Rubens : L’oeil du désir

A l’occasion de l’exposition Rubens et son héritage à BOZAR, Bruxelles, 25.09.2014-04.01.2015 – Sensation et sensualité

Rubens, Venus frigida, 1614

L’oeil du désir

   Ami(e)s des arts qui venez à notre rencontre aujourd’hui, soyez les bienvenu(e)s. Approchez, là, venez un peu plus près. Faisons connaissance. Laissez courir votre regard sur la surface de la toile, captez les plis baroques de notre théâtre amoureux, imprégnez- vous des mouvements en spirale ou en diagonale, des couleurs contrastées et vibrantes, des jeux sensuels du pinceau, de la joie de peindre de notre créateur bien- aimé. Ouvrez grands les yeux, goutez chaque  détail, faites un pas en arrière, imprégniez- vous à présent de l’impression d’ensemble du tableau. Regardez-nous avec gourmandise et curiosité. Savourez tout à loisir cet instant.

Puis, durant un bref moment, acceptez de fermer les yeux. De quoi vous souvenez- vous sous vos paupières closes? De la chair nue, lumineuse, des courbes de Venus recroquevillée, le dos frissonnant sous le vent aigre du Nord ? De son enfant, le petit dieu de l’amour, Cupidon, transi de froid, tête baissée sous le voile trop léger, ses flèches et son carcan gisant à ses pieds ? De la noirceur du paysage tourmenté ? Du rouge capiteux de la cape qui a chu sur le sol ou du regard lourd, inquiétant, du Satyre aux cornes de bête, la main s’avançant avec convoitise vers la chevelure dorée de la déesse ?

Pierre Paul Rubens, avait 37 ans lorsqu’il nous a réunis tous les trois, – Aphrodite, Eros et le faune- , d’un geste ample, généreux, érudit et sensuel. Tous les trois, ou  tous les quatre, car Rubens est avec nous bien sûr. C’était en 1614, il y a juste quatre cents ans, et nous voici devant vous comme si nous conversions encore autour du chevalet de son atelier anversois, tous prėsents d’une présence intacte.

Avez- vous  déchiffré le titre de notre récit mythologique,Venus frigida. Frigide, la déesse de l’amour, non pas. Venus frigida, c’est la Venus venue des rives de la mer méditerranée et qui frisonne et prend froid dans les plaines du Nord. Le vent décoiffe les branches des arbres, noie le ciel de pluie. La belle Venus ployée, surprise par l’arrivée inopinée d’un être mi-homme, mi-bête, médite, la  bouche songeuse appuyée sur la main, le regard détourné, fuyant, elle échafaude quelque ruse pour échapper au piège qui lui est tendu.  

Songez, notre scène ne vous est- elle pas familière, mille fois vue, partout, au  musée, au cinéma, sur  les affiches de publicité ? Une femme à la nudité savamment dévoilée se retrouve  passivement saisie  sous l’oeil désirant d’un homme. « Suzanne et les vieillards », « Femme à sa toilette », « Pan et le Syrinx », des générations de peintres ont repris ce thème… Le cadrage demeure identique depuis des siècles, depuis des millénaires. C’est l’homme qui regarde, c’est la femme qui est vue. L’oeil du désir est un privilège masculin.

Une héroïne antique,  Psyché, l’épouse de Cupidon, osera transgresser l’interdit et dérober du regard la nudité dissimulée de son époux divin. Elle s’en trouvera sévèrement punie, car dans  toutes nos mythologies, qu’elles soient bibliques, grecques ou romaines, toujours la beauté des femmes est à la disposition des hommes, et non l’inverse.

Pierre Paul Rubens rompt, à sa manière, ce scénario, car il ose peindre, amoureusement, des femmes frémissantes de désirs qui les alanguissent et les comblent. Pour lui, l’amour baroque des corps est une fête, non un pêché, une ivresse joyeuse, et partagée.

L’art aussi est une fête, une ivresse des sens et de l’intelligence.

Lydia Flem

Lecture par Apolline Elter de « Comment j’ai vidé la maison de mes parents » de Lydia Flem

 
Je viens d’achever la lecture de « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », signé Lydia Flem.Il faut que je vous en parle.Le livre n’est pas nouveau, il est paru en 2004. Qu’à cela ne tienne : c’est le genre de petit livre qui traverse le temps sans prendre ride, qui nous fait mûrir du fruit de sa réflexion.L’auteur parle avec une rare acuité, une introspection sans concession, des phases par lesquelles nous passons – passerons – au décès du dernier de nos parents. Les phases psychologiques successives, variées, contradictoires qui nous submergent alors qu’il s’agit de vider, terme mortel, la maison de ses parents. Une appréhension aussi très réaliste de notre façon actuelle de vivre le deuil. Le livre annonce le thème dès la première phrase : « A tout âge, on se découvre un jour orphelin de père et de mère » (p 7)« … nous sommes devenus des survivants » (p18)« Comment trouver la force d’enfiler les coups de fil, de redire ces mots qui donnaient corps à sa mort alors que les premières heures qui la suivirent laissaient flotter cet événement dans une sorte d’irréalité protectrice, .. » (p 29)Et cette singularité obligée du don que constitue l’héritage : « J’héritais, j’aurais aimé recevoir. » (p 41)« Mon père et ma mère reposaient en moi désormais » (p 43) Le genre de lecture qui laisse des traces et qui apaise le lecteur d’une vérité partagée. Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lydia Flem. Paris, Seuil, La librairie du XXIe siècle, mai 2004, 152 pp. Apolline Elter, 25 octobre 2007
 
25-10-2007, 20:58:22 Christine Jadoul
Les chroniques d’Apolline Elter
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