Les mathématiques d’Alice

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Alice, tombée au fond du puit, après avoir changer plusieurs fois de taille ne s’y retrouve plus et se demande : « Qui puis-je bien être? »

Pour vérifier qu’elle n’est ni Ada ni Mabel mais bien Alice, elle essaye de passer en revue toutes les choses qu’elle savait. Comme si l’identité dépendait du savoir. Elle commence à se réciter ce qu’elle a appris en classe.
« Voyons : quatre fois cinq font douze, quatre fois six font treize, et quatre fois sept font…oh, ma mère! A ce train-là, je n’arriverai jamais jusqu’à vingt! De toute façon, la table de multiplication, ça ne veut rien dire : essayons plutôt la géographie. Londres est la capitale de Paris, et Paris est la capitale de Rome…non, tout cela est archi-faux, j’en suis certaine! On a dû me changere en Mabel! »

Oeuvres I et II, Jean-Pierre Vernant, Seuil, 2007

Jean-Pierre Vernant, grand historien de la Grèce ancienne, résistant de la première heure, était aussi un merveilleux conteur. Il avait choisi de commencer les deux volumes de ses Oeuvres par « L’Univers, les dieux, les hommes », succès immense en France comme à l’étranger (40 traductions).

Dans son avant-propos, il écrit ceci : « Il y a un quart de siècle , quand mon petit-fils était enfant et qu’il passait avec ma femme et moi ses vacances, une règle s’était établie entre nous aussi impérieuse que la toilette et les repas : chaque soir, quand l’heure était venue et que Julien se mettait au lit, je l’entendais m’appeler depuis sa chambre, souvent avec quelque impatience : »Jipé, l’histoire, l’histoire!. »

Voici qu’à présent, c’est nous, ses lecteurs, qui pouvons l’appeler mentalement et lui demander de nous raconter ces « Récits grecs des origines » qu’il nous offre – avec tous ses autres livres et textes – dans une prose superbe, avec la simplicité et la complexité mêlées de sa pensée et de ses interprétations. Un grand bonheur.

Un moment de nostalgie – Comptine à compter de Anne Sylvestre

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« Deux et deux font quatre,

trois et un font quatre aussi.

On va pas se battre

pour un nombre aussi petit.

Quatre et deux font six,

trois et trois font six aussi.

Six et deux font huit,

jusqu’ici pas de souci.

Huit et trois font onze,

c’est comme du bronze.

Continuez donc sans moi,

je ne vous contredirez pas.

Les mathématic-toc,

les mathématric-troc,

les mathématruc-choc,

les mathé – m’as tu vu?

C’est fini, je n’compte plus. »

Le Buveur de lune de Göran Tunström (1937-2000)

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Une nuit, un garçon voit son père boire du lait de lune. Ils habitent 12 Traverse des Poètes. Peut-on savoir ce qui est réalité et ce qui est apparence? La mère a été avalée par la montagne, père et fils vivent à deux. Comment quitter un père attentif, la voix de la météo nationale, un homme célèbre et pourtant si charmant même lorsqu’il regarde dans le fond des yeux votre petite amie? Faut-il s’exiler à Paris pour ne plus se rappeler qu’il vieillit pourtant et va disparaître?

C’est un roman traduit du suédois (Babel,2002) plein de poésie et de gravité, de merveilleux et d’inattendu. Une part de rêve et de méditation.

« Immobile, le dos tourné vers moi et la maison, sous l’immense lune couleur crème, il se tenait d’une manière bizarre, les mains assemblées en une coupe, les bras tendus de sorte qu’ils entraient un peu dans la clarté. J’ouvris doucement la fenêtre pour voir plus distinctement ses mains : elles formaient un bol. Et, soudain, quelques gouttes de lait de lune tombèrent dans ce bol. Et papa se pencha et but. » (p.64-65)

A la fin du livre, le narrateur s’adresse aux lecteurs qu’il doit abandonner, et pourtant, ajoute-t-il, nous aurons quand même inventé nos vies…

La coupe d’or de Henry James

 

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Ce qui est souvent très stimulant avec le cinéma qui adapte une oeuvre littéraire, c’est que malgré toutes ses qualités il nous donne envie de lire ou de relire les chefs d’oeuvre . L’adaptation du roman « La coupe d’or » de Henry James par James Ivory, avec Kate Beckinsale, James Fox, Anjelica Huston, Nick Nolte et Uma Thurman (en dvd 2001) offre un de ces films où tout est parfait pour passer une belle soirée : acteurs magnifiques, décors sublimes, costumes subtils,… Mais est-ce parce qu’en lisant chacun a droit à son propre cinéma intérieur que je n’ai plus qu’une hâte : lire Henry James ?
Son roman de 1904 se passe dans l`Angleterre post victorienne du début du siècle; un aristocrate italien ruiné, le prince Amerigo, épouse Maggie, la fille du richissime collectionneur d’art Adam Verver. Le prince avait auparavant entretenu une liaison amoureuse avec Charlotte Stant, une autre Américaine. Or Adam en vient à épouser cette dernière, qui devient ainsi la belle-mère par alliance de son ancien amant. Bientôt, Amerigo et Charlotte renouent secrètement leur ancienne idylle. Maggie s’en aperçoit et intrigue pour sauver les deux couples légitimes.

Henry James adore l’ambiguité des situations et des sentiments. Il évoque plus qu’il n’explique, il laisse toujours de la place à son lecteur. Je ne peux m’empêcher ici de penser à l’opéra de Verdi, Rigoletto, où court ce même thème d’un amour trop puissant entre père et fille qui conduit au drame. Pour aimer un autre homme, une jeune femme ne doit-elle pas renoncer à son père et celui-ci le lui permettre, aussi déchirant cela puisse-t-il être pour lui?

DVD : GILDA de King Vidor

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Une femme entre deux hommes, un patron de casino et le petit gangster qu’il sauve de la mort. Gilda, malgré le titre du film, n’est pas le personnage principal. Elle n’apparaît d’ailleurs pas avant les vingt premières minutes. Mais qui est cette femme sublime? Une femme dite fatale qui allume le désir des hommes parce que tel est le rôle que ceux-ci lui assignent alors qu’elle-même, comme une petite fille, rêve toujours du grand amour, impossible, à jamais déçu? Merveilleuse Rita Hayworth, jamais vulgaire, presque transparente sous le fard de la star, (la fameuse scène où elle chante « Put the Blame on Mame » en faisant glisser ses longs gants noirs) qui nourrit de la haine pour l’homme qui n’a pas su la garder, une haine qui est seulement l’envers de l’amour. Charles Vidor, comme les réalisateurs de westerns, nous fait rêver à des liens possibles entre homme et femme, mais en montre en même temps la quasi-impossibilité.

Un très beau moment de cinéma qui laisse pourtant une certaine amertume, celle qui faisait peut-être dire à Rita Hayworth, « les hommes s’endorment avec Gilda et se réveillent, déçus, avec moi. »

Mieux vaut disait Spinoza aller vers la réalité que vers le fantasme….

Et pourtant, comment vivre sans cinéma?