
Sommaire Par ici la sortie!




La revue « Par ici la sortie », numéro 1, Seuil, juin 2020, P.56-57 a publié deux photographies de cette série : « Marcel Proust à l’abri d’un papillon » et « Virginia Woolf confinée dans un carré de menthe ». Courtesy Galerie Françoise Paviot.










Il s’appelait Boris
La littérature existe parce que la réalité ne nous suffit pas.
Elle fixait depuis un moment la boîte aux lettres, incrédule. Le soleil brillait déjà haut dans le ciel. Le facteur était donc passé aujourd’hui comme tous les autres jours. Rien ne s’était arrêté. La course des astres, la tournée de l’employé des postes, tout demeurait inchangé alors que venait de se produire l’événement le plus bouleversant de sa vie.
Ainsi, pensa-t-elle avec effroi, rien n’était modifié. L’univers venait de perdre la personne la plus précieuse au monde mais l’univers ne le savait pas. Les factures, les lettres, reposaient dans la boîte close sans se douter que leur destinataire s’était définitivement absenté. A l’heure de leur envoi, il était encore là, à leur réception, il n’y avait plus personne. Il n’y aurait plus jamais personne du même nom et du même prénom pour reconnaitre sur l’enveloppe son adresse et son identité.
Je ne sais plus qui je suis, ce que je fais…
Je suis tout de feu, et puis tout de glace…
L’amour de ma vie n’est plus et tout continue.
Elle se tenait immobile et droite, hésitant à tendre la main, à soulever le volet, à extraire le courrier de la boîte. Chaque jour qui suivrait serait identique. Elle ne voulait pas appartenir à cette suite ininterrompue de jours et de nuits auquel il n’appartenait plus. Elle ne pouvait pas.
La chaleur du soleil lui parût déplacée, les fleurs du jardin indécentes. Le ciel aurait dû pleurer et les roses faner instantanément.
A cette seconde, elle sut qu’il fallait qu’elle fasse quelque chose, quelque chose pour s’opposer au monde, le refuser, le plier à sa façon.
Elle écrirait.
Rien ni personne ne l’empêcherait de raconter l’histoire à sa manière. Cette liberté-là nous la possédons tous. Nous n’avons pas prise sur les événements mais le récit que nous pouvons en faire est entièrement ouvert à notre imagination.
Il n’y avait plus rien à perdre parce que tout était déjà perdu.
La catastrophe avait eu lieu. Il n’y avait plus rien à redouter. Le pire était arrivé. C’est fini, songea-t-elle, je ne dois plus avoir peur. Le pire est là. Respire. Prends le courrier, referme la boîte aux lettres jusqu’à demain. Rentre chez toi, assois-toi à la table de travail, la lampe à gauche, le vase à droite, ton chat sur une pile de papiers, ouvre ton ordinateur. Commence ton récit :
C’était un très jeune homme au visage long et mélancolique, les traits pâles et fins, avec d’abondants cheveux sombres et des lunettes toutes rondes qui lui donnaient un air de poète ou d’anarchiste. Il ne paraissait pas accablé, plutôt absent, comme s’il voulait offrir à l’ennemi un visage impénétrable, vidé de ses émotions, tourné vers soi. Peut-être s’était-il construit une cachette à l’intérieur de lui-même pour se soustraire à l’impuissance de sa situation, s’échapper de la prison terrible de la réalité. Libéré, peut-être n’a-t-il jamais complètement quitté cet abri, cette prison intime, qui l’avait sauvé, mais lui collait désormais à la peau.
Les mots s’imposaient à elle comme une évidence. Assaillie par des émotions diffuses, ambiguës, violentes, souvent incompatibles entre elles, les mots jaillissaient d’eux-mêmes. Ecrire captait le flot bouillonnant des sentiments. L’écriture naissait du deuil et lui offrait un refuge. Un lieu où se mettre à l’abri.
Perdre et créer en un même mouvement, pour survivre, donner vie aux disparus.
Oser inventer et aller au-delà de soi.
Paris, 2012.
Yves Bonnefoy
« Lydia Flem’s photographs take their place within the history of photography only by inscribing a difference there. (…)
The objects photographed by Lydia Flem exist only by and through us, they are of the same kind as those she found in her parents’ home, where they asked her to be able to go on being, and that she should do so herself. This way of photographing has grasped in the thing itself the yet invisible movement whereby it withdraws into itself, and thus falls completely into this space of matter that is repressed by the places we institute but, from the depths of this abyss, reaches out to us. » (p.117 et ss)

Alain Fleischer
« In these images that Lydia showed me, what I was seeing was clearly visual writing, made up of a set of organised and mastered signs, with a sense of space, a sense of sign-objects, symbol-objects and trace-objects, and of the relations between them, of light and perspective. This visual writing produces a series of enigmas to be deciphered in the mysterious mode that sometimes characterises poems. I told Lydia that for me hers was the work of an authentic photographer, a case of what, with a rather inadequate formula, we in France call “photographie plasticienne.” I remember the seminal exhibition Ils se disent peintres, ils se disent photographes curated by Michel Nuridsany at the Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris in the early 1980s. Alongside photographers who presented themselves as such there were also artists who, although working only with photography, insisted on being called painters – an attitude and a form of vanity that I have always contested. For sure, there are different families in the world of photography, but I still think that every image produced with a camera on a photographic support is above all else a photograph. » (p.133 et ss)

Catherine Perret
« Today’s photographic images are produced by bodies that are equipped not with cameras but with computers fitted with cameras. By bodies whose perceptions are no longer dominated by the sense of vision. Freed from the analogy with vision, the photographic image refers back to a support that has no referent. Or at least, a support whose referent is no longer space seen by the eye of the lens, alias, the eye of the person operating the camera: visual space, but visible space. This space is the psychic space which refers to no real other than the fiction of life that is being invented: the fiction of the work. Only an analyst, my dear Lydia, could take this step seemingly without noticing it, so smoothly. And you are one of those artists (often women artists, as if by coincidence) who have taken photography through the mirror. »
Préface à l’édition japonaise en poche
de Comment j’ai vidé la maison de mes parents en poche
Chères lectrices, chers lecteurs,
Ceux que nous chérissions, ceux qui nous chérissaient, ont disparu ; et pourtant, nos parents, par les fils enchevêtrés des souvenirs vivent en nous. Après avoir traversé la première saison du deuil, des traces de leur présence, indirectes et diffuses, nous habitent. Un mot, un son, un parfum les font surgir à l’improviste. Parfois, au contraire, nous sollicitons activement leur mémoire. Nous imaginons entrer en dialogue avec eux. A l’intérieur de nous, nous prenons conseil auprès d’eux, cherchons à ressusciter leurs gestes ou leurs paroles apaisantes. Un rêve – impossible et si doux- nous hante aussi : les revoir, passer une heure, une heure seulement, en leur compagnie, une petite heure, tous les dix ans peut-être, le temps de les tenir au courant de notre vie après leur départ, de les associer à ce que nous sommes devenus.
Chers amis, si nombreux au Japon, qui me faites l’honneur de me lire, je vous dois une confidence. Comment j’ai vidé la maison de mes parents et Lettres d’amour en héritage ont été écrits il y a dix ans environ. Le chagrin, l’incrédulité, la révolte, la douleur insurmontable se sont mués en une discréte mélancolie, une nostalgie devenue familière. Au moment où je vous écris ces mots, je viens de m’apercevoir que de tous les objets de mes parents, j’ai gardé – sans que cela soit un choix conscient – plusieurs de leurs lampes de bureau, abats- jour et suspensions des années 70. A l’heure où le soir tombe, j’allume leurs lumières et c’est comme si, tout autour de moi leurs présences muettes et bienveillantes m’accompagnaient dans la nuit.
Chères lectrices, chers lecteurs, j’espère que les mots de ce livre adouciront votre peine, et qu’un jour peut-être nous nous rencontrerons autour d’une tasse de thé pour que je puisse vous en remercier.
Lydia Flem, ce 10 novembre 2014.

Photographies extraites de la série Pitchipoï et Cousu main, @Lydia Flem. Collection Maison européenne de la photographie, Paris.
(…) One area of focus in the works of this year’s European Month of Photography Berlin is the exploration of Europe’s borders. (…) The images of the Chilean-born Hungarian artist Mari Mahr and the French writer, psychologist and photographer Lydia Flem can be regarded as additional examples of this : Mari Mahr’s photo montages convey how closely a personal biography can be interwoven with the after-effects of migration and political unrest. In her assemblages, objects and rooms facing one another enter into a dialogue; the images tell the story of her parents’ emigration to escape Nazi persecution, of her mother’s socialist leanings, and the father’s intellectuality. As a photographer, Mari Mahr remains in the position of the inquiring child, lending the objects in her pictures a life of their own. She conjures the sound of remembering imbedded within them, their historicity, ‘survival’, and continuance into the present.
The objects in Lydia Flem’s still lifes, which she wants to be understood as portraits, are also taken from the interior world of personal memory (voir la photographie « Libération », 40×40 cm, extraite de la série Pitchipoï et Cousu main)