SOUILLURE

Souillure, pourriture, animalisation de l’autre, sont des mots qui s’articulent souvent aux mouvements de rejet raciste. Ils manifestent le désir de marquer le plus clairement possible la différence entre le dedans et le dehors, le conforme et le proscrit, le propre et le sale, le soi et l’étranger. Par crainte, sans doute, que les frontières se brouillent et qu’il faille reconnaître en soi des pulsions contradictoires. La lecture des doctrines racistes dévoile en effet une communauté d’obsessions autour de la pureté et de la souillure, de la contagion et de l’épidémie, révélant une fragilité du sentiment d’identité face à un autre, toujours vécu sur le mode persécutoire.

   Tout semble se passer alors comme si la « saleté » supposée de l’autre était une offense contre l’ordre et qu’il fallait éliminer l’élément « souillé » , comme s’il était porteur d’une maladie contagieuse pour le « corps social ».

   Mary Douglas a proposé de considérer le corps comme le miroir de la société. Pour elle, la crainte de la souillure est un système de protection symbolique de l’ordre culturel. L’impur est ce qui n’est pas à sa place. La souillure, on le sait, organise le rapport au sacré ; le système des castes en Inde est soutenu par cette armature. Dans la perspective indienne, l’impureté menace le statut social mais l’impureté définitive de l’intouchable est de même nature que l’impureté temporaire du brahmane et s’enracine dans la vie quotidienne du corps humain : naissance, menstruation, mort. C’est le corps qui est le siège privilégié de toute la symbolique de la souillure : sperme, sang menstruel, lait…

   La sexualité est un domaine où les fantasmes de souillure apparaissent aisément et particulièrement lorsqu’il s’agit d’unions entre dominants et minoritaires. On connaît, non seulement en Inde, mais aussi au Japon, avec les Burakumin, ou en Occident avec les juifs, le sort réservé à ceux qui touchent au sang, à la mort, ou à l’argent, et la distance sexuelle imposée à ceux que la société dominante veut tenir à l’écart. Distance qui a prit forme de loi, sous le régime nazi dès 1935 avec les lois de Nuremberg ou jusqu’aujourd’hui dans la politique d’apartheid de l’Afrique du Sud.

   La sexualité est d’ailleurs le domaine par excellence des règles et des interdits. « La sexualité est inclassable, note Luc de Heusch, elle est le seul mystère vrai : elle n’appartient pas à l’univers de la souillure, car loin  d’être dégoûtante, elle est passionnante. Elle est dangereuse cependant, source inépuisable de troubles, individuels ou sociaux. Mais elle ne peut être interdite, car la société s’anéantirait. Il faut se résigner à en faire une activité hautement surveillée, conditionnelle (…) la circonscrire de manière à ne jamais se laisser déborder par elle ».

   De nombreux auteurs ont relevé le lien entre les réactions racistes et des fantasmes qui attribuent au « racisé » les plus grandes prouesses amoureuses, d’où l’interdiction des rapports sexuels entre les « races ». La société coloniale qui défend à la fois la nécessité d’exclure le colonisé et l’autre radical de l’homme, c’est-à-dire la femme, tolère en général les relations sexuelles entre l’homme blanc et la femme de couleur mais l’inverse est réprimé avec une grande violence par craint de la rivalité. Le raciste projette souvent sur le groupe minoritaire des fantasmes agressifs ou de convoitise à l’égard des femmes, ce qui se traduit par l’accusation fréquente que le Noir, le juif, l’immigré, viole et souille sa femme, sa fille, sa sœur sa mère.

   L’opposition pur-impur renvoie à l’opposition culture-nature ou soi-l’autre mais aussi, au plan de l’inconscient, à la différence des sexes. Il est fréquent que la « race » méprisée soit nommée « femelle », alors même qu’elle est supposée dotée d’une surpuissance sexuelle ; comme si l’incertitude de sa propre identité sexuelle conduisait le groupe raciste à surinvestir des « races ».

Lecture

  • Augustin BARBARA, Mariages sans frontières, Le Centurion, 1985.
  • Mary DOUGLAS, De la souillure, Maspero, 1981, préface de Luc de Heusch.
  • Louis DUMONT, Homo hierarchicus. Essai sur le système des castes, Gallimard, 1966.
  • Jean SOLER, « Sémiotique de la nourriture dans la Bible », Annales, juillet-août 1973, p. 943-955.

Cf. Bouc émissaire, Caste, Dégénérescence, Identité, Inquiétante étrangeté, Projection, Weininger.  

SORCELLERIE

Tolérer l’autre, supporter ses différences, ne pas succomber à l’envie de détruire ce que l’étranger paraît posséder de désirable, ne semblent pas aller de soi pour les êtres humains. Mais plus intolérable encore est l’angoisse de se savoir soi-même partagé entre l’amour et la haine, les bons sentiments et le rêve de nuire, de transgresser et d’anéantir.

   Aussi les sociétés secrètent-elles souvent des lieux de projection, des boucs émissaires, minorités réelles ou groupes imaginaires chargés d’incarner les forces du mal, de la corruption, de l’impureté et rejettes à ce titre hors de l’humanité.

   A toutes les époques de l’histoire on retrouve ce fantasme meurtrier d’annihiler certaines catégories d’êtres humains dans l’espoir de purifier le monde.

   Ainsi voit on au IIe siècle après J.C. , se répandre contre les communautés chrétiennes de l’Empire romain l’accusation de pratiquer l’infanticide, le cannibalisme et des orgies incestueuses. L’historien britannique Norman Cohn tente de comprendre ces calomnies : « Tant que (les Chrétiens) restèrent une faible minorité, leurs attitudes, leur croyances et leur comportement constituaient un déni des valeurs sur lesquelles reposait la société gréco-romaine et auxquelles celle-ci devait sa cohésion. C’est pour cette raison que certaines pratiques chrétiennes, en particulier l’Eucharistie et l’Agape, furent interprétées faussement, sous l’influence de stéréotypes traditionnels, de telle sorte qu’une minorité religieuse dissidente en vint à incarner une conspiration politique révolutionnaire. Plus encore : ces pratiques furent caricaturées au point d’apparaître comme absolument anti  humaines, et de placer ceux qui s’y livraient en dehors des bornes mêmes de l’humanité. Ce mécanisme fut parfois utilisé pour légitimer des persécutions, dans lesquelles d’autres raisons, telles que l’avarice ou le sadisme, eurent aussi leur part.

   Ce schéma allait se répéter bien des fois dans les siècles à venir ; mais les persécuteurs seraient alors des chrétiens orthodoxes qui utiliseraient ce stéréotype contre d’autres groupes dissidents ».

   La chrétienté médiévale accusa des groupes hérétiques — Vaudois, Fraticelli — de commettre infanticides rituels et orgies, communions cannibales et d’autres débauches. Petit à petit on attribua au Diable l’inspiration de ces actes impies et on imagina que Satan lui-même présidait à ces orgies nocturnes. Ce qui n’était que fantasmes finit par s’inscrire dans la mémoire partagée, mais aussi chez les clercs et les gens instruits, comme une évidence.

   Cette « diabolisation » des hérétiques s’accompagna du fantasme de l’existence de sociétés secrètes d’adorateurs du Diable. Et la chasse aux sorcières devint possible, selon N. Cohn, lorsque la procédure accusatoire (privée) fut remplacée par la procédure inquisitoriale, qui comportait généralement l’usage de la torture et donc aussi la dénonciation d’autres personnes que l’accusé. Ces facilités juridiques allèrent de pair à la fois avec les obsessions démonologiques des clercs et des savants et la crainte des sorciers et sorcières dans l’imagination populaire, pour rendre possible le massacre de milliers d’innocents dans l’Europe du Moyen Age au XVIIIe siècle. L’usage de la torture, et des aveux ainsi extorqués, permit aux autorités de se convaincre de la réalité des « sabbats » et des vols nocturnes par lesquels les « sorciers » se rendaient à leurs cérémonies. Dans quelque cimetière, à une croisée de chemins ou au pied d’une potence, les sorciers étaient censés se réunir régulièrement, de la nuit au chant du coq. Pour assister au sabbat diabolique, on supposait que s’étant enduits d’onguent magique, ils s’envolaient à dos de boucs, de porcs ou de chevaux noirs, ou même en enfourchant des bâtons, des pelles ou des manches à balai. Parfaite inversion du christianisme, au plus fort de la chasse aux sorcières, imaginait-on les sorciers confesser leurs pêchés ­— être allés à l’église — , le Diable en personne, mi-homme, mi-bouc, faire un sermon, le tout étant bien sûr suivi d’un repas répugnant, de danses obscènes er d’orgie érotique. Chacun était ensuite renvoyé chez lui avec instruction d’accomplir contre tous les voisins chrétiens le plus de mal possible, ou maleficia, par des moyens occultes. Ils étaient ainsi censés former une société secrète, comme la littérature anthropologique en a mis en évidence dans de nombreuses sociétés, double maléfique parfaitement en miroir de la société globale.

   En guise de conclusion, Norman Cohn, pensant certainement à de sinistres évènements de l’histoire contemporaine, remarque amèrement : « On peut voir en fait dans la grand chasse aux sorcières l’exemple insurpassable d’un meurtre massif d’innocents par une bureaucratie agissant en accord avec des croyances qui, inconnues ou refusées aux siècles précédents, avaient fini par être tenues pour des vérités allant de soi. Cet exemple illustre avec éclat et le pouvoir qu’a l’imagination humaine de construire des stéréotypes, et sa répugnance à mettre en question la validité d’un stéréotype une fois que celui-ci a été universellement adopté. »

Lecture

  • Michel de CERTEAU, L’absent de l’histoire, Mame, 1973.
  • Norman COHN, Démonolâtrie et sorcellerie au Moyen Age. Fantasmes et réalités, Payot, 1982.
  • Jeanne FAVRET, Les Mots, la mort, les sorts, Gallimard, 1977.
  • Robert MANDROU, Magistrats et sorciers en France au XVIIe siècle. Une analyse de psychologie historique, Seuil, 1980.

Cf. Envie, Projection, Pureté du sang, Stéréotype.

SOCIOBIOLOGIE

Depuis environ une dizaine d’années s’est constituée aux Etats-Unis une nouvelle discipline, la sociobiologie, qui désire étudier les fondements génétiques du comportement social, non seulement des animaux, mais aussi des hommes. C’est à un spécialiste du comportement social des insectes, Edward O. Wilson, que l’on doit  le livre principal de cette nouvelle théorie : Sociobiologie, la nouvelle synthèse, parue en 1975. Il y défend l’idée que les institutions sociales, les mœurs, les lois ne sont pas issues des traditions culturelles, de l’histoire ou de l’idéologie des sociétés humaines mais bien de l’héritage génétique de l’espèce. Il s’agit, en somme, d’un néo-darwinisme naïf et simpliste.

   Les sociobiologistes veulent voir dans des mécanismes aussi complexes que l’intelligence, l’altruisme, les sentiments religieux ou les jugements esthétiques , l’action directe des gènes. Leurs arguments se contredisent souvent ; ainsi, comme le fait remarquer Lévi-Strauss, comment l’idéologie des Droits de l’Homme pourrait-elle dériver de notre nature de mammifères si, comme Wilson le note lui-même, l’idée des droits de l’homme ne se retrouve pas partout mais apparaît au contraire comme une invention récente de la civilisation européenne et américaine ?

   Comme Lévi-Strauss l’a souvent souligné, la culture, avec ses contraintes physiologiques et techniques, ses règles de mariage, ses valeurs morales et esthétiques, sa disposition plus ou moins grande à accueillir des immigrants, exerce sur ses membres une pression de sélection beaucoup plus importante, avec des effets bien plus rapide que la très lente évolution biologique et génétique.

   On peut facilement deviner à quelle politique une théorie, dite scientifique, qui voit dans la hiérarchie entre les hommes le résultat de la compétition entre les gènes peut servir. « Le bien et le mal devraient être reformulés en terme de génétique et des principes évolutifs » déclare calmement Wilson. Ce type de raisonnement pose évidemment toute la question du rôle éthique et du pouvoir des scientifiques et de la science dans notre société.

Lecture

  • Charles FRANKEL, « Les Enjeux de la sociobiologie », in Le Genre Humain n°1, 1981, p. 83-93.
  • Claude LEVI-STRAUSS, Le Regard éloigné, Plon 1983, p. 49-62.
  • Marshall SAHLINS, Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques. Gallimard, 1980.

Cf. Culture, Darwin, Génétique, Hérédité, Idéologie, Nature, Quotient intellectuel, Scientisme.

SEUIL DE TOLÉRANCE

Présenté comme un instrument sociologique rigoureux, le « seuil de tolérance » aux étrangers est censé quantifier un phénomène qualitatif : à partir d’une certaine proportion d’étrangers au sein d’une population nationale donnée, des tensions, des conflits entre les deux communautés, où, pour le moins, des problèmes sociaux apparaîtraient, dans les écoles, les lieux d’habitation, etc…

   Les mass media ont très largement contribué à répandre cette notion et à la faire fonctionner dans l’esprit du public comme une évidence sociale.

   L’idée de seuil renvoie à l’idée, qui peut paraître « naturelle » et « écologique », de la nécessité pour chaque groupe animal ou humain de posséder son propre territoire. Il y a un demi-siècle, Hitler basait sa politique raciale sur la notion d’« espace vital », aujourd’hui, l’usage du « seuil de tolérance » se fait passer pour une réaction modérée. Pour enrayer la « maladie » xénophobie du corps social, il suffirait, non pas d’en chasser comme au Moyen Age les « agents provocateurs » de la peste, Gitan, Juif ou sorcier, ni d’appliquer la meurtrière « solution finale », mais d’en restreindre le nombre.

   Le terme de « seuil » évoque l’idée de limite, de frontière entre le dehors et le dedans, le familier et l’inconnu, la maison et le monde extérieur, le soi et le non soi. Il renvoi à des fantasmes inconscients de « moi-peau » ( D. Anzieu), d’objet persécuteur et d’angoisse devant l’étranger vécu comme intrus déstabilisant. Sur le plan social et politique, il sous-entend que l’étranger « assimilé », noyé à dose « homéopathique » dans la population nationale, qui a cessé en somme d’être un étranger, est tolérable, mais qu’en plus grand nombre, les étrangers, les immigrés, sont une menace pour l’intégrité, l’identité nationale. L’immigration se trouve ainsi présentée à l’imaginaire social comme une invasion sauvage et anarchique alors qu’elle s’inscrit dans une rationalité économique.

   Le « seuil de tolérance » n’apparaît pas comme tel dans l’enquête d’opinion sur les Français et les étrangers menée par l’INED en 1953 mais il devient explicite en 1964 sous la forme de « seuil de tolérabilité » dans une étude sur la cohabitation des familles françaises et étrangères dans les immeubles H.L.M. Véronique De Rudder-Paurd pense que, d’une certaine manière, l’enquête de l’INED en 1971 sur l’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère, en formulant des questions à partir de l’idée de seuil, a contribué à vulgariser cette notion. Si les sociologues n’ont jamais pu observer de corrélation statistique entre un certain pourcentage d’immigrés et des manifestations de rejet à leur égard, cela n’a en rien entravé la diffusion et l’usage social de cette notion.

   Non moins paradoxal, des sociologues ont pu mesurer les préjugés et les réactions d’hostilité à l’égard d’étrangers d’une communauté quasi absente parmi les autochtones. Ainsi, une enquête menée par le sociologue Badi Panahi fait apparaître que si l’Allemagne de l’Ouest ne compte plus que 27000 Juifs, un tiers au moins de la population présente néanmoins des stéréotypes antisémites marqués. D’autres études ont même pu montrer qu’on peut être antisémite sans même avoir jamais vu de Juif.

   Le « seuil de tolérance » semble fonctionner comme d’autres notions issues de sciences naturelles — « race », « héritabilité génétique », « quotient intellectuel », etc. — , désuètes dans le champ de la biologie ou de la génétique, elles sont utilisées par les idéologies de la Nouvelle droite, du darwinisme social, de la sociobiologie et, diffusées dans l’opinion publique, parées de la magie des chiffres et des statistiques qui leur confèrent toutes les allures de la scientificité.

   Il semble important, si la sociologie désire apporter quelques éclairages qualitatifs aux conflits inter-ethniques, qu’elle s’interroge sur ses véritables enjeux : au sein de quelle population initiale s’implantent des immigrés, quelles étaient leurs tensions internes avant leur arrivée, à quel rythme arrive la population étrangère, quelles en sont les caractéristiques sociales et démographiques, etc. ? Il serait aussi intéressant de connaître l’image, et l’altération de celle-ci, que les habitants ont et veulent donner d’eux-mêmes car, il semble bien que l’implantation d’immigrés est vécue par les autochtones comme un risque de dévalorisation sociale. Toutes les nationalités étrangères ne paraissent pourtant pas produire cet effet de dévaluation de l’image sociale des nationaux parce que selon leur origine, les étrangers sont ou non infériorisés socialement. Un étranger n’en vaut pas un autre. Qu’y a-t-il de commun entre un étranger ayant un salaire élevé et une position sociale reconnue et un autre étranger, de même langue, de même religion, de même cuisine, de même nationalité que le premier mais qui est, lui, chômeur ou ouvrier ?

   Le « seuil de tolérance » escamote la réalité des antagonismes sociaux mais aussi la modification du tissu urbain et les conditions de la concurrence entre travailleurs immigrés et travailleurs nationaux sur le marché immobiliers. « Le maintien d’un habitat insalubre sera expliqué par la tendance des immigrés à se regrouper et à économiser au maximum sur le prix de leur logement en France, note Véronique De Rudder-Paurd, mais n’apparaîtra pas comme une soupape à l’insuffisance du logement social et de l’aide pour l’accès à d’autres catégories d’habitat et encore moins comme la préservation de réserves foncières promises à terme à la reconquête urbaine. »

   En somme, le « seuil de tolérance » joue à la fois sur l’acceptation et le rejet des étrangers : il suppose tolérable l’existence d’étrangers en même temps qu’il en justifie le rejet au-delà d’un certain nombre, c’est-à-dire qu’il énonce la tolérance de l’immigré comme membre d’une minorité possédant un statut inférieur et réduit à son seul rôle de travailleur mais qu’il refuse la possibilité de l’intégrer à part entière au sein du corps social. Ou en d’autres mots : la tolérance s’arrête au seuil, ce qui véhicule l’idée sous-jacente que le « racisme est naturel et inévitable ». Une société pluraliste et respectueuse de l’altérité, consciente de la richesse d’autres traditions et d’autres cultures est loin de se dessiner.

Lecture

  • Y. CHARBIT, M.-L. LANY, « Attitudes à l’égard des étrangers et seuils de tolérance. Les enquêtes de l’INED », Sociologie du Sud-Est, (n° spécial, Le seuil de tolérance aux étrangers), Colloque du CIRCOM, n°5-6, 1975.
  • Véronique DE RUDDER-PAURD, « La Tolérance s’arrête au seuil » in Pluriel. N°21, 1980, p. 4-13.
  • A. GIRARD et J. STOETZEL, Français et étrangers : l’attitude française. L’adaptation des italiens et des Polonais, Paris, PUF, (Cahiers de l’INED n°19 et 20)., 1953.
  • GIRARD et M.-L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°5, 1971.
  • A. GIRARD, Y. CHARBIT, M.L. LANY, « L’attitude des Français à l’égard de l’immigration étrangère », Population, n°6, 1974.
  • Bani PANAHI, Vorurteile. Rassismus, Antisemitismus, Nationalismus… in der Bundesrepublik heute. Eine empirische Untersuchung, S. Fischer Verlag, 1980.

Lettres d’amour en héritage, 2006

« Parmi tous les souvenirs qui me restaient de mes parents, ceux qui occupaient une place unique, les plus fragiles, peut-être, se trouvaient dans trois boîtes découvertes dans leur grenier. Trois boîtes en carton que j’avais emportées chez moi sans les ouvrir. Je savais qu’elles contenaient la correspondance amoureuse que mes parents avaient échangée pendant trois ans, entre leur rencontre fin septembre 1946 et leur mariage le 1er décembre 1949. Fallait-il les jeter sans les regarder ou bien les lire ? Etait-ce indiscret ou même incestueux ? Ce que j’y découvrais, ce n’était pas seulement une histoire d’amour, pas seulement la naissance d’un couple qui vécut plus de cinquante ans ensemble, mais quelque chose d’une cosmogonie, d’une histoire fondatrice, d’un miroir où chacun voudrait se reconnaître : le désir d’être né de l’amour. Notre histoire ne s’écrit pas sur une feuille blanche ; dès notre conception, nous nous trouvons saisis dans une autre histoire, celle de nos parents, de nos grands-parents, même si nous naissons longtemps après leur mort. Dans la suite des générations, notre place est désignée, nous ne sommes pas libres de nous-mêmes. Il nous faut assumer le passé pour ouvrir les horizons du présent. « 

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SCIENTISME

« Que vaudrait l’acharnement du savoir s’il ne devait assurer que l’acquisition des connaissances, et non pas, d’une certaine façon et que faire se peut, l’égarement de celui qui connaît ? Il y a des moments dans la vie où la question de savoir si on peut penser autrement qu’on ne pense et percevoir autrement qu’on ne voit est indispensable pour continuer à regarder et à réfléchir ».

Michel Foucault, L’Usage des plaisirs, Gallimard, 1984, p. 14.

Pour le scientisme, la science est porteuse d’une vérité absolue, quasi divine, elle est investie d’omniscience. Elle constitue non seulement le seul savoir authentique mais, de plus, elle est censée répondre à toutes les questions, y compris les choix politiques, moraux ou philosophiques qui agitent les hommes en société.

Dire d’une théorie ou d’un bien de consommation que « c’est scientifique », semble annuler, come par magie ou superstition, tout sens critique, toute réflexion ultérieure. Comme si la méthode scientifique n’était pas faillible, comme si elle ne procédait pas par doute et incertitude, comme si son rôle n’était pas avant tout de poser des questions, comme si surtout elle n’était pas l’histoire sans fin d’une succession d’erreurs et d’approximations, d’hypothèses et d’interrogations toujours ouvertes.

L’image d’une science « pure » et de scientifiques « neutres » et en-dehors des débats sociaux est naïve. La science s’inscrit dans le social, dans la vie quotidienne de chacun ; elle impose de nouvelles manières de penser et d’agir, renouvelle les normes : manipulations génétiques qui ouvrent de nouvelles possibilités en agriculture ou en médecine mais qui posent aussi de nouveaux problèmes éthiques en matière de reproduction humaine, par exemple ; techniques raffinées de guerre bactérologique ou de torture, bombes atomiques capables d’anéantir toute vie sur la terre, informatique et viol de la vie privée. Tout se passe comme si le progrès technique et scientifique était inéluctable et qu’il n’appartenait pas aux hommes de réfléchir et de trier, de choisir, parmi les possibles, les voies de son avenir.

Né au XIXe siècle, le scientisme reprend vigueur aujourd’hui. « Au nom de la science », on justifie des discriminations sociales et racistes : la sociobiologie parle de « code éthique génétiquement correct », le « quotient intellectuel » et le « seuil de tolérance » sont présentés comme des vérités « évidentes » puisque scientifiques, soi-disant ; la femme serait moins douée génétiquement que l’homme pour les mathématiques ou les Noirs moins habiles que les Blancs pour les exercices d’abstraction, l’eugénisme retrouve des partisans, etc. Préjugés, mépris et intolérances, engendrant exclusions et violences, lieux communs du racisme le plus quotidien habillés de neuf « au nom de la science », statistiques à l’appui.

La science occupe aujourd’hui, dans notre société, le lieu qu’habitait jadis la religion et sa caution divine. C’est à la science qu’on demande de révéler la vérité, comme si les hommes ne pouvaient se résoudre à en être d’éternels orphelins.

Lecture

  • Michael BILLIG, L’internationale raciste. De la psychologie à la « science » des races, Maspéro, 1981.
  • Maurice OLENDER, « Les Périls de l’évidence » in Le Genre humain. N°1, 1981.
  • Pierre THUILLIER, Contre le scientisme, postface du volume Le Petit Savant illustré, Seuil, 1980.

Cf ; Génétique, Quotient intellectuel, Race, Seuil de tolérance, Sociobiologie.

RUMEUR

La rumeur accuse, elle désigne un bouc émissaire pour soulager l’angoisse, donner un nom à des frustrations, dériver des pulsations agressives. Il y est toujours question de trahison, d’empoisonnement, de vol, de viol, … Si on a pu mettre en évidence la coopération individuelle — il existerait pour chacun, en fonction de son histoire, de ses croyances, de ses attitudes, une sensibilité sélective au contenu des rumeurs — la rumeur n’en demeure pas moins essentiellement un phénomène de communication sociale qui répond à ce titre à une logique collective.

Elle apparaît au sein d’une population à un certain moment de son histoire. Elle dépend de la structure institutionnelle des différents groupes et sous-groupes de la population (hiérarchies de pouvoir, de prestige, de propriété, de savoir, d’argent,…) , de leur structure affective informelle (affinités, influences, coalitions,…), des attitudes à l’égard du contenu de la rumeur avant l’apparition de celle-ci.

Des mécanismes cognitifs particuliers ont pu être mis en évidence dans la transmission des rumeurs :

  • L’omission. — Plus le message initiale est riche en informations et plus la perte d’informations sera importante au relais suivant, et cela jusqu’au moment où le message atteint un point d’équilibre. La pensée sociale ne retient que ce qui correspond à des attitudes ou des croyances préexistantes. La rumeur ne crée pas de nouvelles tensions sociales, elle prête simplement son visage à des préjugés déjà présents.
  • L’intensification. — Les traits essentiels du message sont accusés, caricaturés. Il y a des bons tout à fait innocents et des mauvais parfaitement traîtres et diaboliques. Le bouc émissaire ainsi désigné est très clairement identifiable.
  • La généralisation. — C’est un trait essentiel de la pensée raciste qui consiste à englober le sujet visé dans une classe plus large. Les rumeurs se communiquent souvent sous la forme de stéréotypes verbaux et contribuent d’ailleurs ainsi à les renforcer. La rumeur emprunte des sillons déjà tracés.
  • L’attribution.— La rumeur est attribuée à des personnes proches d’un témoin supposé direct ce qui donne à chaque transmetteur le sentiment d’être près de la source supposée. La crédulité, la confiance se trouve ainsi mise non dans l’information véhiculée mais dans l’informateur. Il ne vient à personne l’idée de vérifier quoique ce soit évidemment.
  • La surspécification. — Pour persuader ou séduire, certains transmetteurs rajoutent des détails de leur cru ce qui accroît la crédibilité du message en donnant le sentiment que celui qui parle est bien informé.

La rumeur est donc bien une transaction collective, une œuvre commune. A travers elle se dessinent les traits d’un adversaire fantasmatique, d’un ennemi, d’un autre étrange et dangereux que la société se donne ainsi le droit légitime de dénoncer avant de le combattre.

La rumeur se murmure , se chuchote à travers toutes les couches de la société. Elle n’a pas de maître, elle peut se retourner contre ceux qui cherchent à la manipuler, elle n’épargne personne. C’est un bruit terriblement efficace qui court sur toutes les lèvres, très vite, et véhicule la passion des émotions plutôt que l’information des mots. La rumeur fait peur parce que sa logique n’est pas rationnelle. Elle n’a pas besoin d’être vraie, ni même vraisemblable, encore moins vérifiable ; ceux qui la propagent ne doivent même pas y croire. Une fois énoncée, il en reste toujours quelque chose puisque l’homme de la rue pense qu’il ne peut y avoir de fumée sans feu. On la dit toujours bien « informée » et « autorisée » mais en fait sa source reste inconnue, diffuse, souvent anonyme.

 

 

Lecture

 

  • Gordon ALLPPORT et Léon POSTMANN, « Les bases psychologiques des rumeurs » in Textes fondamentaux de psychologie sociale. Fr. A. Lévy, Paris, Dunod, 1965, p. 170-185.
  • Lydia FLEM, « Bouche bavarde et oreille curieuse » in Le Genre humain n°5, « La Rumeur » 1982.
  • Edgar MORIN, La rumeur d’Orléans, Seuil, 1969.
  • Michel-Louis ROUQUETTE, Les Rumeurs. U.F, 1975.

 

Cf. Autre, Bouc émissaire, Désinformation, Différence, Dreyfus, Envie, Etranger, Projection, Seuil de tolérance, Sorcellerie.

Comment naissent mes images, 2019

Revue Textimage, https://www.revue-textimage.com/ in « Blessures du livre : écrivains et plasticiens à contremploi », 2019 (éd. Andrea Oberhuber et Sofiane Laghouati)

Comment naissent mes images

 Soudain les mots se dérobèrent.

Au début de l’été 2008, et pour de longs mois, je reçus des traitements et des drogues, qui perturbaient les facultés cognitives : lire, écrire, ce quotidien qui était ma respiration-même, n’appartenait plus à l’évidence.

Quelque chose avait basculé. Il fallait survivre, autrement.

Je commençai à tenir un journal photographique, sur mon blog « Table d’écriture », postant presque chaque jour, une image accompagnée d’un titre et d’une citation brève de Kafka, Fellini, Nietzsche, Proust, Spinoza ou Madame de Sévigné. Il me fallait agir rapidement. Mon énergie était comptée.

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Sigmund Freud, un judaïsme des Lumières, L’Herne 2014

Sigmund Freud, un judaïsme des Lumières : Une fidélité « mystérieuse » et « capitale »

Lorsque Sigismund Freud atteint sa septième année, son père, Jacob, lui ouvre la Thora familiale. Il lui donne à lire l’histoire biblique dans la singulière édition bilingue allemand-hébreu, de la Israelitische Bibel, abondamment illustrée et commentée par le rabbin libéral, Ludwig Philippson, dans l’esprit de l’Aufklärung, le judaïsme des Lumières. Cette version particulière de la Bible porte en sous-titre : Den heiligen Urtext et ce premier livre d’histoires et d’images fut pour Freud, un texte fondamental, un texte fondateur.

A neuf ans et demi, alors que son grand-père maternel, Jacob Nathansohn, meurt, les gravures archéologiques de la Bible de Philippson servent de toile de fond au seul rêve d’angoisse que Freud dévoilera et analysera plus de trente ans plus tard dans son Interprétation des rêves, et qu’il nomme : « Mère bien aimée et personnages à becs d’oiseaux ».

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« La vie quotidienne de Freud et ses patients à Vienne », Les Cahiers de l’Herne, 2014

 La vie quotidienne de Freud et ses patients à Vienne

Le 1er mai 1889, le docteur Freud[1] se rend au chevet d’une jeune aristocrate plongée dans la dépression depuis son récent veuvage, Fanny Sulzer-Wart, que lui a adressé son ami Joseph Breuer. Pour rejoindre la pension élégante où elle est descendue, il hèle sur la Ringstrasse une voiture tirée par deux chevaux, un fiacre, comme il se doit pour un médecin respectable. La jeune femme l’attend allongée sur un divan, la tête appuyée sur un traversin en cuir, et dès qu’elle l’aperçoit, s’écrie : « Ne bougez pas ! Ne dites rien ! Ne me touchez pas[2] ».

Freud n’a pas encore inventé la règle des associations libres pour le patient ni la règle d’abstinence pour le thérapeute. Il lui parle, la masse, la presse de questions. Après un moment, elle lui assène d’un ton bourru : « Il ne faut pas toujours me demander d’où provient ceci ou cela, mais me laisser raconter ce que j’ai à dire ! » « J’y consens », lui concède-t-il, impressionné par cette femme à l’intelligence vive, l’énergie « virile » et la grande culture.

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