un habitat insalubre sera expliqué par la tendance des immigrés à se regrouper et à économiser au maximum sur le prix de leur logement en France, note Véronique De Rudder-Paurd, mais n’apparaîtra pas comme une soupape à l’insuffisance du logement social et de l’aide pour l’accès à d’autres catégories d’habitat et encore moins comme la préservation de réserves foncières promises à terme à la reconquête urbaine. »

   En somme, le « seuil de tolérance » joue à la fois sur l’acceptation et le rejet des étrangers : il suppose tolérable l’existence d’étrangers en même temps qu’il en justifie le rejet au-delà d’un certain nombre, c’est-à-dire qu’il énonce la tolérance de l’immigré comme membre d’une minorité possédant un statut inférieur et réduit à son seul rôle de travailleur mais qu’il refuse la possibilité de l’intégrer à part entière au sein du corps social. Ou en d’autres mots : la tolérance s’arrête au seuil, ce qui véhicule l’idée sous-jacente que le « racisme est naturel et inévitable ». Une société pluraliste et respectueuse de l’altérité, consciente de la richesse d’autres traditions et d’autres cultures est loin de se dessiner.

Lecture

  • Y. CHARBIT, M.-L. LANY, « Attitudes à l’égard des étrangers et seuils de tolérance. Les enquêtes de l’INED », Sociologie du Sud-Est, (n° spécial, Le seuil de tolérance aux étrangers), Colloque du CIRCOM, n°5-6, 1975.
  • Véronique DE RUDDER-PAURD, « La Tolérance s’arrête au seuil » in Pluriel. N°21, 1980, p. 4-13.
  • A. GIRARD et J. STOETZEL, Français et étrangers : l’attitude française. L’adaptation des italiens et des Polonais, Paris, PUF, (Cahiers de l’INED n°19 et 20)., 1953.
  • GIRARD et M.-L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°5, 1971.
  • A. GIRARD, Y. CHARBIT, M.L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°6, 1974.
  • Bani PANAHI, Vorurteile. Rassismus, Antisemitismus, Nationalismus… in der Bundesrepublik heute. Eine empirische Untersuchung, S. Fischer Verlag, 1980.

SCIENTISME

« Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder et à réfléchir ».

Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984, p. 14.

Pour le scientisme, la science est porteuse d’une vérité absolue, quasi divine, elle est investie d’omniscience. Elle constitue non seulement le seul savoir authentique mais, de plus, elle est censée répondre à toutes les questions, y compris les choix politiques, moraux ou philosophiques qui agitent les hommes en société.

Dire d’une théorie ou d’un bien de consommation que « c’est scientifique », semble annuler, come par magie ou superstition, tout sens critique, toute réflexion ultérieure. Comme si la méthode scientifique n’était pas faillible, comme si elle ne procédait pas par doute et incertitude, comme si son rôle n’était pas avant tout de poser des questions, comme si surtout elle n’était pas l’histoire sans fin d’une succession d’erreurs et d’approximations, d’hypothèses et d’interrogations toujours ouvertes.

L’image d’une science « pure » et de scientifiques « neutres » et en-dehors des débats sociaux est naïve. La science s’inscrit dans le social, dans la vie quotidienne de chacun ; elle impose de nouvelles manières de penser et d’agir, renouvelle les normes : manipulations génétiques qui ouvrent de nouvelles possibilités en agriculture ou en médecine mais qui posent aussi de nouveaux problèmes éthiques en matière de reproduction humaine, par exemple ; techniques raffinées de guerre bactérologique ou de torture, bombes atomiques capables d’anéantir toute vie sur la terre, informatique et viol de la vie privée. Tout se passe comme si le progrès technique et scientifique était inéluctable et qu’il n’appartenait pas aux hommes de réfléchir et de trier, de choisir, parmi les possibles, les voies de son avenir.

Né au XIXe siècle, le scientisme reprend vigueur aujourd’hui. « Au nom de la science », on justifie des discriminations sociales et racistes : la sociobiologie parle de « code éthique génétiquement correct », le « quotient intellectuel » et le « seuil de tolérance » sont présentés comme des vérités « évidentes » puisque scientifiques, soi-disant ; la femme serait moins douée génétiquement que l’homme pour les mathématiques ou les Noirs moins habiles que les Blancs pour les exercices d’abstraction, l’eugénisme retrouve des partisans, etc. Préjugés, mépris et intolérances, engendrant exclusions et violences, lieux communs du racisme le plus quotidien habillés de neuf « au nom de la science », statistiques à l’appui.

La science occupe aujourd’hui, dans notre société, le lieu qu’habitait jadis la religion et sa caution divine. C’est à la science qu’on demande de révéler la vérité, comme si les hommes ne pouvaient se résoudre à en être d’éternels orphelins.

Lecture

  • Michael BILLIG, L’internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Maspéro, 1981.
  • Maurice OLENDER, « Les Périls de l’évidence » in Le Genre humain. N°1, 1981.
  • Pierre THUILLIER, Contre le scientisme, postface du volume Le Petit Savant illustré, Seuil, 1980.

Cf ; Génétique, Quotient intellectuel, Race, Seuil de tolérance, Sociobiologie.

RUMEUR

La rumeur accuse, elle désigne un bouc émissaire pour soulager l’angoisse, donner un nom à des frustrations, dériver des pulsations agressives. Il y est toujours question de trahison, d’empoisonnement, de vol, de viol, … Si on a pu mettre en évidence la coopération individuelle — il existerait pour chacun, en fonction de son histoire, de ses croyances, de ses attitudes, une sensibilité sélective au contenu des rumeurs — la rumeur n’en demeure pas moins essentiellement un phénomène de communication sociale qui répond à ce titre à une logique collective.

Elle apparaît au sein d’une population à un certain moment de son histoire. Elle dépend de la structure institutionnelle des différents groupes et sous-groupes de la population (hiérarchies de pouvoir, de prestige, de propriété, de savoir, d’argent,…) , de leur structure affective informelle (affinités, influences, coalitions,…), des attitudes à l’égard du contenu de la rumeur avant l’apparition de celle-ci.

Des mécanismes cognitifs particuliers ont pu être mis en évidence dans la transmission des rumeurs :

  • L’omission. — Plus le message initiale est riche en informations et plus la perte d’informations sera importante au relais suivant, et cela jusqu’au moment où le message atteint un point d’équilibre. La pensée sociale ne retient que ce qui correspond à des attitudes ou des croyances préexistantes. La rumeur ne crée pas de nouvelles tensions sociales, elle prête simplement son visage à des préjugés déjà présents.
  • L’intensification. — Les traits essentiels du message sont accusés, caricaturés. Il y a des bons tout à fait innocents et des mauvais parfaitement traîtres et diaboliques. Le bouc émissaire ainsi désigné est très clairement identifiable.
  • La généralisation. — C’est un trait essentiel de la pensée raciste qui consiste à englober le sujet visé dans une classe plus large. Les rumeurs se communiquent souvent sous la forme de stéréotypes verbaux et contribuent d’ailleurs ainsi à les renforcer. La rumeur emprunte des sillons déjà tracés.
  • L’attribution.— La rumeur est attribuée à des personnes proches d’un témoin supposé direct ce qui donne à chaque transmetteur le sentiment d’être près de la source supposée. La crédulité, la confiance se trouve ainsi mise non dans l’information véhiculée mais dans l’informateur. Il ne vient à personne l’idée de vérifier quoique ce soit évidemment.
  • La surspécification. — Pour persuader ou séduire, certains transmetteurs rajoutent des détails de leur cru ce qui accroît la crédibilité du message en donnant le sentiment que celui qui parle est bien informé.

La rumeur est donc bien une transaction collective, une œuvre commune. A travers elle se dessinent les traits d’un adversaire fantasmatique, d’un ennemi, d’un autre étrange et dangereux que la société se donne ainsi le droit légitime de dénoncer avant de le combattre.

La rumeur se murmure , se chuchote à travers toutes les couches de la société. Elle n’a pas de maître, elle peut se retourner contre ceux qui cherchent à la manipuler, elle n’épargne personne. C’est un bruit terriblement efficace qui court sur toutes les lèvres, très vite, et véhicule la passion des émotions plutôt que l’information des mots. La rumeur fait peur parce que sa logique n’est pas rationnelle. Elle n’a pas besoin d’être vraie, ni même vraisemblable, encore moins vérifiable ; ceux qui la propagent ne doivent même pas y croire. Une fois énoncée, il en reste toujours quelque chose puisque l’homme de la rue pense qu’il ne peut y avoir de fumée sans feu. On la dit toujours bien « informée » et « autorisée » mais en fait sa source reste inconnue, diffuse, souvent anonyme.

 

 

Lecture

 

  • Gordon ALLPPORT et Léon POSTMANN, « Les bases psychologiques des rumeurs » in Textes fondamentaux de psychologie sociale. Fr. A. Lévy, Paris, Dunod, 1965, p. 170-185.
  • Lydia FLEM, « Bouche bavarde et oreille curieuse » in Le Genre humain n°5, « La Rumeur » 1982.
  • Edgar MORIN, La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.
  • Michel-Louis ROUQUETTE, Les Rumeurs. U.F, 1975.

 

Cf. Autre, Bouc émissaire, Désinformation, Différence, Dreyfus, Envie, Etranger, Projection, Seuil de tolérance, Sorcellerie.

PURETÉ DU SANG

L’idée que le sang est le véhicule privilégié de la transmission des qualités physiques et morales d’une génération à l’autre est très largement répandue à travers les siècles et les cultures. La Bible, par exemple, identifie l’âme au sang et Platon parle des proches comme « ceux à qui nous lient les dieux de la famille et qui ont le même sang dans les veines ».

Pour la noblesse française de l’Ancien Régime, naître d’une famille noble, c’était être bien né, être de bonne souche, « de vieille roche », de « sang épuré ». La notion de race se trouve ainsi sous-jacentes aux sentiments de rejet que nombre de gentilshommes français éprouvent dès le Moyen Age sans doute et en tout cas dès la fin du XVIe siècle envers les roturiers « vils et abjects ».

Au fil des siècles, la noblesse prit petit à petit conscience de l’effritement de son statut ; privée de charge honorables, elle s’appauvrit ; ses privilèges étaient de plus en plus menacés. Les différences entre nobles et bourgeois s’amenuisaient aussi. Il fallait aux gentilshommes choisir : sauvegarder leur spécificité ou accepter de se mêler à la bourgeoisie marchande. Supplantés dans leurs fonctions et charges traditionnelles, contestés à posséder une vertu spécifiquement noble — l’honneur —, l’idée que leur sang était pur et porteur de qualités de noblesse héréditaires avait tout pour les séduire. D’autant que la qualité du sang, absolument invérifiable, ne pouvait être mise en doute. Il était donc aisé aux nobles de croire que leur sang était porteur d’une supériorité innée, biologique, qu’il était le symbole même de leur mission sociale : se battre et verser son sang pour la patrie. « C’est à juste titre que notre qualité est appelée noblesse de sang, puisque nos prédécesseurs l’ont généreusement répandu dans de furieux combats et sanglantes batailles données depuis tant de siècles dedans et dehors le Royaume pour affermir et accroître l’empire Français » (M. de Seneey aux États généraux de 1614).

A cette idée de pureté du sang noble s’ajouta pour la renforcer le « mythe germanique ». Jusqu’à la fin du 16e siècle, c’est le mythe unitaire d’une origine troyenne commune aux Francs et aux Gaulois qui prévalait. Ensuite, un mythe germanique vint prendre le relais, propagé par des juristes et des historiens auprès des grands seigneurs ; mythe selon lequel les nobles seraient les descendants des Francs conquérants, habiles, libres et « purs » et les roturiers ceux des Gaulois asservis. Ainsi le peuple de France serait divisé en deux races antagonistes. En 1560, à Orléans, le comte de Rochefort demanda qu’il fût mis fin aux anoblissements ; à partir de ce moment, des efforts furent déployés pour empêcher les mésalliances et préserver le sang pur hérité des nobles guerriers francs.

Face à la montée des bourgeois et des robins, plutôt que d’envisager d’acquérir de nouvelles compétences, la noblesse traditionnelle se réfugia dans ce mythe de la race et de la conquête franque. En 1614, aux États Généraux, au cours des débats autour de l’idée de race apparaissent des caractéristiques qui resteront attachés à cette notion, anticipant sur la suite de l’histoire du racisme : réflexe de défense des racistes à l’égard des « racisés », manifestation de mépris et violence verbale, préfiguration de violences plus radicales.

La France de l’Ancien Régime n’est pas la seule à avoir joué avec l’idée de la pureté de sang, l’Espagne du Siècle d’Or lui accorda même un statut juridique. Mais le « sang pur » des Espagnols n’est pas le « sang bleu » des nobles français. Pour la très chrétienne Espagne, étaient de sang impur tous les descendants des Juifs, des Maures ou des condamnés de l’Inquisition. De fait, elle concerna surtout les Juifs convertis au christianisme.

En 1391, des massacres et des pogroms sont organisés contre les Juifs dans le Sud espagnol et des conversions en masse suivirent. En 1437, une supplique est adressée au Pape par de nouveaux Chrétiens qui demandent que cessent les discriminations en raison de leur ascendance juive. En 1492, c’est la grande exclusion. Deux cents à trois mille Juifs doivent choisir l’exil s’ils refusent la conversion. A cette même date, la découverte des Amériques donne à l’Espagne le sentiment exaltant d’être le nouveau peuple élu de Dieu, supplantant ainsi le vieux peuple hébreu. Et bien qu’il n’y ait plus de Juifs en Espagne, le statut de pureté de sang  — qui interdit aux conversos l’accès à l’université, aux charges, aux professions libérales de même qu’à l’honneur — est ratifié par le Pape en 1555 et par le roi Philippe II en 1556.

Au Siècle d’Or (1550 – 1650), la figure imaginaire du Juif absent tourmente toujours l’Espagne, hantée par la passion de la pureté et la hantise de la contagion. Philosophes, juristes, théologiens, tous persuadés que l’unité nationale passe par l’unité de la foi et la négation des différences, faute d’avoir des Juifs à traquer, se retournent contre ceux qui ont préféré la conversion à l’exil, les nouveaux Chrétiens, conversos, tornadizos, marranos. Ils pensent que même l’eau du baptême ne peut les laver d’une tare originelle. « En dépit de l’anoblissement conféré par le prince, la macule reste entière ; il ne peut effacer la souillure qui se propage par la semence et colle aux os. Il s’agit de quelque chose de naturel et d’immuable ». (Melchior Pelaes de Meres – 1575).

Désormais chaque Espagnol qui désirera entreprendre des études ou acquérir quelque charge officielle sera soupçonné d’appartenir à cette race au sang impur. Plus personne ne sera au-dessus de tout soupçon. Dans certains cas, sera écarté tout candidat dont on aura médit alors même que la rumeur se sera révélée fausse. L’Espagne va ainsi, petit à petit, se pétrifier, perdre son esprit d’entreprise. Des auteurs, des historiens, des mystiques réclament la modération des statuts de pureté. Néanmoins, les enquêtes sur la pureté de sang et les certificats obligatoires sont restés officiellement en vigueur jusqu’au XIXe siècle.

Cette attitude de racisme justifiait l’exclusion de concurrents, redoutés à la fois sur le plan économique, religieux et d’identité nationale, en se fondant sur la volonté divine.

Ainsi se trouvèrent liés biologie et christianisme.

En voici un exemple transparent dans un texte de 1559 de Orce de Otalora : « Les Juifs par leur crime de lèse-majesté divine et humaine, ont perdu toute sorte de noblesse et de dignité, et le sang de celui qui a livré le Christ est à un tel point infecté que ses fils, ses neveux et leur descendants, tout comme s’ils étaient nés d’un sang infecté, sont privés et exclus des honneurs, des charges et des dignités. L’infamie de leurs pères les accompagnera toujours ».

 

 

Lecture

  • Charles AMIEL, « La ‘pureté de sang’ en Espagne », in Etudes interethniques, Annales du C.E.S.E.R.E. (Université de Paris XIII), 1983, p. 27-45.
  • André DEVYVER, Le sang épuré. Les préjugés de la race chez les gentilshommes français de l’Ancien Régime (1560-1720), Editions de l’Université de Bruxelles 1973.
  • Henry MECHOULAN, Le Sang de l’autre ou l’honneur de Dieu. Indiens, Juifs et Morisques au Siècle d’Or. Fayard 1979.

 

Cf. Antisémitisme, Indiens, Nature, Renaissance, Souillure.

 

RENAISSANCE

L’idée de « race » en France au XVIe siècle et au début du XVIIe est une catégorie mentale largement partagée. Le sens le plus courant du mot à cette époque est celui de lignée, de lignage, de famille considérée dans la suite des générations.

L’idée de race peut être décomposée en quatre affirmations :

 

  • Les hommes naissent naturellement inégaux ;
  • Cette inégalité innée est définitive (malgré l’effort ou l’éducation) ;
  • Cette inégalité innée et définitive est héréditaire ;
  • L’ordre social est le reflet de la hiérarchie naturelle des hommes.

La notion de diversité et d’inégalité naturelle paraissait évidente mais elle était toutefois nuancée par la conscience de la solidarité humaine et la conviction qu’aux yeux de Dieu, toutes les vies sont dignes de respect. Ainsi s’atténuait l’injustice de l’inégalité à la naissance. On ne réfutait pas complètement l’influence de l’éducation, on insistait même sur la nécessité de cultiver ses dispositions naturelles mais elle ne pouvait effacer les défauts d’une nature imparfaite. Ceux « qui du ventre de leur mère n’ont esté mis au grand chemin d’honneur » n’ont aucune chance de valoir jamais ceux qui sont « bien nés », disait-on alors.

A partir de 1540-1550, l’idée d’une hérédité des qualités est parfaitement courante. Les enfants ressemblent aux parents et cela par le sang et la semence. Le mot « sang » servant souvent de synonyme au mot « race ». Les mécanismes de la fécondation et de l’hérédité étaient fort mal connus des médecins de l’époque et souvent on s’accordait encore à penser avec Aristote que l’homme transmet la « forme » à l’embryon et la femme la « matière ». Mais ce mystère des origines n’empêchait personne de croire à l’hérédité des caractères et des vertus comme à une évidence.

Les qualités que l’homme du XVIe siècle croit transmises par le sang sont avant tout des qualités familiales, propres à une « race ». Pour qu’une race existe, il fallait, bien sûr, qu’il y ait filiation biologique mais aussi filiation morale, « consanguinité spirituelle » mais aussi ancienneté de la race et reconnaissance sociale de celle-ci. La notion d’ancienneté de la race concernait surtout les catégories supérieures de la société. Les plus pauvres, les humbles ont bien sûr une famille mais leur lignée reste obscure ; ce sont des sans-race, des sans-nom. On attend d’eux, non qu’ils reproduisent la vertu particulière d’une lignée connue mais qu’ils manifestent les qualités propres à leur ordre social. D’un gentilhomme, avant de dire qu’il est un noble, on dit : « c’est un Montmorency, c’est un Guise » ; d’un homme « mal né », on dira d’abord : « c’est un paysan, c’est un tailleur ». Pour un noble, la race est d’abord inscrite dans le lignage ; pour le paysan, dans la catégorie sociale à laquelle il appartient. La race indique l’hérédité des biens nés comme des mal nés mais pour les uns, elle traduit un parcours glorieux et pour les autres, elle les replonge dans un total anonymat.

Mais il en est des « races » comme des individus, elles naissent, croissent et déclinent. Les guerres, les épidémies, la diminution de la fécondité peuvent anéantir la filiation biologique d’une lignée. La dégénérescence, la disparition des vertus annulent la filiation spirituelle et peuvent compromettre la dignité sociale. Pour se préserver de ces dangers, l’éducation mais aussi le refus de toute mésalliance sont essentiels. Et l’on voit des auteurs prescrire des mesures qui annoncent l’eugénisme du XIXe siècle.

A la notion de race était aussi liée que la hiérarchie sociale et la hiérarchie naturelle se recouvraient. Les qualités propres à une « race » justifiaient aussi sa place dans la hiérarchie sociale parmi les  trois ordres de la société : clergé, noblesse et tiers-état. La noblesse, surtout, utilisera l’argument de « race » et de « pureté de sang » pour justifier ses privilèges. S’il y a pour chacun un destin social héréditaire, on pouvait mieux comprendre la stabilité de la hiérarchie sociale, la faiblesse de la mobilité sociale et les signes extérieurs si fortement marqués entre les catégories sociales.

Sans doute, les hommes de la Renaissance assistaient-ils, non sans crainte, à l’émergence de la notion d’individualité et de responsabilité personnelle. L’idée de race, au contraire, rassure ; elle explique par un ordre naturel des choses les différences entre les hommes, elle donne un sens à la diversité de la société, elle semble enraciner les hommes dans une continuité, une permanence, un univers stable. Ce déterminisme de l’hérédité leur évite l’angoisse de se savoir libres et responsables d’un destin individuel et collectif fragile et imparfait.

Lecture

  • Arlette JOUANNA, L’idée de race en France au XVIe siècle et au XVIIe, Université Paul Valéry, Montpellier 1981.

 

Cf. Eugénisme, Race.

 

Les mots du Racisme : Race