Rue de pierre, rue de papier

La Revue des Deux Mondes par Patrick Kéchichian, mars-juin 2021

Non, Lydia Flem ne fait pas de la parisienne et modeste rue Férou, entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxem- bourg, le centre du monde. Ce serait simpliste. En revanche, elle concentre là, dans ces quelques mètres de pierre et de hauts murs, dans ses cours pavées et devant ses porches, toute sa mémoire, ses recherches documentaires, sa part (dûment contrôlée) de rêverie. En fait, le vrai sujet de ce volume merveilleusement hybride, démesuré, à la fois précis, scrupuleux et riche de multiples digressions, se trouve dans les intersections, les croisements qu’il établit (1). Comme souvent d’ail- leurs dans les livres de Lydia Flem. Ce point de rencontre si obstinément recherché est quelque part entre l’ici et l’ailleurs, le chez soi et le hors de soi, le temps perdu et le temps retrouvé; la boussole le mesure autant que l’horloge, et on doit le chercher aussi bien côté cour que côté jar- din. Le titre peut mal nous orienter, car le Paris qui est raconté à partir de cette petite rue est bien plus réel que fantasmé. Mais peu importe: les 500 pages tiennent sinon en haleine, du moins en forte, heureuse, émouvante attention le lecteur, surtout s’il est lui-même parisien. Paris, disait Marivaux, cité en tête d’un chapitre, « est l’abrégé du monde ».

« Comme il serait doux de se sentir chez soi quelque part ; d’être un corps à l’abri de sa peau, dans une maison-enveloppe, dans un espace- temps où le dedans et le dehors s’épouseraient comme la danse des nuages », écrit Lydia Flem dans la belle et juste préface de son livre.

Quelques lignes plus loin, elle pose cette question déchirante, à la fois intime et collective, qui vaut pour toutes les familles juives (comme la sienne) ou appartenant à un autre peuple persécuté qui ont traversé la guerre et la Shoah ou n’en sont pas revenues : « Existe-t-il, pour moi, un lieu où l’espace cesserait d’être un doute, un exil, une conquête incer- taine ? Pourrais-je un jour faire corps avec l’espace qui m’englobe, cesser de me sentir en transit, en embuscade, cachée en moi-même ? »

Mais avec quoi, avec qui, avec quels temps « faire corps » ? Ou, autrement formulé : quelle adresse peut-on dire vraiment sienne ? Ou bien : « Puis-je m’arrimer en un point de hasard ? » Définir un lieu, se définir par rapport à lui, surtout dans une ville comme Paris, c’est commencer de répondre à de telles questions et s’orienter comme il convient. Et cette définition est plurielle, inscrite dans le temps. Un temps qui ne peut être seulement personnel. « Récits collectifs et récits de soi s’interpénètrent, indissociables », écrit Lydia Flem, avant d’ajouter cette évidence, si souvent négligée dans la fièvre autobiographique : « Il n’y a pas de soi sans les autres. On est dans le même monde. »

Un jour donc, l’auteure cherche (et trouve) un lieu à Paris, un logement, un lieu de travail plutôt, et se désigne à elle-même la rue Férou, « une rue à ma taille » dit-elle. Dès lors, pour habiter ce lieu, il faut se familiariser avec lui. La rue n’est pas longue, nous l’avons dit, mais elle se prolonge considérablement, s’enfonce dans le temps, dans la mémoire. La chronologie, la généalogie sont des voies d’accès. Le recensement des noms, des dates, aussi. Les visages, eux, sont effacés, mais quelques-uns survivent cependant… Ainsi, « c’est le monde au loin qui s’organise par rapport à la demeure ici ». Là aussi, des croi- sements, des rencontres, parfois improbables, donnent à la présence, surtout des morts, une fabuleuse et inspirante épaisseur.

Les inventaires (« après décès ») ne peuvent ressembler qu’à ceux de Jacques Prévert, qui habita au 4 de la rue Férou, ou de Georges Perec, rêvassant avec attention, un jour d’octobre 1974, au Café de la Mairie, sur la place Saint-Sulpice, juste en face de la même rue. Les figures sont nombreuses, célèbres, anonymes, effacées ou encore bien dessinées… Citons-en quelques-unes… Comme en majesté, il y a Man Ray, et puis, vers la fin du livre, le photographe Eugène Atget, qui le croisa vers 1922,

en plein surréalisme. Avant cela, Athos, l’un des trois (des quatre en réa- lité) mousquetaires habita là. Et aussi le grand Jean-Jacques Olier, figure centrale de la spiritualité catholique au XVIIe siècle, concentrée autour de Saint-Sulpice. Le jeune Renan, à l’hôtel Fénelon voisin, se souvient de lui, avant de s’éloigner… Ou encore, en mêlant les époques, tandis que Leibnitz se promène et qu’Eugène Pottier compose L’Internationale, La Rochefoucauld visite, en voisin, Mme de La Fayette – Mme de Sévigné disait que « rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié ». Et puis, plus récemment disparus des lieux, les éditeurs Belin et L’Âge d’homme. Enfin Le Bateau ivre de Rimbaud, reproduit sur le mur, à l’entrée de la rue.

« Chaque livre est une lanterne magique, une boîte à trésors », écrit Lydia Flem. Chaque livre, je n’en suis pas certain… mais le sien, assurément.


1. Lydia Flem, Paris Fantasme, Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 2021.

S’affranchir de la distance des siècles

La Vie du 8 avril 2021 par Victorine de Oliveira

Que signifie se sentir chez soi ? À cette question à la fois simple et vertigineuse, Lydia Flem apporte une réponse tout en digressions historiques : se sentir chez soi, ce serait être (bien) entourée des fantômes du passé. Et la rue Férou en bourdonne, voie du VIe arrondissement de Paris qui mène de la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg. Lydia Flem s’est laissée emporter par le cortège de ses illustres occupants : le photographe Man Ray, qui y eut son atelier ; Madame de La Fayette ; Alexandre Dumas, qui y fit habiter Athos, l’un de ses quatre mousquetaires ; Chateaubriand ; Hippolyte Taine ; et même Jean-Jacques Goldman, qui y possède un hôtel particulier. Mais elle s’inquiète aussi des« vies minuscules », celles qui ont parfois tout juste laissé un nom sur les registres d’état civil ou du cadastre. À commencer par le mystérieux Étienne Férou (ou Ferrou), procureur au parlement de Paris sous François Ier. On pense à Georges Perec. Mais ce n’est pas tant pour tenter l’épuisement d’un lieu parisien, plutôt pour tisser par bribes – avec ce que cela comporte de manques – un « vivre ici et ensemble », qui s’affranchirait de la distance des siècles. ■

par Victorine De Oliveira

Une autobiographie au pluriel

par Vincent Roy : L’Humanité ( 18 au 24 mars 2021)

« Une rue, dix maisons, cent romans » : Lydia Flem fantasme Paris. La psychanalyste et écrivaine est aussi une journaliste, une enquêtrice, une historienne, une sociologue, une ethnographe… Fascinée par une ruelle née il y a cinq cents ans entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, une ruelle « un peu à l’écart, en pente douce, discrète, ondoyante, mystérieuse », laquelle « cristallise, sur une toute petite parcelle de territoire, l’intensité et l’étrangeté des vies humaines », notre généalogiste traque des légendes, rappelle des fantômes, écoute des voix du passé et répond à une question : « Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part? D’habiter tout à la fois son corps, sa maison et le monde ? »

«Sa» rue Férou est «le lieu d’une autobiographie au pluriel » et son ouvrage singulier celui d’une quête existentielle. D’où son intensité. C’est, nous explique-t-elle, que les récits collectifs sont, d’une certaine façon, connexes des récits de soi, qu’ils « s’interpénètrent ». Ce qu’elle explore à toute force, c’est l’expé- rience de l’habitation. Elle entend les habitants avec sa troisième oreille – elle est analyste, comme on l’a dit : Man Ray dans son atelier, Madame de La Fayette dans sa maison d’enfance, Voltaire dans le petit hôtel de Villette et Athos, le mousquetaire, dans son deux-pièces. Ce dernier vivait là, selon Dumas ! Mais Lydia Flem est aussi hantée par celles et ceux « dont il ne reste pas d’autre trace pour dire leur passage sur cette terre que des listes de noms». Alors elle les archive, depuis 1518, d’étage en étage et de siècle en siècle. «Paris Fan- tasme » est un annuaire. Et un livre de contes. Un journal intime ? Mais bien entendu et peut-être surtout. Lydia Flem a perdu ses ancêtres, les lieux et les langues de ses ancêtres, leurs tombes, leurs maisons. Son voyage rue Férou, entre portraits et autoportraits, est peut-être une ma- nière de « dessiner en creux, en négatif », son « questionnement le plus intime ». ■ 

Les Mystères de la rue Férou

Lydia Flem et les mystères de la rue Férou dans « Les Lettres françaises », mars 2021 par Martine Sagaert

Paris fantasme de Lydia Flem. Le Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Psychanalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem a gagné un pari fou : faire revivre sur cinq siècles une rue du VIe arrondissement de Paris, située entre Saint-Sulpice et le Jardin du Luxem- bourg, une ruelle qui compte à peine une di- zaine de maisons, l’étrange rue Férou, « qui s’absente à ses deux bouts ». Biographique et autobiographique, archivistique et imagi- naire, grave et ludique, son Paris fantasme plonge « dans l’océan des affects et de l’ex- périence » non sans abriter une question : « Où suis-je chez moi dans le monde ? » et par là même : « Qu’est-ce qui donne le sen- timent d’être chez soi quelque part ? » Un livre bien campé, élégant comme une pièce d’orfèvrerie, léger comme une danse étoile. Un livre qui ressemble à celle qui l’a écrit, un livre qui nous interpelle et nous séduit.

Comme toute l’œuvre de Lydia Flem, il a pour origine sa vie, sa situation particu- lière : « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? » Une fois de plus, elle s’emploie à ce que jamais les traces ne s’effacent. « Zakhor ! Souviens-toi ! » est le maître mot, aussi douloureux soit-il. Et en même temps, il lui faut poursuivre sa propre déambulation, trouver sa « tanière » et son équilibre.

Ses parents, à qui elle ne cesse de rendre hommage, lui ont légué des « repères de vitalité ». Au cœur du dispositif littéraire, la mère. Belle comme Ava Gardner, elle trône en majesté. Future architecte de la maison du clos des Oyats, elle lui racontait les jours heureux de sa jeunesse, ses liens d’amitié avec Laurent Schwartz, André Essel, Paul Celan et surtout « l’effervescence » de la vie et de l’œuvre de Man Ray, l’Américain qui avait « sauté le pas », qui était venu à Paris, là où vivaient « Paul Éluard, Gala, Nusch, Breton, Elsa Triolet, Aragon, Max Ernst, Picasso, Brancusi, Dali, Cocteau, Duchamp, Tzara, Gertrude Stein… et bien sûr, Adrienne Monnier », patronyme à l’origine de son nom de résistante, Jacqueline Monnier. Et Lydia Flem d’écrire : « Ses mots tressaient des récits de légende. Elle m’ offrait son pays mythique pour que j’ y habite un jour à sa place. Pour elle, avec et sans elle. Paris Fantasme. »

Dans cette œuvre riche et composite (essai, souvenirs, journal, portraits, lettres, recettes, citations, listes…), tissée comme un ruban de Möbius, tout se tient, tout est en lien. Généalogie et topographie. Récits des objets, histoire de soi et histoire des autres. Album de famille et photos d’inconnus. Femmes glorieuses et femmes bafouées. Invisibles et célèbres. Vies minuscules. Vies majuscules. Vies intriquées comme dans ce tableau de Brueghel l’ Ancien, qui fascinait Lydia enfant.

Ce livre qui passe les barrières temporelles est tout à la fois « exercice d’admiration et exercice d’ hospitalité », célébration de la culture sous toutes ses formes, arts du livre, littérature, musique, peinture, photo- graphie… Il attise notre curiosité et nous mène de découverte en découverte. Lorsque l’auteure se glisse dans la peau d’Eugène Atget (1857-1927), photographe du vieux Paris, des petits métiers et des intérieurs pa- risiens, notre joie est à son comble. Elle écrit : « Cadrer n’ est jamais indifférent. Un sujet reste potentiellement infini. Je laisse les choses parler d’ elles-mêmes, j’ en cherche les angles inattendus qui en révé- leront de nouveaux mystères. Il n’y a rien d’ insignifiant, jamais. Ni la courbe d’ une branche devant une façade, la ligne verti- cale d’ un réverbère ou le tronc obstiné d’ un arbre, la juxtaposition des pavés, l’ oblique d’un trottoir, les mots dans la ville, les sta- tues dans les parcs, même la brume, tout est porteur d’ histoires. […] Peut-être suis-je encore le jeune marin qui regarde l’infini de l’ océan ; alors que les pierres m’ entourent, mes yeux poursuivent toujours les lignes de fuite. ».

Nous avons envie de marcher jusqu’à la rue Férou, le livre-guide à la main (avec chronologie, plan de la rue et documents d’archives pour mémoire) ou d’y aller, le livre en tête. Ou alors, selon notre bon plaisir, de rester dans la maison, en compagnie du livre, de jouer à notre tour au portrait chinois, de nous déguiser en comédienne du XVIIIe siècle, de réaliser telle recette culinaire pour la personne aimée. Et relisant un chapitre, un passage, il peut arriver, à la vue de certains mots comme « tricotin », « oyats », « mer du Nord », « le Rayol », « Sils » (en Suisse), « Louis Pasteur », « Eugène Pottier», « la Princesse de Clèves », « Albertine disparue », que l’émotion gagne. Paris fantasme, livre-lanterne magique, qui éclaire des pans de notre mémoire et nous ravit.

Martine Sagaert

Home sweet home

Home sweet home , Les Inrockuptibles du 17 mars 2021 par Nelly Kaprièlian

LYDIA FLEM reconstitue toute l’histoire de la petite rue Férou, rive gauche, et de ses habitant·es, dont Man Ray ou Madame de La Fayette.
Paris Fantasme est une mine de récits qui se mêlent à sa vie. Un livre inclassable.

LYDIA FLEM EST UNE DISCRÈTE QUE L’ON SUIT ASSIDÛMENT au gré des petits cailloux qu’elle sème dans
le paysage aussi littéraire que mémoriel et géographique. Depuis La Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1986, réédité en 2018, chez Seuil), où elle nous faisait emboîter le pas de Freud dans la Vienne d’avant-guerre, et ravivait sous nos yeux enchantés un monde éclairé, intellectuel et artistique englouti, les livres de cette écrivaine et psychanalyste belge n’ont pas cessé de nous hanter.

Avec Paris Fantasme aujourd’hui, elle nous propose de hanter la rue Férou à ses côtés, l’une des plus petites et mystérieuses rues de Paris nichée entre le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice, et d’être à notre tour hanté·es par ses fantômes, les siens comme ceux de tous les êtres qui ont habité cette rue dès
sa naissance (un certain Etienne Férou achète des terres et y pose le premier jalon de la future rue) en 1519.

Il faut dire que la plupart de ces fantômes ont été de grand·es vivant·es, marquant leur temps d’une empreinte
qui a traversé les siècles. Madame de La Fayette a passé trente ans, de 1660 à 1693, au 10, rue Férou, où s’élevait,
à l’angle avec la rue de Vaugirard, son hôtel particulier : c’est là qu’elle a reçu son amie Madame de Sévigné, mais surtout son immense ami (ou amant ?) La Rochefoucauld, qui pendant quinze ans vint la visiter chaque fin d’après-midi ; c’est là, aussi, qu’elle écrivit son chef- d’œuvre, La Princesse de Clèves. Dans cette rue qui ne compte que dix maisons, Jacques Prévert passa un Noël, et Françoise Sagan des soirées chez Michel Déon ; Athos y aurait vécu (selon Alexandre Dumas) ; Balzac comme Huysmans la font apparaître dans leurs écrits, et Perec, attablé au café de la Mairie le 20 octobre 1974, à 13 h 05, écrit : “En ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Etampes ou à Bourges, ou même quelque part àVienne (Autriche) où je n’ai même jamais été.”

A force de “fixer” cette rue éminemment littéraire pendant des années, Flem se laisse transporter et nous transporte avec elle dans le temps, comme avec cette évocation du 2 bis,où Man Ray a vécu de 1951 (date de son retour en France après les années de guerre passées à Los Angeles) à sa mort en 1976, avec sa femme Juliet, dans un très bel atelier : “Exilé volontaire, Man Ray n’a cessé de se construire une vie ‘ailleurs’, une vie ‘autrement’, une vie étrange, une vie d’étranger. Son choix me plaît, me fascine. Qu’est-ce qui donne cette force, cet élan, cette audace ? A moins que ce ne soit une décision, plutôt une nécessité, intérieure, impérieuse, vitale : partir pour sauver sa peau, s’échapper d’un destin trop prévisible, sauter par-delà les frontières, les origines, les attentes familiales, les règles et les normes, les pesanteurs
sociales, les enjeux esthétiques ou politiques.”
Man Ray, qui a peint un tableau et créé une lampe en hommage à la rue Férou, avait le don de reconstituer son “chez soi” partout où il résidait.

C’est cette notion que va interroger Lydia Flem, en se prenant au jeu jusqu’à s’installer elle-même dans un studio
rue Férou. C’est là qu’elle écrit des pages de son journal, où se trouve peut-être
la clé de ce livre, qui pourrait être celle-ci : “Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ?” Comment, surtout, habiter le monde après ce savoir de l’horreur, comment vivre
en humain parmi les humains quand on sait que vos ami·es ou vos voisin·es peuvent vous dénoncer, vous tuer ? Alors Lydia Flem tente de s’inviter chez les autres, ces autres qui ont réussi à vivre quelque part, même de pénétrer dans leur peau, parlant à leur place sous la forme de journaux intimes fictifs (celui de la comédienne Mademoiselle Luzy, qui vécut dans le sublime hôtel du 6, rue Férou), leur écrivant des lettres, dont sa “lettre à Man Ray” – ce ne sont pas les meilleures pages d’un livre qui donne parfois le sentiment de s’éparpiller à force de vouloir trop en faire.

Reste une démarche inclassable, une passionnante mine d’informations historiques, une façon très poétique de faire communiquer les mort·es et les vivant·es et de restituer ainsi notre espace mental tel qu’il est vraiment. Et puis rien de plus beau que ces pages où passent à toute vitesse tous·tes les habitant·es du 9, rue Férou : couples d’émigré·es, familles d’inconnu·es, dont le temps n’a retenu que les noms et les professions, le temps d’une poignée de recensements.

Nelly Kaprièlian

La musique des siècles : rue Férou

La Croix, 5 mars 2021 par Bruno Frappat

Il y a une autre manière de soigner notre blues et de retrouver la joie de vivre. C’est la contemplation des œuvres de la création artistique. Lire, écouter, voir : c’est le moment ! La littérature est fidèle au poste, pour nous faire décoller du réel sur les ailes de l’imaginaire, cette autre forme de réel. La musique des siècles nous accompagne, de ses caresses à l’âme, sous toutes les formes que les civi-lisations lui ont trouvées. La musique, par sa variété, sauve toutes les générations de la déréliction. Avec Bach ou Gainsbourg toute personnalité peut trouver sa place.Un livre magnifique vient d’être publié qui montre que tout ce qui est humain mérite d’être décortiqué, contemplé, analysé, célébré. Ce livre est de la Belge Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on devait déjà des textes remar-quables sur la manière de vider l’appartement de ses parents décédés ou de vivre le départ de ses enfants. Des textes proches de l’objet comme on dit, en poli-tique, « proche du terrain ». Une poésie prenante des « riens » de la quotidienneté.Cette fois la quête de Lydia Flem au pays du réel et des rêves la conduit vers une vieille rue de Paris, la rue Férou (1). Cette rue minuscule, étroite, aux pavés malaisés, relie deux merveilles : le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’est une venelle sans circulation, silencieuse et riche d’un passé que ses façades ne révèlent pas d’emblée. Lydia Flem mène une véritable recherche archéologique et d’érudition pour faire revivre les habitants modestes ou célèbres qui, depuis le XVIe siècle, se sont relayés. Mme de La Fayette y a écrit La Princesse de Clèves tandis que Man Ray, le célèbre photographe de l’entre-deux-guerres y eut, un quart de siècle, son atelier. Elle relève l’identité des inconnus passés par là et dont les patronymes ont été conservés dans les archives de la ville, du notariat et de l’Église. Ce livre-randonnée est émouvant et illustre la propre obsession qu’a l’auteur d’un lieu où vivre, d’un « chez soi », que les tribulations de ses aïeux n’ont pu lui léguer, ces juifs russes ballottés par l’histoire et ses tragédies.Un jour de lassitude, montez à bord de ce livre comme sur un bateau de promenade pour éprouver le plaisir de songer à ceux qui nous ont précédés sur cette terre et ont laissé comme trace modeste des noms orthographiés de façon approximative sur des grimoires jaunis. Cette promenade nostalgique est revigorante. Bruno. Frappat.(

« Panique » en accès libre Seuil/ DIACRITIK

Christine Marcandier
À lire sur diacritik.com/

Lydia Flem (Hugues Vas, Wikipedia)

« Ya-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis en soient revenus pour en témoigner ? ». Une exploratrice certainement, Lydia Flem, qui dans un texte offert à la lecture dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour », déploie l’un de ces moments que l’on nomme trop légèrement sans doute une « crise de panique » pour montrer combien cet état limite est une « expérience de l’intime extrême ».

Comment dire « cela », « cette chose innommable, ce dessaisissement, cette irraison ? », « comment dire une attaque de panique sans l’abraser ? » : tel est le défi de ce livre qui diffracte un moment, de sa naissance à son dénouement, selon l’apparente chronologie d’une journée 8h58, 9h03, 9h04, 9h06 etc. alors que la panique est justement ce qui désaxe toute horloge, efface le monde extérieur de sa « puissance déréalisante » (22 h), contamine toute sensation et plonge l’être dans un combat vain avec soi. « Je n’en peux plus de me battre contre moi-même » (20h27).

Ce je, c’est Lydia Flem, c’est vous, moi, plongés dans l’ordinaire d’une angoisse qui soudain nous submerge et façonne le monde selon ses propres contours : « Elle rampe d’abord, se faisant sentir de-ci de-là, un peu à la fois, puis elle insiste, pèse de plus en plus » (17h25) — et nul ne devrait, comme je le fais ici, citer ce texte dans le désordre, tant sa logique littéraire se doit d’être suivie… épousant celle de cette peur irradiante qui recouvre tout, depuis ce mot-titre, Panique, apparition de Pan, terreur totale, singulière comme multiple, un état si extrême qu’il brouille jusqu’à l’étymologie du mot pour le dire. Quelle origine du terme, quel sens grec, un dieu, une totalité ? Comment même dire cet état tant on a le plus souvent honte et tant on cache s’être laissé attaquer et submerger par ce sur quoi l’on n’a plus prise, ce « parasite à demeure » (14h48) ?

Panique est alors reconquête — et d’abord de ce qui a échappé dans la vie ordinaire : au feu rouge d’un carrefour banal, pompe à essence sur la gauche, café Terminus sur la droite, soudain tout déraille. La crise monte, tout s’efface tandis que demeurent inaltérablement présents, mais radicalement extérieurs à soi, arbres, immeubles, voitures pressées et présents, poursuivant leur existence banale tandis que le vide aspire la conductrice. Et la crise passe, semble s’éloigner, la conductrice redémarre. Mais qui est-elle vraiment désormais ? « Qui suis-je ? Celle qui est saisie par la panique ou celle qui, entre deux angoisses, reprend le cours banal de sa vie ? » (9h12). Ce sont ces moi auxquels se confronte avec virtuosité Lydia Flem dans Panique : elle est le sujet en proie à cette crise qui la mue en objet ; elle est celle qui se dédouble et observe les causes objectives de ces attaques — être sur le point de prendre l’avion pour donner une conférence à New-York et devoir accepter d’être à la merci de « cet engin en tôle légère qui prétend faire l’oiseau » ; se savoir agoraphobe et claustrophobe ; avoir hérité des angoisses de sa mère. Mais ces entrées objectives ne sont que des portes entrouvertes et il faut à l’auteure entrer dans la pièce centrale, effrayante, nous faire pénétrer à sa suite dans un texte fait de fragments comme autant d’instants devenus stations pour mieux approcher et articuler, saisir et façonner ce moment d’acmé qui paradoxalement s’étire. Panique est un « mon cœur mis à nu », une plongée dans ce que nous taisons et cachons, que Lydia Flem explore dans un livre qui est une immense méditation sur le temps, sur la manière dont il joue de strates présentes, passées et à venir pour mieux nous occuper (comme on assiège) et dont le récit, lui-même flux, parvient à délivrer les prisonnières et prisonniers que nous sommes.

Lydia Flem, Panique, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », mars 2005, 134 p., 14 € 20 — en accès libre dans le cadre de l’opération « Le Seuil du jour », le temps du confinement

Casanova : Loving a Lover -New York Times -october 1, 1997

 

Loving a Lover: Is Casanova’s Reputation as Reprobate a Bum Rap?

 

By DINITIA SMITH

I have loved women to a frenzy, » the 18th-century writer and adventurer Giacomo Casanova wrote in his huge memoir, « History of My Life. » And indeed he did. By one count, Casanova made love to 132 women during his life, a large number, at least by the preinflationary standards of the day.

His amorous pursuits made his reputation for the next 200 years, and the name « Casanova » became synonymous with a male neurosis. In popular culture, he has often been portrayed as something of a buffoon. In the 1954 film « Casanova’s Big Night, » Bob Hope masquerades as Casanova pursuing the lovely Joan Fontaine through Venice. In Fellini’s « Casanova, » with Donald Sutherland, and in « La Nuit de Varennes, » with Marcello Mastroianni, Casanova is irredeemably dissolute.

But the popular portrayal has obscured Casanova’s exploits as a magician, a spy, a translator of the « Iliad » and possibly, a co-author of the libretto for Mozart’s « Don Giovanni. » Casanova was said to be the only person ever to escape from the Doges’ Palace in Venice. And he was a monumental egomaniac, able to find enough interesting material about himself to fill 12 volumes of writings.

But for the most part it has been nearly impossible to read Casanova’s memoirs in English. They have long been out of print and difficult to obtain. Now, for the first time in over 25 years, they are available once again, in an attractively bound six-volume edition of a 1966 translation by Willard R. Trask, published in May by Johns Hopkins University Press. Next month, Farrar, Straus & Giroux will publish « Casanova, the Man Who Really Loved Women, » written by a Belgian psychoanalyst, Lydia Flem. As much a meditation as a full-scale biography, Ms. Flem’s book asserts that Casanova was something of a feminist.

It looks as if Casanova is on his way to rehabilitation.

« Having him available in translation makes it possible for people to discover he’s a wonderful writer, » said Jay Caplan, a professor of French literature at Amherst College.

For Robert Darnton, a professor of history at Princeton and an authority on French literature of the Revolutionary period, Casanova was not the usual Don Juan. « Casanova is a worldly wise figure who rises above the defeats of his later life through the sheer power of his literary imagination, » he said. « Sex is a part of the story, but only the vehicle for a deeper knowledge of the human condition. »

But who was the historical Casanova? How much of what he wrote was true? J. Rives Childs, a diplomat and author of a 1988 biography of Casanova, combed archives across Europe in an attempt to track down the facts behind Casanova’s assertions. « Much has been made, » Childs wrote, of « the occasional discrepancies found in the narrative. » But most of these lapses, Childs said diplomatically, occur because « Casanova was of exemplary punctiliousness in protecting the identity of women of any social standing with whom he had liaisons. »

He was born Giacomo Casanova in Venice in 1725, of Spanish ancestry. In his memoir, he claims that one of his ancestors sailed with Christopher Columbus. Casanova’s parents were actors, considered a lowly class by Venetians, but were nonetheless immensely popular. Young Giacomo was a sickly child, given to nosebleeds. When he was only a year old, his mother, Zaneta, abandoned him to the care of his grandmother so that she could pursue her acting career. It could be argued that the rest of his life was a search for the maternal warmth that was abruptly taken from him when he was a baby.

Judging from Casanova’s own account of his early exploits, he was a beautiful boy, androgynous in appearance, with curly hair that young girls liked to run their fingers through. When he was 11, Casanova was sent to Padua to study for the priesthood under the tutelage of an Abbe Gozzi. It was there that Casanova seems to have found his real calling, when he was seduced by the priest’s sister, Bettina.

Shortly thereafter he returned to Venice in his priestly robes, and seduced two sisters simultaneously. He also came under the protection of the first of a series of rich patrons, a Senator Malipiero, who, Childs speculates, might have been his real father.

From then on, Casanova’s life appears to have followed a pattern. There would be a rich patron. Casanova would get involved in a scheme. He would seduce someone. There would be a scandal, and he would have to leave town in a hurry. His feverish travels through France, Poland, Germany and Italy provide a panoramic history of 18th-century Europe, a landscape with few cultural boundaries.

 

 

 

In 1760, he met Voltaire. Casanova described their meeting thus:

« This, » I said to him, « is the happiest moment of my life. I have a sight finally of my master; it is for 20 years, sir, that I have been your pupil. »

Voltaire’s reply, Casanova writes, was: « Honor me with another 20, but promise me also to come and bring my fees at the end of that time. »

The two argued about poets — including Ariosto, who was Casanova’s favorite — and Casanova told Voltaire he disagreed with some of his writings.

Casanova’s memoirs are also a chronicle of 18th-century music. In 1784, by one account, he met Da Ponte. In Childs’ biography of Casanova, he quotes an eyewitness to the encounter as recalling that Da Ponte asked Casanova to help with the libretto for « Don Giovanni, » an opera that somewhat resembles his own autobiography.

Casanova seduced women of all classes, including a number of nuns. He also seemed to like underage girls. He never married, though he had children. In one precipitous episode, he almost married his own daughter, Leonilda. He actually went to bed with her and her mother, though he said that he left the child « intact. »

Still, Ms. Flem argues in her new book: « Casanova never breaks up with a woman. Separation is always by mutual consent. » And when he breaks up with a woman, there is « no rancor, no heartbreak, no revenge, no heartache. At most a bit of sadness. »

 

Sometimes, Casanova writes, he liked women to dress him up as a girl. He appears to have had some homosexual experiences, though he preferred women to men.

But above all, Casanova liked his women to be intelligent. « Without speech, the pleasure of love is diminished by at least two-thirds, » he wrote.

« Casanova was in love with women, » Ms. Flem said in a telephone interview from her vacation home in Brittany. « He doesn’t try to make a collection of women. »

He had a gallant side, too, and was forever coming to the aid of women in distress, including women who were pregnant by men other than him.

« I fell in love with him, » Ms. Flem said. « I think he is a man who can understand women. Because, in a certain way, a part of him is like a woman. He likes intelligent women very much. Women are not just an object of desire, but people to talk to. He’s very afraid of hurting them, and he likes to stay friends after being lovers. And he is one of the best writers of that century. »

In 1743 or 1744, Casanova published a poem that whetted his appetite for « the rewards and practice of literature, » he said. He eventually abandoned his plans for the priesthood, and began earning his living as a violinist and a gambler.

The great love of Casanova’s life was Henriette, whom he met in 1749. She seems to have been a cross-dresser. Henriette called him « the most honorable man I have ever met in this world. » When they parted company in a hotel room in Geneva, she carved a message to him on the window with the point of a diamond. « You will forget Henriette, too, » she wrote.

Years later, when he encountered her again, he failed to recognize her. « We have both aged, » Henriette wrote to him in 1769 when she was 51. « But will you believe me that while I still love you, I am happy that you did not recognize me? It is not that I am ugly, but plumpness has altered my physiognomy. »

The most famous of Casanova’s escapades occurred in 1756-1757 in Venice, after he had published an anti-clerical poem and had been imprisoned in the Leads, the prison in the Doges’ Palace, by the Inquisition. Casanova broke through the floor of his cell and escaped with the aid of an accomplice. He was said to be the first person ever to have found his way out of the place. Twenty years later, Casanova switched roles, and became a secret agent for the Inquisition.

Among his many jobs, Casanova raised money for the French authorities. He was the founder, in 1757, of a national lottery. Around that time, Casanova also became, temporarily, rich, and began referring to himself as the Chevalier de Seingalt. All his life, he engaged in a series of schemes to make money, including a crackpot attempt in 1763 to transmigrate the soul of the Marquise d’Urfe into the body of a male infant.

By the age of 65, Casanova had worn himself out. His powers had faded, and he got a job as a librarian for Count Joseph Charles de Waldstein at his castle at Dux. It was a terrible time for the old libertine. He was bored, and he hated the food.

Casanova’s days in the castle, as described by Prince Charles de Ligne, the Duke’s uncle, and quoted in the Childs biography, were not happy. « There was not a day in which, whether for his coffee, his milk, the plate of macaroni he demanded, there was not a quarrel, » de Ligne wrote. Worse, Casanova became something of a laughing stock. « He had become angry, they had laughed, » de Ligne wrote. « He had shown his French verses, they had laughed. He had gesticulated, declaiming Italian verses, they had laughed. »

And so Casanova began his memoirs, « the only remedy to keep from going mad or dying of grief, » he wrote. For nine years, he scribbled furiously for 13 hours a day in French, a language that he loved and was more widely spoken than Italian. By the time he died in 1798, his strongest attachment was to his fox terrier, Finette. The cause of death was said to be a painful disease of the bladder. His memoirs extended only to the year 1774.

According to de Ligne, Casanova’s last words were: « I have lived as a philosopher and die as a Christian. »

For years, Casanova’s memoirs languished. Then, in 1820, one of his descendants offered them to F.A. Brockhaus, the German publisher, and Brockhaus published an edited version in German.

During World War II, Brockhaus hid the manuscript in 12 cartons under the Brockhaus office in Leipzig. But the building was hit by an Allied bomb. Casanova’s writings were rescued and taken by bicycle to a bank vault. In 1960, Brockhaus published the memoirs in their full form.

« His final conquest, his most beautiful courtesan, is writing, » Ms. Flem writes. « Words capture the scents, flavors, curves, textures, sounds and colors of memories. » In the end, she writes, Casanova’s memoirs are « a display that runs the entire gamut of the senses, warming the soul of an exile who dreads boredom. »

Presse La Reine Alice : La dame aux turbans

LIVRE HEBDO Magazine  Véronique Rossignol

La dame aux turbans

Transformée en Alice de Lewis Carroll, Lydia Flem transfigure la traversée de la maladie en voyage de l’autre côté du miroir.

Lydia Flem est l’écrivaine des grands tournants de l’existence, des étapes initiatiques. La mort de ses parents lui avait inspiré deux livres sur l’amour filial, la perte et le leg – Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Lettres d’amour en héritage – tandis que, plus récemment, dans Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, elle s’était penchée sur un moment moins dramatique mais symbolique de la vie, le départ des enfants.

Bizarrement, on est à peine surpris de la retrouver dans une nouvelle épreuve de vérité, la traversée de la maladie. Et une fois de plus, de lire l’originale leçon qu’elle tire de l’épreuve, en se métamorphosant ici en « dame aux turbans » passée, à l’instar d’une Alice dans la maturité, « de l’autre côté du miroir ».

Pour évoquer la solitude, la détresse et l’extrême fatigue, Lydia Flem a donc convoqué des personnages tirés de l’imagination de Lewis Carroll ou de la sienne. Il y a les anges gardiens: la chatte Dinah, le Lapin blanc, le Ver à soie et son double Cherubino Balbozar, réparateur d’un stylo, la Licorne et sa maxime « à votre seul désir» … Et ceux qui sont sans égard: la reine Rouge qui s’intéresse plus à la maladie qu’au malade, les « Contrôleurs» du LAV, le «Labyrinthe des Agitations Vaines  » …

L’hommage n’est pas un décalque. Dans le monde de cette Alice égarée, on prend des photos avec un «Attrape-Lumière », on regarde des séries à la télévision, on poste des images et des billets pour son blog sur« l’Attrape-Tout ». Perte des repères, dérèglement du temps, absurdité des consignes … Lydia Flem aborde l’universel de la maladie de sa façon à la fois subjective et indirecte, déviée. Elle se lance dans la lutte avec autant de chimie que de livres dans sa trousse à pharmacie. Et ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le compétent Docteur H lui prescrit une page de Proust à lire tous les soirs avant de se coucher. Souvent, elle semble chercher moins le sens ou l’énergie de la combativité qu’une forme de consentement. « A mon impuissance, oui, je dis merci.  »

VÉRONIOUE ROSSIGNOL

LA Reine Alice, roman

SEUIL

TIRAGE: 10000 EX.

PRIX: 19,50 EUROS; 320 P.

ISBN: 978-2-02·102819-5

Presse La Reine Alice : Alice au pays du crabe

Le Monde des Livres       Florence Noiville

Lady cobalt et bougie

Alice au pays du cancer

Est-ce cela le bonheur ? Les moments où il ne se passe rien ? On est assis dans l’herbe, on tresse distraitement une guirlande de pâquerettes comme le faisait Alice au pays des merveilles. On s’ennuie même un tout petit peu – mais ça, on ne va pas tarder à s’en mordre les doigts…

Car l’instant d’après, tout bascule. On tombe dans le terrier du Lapin blanc. On tombe, on tombe, on tombe (« down down down », écrit Lewis Carroll). Au point qu’on se demande avec effroi si cette chute pourrait ne jamais finir. On regrette les pâquerettes : trop tard. L’accident a eu lieu. Cela peut être n’importe quoi, une rupture, un deuil, un licenciement… C’est fou ce qu’il y a comme terriers au bord de la route. Fou comme l’on trébuche toujours au moment où l’on s’y attend le moins.

Dans le cas de Lydia Flem, cela se passait un soir, à la veille des vacances. Elle essayait des robes d’été lorsqu’elle a senti « une petite boule » sous son doigt. Pas de doute possible, la « chose » était là, une tumeur maligne dont le nom n’apparaît jamais dans ces pages. Au contraire. Sous la plume subtile et si distinguée de Lydia Flem, la chose, entourée de fiction comme d’un léger papier de soie, devient un conte. Une parabole. Il était une fois Alice au pays du cancer.

Etrange ? Pas tant que ça. Avec la même distance étonnée que celle de Lewis Carroll, l’Alice de Lydia Flem raconte sa plongée au coeur du nonsense. Au fond, n’est-ce pas cela la maladie ? Un monde à l’envers où l’on ne reconnaît rien et où, dérouté, sans carte ni boussole, on est bien forcé d' »épouser le déséquilibre » ?

Lorsque Lydia Flem ouvre la porte de sa maison, à Bruxelles, on a pourtant du mal à songer à la maladie. Ce qui saute aux yeux, chez cette ex-psychanalyste, c’est le charme, l’humour, la malice. Bref, la vie même. Lydia Flem a une manière très naturelle d’être là, entre ses livres, ses disques d’opéra, ses pastilles de chocolat qui l’aident à écrire, et sa chatte Shéhérazade – qui s’appelle Dinah dans le livre, comme d’ailleurs chez Lewis Carroll, et surveille l’interview d’un air énigmatique.

Cette présence-là, chaleureuse et simple, on la trouvait déjà dans les livres de Lydia Flem. En particulier dans la trilogie familiale qui l’a fait connaître il y a quelques années (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage et Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils, Seuil). L’auteur y explorait ces moments-clés de nos vies où, « largués par nos parents qui disparaissent ou par nos enfants qui quittent la maison », il nous faut modifier nos repères, nous orienter sur d’autres chemins, nous réinventer en somme.

Dans ces récits à la première personne, elle coupait les sentiments en quatre, pelait finement les émotions jusqu’à leur noyau, poussait loin l’art du dévoilement et de l’aveu. Jamais cependant de façon exhibitionniste ou narcissique. Plutôt avec l’idée de fournir aux lecteurs une loupe. Un « verre grossissant » qui, selon l’expression de Proust, leur permettrait de « lire en eux-mêmes ».

Lorsque Lydia Flem a été reçue, fin 2010, à l’Académie royale de Belgique, l’écrivain Jacques De Decker a eu des mots très justes. Les oeuvres de Lydia Flem, a-t-il dit, « s’engagent dans une sorte de mise en partage de l’expérience propre vécue comme l’attestation d’une épreuve que l’écrivain soumet à la collectivité des lecteurs afin qu’ils y trouvent un écho et, en fin de compte, un réconfort » (1).

Dans La Reine Alice, le réconfort est bien là. La générosité aussi. Mais le mode d’écriture a changé. Lydia Flem se lance dans une forme qu’elle considère comme « primordiale », le conte. « J’ai toujours eu le désir de dire « il était une fois », confie-t-elle. J’aime conter la vie. » En coulant le récit de la maladie dans ce moule inattendu, en le projetant aussi dans un « hors-temps quasi mythique », la romancière ne gagne pas seulement en liberté de ton et en distance. Elle invente une langue et les personnages extravagants qui vont avec (Le Ver à Soie, Balbozar, Lady Cobalt…), elle donne vie aux objets (turbans, gobelets, poupées…), elle joue avec des photos qu’elle a prises (comme Lewis Carroll) et qui font comme des clins d’oeil à son texte. Elle se laisse happer, enfin, de l’autre côté du miroir en devenant elle-même un personnage de fiction…

« Ceci n’était pas un choix, précise-t-elle. Je me sentais réellement comme ça, fictive. Lorsque la réalité est là, dans toute sa violence et sa crudité, se transformer en créature de papier est une manière de survivre. » Ecrire ainsi l’autobiographie d’une autre permet à Lydia-Alice de résister comme elle peut. Elle va de chimiothérapie en chimiothérapie. Se cognant à des êtres un peu fous. Pleurant d’un oeil et riant de l’autre. Tantôt désespérée, tantôt hardie. Tantôt perdue, tantôt « un peu crâne ». On est toujours entre le conte de fées et le cauchemar, dans ces pages. Pauvre mortelle ballottée par des puissances invisibles, Alice se demande sans cesse ce qui va encore lui arriver. « Ce ne sont pas les irradiations qui m’effrayent, songe-t-elle, mais d’être enfermée dans une machine inconnue, derrière des portes blindées, hermétiquement closes. Rien que d’y penser, j’étouffe (…). Pourvu que je ne sois la prisonnière du songe d’aucune des pièces du jeu d’échecs. Pourvu que je ne croise ni rois, ni reines, ni tours, ni cavaliers. Je ne me sens pas la force de les affronter. » Deux cases en avant, trois en arrière, Alice avance en crabe sur le damier du mal. Jusqu’au moment où le pion devient reine. Et quitte le Labyrinthe des Agitations Vaines pour l’apaisante Forêt de la Convalescence…

En fin de compte – et de conte – qui a gagné la partie, qui l’a perdue ? Peut-on gagner en perdant ? Etre malade, est-ce se déposséder de soi ou « faire connaissance avec soi » ? Toute l’interrogation du roman est là : savoir ce qui s’est vraiment « joué » dans cette singulière leçon d’échec(s).

Pour le lecteur en tout cas, l’une des réponses est simple. A la fin de Panique (Seuil, 2005), Lydia Flem avait ces mots : « Y a-t-il jamais eu des explorateurs de l’angoisse qui soient descendus en chute libre au fond de la panique puis qui en soient revenus pour témoigner ? On parle des sports de l’extrême, des navigateurs solitaires, des héros qui ont surmonté le froid, le chaud, le jeûne, l’apnée, l’apesanteur, le temps, mais l’angoisse, qui en parle ? N’est-ce pas aussi une limite du corps, le dernier bord avant la confusion, la dépersonnalisation ? » Si l’on remplace les mots « angoisse » et « panique » par « maladie » – trois termes qui vont ensemble comme les trois Grâces de l’Antiquité -, on obtient une définition parfaite du dernier et splendide roman de Lydia Flem.

 

LA REINE ALICE de Lydia Flem. Seuil, 336 p., 19,50 €.

(1) Discours de réception de Lydia Flem à l’Académie royale de Belgique, accueillie par Jacques De Decker, secrétaire perpétuel, Seuil, 96 p., 9,50 €.. En librairie le 3 mars.

Florence Noiville

 

Presse La Reine Alice : entre Lewis Carroll et le Petit Prince

La chronique de François Busnel Lire/L’Express

Alice au pays du crabe

Par François Busnel, publié le 23/02/2011 à 11:30

Attention, chef-d’oeuvre ! Ce petit bijou de sensibilité et d’intelligence est le livre qu’il faut mettre entre les mains de tous ceux qui, un jour, doivent affronter la maladie, l’hôpital et son cortège de doutes. Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on doit des ouvrages sur Freud et Casanova traduits en 15 langues, raconte le face-à-face d’une femme avec le cancer. Ou, plutôt, refuse de le raconter. Car tout est là : alors que tant de témoignages sont publiés, plus ou moins pathétiques, plus ou moins littéraires, plus ou moins utiles, Lydia Flem choisit la forme du conte. La Reine Alice, prodigieux livre d’espoir et de joie, est à ranger entre Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll (auquel tout rend hommage, ici), et Le Petit Prince, de Saint-Exupéry.

Une fiction, donc, pour dire la réalité, la terrible réalité du cancer. Bien sûr ! Se découvrir une tumeur (avez-vous remarqué le son et le sens de ce mot, tumeur… ou « tu meurs » ?), c’est passer de l’autre côté du miroir. Comme Alice chez Lewis Carroll. Le cancer, un pays des merveilles ? Là, Lydia Flem en fait un peu trop. Provocation ? Non, pas si l’on accepte de considérer que la maladie n’est pas l’opposé de la santé, mais que toutes deux forment un système sans cesse en mouvement, l’une contrebalançant l’autre à chaque instant, « comme si elles exécutaient un tango ». Quelques philosophes au style simple et direct nous l’ont dit, déjà : Epicure, Sénèque. Se souvenir de leurs leçons. Et, les relisant, se bricoler sa philosophie personnelle, où la joie, ce grand remède, viendra compenser la dégradation du corps. La maladie se produit-elle à notre insu ou y avons-nous participé ? Ce conte n’est pas un traité. Alice, malade, est un pion. Autour d’elle, les aides-soignants et les infirmiers sont des trolls ou des vers à soie, on croise les avatars du Lapin blanc et de la Reine rouge, un Docteur Home (et non Docteur House) dont l’ordonnance est simple : une page de Proust, à prendre tous les soirs avant de se coucher. Il y a une élégance folle dans ces pages, et un bel humour. La preuve, surtout, que la fiction est, dans un monde où la réalité prend le masque du cancer, le plus beau et le plus efficace moyen de mettre la mort à distance. Comment ? Relisez l’histoire de Shéhérazade, racontant mille et une nuits durant de superbes fictions à celui qui prétendait la mettre à mort lorsque l’aube poindrait…

François Busnel

Presse La Reine Alice : les mots enturbannés

BRUNO FRAPPAT – La Croix

Raphaël-Fornarina

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel.

Ceci est un conte. Donc, c’est vrai. Plus vrai que vrai. On pourrait dire du dernier livre de Lydia Flem, présenté comme « roman », qu’il représente le comble du réalisme en littérature, ou du réel exhaussé au niveau du poétique pur. Quand la jonction se fait, chez le lecteur, entre tous les niveaux de lecture possibles d’une œuvre, on est en présence d’un mystère qui touche et émeut, qui vous prend par la joie et par la détresse, par l’humanité des choses et la chosification des êtres. Cette Reine Alice a la densité et la beauté d’un chef-d’œuvre.

Premier niveau : un témoignage évidemment personnel, délicat, ironique parfois, sur ce qui se passe dans l’esprit et le corps d’une femme soignée pour un cancer du sein pris un peu tard.

Deuxième niveau : broderie d’écriture autour des œuvres de Lewis Carroll (Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir) : des personnages qu’on a déjà vus quelque part (la chatte Dinah, la méchante Reine de cœur), des féeries ajoutées aux originales, une collection d’images et de songes familiers. Une Alice qui se perd à la frontière indécise du rêvé et du vécu.

Troisième niveau : la compétition âpre entre la réalité de la maladie et le dur désir d’écrire, en dépit de tout, malgré l’impossibilité physique, parfois, de le faire. Seule en console l’aptitude à regarder des images, à se promener autour d’elles et à en réaliser, par l’intermédiaire d’une merveilleuse machine : l’« attrape-lumière », ce qu’on appelle parfois un appareil photographique.

Quatrième niveau, superbe d’intelligence et de drôlerie, les interpellations tendres ou encolérées de l’auteur à son… « stylo d’enfance ».

Cinquième niveau : le conte que le stylo et son auteur s’efforcent, justement, d’écrire, tandis que la maladie et ses traitements suivent leur cours terrible, humiliant, éprouvant, semblant perdu parfois. Un conte fabuleux, au sein d’un conte réel.

On dira : c’est pour se protéger de l’angoisse que Lydia Flem a transformé en personnages caricaturaux les équipes médicales qui traitent cette « patiente ». Elle les affuble ainsi de sobriquets drolatiques. Elle parle des chimiothérapies subies qui donnent leurs titres sobres aux premiers chapitres (« Chimio 1 », « Chimio 2 », etc.). Puis vient le temps des nombreuses radiothérapies qui se succéderont dans le « Labyrinthe des agitations vaines ». Le tout s’achèvera dans « La Forêt du Pas à pas de la convalescence ». Cette distance n’est pas affectée : elle libère une marge où s’écrit le combat d’une renaissance, du goût de vivre, de remporter une lutte. Ainsi Alice aboutit-elle, par le passage à travers des épreuves et des souffrances indicibles, au retour de la joie d’être.

Il y aurait mille et une entrées à signaler, et à saluer, dans ce grand livre. Insistons cependant sur deux de ses aspects. Le conte qui s’écrit en « abyme » dans le récit principal, et le rôle de l’image.

L’héroïne Alice (Lydia Flem) et son stylo (elle ne sait pas s’il faut l’appeler un stylo ou une plume, son identité restant indécise…) entreprennent de raconter l’histoire d’un photographe s’installant devant la Fornarina. Cette jeune femme peinte par Raphaël est dénudée, légèrement souriante, un voile léger tenu entre ses seins et la tête surmontée d’un turban. Elle esquisse son sourire vague depuis la Renaissance. Serait-elle malade, elle aussi ? Du même mal que Lydia-Alice ? Elles ont en commun le port d’un turban. Mais celui de la Fornarina dévoile une belle chevelure brune, celui qu’Alice porte voile une calvitie complète.

Le turban est l’un des nombreux objets clés du livre, un de ses héros, en quelque sorte. Il est aussi une image du livre lui-même. L’entremêlement de la fiction et du réel, les passages indistincts du songe au vécu, de l’imaginaire au subi, sont comme les torsades du turban. Tout cela est fait du même tissu : c’est bien dans ces tours et retours, ces plis où s’enlacent les deux mondes, que réside un vrai talent littéraire.

Mais pourquoi diable un photographe planté devant la Fornarina et tentant de l’entraîner hors du tableau, comme pour la porter ailleurs, dans notre siècle, dans la vraie vie ? Parce que Lewis Carroll, l’auteur de l’autre Alice, était lui-même photographe, il y a un siècle et demi ? Parce que Lydia Flem aussi est photographe, comme en témoignent son « blog » et les illustrations colorées qui figurent en fin d’ouvrage ? Lydia Flem s’est toujours attachée aux objets, aux natures mortes (elle préfère la formulation anglaise : « stilllife », et cela se comprend !). Si le photographe parvenait à extraire la Fornarina de son cadre perpétuel, ce serait sans doute une manière de la ramener à la vie.

Le récit de Lydia Flem est celui d’un passage à travers le miroir sans tain de la maladie et de la perspective de la mort. Rien finalement ne l’aide mieux à « continuer de vivre » que la manière dont, avec son stylo ou avec son « attrape-lumière », elle enturbanne les sensations, les sentiments, le langage, les questions de la vie et de la mort pour découvrir le fin mot de l’affaire : le présent comme don précieux. L’instant, c’est le cadeau d’Alice. Inouï, ce travail d’écriture, qui fait d’un livre sur le cancer un charme !

BRUNO FRAPPAT

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