MOYEN AGE

Bien qu’il n’en détienne nullement l’exclusivité, le Moyen Age a eu tendance à accorder un caractère diabolique aux « groupes extérieurs ». Dès qu’une situation menaçante et étrangère s’ajoutait aux conditions de vie déjà si troublées par la guerre, les disettes ou les mauvais princes, il était courant de voir l’imagination collective se réfugier dans le monde des fantasmes démonologiques. Ainsi lors de la Peste Noire (1348), après les pauvres, les riches, les lépreux et les prêtres, les Juifs furent soupçonnés d’avoir pollué les fontaines à l’aide d’un poison fait de crapauds, de lézards et d’araignées, symboles de l’ordure et du Diable.

Entre le XIe et le XVIe siècles , la prophétie apocalyptique et l’attente du royaume messianique exaltèrent les masses pauvres, déracinées dans des villes surpeuplées et coupées des relations sociales traditionnelles. Pour faire face à leurs sentiments d’insécurité et d’impuissance, ils se cherchèrent des chefs messianiques et se prirent pour des Saints guerriers.

Les deux Croisades de 1096 et de 1146 jetèrent les « pauperes » sur les routes de Jérusalem qu’ils rêvaient d’atteindre et de délivrer des mains musulmanes, ultime bataille avant l’anéantissement du Mal, purification avant l’avènement de la Nouvelle Jérusalem et du resplendissant royaume des Saints. Pour précipiter la réalisation de cet espoir messianique, ils pensaient nécessaire un vaste sacrifice humain, celui, volontaire, des Croisés, mais aussi celui des infidèles : musulmans en Orient et Juifs parmi eux. On laissait aux Juifs la possibilité de sauver leur vie et leurs biens en acceptant le baptême mais s’ils refusaient la conversion, on prétendait que celui qui les tuait était absous de tout pêché. Aussi, certains Croisés pensaient n’être pas dignes de partir en Croisade avant d’avoir au moins donné la mort à l’un de ces mécréants. Ainsi périrent des milliers de Juifs à Worms, Cologne, Trèves, Metz, Strasbourg ou Prague.

Ayant ainsi désigné aux Infidèles leur place dans le drame eschatologique, l’imagination populaire les chargea d’attributs démoniaques. Dès les IIe et IIIe siècles, les théologiens chrétiens prédisaient que l’Antéchrist serait un Juif de a tribu de Dan. Cette idée devint si courante au Moyen Age que même saint Thomas d’Aquin l’acceptait. Au Xe siècle, on précisa qu’il serait le rejeton d’une prostituée et d’un vaurien et qu’au moment de conception, le Diable pénétrera le ventre de la mère, ainsi l’enfant serait bien l’incarnation du Mal. L’iconographie traditionnelle représentait couramment les Juifs sous la forme de diables ornés d’une barbe et de cornes de bouc.

Face à face donc, se dressaient les bons fils, les saints chargés de purger la terre de ses démons et ceux-ci, images paternelles terrifiantes, accusés de forfaits imaginaires. La conviction que les Juifs procédaient au meurtre rituel d’enfants chrétiens, leur sang étant nécessaire à la confection du pain azyme pour Pâques, était si ancrée que les papes et les évêques furent impuissants à la déraciner. De même le récit selon lequel les Juifs fouettaient l’hostie avant de la poignarder renvoie à ce fantasme du mauvais père (juif) qui persécute le bon fils. Ces projections autorisaient évidemment de réels massacres.

La doctrine chrétienne des Pères de l’Église stigmatisait le peuple juif comme déicide et les papes prescrivaient l’isolation et l’humiliation des Juifs tant qu’ils ne se convertissaient pas mais cet antijudaïsme théologique influença peu le statut juridique et la vie quotidienne des Juifs au Moyen Age. Ce n’est qu’à partir de la Première Croisade que leur situation de détériora. En 1215, le Concile de Latran les obligea à porter des signes distinctifs, rouelle ou chapeau. A la fin du Moyen Age, on les condamna même à la réclusion au ghetto, quartier réservé dont les portes se refermaient sur eux chaque soir. Ils rejoignaient ainsi dans l’exclusion les sectes hérétiques : cathares, vaudois, illuminés rhénans mais aussi d’autres exclus sociaux, les lépreux et les fous. Le Moyen Age ne semble pas avoir eu de préjugés hostiles à l’égard des Noirs ou des Asiatiques.

La discrimination médiévale à l’égard des Juifs, des hérétiques ou des Infidèles n’est pas une forme de racisme au sens moderne du terme ; il ne s’agit nullement d’enfermer une catégorie d’êtres humains dans un groupe considéré comme biologiquement homogène. Le Juif n’est pas Juif par nature mais par religion, il lui suffit donc d’abandonner la foi de ses pères et de se convertir pour être dorénavant chrétien.

Il faut néanmoins relever une exception, celle de l’Espagne qui lors de la reconquête chrétienne, à partir du XIVe siècle, développa l’idée de pureté du sang ( limpieza de sangre). Le baptême ne pouvait effacer complètement la souillure originelle ; on se méfiait des nouveaux chrétiens par crainte de l’hérésie plus que par intolérance « raciale ».

 

Lecture

–       Norman COHN, Les fanatiques de l’Apocalypse, Payot 1983.

–       Jacques LE GOFF, « Le Juif dans les exempla médiévaux » in Le Racisme. Mythes et science, Complexe 1981, p. 209-220.

–       Luis SUAREZ FERNANDEZ, Les Juifs espagnols au Moyen Age, Gallimard, coll. Idées.

Cf. Antisémitisme ,Cagots , Ghetto, Islam, Meurtre rituel, Nature, Projection, Pureté de sang, Sorcellerie.

 

MINORITE

Cf. Antisémitisme, Bouc émissaire, Burakumin, Cagots, Dégénérescence, Différence, Nation, Racisme, Seuil de tolérance, Sorcellerie ,Tziganes ,Visibilité.

 

 

 

MEURTRE RITUEL

Plus de cent trente fois, du 12e au 20e siècle, l’Occident chrétien portera contre les Juifs l’accusation de meurtre rituel : meurtre d’enfant, dans un but religieux ou magique, avec consommation du sang mêlé au pain azyme ou, version dérivée, vol et percement d’hosties qui se mettraient ainsi à « saigner ».

Jamais aucun tribunal, aucune autorité, ne parvint à produire la moindre preuve de ces prétendus crimes ; quant aux « aveux », ils  n’ont été arrachés que sous la torture. Et pourtant, avec la logique implacable de la paranoïa sociale, ceux que l’on accusait d’être des assassins furent mis à mort et les communautés juives locales, à chaque fois spoliées et expulsées. Quelques papes tentèrent de s’opposer à ces accusations fort populaires (Innocent IV, Grégoire X, Paul III, Clément XIII) ; en 1422, par exemple, Martin V stigmatisa les calomniateurs en ces termes : « Pour rançonner les Juifs et pouvoir s’emparer de leurs biens et les lapider, beaucoup de chrétiens imaginent parfois des occasions et des prétextes et (…) répandent le bruit qu’ils ont mêlé du sang humain à leur pain azyme ». Ce qui n’empêchera pas l’Eglise de canoniser certaines victimes.

Ainsi, en accusant les Juifs de verser le sang des chrétiens alors que c’est la chrétienté elle-même qui se livrait à des persécutions et des violences sur le peuple juif, elle projetterait sa culpabilité sur ses victimes, s’en disculperait en même temps qu’elle justifierait ses exactions futures.

Comme l’analyse Francis Martens, « Les Juifs face aux chrétiens offrent par excellence, l’image de l’altérité du semblable. Le judaïsme est en effet la matrice di christianisme. Les deux se définissent en partie l’un par l’autre : les Juifs sont des « chrétiens manqués » qui n’ont pas su accueillir, dans le Christ, la parole de Dieu, les chrétiens sont des « Juifs dévoyés » qui n’ont pas voulu rester fidèles aux termes de l’Alliance — ceci bien qu’ils aient longtemps hésité à laisser la pratique de la circoncision, et conservé tout un temps l’interdiction rituelle du sang si fondamentale dans l’observance juive ».

Ainsi de 1144 en Angleterre à 1911 en Russie, l’Europe entière connaîtra environ un à deux procès pour meurtre rituel par décennie. Le Moyen-Orient ne fut pas non plus épargné et l’on pouvait encore lire dans un journal libanais, Al Hawadeth, le 24 décembre 1971, qu’à Pâques les Arabes de Jérusalem ne devaient pas laisser leurs enfants sortir dans les rues parce que « les Juifs n’avaient pas le droit de pétrir la pâte des azymes avec de la levure ou de l’eau, ils utilisent du sang chrétien dans ce but ».

Vatican II (1962-1965) fera enfin justice aux Juifs et les lavera de cette mensongère accusation de meurtre rituel. Le 17 novembre 1977 une plaque est apposée, dans la cathédrale de Bruxelles pour relativiser le « miracle » du Vendredi Saint de 1370. A cette date, la communauté juive de Bruxelles périt sur le bûcher pour avoir été accusée de profanation et de « saignement » d’hosties. Depuis peu, on a découvert que les taches qui maculent parfois les hosties sont produites par des colonies d’une bactérie appelée Bacillus prodigiosus secrétant un pigment rouge qui a une forte ressemblance avec le sang.

 

Lecture

–       Jean DELUMEAU, La peur en Occident, Fayard, 1978.

–       Thomas GERGELY, « L’affaire de Tiszaeszlar : un procès de meurtre rituel dans la Hongrie dite libérale de 1882 » in Problèmes d’histoire du christianisme, Ed. de l’Université de Bruxelles, 1982, p. 27-61.

–       Francis MARTENS, « Le miroir du meurtre ou la synagogue dévoilée » in Racisme. Mythes et sciences, Bruxelles, Complexe, 1981, p. 61-72.

 

LUMIÈRES

Curieux siècle que celui des Lumières où l’on voit l’exaltation de la tolérance et la foi en la perfectibilité humaine côtoyer le commerce des esclaves et les préjugés les plus communs à propos des Juifs.

Pour le XVIIIe siècle, toute inégalité au sein des sociétés est due à des différences individuelles, à l’influence du milieu géo-physique, mais en aucun cas au déterminisme biologique de la nature raciale qui fera fortune au siècle suivant. Au siècle des Lumières, on croit encore à la liberté et à la capacité de changement de l’être humain. Ainsi Jean Itard peut-il écrire dans son Mémoire et rapport sur Victor de l’Aveyron : « Dans la horde sauvage la plus vagabonde comme dans la nation d’Europe la plus civilisée, l’homme n’est que ce qu’on le fait être ; nécessairement élevé par ses semblables il en a contracté les habitudes et le besoins ; ses idées ne sont plus à lui ; il a joui de la plus belle prérogative de son espèce, la susceptibilité de développer son entendement par la force de l’imitation et l’influence de la société ».

Entre 1750 et 1789, une attention particulière est portée au problème de l’esclavage. Le gouverneur de la Martinique donne des instructions : « Sa Majesté informée que la plupart des habitants des îles manquent au devoir si essentiel de nourrir leurs nègres recommande… la plus grande attention sur ces abus si contraires à l’humanité et aux intérêts mêmes des habitants ». Le Bureau des Colonies exige que les maîtres nourrissent les esclaves et leur accordent du repos en même temps qu’ils les tiennent dans la plus grande dépendance. On recommande aussi de les instruire en matière de religion, car « chez des peuples policés (des esclaves) n’ont pu perdre leur liberté que pour l’espérance meilleure des biens futurs ».

Lentement s’ébauche l’idée de l’affranchissement progressif des esclaves : « L’esclavage est un état violent et contre-nature (…) ceux qui y sont assujettis sont continuellement occupés du désir de s’en délivrer, et sont toujours prêts à se révolter ». L’idée philosophique fera son chemin tandis que, sur le plan administratif, et avec l’aide des colons eux-mêmes, l’esclavage « s’humanisera » sans mettre en péril un système économique qui en dépend.

Parmi les esprits éclairés du siècle, certains philosophes n’hésitaient pas à défendre des idées fort proches des futures conceptions du racisme scientifique. Voltaire, par exemple, tenait en grand mépris les esclaves noirs et liait sans honte da fortune à une entreprise nantaise de traite des Noirs. Son antijudaïsme virulent était déjà bien connu de ses contemporains.

Montesquieu et Helvétius, au contraire, défendent l’idée qu’il n’y a aucune inégalité naturelle entre les esprits. L’homme est le produit de sa propre histoire, tout est acquisition. L’éducation, l’ensemble des connaissances qu’une société met à la disposition des individus , la « nourriture ambiante », font de l’homme ce qu’il est. Il n’y a donc pas de peuples inférieurs ou stupides mais seulement ignorants. L’infériorité des sauvages n’est pas le résultat d’un vice de constitution mais elle est d’ordre purement historique.

L’Epître aux nègres esclaves de Condorcet débute par ces mots universalistes : « Quoique je ne sois pas de la même couleur que vous, je vous ai toujours regardés comme mes frères. La nature vous a formés pour avoir le même esprit, la même raison, les mêmes vertus que les Blancs… »

Et Diderot d’appeler à la révolte : « Vos esclaves n’ont besoin ni de notre générosité, ni de vos conseils pour briser le joug sacrilège qui les opprime. La nature parle plus haut que la philosophie et que l’intérêt. Déjà se sont établies deux colonies de nègres fugitifs (…) Ces éclairs annoncent la foudre ». (Histoire des Indes).

Diderot rêve d’un point d’équilibre entre un état sauvage, trop misérable, et un état policé, trop corrompu : « Dans tous les siècles à venir, l’homme sauvage s’avancera pas à pas vers l’état civilisé. L’homme civilisé reviendra vers son état primitif » ; d’où le philosophe conclue qu’il existe dans l’intervalle qui les sépare un point où réside la félicité de l’espèce. Mais qui est-ce qui fixera ce point ? Et, s’il était fixé, quelle serait l’autorité capable d’y diriger, d’y arrêter l’homme ? »

Diderot raisonne en naturaliste là où, pour Rousseau, il n’y a nul bonheur pour la société en dehors de la morale. Si Rousseau s’intéresse au « bon sauvage », ce n’est pas tant pour refuser la civilisation que pour se demander comment l’homme peut devenir « un être moral, un animal raisonnable, le roi des autres animaux et l’image de Dieu sur terre » (Essai sur l’origine des langues). Pour lui, l’expression la plus forte de la liberté humaine se trouve dans la vie sociale née d’un contrat. L’histoire de l’homme tient donc à sa liberté et non à la nécessité. Il s’oppose à la thèse de Buffon qui ordonne toutes les variétés humaines autour d’un modèle parfait, l’Européen civilisé. Il critique tous ceux qui se permettent d’assigner des bornes précises à la nature et décident qui appartient à l’espèce humaine : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l’homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin ; il faut d’abord observer les différences pour découvrir les propriétés » ( Essai sur l’origine des langues, ch. VIII).

Peut-être est-ce parce qu’il souffrait lui-même de sentiments de persécution qu’il se sentit aussi proche des Juifs dont il écrivit : « … un spectacle étonnant et vraiment unique est de voir un peuple expatrié, n’ayant plus ni lieu ni terre depuis près de deux mille ans,  un peuple mêlé d’étrangers, n’ayant plus peut-être un seul rejeton des premières races, un peuple épars, dispersé sur la terre, asservi, persécuté, méprisé de toutes les nations, conserver pourtant ses caractéristiques, ses lois, ses mœurs, son amour patriotique de la première union sociale, quand tous les liens en paraissent rompus. Les Juifs nous donnent un étonnant spectacle : les lois de Numa, de Lycurgue, de Solon, sont mortes ; celle de Moïse, bien plus antiques, vivent toujours. Athènes, Sparte, Rome ont péri et n’ont plus laissé d’enfants sur terre ; Sion détruite n’a pas perdu les siens.

Ils se mêlent chez tous les peuples et ne s’y confondent jamais ; ils n’ont plus de chefs, et sont toujours peuple ; ils n’ont plus de patrie,  et sont toujours citoyens… » (Cité par Léon Poliakov).

L’Encyclopédie de Diderot et de ses collaborateurs est moins unanime à louer les Juifs. Si les Hébreux antiques sont peints sous des couleurs idylliques à l’article « Usure », ils sont considérés comme stupides et superstitieux à l’article « Médecine » ou « Economie politique » et comme d’odieux calomniateurs à l’article « Messie », commandé et retouché par Voltaire lui-même. Diderot, plus modéré et objectif, conclut ainsi son article « Judaïsme » : « Les Juifs sont aujourd’hui tolérés en France, en Allemagne, en Pologne, en Hollande, en Angleterre, à Rome, à Venise, moyennant des tribus qu’ils payent aux princes. Ils sont aussi fort répandus en Orient. Mais l’Inquisition n’en souffre pas en Espagne ni en Portugal ». L’article « Juifs, rédigé par le chevalier de Jaucourt, bas droit de Diderot, semble inspiré de Montesquieu : « (…) Ainsi, répandus de nos jours avec plus de sûreté qu’ils n’en avaient encore eu dans tous les pays de l’Europe où règne le commerce, ils sont devenus des instruments par le moyen desquels les nations les plus éloignées peuvent converser et correspondre ensemble… On s’est fort mal trouvé en Espagne de les avoir chassés, ainsi qu’en France d’avoir persécuté les sujets dont la croyance différait en quelques points de celle du prince. L’amour de la religion chrétienne consiste dans sa pratique : et cette pratique ne respire que douceur, qu’humanité, que charité ».

A la veille de la Révolution française, l’émancipation des Juifs se prépare dans tous les pays d’Europe mais à l’antijudaïsme de la société féodale va succéder une réaction raciste face à l’entrée des Juifs au sein d’une société bourgeoise, industrielle et laïcisée.

Si Buffon ou Linné placent l’homme au-dessus des hommes de couleur, ils ne considèrent pas encore que les Juifs forment une « race » à part. C’est le XIXe siècle qui donnera corps à cette idée meurtrière, qui naîtra de la rencontre de l’anthropologie physique et de la craniologie avec la philologie allemande et l’émergence du « mythe aryen ».

Lecture

–       Michèle DUCHET, Anthropologie et histoire au siècle des Lumières, Flammarion, 1977.

–       Léon POLIAKOV, Histoire de l’antisémitisme. De Voltaire à Wagner, Calmann-Levy, 1968.

Cf. Antisémitisme, Broca, Darwin, Esclavage, Exotisme, Galton, Linné, Racisme, Voltaire.

LOI DU 1er JUILLET 1972

Articles 1 et 2. — Ceux qui, soit par des discours, cris ou menaces proférés dans des lieux ou réunions publics, soit par des écrits, imprimés, dessins, gravures, peintures, emblèmes, images ou tout autre support de l’écrit, de la parole ou de l’image vendus ou distribués, mis en vente ou exposés dans des lieux ou réunions publics, soit par des placards ou des affiches exposés au regard du public (…), auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée seront punis d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 2000 F à 300 000 F, ou de l’une de ces deux peines seulement.

   Article 3. — La diffamation commise par les mêmes moyens envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée sera punie d’un emprisonnement d’un mois à un an et d’une amende de 300 F à 300 000 F, ou de l’une de ces deux peines seulement.

   Article 4, — L’injure commise de la même manière envers les particuliers, lorsqu’elle n’aura pas été précédée de provocation, sera punie d’un emprisonnement de cinq jours à deux mois et d’une amende de 150 F à 60 000 F, ou de l’une de ces deux peines seulement.

Le maximum de la peine d’emprisonnement sera de six mois et celui de l’amende de 150 000 F si l’injure a été commise dans des conditions prévues à l’alinéa précédent envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Article 5. — La poursuite pourra être exercée d’office par le ministère public lorsque la diffamation ou l’injure aura été commise envers une personne ou un groupe de personnes, à raison de leur origine et de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Toute association, régulièrement déclarée depuis au moins cinq ans à la date des faits, se proposant, par ses statuts, de combattre le racisme peut exercer les droit reconnus à la partie civile en ce qui concerne les infractions prévues par les articles 24, alinéa 5, 32, alinéa 2 et 33, alinéa 3, de la présente loi.

Toutefois, quand l’infraction aura été commise envers des personnes considérées individuellement, l’association ne sera recevable dans son action que si elle justifie avoir reçu l’accord de ces personnes.

Article 6. — Sera puni d’une peine d’emprisonnement de deux mois à deux ans et d’une amende de 3000 F à 30 000 F, ou de l’une de ces deux peines seulement, tout dépositaire de l’autorité publique ou citoyen chargé d’un ministère de service public qui, à raison de l’origine d’une personne, de son sexe, de sa situation de famille ou de son appartenance ou de sa non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, lui aura refusé sciemment le bénéfice d’un droit auquel elle pouvait prétendre.

Les mêmes peines sont applicables lorsque les faits auront été commis à l’égard d’une association ou d’une société ou de leurs membres à raison de l’origine, du sexe, de la situation de famille ou de l’appartenance ou de la non-appartenance de ces membres ou d’une partie d’entre eux à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Article 7. — Seront punis d’emprisonnement de deux mois à un an et d’une amende de 2000 F à 10 000 F ou de l’une de ces deux peines seulement :

1° Toute personne fournissant ou offrant de fournir un bien ou un service qui, sauf motif légitime, l’aura refusé, soit par elle-même, soit par son préposé, à raison de l’origine de celui qui le requiert, de son sexe, de sa situation de famille ou de son appartenance ou de sa non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, ou aura soumis son offre à une condition fondée sur l’origine, le sexe, la situation de famille, l’appartenance ou la non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée :

2° Toute personne qui, dans les conditions visées au paragraphe 1 aura refusé un bien ou un service à une association ou à une société ou à l’un de ses membres, à une raison de l’origine, du sexe, de la situation de famille ou de l’appartenance ou de la non-appartenance de ses membres ou d’une partie d’entre eux à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

3° Toute personne amenée par sa profession ou ses fonctions à employer pour elle-même ou pour autrui un ou plusieurs préposés qui, sauf motif légitime, aura refusé d’embaucher ou aura licencié une personne à raison de son origine, de son sexe, de sa situation de famille ou de son appartenance ou de sa non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée.

Le tribunal pourra ordonner que la décision de condamnation sera affichée dans les conditions prévues et insérées intégralement ou par extraits dans les journaux qu’il désigne aux frais du condamné, sans toutefois que ceux ci puissent dépasser le maximum de l’amende encourue.

Article 8. — Toute association régulièrement déclarée depuis au moins cinq ans à la date des faits, se proposant par ses statuts de combattre le racisme, peut exercer les droits reconnus à la partie civile en ce qui concerne les infractions prévues par les articles 6 et 7 de la présente loi.

Article 9. — Seront dissous par décret rendu par le président de la République en Conseil des ministres tous les associations ou groupements de fait qui (…) soit provoqueraient à la discrimination, à la haine ou la violence envers une personne ou un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, soit propageraient des idées ou théories tendant à justifier ou encourager cette discrimination, cette haine ou cette violence.

Article 10. — L’aggravation des peines résultant de la récidive ne sera applicable qu’aux infractions prévues par les article 24 ( alinéa 5) 32 (alinéa 2) et 33 (alinéa 3) de la présente loi.

Lecture

–       Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples, Chronique du flagrant racisme, avec une préface d Casamayor, Ed. La Decouverte, 1984.

 

 

LINNE Carl von (1707-1778)

Dans son ouvrage Systema Naturae, le naturaliste Linné proposa une nouvelle classification des quelques 8500 espèces végétales et 4200 espèces animales connues à son époque. Il instaura la nomenclature binominale qui continue d’être utilisée : toute espèce est désignée par deux noms, le premier est celui du genre, le deuxième celui de l’espèce. Depuis, on a établi la description et la nomenclature d’environ 300 000 espèces végétales et de plus d’un million d’espèces animales mais on a gardé les noms d’espèce qu’il avait proposé au XVIIIe siècle.

Avant lui, Aristote avait distingué les animaux pourvus de sang et ceux qui en sont dépourvus. A partir de Linné, les sciences botaniques et zoologiques furent prises de passion pour les classifications, confondant volontiers typologie et connaissance.

Pour Linné, l’espèce Homo sapiens peut se diviser en six races différentes : sauvage, américaine, européenne, asiatique, africaine et monstrueuse. Il décrit l’Européen comme ingénieux, inventif et gouverné par les lois ; l’Américain comme content de son sort, basané, irascible, aimant la liberté et gouverné par les usages. L’Africain, il le voit rusé, paresseux, négligent, gouverné par la volonté arbitraire de ses maîtres ; l’Asiatique, comme avare, orgueilleux, mélancolique et gouverné par l’opinion.

Linné ne distingue pas les caractères physiques héréditaires, souvent influencés d’ailleurs par des conditions d’environnement comme la nourriture par exemple, et les caractéristiques culturelles acquises au cours de l’histoire.

 

 

KU-KLUX-KLAN

C’est au lendemain de la guerre de Sécession et de l’assassinat du président Abraham Lincoln qu’est né, en 1866, dans le Tennessee, le Ku-Klux-Klan. Les fondateurs en sont des jeunes gens d’origine écossaise qui créent le nom de leur association à partir du mot grec kuklos, cercle et du terme écossais clan qui signifie groupe familial. Constitué comme une armée secrète, le K.K.K. organise la terreur dans le Sud des Etats-Unis afin de faire échouer l’émancipation des Noirs que le XIIIe amendement à la Constitution vient de leur accorder. Lynchages, tabassages, flagellations nocturnes, incendies, tortures dont partie de leurs méthodes ainsi que le port de longues robes blanches et d’effrayantes cagoules.

Officiellement dissoute en 1869 par le « Grand sorcier », Nathan Bedford Forrest, cette organisation réapparaît après la Première Guerre mondiale et étend alors son influence à toute l’Amérique. A la lutte contre les Noirs s’ajoute aussi un combat raciste violent contre les Juifs, les immigrants et les membres de minorités ethniques ainsi qu’une vive opposition aux communistes et aux catholiques. En 1925, on compte plusieurs millions d’adhérents, les Kuxlers.

Le K.K.K. est structuré selon une hiérarchie complexe et ésotérique. A sa tête se trouve le « Grand sorcier de l’Empire invisible », assisté par les « Grands dragons », responsables de chaque Etat ; « Grands titans », « Grands géants » et « grands cyclopes » se partagent les districts, comtés et « tanières » du territoire des Etats-Unis. Avec une croix celtique brodée sur leurs robes, comme signe de ralliement, ils organisent de grandes processions mystico-religieuses au cours desquelles ils brandissent des croix en feu, qu’ils plantent ensuite devant les maisons de ceux qu’ils désirent intimider et menacer.

Après une nouvelle chute de son influence en 1929, l’époque du sénateur Mac Carthy s’accompagne d’une reprise de ses activités racistes et anti-démocratiques. Depuis 1960, le K.K.K. se signale par son opposition aux courants pacifistes, antiracistes et à l’évolution des mœurs. Les membres du Ku-Klux-Klan se sont rendus responsables de plusieurs meurtres contre des Noirs, des militants des droits civiques ou de pressions et menaces de mort contre ceux qui ne partagent pas leurs idées tels des pasteurs enseignant l’égalité des hommes ou des intellectuels comme Herbert Marcuse.

Une fois de plus, on voit comment une idéologie raciste se pare des grandes figures mythiques et archaïques de différentes traditions pour fonder son honorabilité : Cyclopes et titans, enfants du Ciel et de la Terre dans les mythes grecs des origines de l’Univers se mêlant aux généalogies issues de Rob-Roy, ce héros légendaire d’Ecosse.

Lecture

–       David M. CHALMERS, L’Amérique en cagoule. Cent ans de K.K.K. 1865-1965, Trévise, 1966.

–       Godfrey HODGSON, « Carpetbaggers » et Ku-Klux-Klan, Gallimard, coll. « Archives », 1966.

–       William Peirce RANDELL, Le Ku-Klux-Klan, Albin Michel, 1966.

Cf. Noirs.