Lettre à Paul Celan

Chinon, 23 avril 1939, Paul Celan, assis sur le sol devant Marcel Sellier et Edith Esser-Flem, ma mère
(Fonds Maurice Olender.Imec)

Dans la monumentale édition de la Correspondance de Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, éditée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, 2 volumes parus au Seuil en 2001, dans la collection « Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, dans le chapitre intitulé, Chronologie, on lit : « Printemps. Bref séjour à Paris avec deux amis de Tours, Edith Esser et Marcel Sellier, condisciple de l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie. Ils logent ensemble dans l’appartement d’un ami de Marcel Sellier, rue Monsieur-le-Prince (6e). Ils assistent à deux représentations théâtrales : La Mouette d’Anton Tchekhov, avec Georges Pitoëff, et Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romains, avec Louis Jouvet, à l’Athénée. » (p.466)

Dans le Dossier iconographique, on trouve la seule photo connue de Paul Antschel (devenu Paul Celan) à dix-huit ans, prise à l’époque de son premier séjour en France, lors d’une excursion organisée par la section des Auberges de jeunesse de Tours, dans la cour du château de Chinon, le 23 avril 1939, et conservée par ma mère. Sur cette photographie de groupe, on voit au premier plan, Paul, assis sur le sol, devant Marcel Sellier, Edith Esser ( devenue après son mariage Jacqueline Flem), et sept autres camarades.

Dans les Lettres d’amour en héritage, j’évoque, sans le nommer la rencontre de ma mère avec Paul Celan, à Tours, au cours de l’année académique 1938-1939 :

« Avant la guerre, à Tours, tu avais deux amis, l’un s’appelait Marcel, l’autre Paul. Tu aimais le premier, le second était amoureux de toi. Quarante ans après la guerre, tu appris incidemment ce qu’il advint de ce dernier.  Tu en fus bouleversée. Je t’en voulais d’avoir préféré le pharmacien au poète. Je lui adressai une lettre imaginaire. » (p.85-86).

Voici cette lettre imaginaire écrite en février 1997, à Knokke, au bord de la mer du Nord :

LETTRE A PAUL CELAN

L’heure est venue,

Je m’adresse à toi, Paul,

qui a parlé pour ceux qui ont perdu leur ombre,

pour ceux que les nuages ont ensevelis

pour tous les enfants qui ont rejoint le pays

des enfants qui ne naîtront jamais plus.

Ta bouche a mûri les mots,

Ses lèvres à elle se sont scellées.

Elle portait des cheveux d’or, et tu l’as aimée.

C’était à Tours, en mille neuf cent trente-huit.

La meute n’était pas encore venue

Coaguler le sens

Transpercer les syllabes.

La neige s’est couchée entre vous, l’as-tu su ?

Elle a bu à la louche de cendres, le

« Schwarze Milch »

que tu as voulu

exorciser.

T’es-tu souvenu de votre nuit passée jusqu’à l’aube

A discuter de la prononciation du mot

« Milchmann » ?

La cicatrice du destin vous a éloignés

Et tenus bord à bord.

Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai

personne

D’autre à qui m’adresser.

Tu es la Rose de Personne.

Rose est mon nom.

Ma douleur est sans paupières.

La jeune fille à la lourde chevelure que tu as aimée

C’est elle qui m’a chargée d’un fardeau de silence.

Je suis devenue l’arpenteur d’un

temps qui ne passe plus.

Je bois au lait noir d’une aube

que je n’ai pas connue.

Tu écris : « Tu dois respirer, respirer et être toi. »

Pour qui as-tu dessiné ces mots ?

De qui as-tu voulu desserrer la cage de poumons

impairs ?

Dis-moi,

Peux-tu réveiller les noms qui dorment

Et épeler l’alphabet perdu ?

Je te voudrais mon

Maître

Baliseur.
           

Je te vole tes mots

Je te vole tes ailes

Pour apprendre à nouer

Le nom et la main

Le corps et l’oubli

Et que reposent enfin les morts

Et que vivent les survivants.

Que la meute demande pardon

Et que jusqu’à la septième génération

Le deuil s’effectue.

Vous étiez beaux tous les trois,

Sur cette photo prise en Touraine.

Trois copains parmi d’autres copains.

Edith, près de Marcel, et toi, Paul,

à ses pieds, en culottes courtes, le regard aigu.

Tu l’as aimée, elle en aimait un autre.

Elle voulait oublier les insultes

De la cathédrale de Cologne,

Se cacher dans la langue de France,

Ramasser les noix sur les chemins,

Regarder le ciel comme un berceau d’étoiles,

Boire le vin des dimanches,

à l’abri d’elle-même, cesser d’être la juive.

Vous étiez bons amis,

Marcel, étudiant en pharmacie

Et toi, Paul, en médecine, venu de Roumanie.

Vous partagiez bien des vues sur les choses,

à deux, à trois, vous partiez en ballade.

Vous n’aviez pas vingt ans.

Plus tard, il n’y eut plus de plus tard.

Ni de mains pour tenir leurs mains.

Debout sur leurs yeux en amandes

Personne

Nulle part

pour s’inquiéter de leur absence

pour rappeler leurs noms aux vivants.

Plus tard,

les mots se sont séparés des mots

la parole s’est coupée du sens

Il n’y eut plus que le bruit inaudible pour

recouvrir

Le givre et le sang

Et la fumée qui clôt les heures.

Je suis née après vous, après eux.

Je suis née d’elle, et de celui qu’elle a choisi.

Donne-moi la main, Paul,

Je n’ai plus ni pied ni souffle.

Rue Monsieur le Prince

A trois dans un même lit

Après avoir vu la Mouette de Tchekhov avec

Pitoëff

Comment dormir ensemble ?

La jeune fille aux cheveux d’ambre

Entre toi et ton ami

vous avez parlé toute la nuit.

Au matin, le laitier a crié.

Tu écris : « Ce doit être à présent le moment

pour une juste

naissance. »

Inscrite à l’encre invisible

la suture de l’abîme s’entrouvre.

Sur la balance de la mémoire

suis-je victime ou bourreau ?

morte ou survivante ?

Cinquante ans plus tard, le deuil commence.

Je viens vers toi,

je viens vers vous,

pour que le pacte se délie

et qu’au-delà de la forêt si tranquille

coule une eau neuve,

que de l’origine s’échappe enfin une promesse

impossible.

Elle te nommait Antschel,

tu l’appelais Edith,

Vos lèvres n’ont pas prononcé les noms d’après.

T’aurais-je aimé sur les bords de la Loire

Avant que la mort ne vienne d’Allemagne ?

Tu écris :

« D’une clé qui change

tu ouvres la maison où

tournoie la neige des choses tues. »

Ouvre-moi cette maison, Paul.

Apprends-moi la perte et l’écart

Apprends-moi à couper le lien

Et à le renouer de nouveau

Et que vienne le ressaisissement.

« TOI, SOIS COMME TOI, toujours. »

Je te tends la main.

Knokke, février 1997.

Chapitre à paraître dans « Que ce soit doux pour les vivants », 2024, SEUIL, Librairie du XXI e siècle.

À paraître septembre 2024

 Les Moments littéraires, 33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997

Festival Paris en toutes lettres

Samedi 20 novembre 2021 – 15H00

Présentation – promenade

LYDIA FLEM – PARIS FANTASME , Seuil

Lieu: Hôtel de l’Abbaye Paris – 10, rue Cassette, 75006 Paris

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Dans le cadre du festival Paris en toutes lettres

Le livre de Lydia Flem décrit une rue et mille vies. Une ruelle du VIe arrondissement parisien truffée de signes littéraires et artistiques, dont elle exhume l’histoire depuis 1518, par le biais de ses habitants. À ce fil, elle tisse celui de sa propre histoire, interrogeant alors notre manière d’habiter le monde. 

Cet ouvrage étant une invitation à la promenade, il sera proposé, après un temps d’échange, d’aller arpenter la rue Férou avec Lydia Flem.  

À lire – Lydia Flem, Paris fantasme – Coll. « La librairie du XXIe siècle », Seuil, 2021.

Suivi d’une séance à 16h30

Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

Le monde des livres, 17 mars 2021

« Paris Fantasme » : Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

L’écrivaine arpente la petite voie parisienne d’un immeuble à l’autre, d’hier à aujourd’hui, s’y cherche et s’y retrouve aussi. Un livre qui ouvre toutes les portes. Par Fabrice Gabriel

Rue Férou, à Paris.
Rue Férou, à Paris. Franck GUIZIOU/Hemis

« Paris Fantasme », de Lydia Flem, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 544 p., 24 €, numérique 17 €.

La rue Férou n’est pas très longue, qui relie la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg, dans le 6e arrondissement de Paris : à peine quelques dizaines de mètres, peu de maisons, moins d’une vingtaine de numéros… Mais c’est assez pour qu’y naisse un livre, un monde. Lydia Flem a choisi en effet de mener sur cette artère discrète, vieille de tout juste 500 ans, une enquête originale, rigoureusement documentée mais très librement autobiographique, pour laquelle elle invente un genre à sa façon, comme on improviserait un itinéraire ou une recette de cuisine : une sorte de récit piétonnier, aux multiples registres et saveurs, aux innombrables entrées.

Madame de La Fayette et Jean-Jacques Goldman

Ecrivaine, photographe, amatrice d’archives et traqueuse de signes, l’autrice de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (Seuil, 2004) demeure d’abord fidèle à sa vocation de psychanalyste : elle écoute, observe, s’étudie (et se dit). Au seuil de Paris Fantasme, dès l’exergue emprunté à Virginia Woolf, le principe en est explicitement donné : il va s’agir d’interroger la question de l’intériorité, de l’être-chez-soi – dans sa ville, dans sa maison, dans son corps – à travers l’évocation d’une rue d’apparence modeste mais où sont passés (entre autres) Madame de La Fayette et Man Ray, Ernest Renan et Prévert enfant, Hemingway et le poète Michel d’Amboise, l’académicien Michel Déon et même le chanteur Jean-Jacques Goldman, acquéreur en 1996 de l’hôtel particulier dit « de Luzy »… Quelques arpents de Paris deviennent ainsi le lieu d’une sorte de théâtre généalogique, comme une scène ouverte à la mémoire, ses douleurs, ses rêveries.Lire aussi :« La Reine Alice », de Lydia Flem (2011) : Alice au pays du cancer

C’est une mémoire intime, surtout, qui ramène à un traumatisme ancien : « Le jour anniversaire de mes 21 ans, un 15 juillet, à Vienne, je pris la décision d’entreprendre une psychanalyse. Je ne parvenais plus à traverser la rue seule. » Paris Fantasme peut donc se lire comme une tentative – réussie – de re-traverser la rue (la rue Férou : une rue vers où ?), dans l’accompagnement de fantômes nombreux et l’enveloppement d’une famille très présente… Les parents de Lydia Flem sont bien là, en effet, qui ont survécu à la catastrophe centrale de l’histoire du XXe siècle. On les entend et les aperçoit, dans le décor de la ville, mêlant par moments leurs silhouettes à la fresque des noms du passé : voici par exemple la petite Fiat 600 de Jacqueline, la mère, résistante et rescapée d’Auschwitz, qui glisse son souvenir entre les ombres du mousquetaire Athos (il habite rue Férou, nous dit Dumas), du mari de Colette, Henry de Jouvenel (locataire au n° 6) ou de Jean de Mayol de Lupé, aumônier fasciste de la division SS Charlemagne, qui est né au n° 8…

Question cruciale du livre : qui suis-je ?

Paris Fantasme suit l’ordre de numéros ouvrant sur les chapitres comme des portes, tout en ménageant pauses et digressions autobiographiques : Lydia Flem y raconte sa vie et celles des habitants d’autrefois. Il lui arrive même de dire « je » à leur place, pour devenir une comédienne du Français au XVIIIe siècle ou entrer dans la peau du photographe Eugène Atget… Singulier jeu de rôles et drôle d’exercice d’autoportrait, qui révèle – presque à la manière d’une charade – la question cruciale du livre : qui suis-je ? Et comment s’y retrouver, enfant sans repère (ni repaire), aimée de ses parents revenus de nulle part, travaillée par l’angoisse du retour, l’héritage de la perte ? Peut-être en se donnant un territoire – l’arbitraire d’une rue – pour s’y rêver vraie, dans le miroir des existences qu’on imagine derrière les façades, l’au-delà sans tain des fenêtres, la frontière franchie du dedans des autres, du commun dehors.Lire aussi cette rencontre de 2016 :Lydia Flem, de ce côté du miroir

La rue Férou : une rue fourre-tout, pourrait-on dire, sans que l’expression soit inconvenante pour un livre qui revendique sa fantaisie de composition, accueillant listes et chronologies, plans et recettes, lettre (à Man Ray) et journal intime (de l’année 2016), bottin littéraire et longue énumération des synonymes du mot « maison »… Un tel foisonnement formel est comme la réponse à un défi formidable, littéraire et métaphysique, puisque Lydia Flem s’identifie au personnage principal du Château, de Kafka (1926), l’arpenteur K, condamné à l’inachevé du roman, incapable d’accéder au lieu interdit du titre. Or cet interdit est levé par l’écrivaine, avec superbe : « Je suis cet Arpenteur, cette Arpenteuse. Des années se sont écoulées avant que je comprenne qu’il fallait se donner à soi-même la permission de l’habiter. Se déclarer dans le Château, c’est affirmer son plein droit de s’y trouver sans rien justifier. L’appartenance au lieu magique s’énonce et se réalise au même instant, comme si jamais la question ne s’était posée. J’y suis. » Et nous y sommes, heureux, avec elle.Fabrice Gabriel (Collaborateur du « Monde des livres »)

Rue Lydia Flem, Paris

Elisabeth Philippe, Nouvel Observateur 10-16 juin 2021

Lydia Flem rue Férou. A l’arrière-plan, des vers de Rimbaud calligraphiés. Photo : VASANTHA YOGANAN- THAN/ SEUIL

Il est des livres plus hospitaliers que d’autres, qui vous accueillent avec une enveloppante générosité. « Paris fantasme » est de ceux-là. Sans apprêts, un peu en désordre et empli de souvenirs, on s’y sent vite chez soi. Mais justement, « qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part » ? Cette question hante l’écrivaine et psychanalyste Lydia Flem, qui signait déjà en 2004 « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », et constitue le point de départ de la flânerie littéraire et introspective à laquelle elle nous convie. Comment habiter son corps, sa maison et le monde, surtout quand on est, comme elle, habité par un peuple de disparus ? Juifs venus de Russie, ses aïeux ont passé leur vie à fuir. Rescapés de la Shoah, ses parents lui ont transmis « le lait noir de leurs cauchemars, de leurs angoisses ». Comment, dès lors, ne plus se sentir en transit, toujours sur le qui-vive ?

Lydia Flem a choisi d’élire domicile dans l’imaginaire et de faire sienne une rue de Paris, la rue Férou, devenue soudain « l’obscur objet de tous [s]es fantasmes » et surtout l’objet de ce livre, promenade zigzagante et joyeusement digressive dans cette rue cachée derrière l’église Saint- Sulpice. Guide érudite, l’autrice nous fait visiter chaque immeuble de cette artère, retrace la vie de ses habitants les plus illustres, qu’ils soient réels ou fictionnels. « Il me fallait chercher à rencontrer des aventures, des destinées, des stèles, des vies, dans une rue où je n’ai pas vécu, pour “sauver” toutes celles et tous ceux que je n’ai pu ni connaître, ni aimer, ni sauver », note Lydia Flem. On fraie ainsi avec Man Ray qui occupa longtemps un atelier inchauffable au numéro 2 bis ; Madame de La Fayette qui vécut au 10, recevant ses invités couchée dans son grand lit galonné d’or ; et encore Voltaire, un prêtre, Chateaubriand, mais aussi d’Artagnan, Manon Lescaut… Rimbaud est également de la partie puisqu’un peintre hollandais a calligraphié les vers du « Bateau ivre» sur un mur de la rue Férou. La ville se fait livre, les mots et la vie tendent à se confondre, au point que Lydia Flem sera tentée de franchir la mince frontière qui les sépare en louant un studio dans sa rue rêvée, pour y jouir, comme y incite Virginia Woolf, d’une « chambre à soi ». Dans cet appartement meublé trône une petite table- échiquier, détail qui suffit à ensorceler l’écrivaine. Man Ray n’at-il pas dessiné les pièces d’un jeu d’échecs ? Tout le livre fonctionne ainsi, par associations d’images et d’idées, comme en psychanalyse. D’ailleurs, à une lettre près, Férou est l’anagramme de Freud. Un signe, encore. Tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec, déambulation savante et lettrée à la façon de Didier Blonde, « Paris fantasme » se distingue par sa fantaisie, par la liberté avec laquelle voisinent archives, portraits, journal intime et même recettes de cuisine, dont celle du pot-au-feu d’Alexandre Dumas servi dans une « casserole capitonnée de jambon ». Lydia Flem métamorphose les fantômes en fantasmes, anamorphose l’espace pour en repousser toujours plus les limites. Avec elle, la littérature demeure l’un des plus sûrs et des plus riches abris. ■

par ÉLISABETH Philippe

Home sweet home

Home sweet home , Les Inrockuptibles du 17 mars 2021 par Nelly Kaprièlian

LYDIA FLEM reconstitue toute l’histoire de la petite rue Férou, rive gauche, et de ses habitant·es, dont Man Ray ou Madame de La Fayette.
Paris Fantasme est une mine de récits qui se mêlent à sa vie. Un livre inclassable.

LYDIA FLEM EST UNE DISCRÈTE QUE L’ON SUIT ASSIDÛMENT au gré des petits cailloux qu’elle sème dans
le paysage aussi littéraire que mémoriel et géographique. Depuis La Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1986, réédité en 2018, chez Seuil), où elle nous faisait emboîter le pas de Freud dans la Vienne d’avant-guerre, et ravivait sous nos yeux enchantés un monde éclairé, intellectuel et artistique englouti, les livres de cette écrivaine et psychanalyste belge n’ont pas cessé de nous hanter.

Avec Paris Fantasme aujourd’hui, elle nous propose de hanter la rue Férou à ses côtés, l’une des plus petites et mystérieuses rues de Paris nichée entre le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice, et d’être à notre tour hanté·es par ses fantômes, les siens comme ceux de tous les êtres qui ont habité cette rue dès
sa naissance (un certain Etienne Férou achète des terres et y pose le premier jalon de la future rue) en 1519.

Il faut dire que la plupart de ces fantômes ont été de grand·es vivant·es, marquant leur temps d’une empreinte
qui a traversé les siècles. Madame de La Fayette a passé trente ans, de 1660 à 1693, au 10, rue Férou, où s’élevait,
à l’angle avec la rue de Vaugirard, son hôtel particulier : c’est là qu’elle a reçu son amie Madame de Sévigné, mais surtout son immense ami (ou amant ?) La Rochefoucauld, qui pendant quinze ans vint la visiter chaque fin d’après-midi ; c’est là, aussi, qu’elle écrivit son chef- d’œuvre, La Princesse de Clèves. Dans cette rue qui ne compte que dix maisons, Jacques Prévert passa un Noël, et Françoise Sagan des soirées chez Michel Déon ; Athos y aurait vécu (selon Alexandre Dumas) ; Balzac comme Huysmans la font apparaître dans leurs écrits, et Perec, attablé au café de la Mairie le 20 octobre 1974, à 13 h 05, écrit : “En ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Etampes ou à Bourges, ou même quelque part àVienne (Autriche) où je n’ai même jamais été.”

A force de “fixer” cette rue éminemment littéraire pendant des années, Flem se laisse transporter et nous transporte avec elle dans le temps, comme avec cette évocation du 2 bis,où Man Ray a vécu de 1951 (date de son retour en France après les années de guerre passées à Los Angeles) à sa mort en 1976, avec sa femme Juliet, dans un très bel atelier : “Exilé volontaire, Man Ray n’a cessé de se construire une vie ‘ailleurs’, une vie ‘autrement’, une vie étrange, une vie d’étranger. Son choix me plaît, me fascine. Qu’est-ce qui donne cette force, cet élan, cette audace ? A moins que ce ne soit une décision, plutôt une nécessité, intérieure, impérieuse, vitale : partir pour sauver sa peau, s’échapper d’un destin trop prévisible, sauter par-delà les frontières, les origines, les attentes familiales, les règles et les normes, les pesanteurs
sociales, les enjeux esthétiques ou politiques.”
Man Ray, qui a peint un tableau et créé une lampe en hommage à la rue Férou, avait le don de reconstituer son “chez soi” partout où il résidait.

C’est cette notion que va interroger Lydia Flem, en se prenant au jeu jusqu’à s’installer elle-même dans un studio
rue Férou. C’est là qu’elle écrit des pages de son journal, où se trouve peut-être
la clé de ce livre, qui pourrait être celle-ci : “Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ?” Comment, surtout, habiter le monde après ce savoir de l’horreur, comment vivre
en humain parmi les humains quand on sait que vos ami·es ou vos voisin·es peuvent vous dénoncer, vous tuer ? Alors Lydia Flem tente de s’inviter chez les autres, ces autres qui ont réussi à vivre quelque part, même de pénétrer dans leur peau, parlant à leur place sous la forme de journaux intimes fictifs (celui de la comédienne Mademoiselle Luzy, qui vécut dans le sublime hôtel du 6, rue Férou), leur écrivant des lettres, dont sa “lettre à Man Ray” – ce ne sont pas les meilleures pages d’un livre qui donne parfois le sentiment de s’éparpiller à force de vouloir trop en faire.

Reste une démarche inclassable, une passionnante mine d’informations historiques, une façon très poétique de faire communiquer les mort·es et les vivant·es et de restituer ainsi notre espace mental tel qu’il est vraiment. Et puis rien de plus beau que ces pages où passent à toute vitesse tous·tes les habitant·es du 9, rue Férou : couples d’émigré·es, familles d’inconnu·es, dont le temps n’a retenu que les noms et les professions, le temps d’une poignée de recensements.

Nelly Kaprièlian

Doux et sombre comme un requiem

Télérama, 13-19 mars 2021, par Fabienne Pascaud

Mêlant brillamment les genres, l’écrivaine, psychanalyste et photographe convoque les êtres qui, de siècle en siècle, ont forgé l’âme de la rue Férou.

« Pas de maison sans l’épaisseur des souvenirs, la conscience du temps déposé, pas de sentiment d’être chez soi sans un peu de poussière… Combien de jours pour se sentir chez soi ? Faut-il s’en éloigner pour ressentir la joie des retrouvailles ? » Psychnalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem s’interroge. De livre en livre, elle a pourtant souvent apprivoisé, avec précision et grâce mêlées, l’hypnotisante magie des lieux, et se laisse envoûter aujourd’hui par la rue Férou, étroite voie pavée parisienne du VIe arrondissement, entre jardin du Luxembourg et place Saint-Sulpice. Cinq ans durant, elle l’a explorée avec acharnement et désir, façon Georges Perec et illustres historiens des Annales tout ensemble. Qui donc, d’abord, est ce Férou qui donna son nom à l’endroit, avant d’y mourir en 1547 ? Sur lui, on apprendra peu. Mais beaucoup sur les autres fantômes qui ne cessent de hanter la ruelle, dût l’écrivaine entrer dans leur peau et parler soudain à la première personne… Car l’étonnant ouvrage est hybride, délicieusement anecdotique et savamment historique, biographique, romanesque et métaphysique. Journal intime et livre de recettes de cuisine. De Jean-Jacques Olier, pieux prédicateur de la vieille église Saint-Sulpice aujourd’hui disparue à Mme de La Fayette qui y écrivit sa Princesse de Clèves, de la comédienne Dorothée Luzy à Chateaubriand, de Lavoisier à Taine, de Fantin-Latour à Man Ray, de Michel Déon à Jean-Jacques Goldman, on y croise des personnalités singulières dans une rue discrètement cachée. Que de 1898 à 1923, Eugène Atget ne put s’empêcher de continuellement photographier… Comme Lydia Flem, dressant ici avec passion l’arbre généalogique du passage fantasmé de ses rêves, de ses souvenris, de ses angoisses ; tel un être vivant, une parentèle oubliée, elle en fait revivre à plaisir chaque membre disparu. Défi aux lieux détruits de ses propres ancêtres, père russe apatride, mère résistante déportée à Auschwitz ? La quête devient retour sur soi, tombeau impossible d’une famille sacrifiée. De fantasque et primesautier, Paris fantasme devient alors doux et sombre comme un requiem. Que ni Mozart ni Fauré n’auraient renié.

Paris fantasme, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, dir.Maurice Olender, 544 pages.