Ecrire l’histoire en Inde

Velcheru Narayana Rao
David Shulman
Sanjay Subrahmanyam
Textures du temps
Ecrire l’histoire en inde

L’Inde profonde serait ancrée dans un univers de mythes, hors de toute temporalité. La conscience historique n’y serait apparue que soudainement, grâce à sa colonisation par les Britanniques au xviiie siècle. Telle est l’idée reçue mise à l’épreuve dans cet ouvrage né de la rencontre entre trois éminents spécialistes de l’Inde. Polémique, ce livre bouscule les nouvelles formes d’orthodoxie nées des Post-Colonial Studies.
Pour fracturer quelques-uns des préjugés les plus tenaces sur la sagesse de l’Inde médiévale et prémoderne, les auteurs s’interrogent sur l’histoire comme genre littéraire. L’enquête porte sur la littérature indienne écrite entre le xvie et le xviiie siècle dans les petites villes du sud de l’Inde.
Leur hypothèse : le discours historique n’est pas inscrit dans un récit particulier et aucun genre n’est assigné de manière exclusive à l’histoire. Au contraire, la texture du temps se formule dans le genre qui s’impose à une période. Si « les purana sont la forme littéraire dominante, l’histoire sera écrite à la manière des purana ».
Ce livre invite le lecteur à « écouter » les textes, à entendre leur texture qui « nous mène au cœur de la chaîne et de la trame et nous demande d’être attentifs à chacun de leurs fils ».
Le concept original de « texture » vise à remplacer l’idée qu’écrire l’histoire serait l’affaire d’un genre unique. Ce livre relance ainsi le débat qui touche aux formes de l’écriture de l’histoire à l’époque moderne.

Traduit de l’anglais par Marie Fourcade.
2004, 384 pages.

Michel Pastoureau

Pastoureau_1Michel Pastoureau
Une histoire symbolique
du Moyen Âge occidental

Les procès intentés aux animaux, la mythologie du bois et des arbres, le bestiaire des fables, l’arrivée du jeu d’échecs en Europe, l’histoire et l’archéologie des couleurs, l’origine des armoiries et des drapeaux, l’iconographie de Judas, la légende du roi Arthur et celle d’Ivanhoé : tels sont quelques-uns des sujets traités par Michel Pastoureau dans cette « Histoire symbolique du Moyen âge occidental ».
L’auteur, qui construit cette histoire depuis trois décennies, nous conduit ainsi sur des terrains documentaires variés : le lexique et les faits de langue, les textes littéraires et didactiques, les armoiries et les noms propres, les images et les œuvres d’art. Partout, Michel Pastoureau souligne avec force combien cette histoire symbolique des animaux et des végétaux, des couleurs et des images, des signes et des songes, loin de s’opposer à la réalité sociale, économique ou politique, en est une des composantes essentielles.
Pour l’historien, l’imaginaire fait toujours partie de la réalité.

2004, 450 pages.

Poésie dans les camps de la mort

RACHEL
ERTEL
DANS LA LANGUE
DE PERSONNE
POéSIE YIDDISH
DE L’ANéANTISSEMENT

Itzhak Schipper, mort à Maïdanek en 1943, confiait à Alexandre Donat : « Tout ce que nous savons des peuples assassinés est ce que leurs assassins ont bien voulu en dire. Si nos assassins remportent la victoire, si ce sont eux qui écrivent l’histoire[…] ils peuvent nous gommer de la mémoire du monde[…]. Mais si c’est nous qui écrivons l’histoire de cette période de larmes et de sang – et je suis persuadé que nous le ferons – qui nous croira ? Personne ne voudra nous croire, parce que notre désastre est le désastre du monde civilisé dans sa totalité. »
Pour dire le désastre absolu qui frappe le peuple juif d’Europe, les poètes yiddish captent des fragments, des éclats de vérité. Ils sont soumis à un double impératif : l’impossibilité d’exprimer l’indicible qui se confond avec l’obligation de témoigner.
Au ghetto, à Varsovie, à Vilno, à Lodz, à Cracovie, plus tard dans les camps, à Treblinka, à Auschwitz, avant la mort dans les chambres à gaz, on écrit dans l’urgence. S’arrachant au mutisme, une poétique du cri perce le silence du monde, sa surdité et sa cécité, pour l’obliger à entendre, à voir.
Émotion et rigueur historique se conjuguent pour faire surgir la force poétique de ces innombrables textes sauvés de l’oubli.
Rachel Ertel nous restitue les voix d’une poésie de l’anéantissement : à notre tour, nous devenons « le témoin du témoin ».

Norbert Elias

Elias
NORBERT ELIAS
MOZART
SOCIOLOGIE D’UN GéNIE

C’est en 1980 que Norbert Elias songe à faire son Mozart, et c’est l’éditeur de ses œuvres, Michael Schröter, qui assure aujourd’hui la publication posthume de cet inédit. Contre les musicologues qui ont momifié Mozart, Elias s’efforce de comprendre qui fut cet artiste génial, né dans une société qui ne connaissait pas encore la notion romantique de « génie ».
Les tensions qui déchirent l’existence quotidienne de Mozart, les rapports complexes avec son père, ses relations érotiques et ses tourments sont approchés avec autant
de rigueur que de tendresse. Elias analyse également les comportements de ce « clown », son besoin irrépressible de choquer la noblesse de cour en faisant des gestes déplacés, en proférant des mots obscènes. Ces grossièretés scatologiques trouvent ici une explication à la fois psychologique et sociologique lorsque l’auteur décrit les relations tendues qui lient entre eux dominants et dominés, maîtres de la cour et serviteurs. À ce propos, Elias écrit : « Comme beaucoup d’individus occupant une position marginale, Mozart souffrait des humiliations que lui infligeaient les nobles de la cour, et il s’en irritait. Mais ces réactions d’aversion à l’égard de la couche sociale supérieure allaient de pair avec des sentiments intensément positifs : c’est précisément de ces mêmes gens qu’il voulait être reconnu, par eux qu’il voulait être considéré et traité comme un individu de valeur égale à cause de sa création musicale. »
En refermant le Mozart d’Elias, on a le sentiment d’avoir découvert un regard aussi lucide que généreux sur la vie des hommes en société.

Arlette Farge

ARLETTE FARGE
LA NUIT
BLANCHE

Entre histoire et théâtre, La Nuit blanche raconte un fait divers de 1770. Pierre, un jeune homme de dix-huit ans, est rompu en place de Cambrai pour avoir entretenu
de mauvaises rumeurs contre les notables de la ville. Et
blasphémé contre le roi.
Arlette Farge, historienne du xviiie siècle, auteur de nombreux ouvrages sur la violence à Paris et sur l’opinion publique, a publié en 1982 avec Michel Foucault Le Désordre des familles. Elle s’est aussi intéressée à la relation intrigante que la photographie entretient avec les siècles passés.
Guidée par un savoir intime des archives, Arlette Farge invente un langage pour restituer des scènes de vie ordinaire au xviiie siècle. La lumière, l’eau, la ville mobile et furtive sont happées par les mots de l’historienne qui recrée ainsi tout un univers visuel. Charlotte, la fiancée de Pierre, est la silhouette mutine qui accompagne la douleur de la mère et du fils.
La « nuit blanche » est la nuit précédant l’exécution d’un condamné.

2002, 96 pages.

Daniele Del Giudice

DANIELE
DEL GIUDICE
QUAND L’OMBRE
SE DÉTACHE DU SOL

Quand l’ombre se détache du sol raconte comment il se peut qu’un jour on doive apprendre à voler tout seul, à se perdre comme on se perd dans la vie ou dans un mauvais rêve.
Un vieux monsieur dans un aéroport désert, quelques fantômes de pilotes disparus, Bruno, le maître de l’art du vol, et le jeune homme anxieux qui recule le moment de décoller, tous les personnages brûlent d’une passion qui les porte au point ultime où l’existence joue avec la mort : le brouillard, la moindre erreur d’appréciation météorologique peut être fatale.
Dans ce roman, les personnages se trouvent dans une position extrême, contraints à chaque instant de faire le point sur eux-mêmes. Chaque chapitre est un décollage pour une aventure inconnue. Le narrateur poursuit la trace d’un maître qui sait détacher l’ombre du sol, d’un pilote qui, entre vertige et équilibre, connaît l’art du gouvernail.
Dans une langue d’une grande intensité, Daniele Del Giudice nous offre un conte pour adultes où se dévoile un univers d’images et de sensations.
Entre ciel et terre, le mode d’emploi de l’aviateur est également un manuel de l’âme en quête d’un équilibre qui
toujours échappe. Car si le disciple a tout à apprendre, le maître n’a jamais vraiment quelque chose à enseigner.
Dans les manœuvres de vol comme dans les conduites de l’existence, la maîtrise peut aussi être une affaire de laisser-aller. écrit avec autant de rigueur que de fantaisie, ce roman initie son lecteur à une météorologie personnelle.

Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro.
1996, 160 pages.

Catherine Weinberger-Thomas

Wienbergerthomas
CATHERINE
WEINBERGER-THOMAS
CENDRES D’IMMORTALITÉ
LA CRÉMATION DES VEUVES EN INDE

La tradition indienne les exalte. On les appelle les satîs : elles se brûlent vives sur le bûcher funéraire de leur mari. De Strabon à Jules Verne, aucun rite indien n’a autant fasciné les étrangers. Mais de quoi s’agit-il ? Que se passe-t-il lorsque la satî, parée comme au jour de ses noces, s’apprête à célébrer un mariage de cendres ? Suivant son mari jusque dans la mort, l’épouse
vertueuse veut-elle offrir en spectacle rituel sa fidélité absolue, le sacrifice de soi comme preuve de son amour inconditionnel ? Renonçant au monde des apparences et à une forme illusoire du Soi, la satî aspire-t-elle à l’immortalité gagnée par la mort volontaire? Par quelles voies l’amour conjugal croise-t-il ainsi sa destinée avec la mort volontaire – et faut-il parler ici d’un sacrifice, d’un suicide ou d’un meurtre ?
Depuis la fin du xviiie siècle, la crémation des veuves est au centre d’un débat juridique et religieux qui déchaîne les passions en Grande-Bretagne et en Inde. L’ancienne puissance coloniale avait interdit « l’exécrable coutume » en 1829, sans parvenir à l’abolir complètement. Le tollé provoqué par l’immolation de Rup Kanvar, à Deorala, au Rajasthan, en
septembre 1987, donne la mesure des contradictions politico-religieuses que traverse l’Inde démocratique en cette fin de xxe siècle.
Parce qu’elle a mené ses enquêtes sur le terrain, au cours de missions répétées en Inde entre 1978 et 1993, Catherine Weinberger-Thomas permet de comprendre ce que fut et demeure jusqu’aujourd’hui un système de croyances, ce que peut signifier le symbolisme religieux, social et politique des satîs, ces veuves sanctifiées par les flammes d’un bûcher d’immortalité.
1996, 336 pages.