Les vêtements de l’âme

Le grand rideau de velours rouge se déployait avec l’ampleur lente et majestueuse d’une

femme qui jouirait de se sentir belle. Par coulées successives, il emplit tout l’espace. Au

moment de se refermer et de dérober à la vue l’ultime échappée sur la scène, les derniers

plis restèrent en suspens. Par l’échancrure s’échappa un flot de volants en ottoman violine.

La cantatrice se tenait debout dos à la salle, derrière le rideau, seule la longue traînée de

sa robe jetée sur l’avant-scène dépassait. La cantatrice était pieds nus. D’un geste

impérieux, elle souleva l’écume ondoyante de l’étoffe. Le rideau se referma complètement.

Au bord de la fosse d’orchestre, deux chaussures en soie mauve reposaient à l’abandon.

Debout devant le miroir violemment éclairé de sa loge, la soprano se regardait sans

sourire. Elle se voyait dans le somptueux costume de bal du premier acte de la Traviata,

les épaules pleines et dénudées, le cou gracile, les cheveux remontés en longues

anglaises châtaines sur la peau laiteuse de son décolleté, la taille prise dans l’étroit

corsage qui s’épanouissait en une jupe d’étoffe bouillonnante, plissée, drapée, gonflée en

forme de coque, de nœuds, de boucles et de rosettes. L’excès de son costume la

ravissait. Des fleurs blanches piquées dans sa coiffure jusqu’aux tourbillons démesurés de

sa robe, elle se sentait Violetta: une femme vouée par désespoir aux plaisirs de la fête, à

l’abandon de la chair et du vin, à l’étourdissement d’une volupté sans lendemain. Une

femme de la nuit à la peau translucide, laissant deviner comme chez un jeune enfant

l’entrelacs bleuté des veines, le frémissement fragile de la vie:

Elle plongea son regard dans le miroir comme si elle cherchait à y rejoindre Violetta, ce

personnage au nom de fleur humble et odorante, femme fière et vibrante, aimante

jusqu’au sacrifice. Dans sa robe de scène elle interrogeait son reflet. Qui se trouvait là

enfermée dans cette image de belle femme, l’héroïne ou une part de sa propre féminité?

L’amour était-il pour elle aussi «croix et délices», croce e delizia? À travers chacun de ses

rôles, elle cherchait à capter un pan de son propre mystère, de sa propre mascarade. Elle

aimait se découvrir – ou se dissimuler – sous de nouveaux déguisements, ressentir des

émotions, des sentiments avec lesquels elle jouait toujours un peu à cache-cache. Par

les vibrations de sa voix, elle s’unissait à Violetta, Carmen, Elvira ou Zerlina, Susanna ou

Cherubino, Dorabella ou Fiordiligi, ces êtres de notes et de mots qui racontent nos plus

secrètes émotions.

La chanteuse songeait à sa propre vie. Qu’avait-elle de commun avec la Traviata? Peu

de chose en somme. Courtisane, demi-mondaine, femme entretenue, cocotte, fille de joie,

femme légère, toutes ces appellations signaient le XIXe siècle bourgeois qui se vautrait

dans la conjugalité et l’adultère, vibrait de bons sentiments et condamnait sans appel ce

qui rompait le bon ordre des familles. Elle haïssait ce siècle qui ne laissait aucune issue

aux femmes et les enfermait dans cette absurde alternative: pure ou impure, honnête ou

malhonnête, vierge ou putain. Verdi, pourtant, avait de la tendresse et de la compassion

pour son héroïne. Il avait connu dans sa propre existence le poids de l’opprobre social, la

honte et le dédain jeté sur la femme aimée. Elle se préparait à chanter avec Germont, le

père inflexible, en qui le doute s’insinuait, qui se laissait brièvement émouvoir par la

puissance d’un amour si absolument sincère, mais, fidèle à l’ordre moral, ne céderait rien

et la broierait. Ce duo la troublait toujours comme s’il fallait à un père choisir entre les deux

parts de sa fille, condamner l’une d’elles à la mort et l’aimer pourtant.

L’habilleuse entra dans la loge, elle aida la soprano à délacer le costume du premier

acte. Celle-ci se défit de la parure violine qu’elle laissa choir à ses pieds comme une

couronne mortuaire. Lentement elle se glissa dans sa deuxième robe de scène, un

vêtement plus modeste et champêtre, taillé dans une cotonnade rayée. L’habilleuse

l’agrafa dans le dos, boutonna les longs poignets, ajusta le col, disposa les plis et lui défit

sa coiffure. Assise entre les deux rampes de lumière de son miroir, la chanteuse brossa

ses longs cheveux répandus sur les épaules. Puis ce fut au tour de la maquilleuse

d’intervenir. Elle lui posa un bandeau pour dégager le front et les tempes jusqu’aux

oreilles, enleva soigneusement toutes les traces de fards. La face nue, lisse et très pâle, la

chanteuse ferma les yeux et se concentra un moment. Puis elle suivit chacun des gestes

qui, comme pour une cérémonie sacrée, transformaient son propre visage en un masque

de théâtre. Elle aimait ce rituel comme une méditation nécessaire pour s’imprégner de son

personnage. C’était par la peau qu’elle entrait dans son rôle. Elle voyait sous les doigts

précis de l’esthéticienne naître l’intériorité de Violetta. Elle se répétait intérieurement

quelques passages de ses airs:

Un amour vrai, pour moi, serait-il un malheur?…

Que résous-tu, ô mon âme troublée?…

La cantatrice ne perdait aucun des mouvements qui traçaient sur la toile de son visage

les traits prêtés à une autre: le va-et-vient de l’éponge qui couvrait de fond de teint les

ailes du nez, les pommettes puis descendait des joues au menton et au cou en

s’estompant, la vivacité de la brosse qui creusait les joues à l’aide d’une poudre bistre, les

petits traits hachurés du crayon qui glissait sur la paupière pour donner de la profondeur

au regard, la précision de la ligne qui cernait la forme des lèvres, le pinceau qui étalait le

rouge sur la bouche puis le voile de poudre qui fixait le tout. Le maquillage se faisait en

silence. C’était un temps de recueillement, un moment de suspension avant l’élan.

Elle se voyait déjà en scène, face à Germont, courbée sous la douleur extrême en

l’écoutant lui dire:

Ah! ne changez pas en tourments

les roses de l’amour…

Violetta devait-elle payer l’amour de sa vie? N’y avait-il donc pour elle d’autre issue que la

légèreté, les faux-semblants, le désespoir travesti en carnaval? La courtisane appartenait-

elle donc seulement à la vanité des plaisirs? L’autre – la belle et pure jeune fille, la jeune

sœur de son amant – pourrait connaître les joies du foyer dans sa douce Provence. Ange

ou sorcière, une femme se devait d’apparaître sans mélange aux yeux des familles. Le

plaisir était interdit aux femmes honnêtes, l’amour demeurait une effrayante transgression.

La soprano sentait dans la gorge sa voix monter du pianissimo au cri:

Dites à l’enfant si belle et pure

qu’elle trouve une victime de l’infortune,

à qui reste un unique, un unique rayon de bien…

Qu’elle le sacrifiera pour elle et qu’elle mourra

Violetta, l’ensorceleuse, ne pouvait racheter sa vie sans honneur que par l’abnégation.

Morte, elle sera l’ange consolateur d’un père éploré. Amour et mort, tel était le premier titre

de l’opéra de Verdi, mais la censure l’interdit et préféra: La Traviata, «La Dévoyée».

La soprano aimait interpréter ce rôle parce que sa révolte lui donnait encore plus de

vigueur, de nervosité, d’intensité dramatique, parce qu’elle chantait «contre» ses propres

sentiments. Une fébrilité s’empara d’elle. Elle désirait au plus vite regagner la scène. Elle

imaginait la salle avec le grand lustre au-dessus de la tête des spectateurs, ce «bel objet

lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique» comme l’avait aimé Baudelaire.

Elle voulait sentir sa voix vibrer, puissante, souple, veloutée et lumineuse. Elle était là,

debout, au bord de la scène, sentant le public suspendu aux inflexions de sa gorge. Elle

en jouissait avec lui. Elle ne s’appartenait plus. Elle était entièrement fondue dans cet

instant sonore, le souffle long, inépuisable. Elle n’était plus qu’une voix. Son corps, sa

peau, son sexe, tout son être chantait.

Sur le seuil de sa loge d’artiste apparut le régisseur, accompagné d’une fillette de six ou

sept ans aux grands yeux verts, un bouquet à la main. La cantatrice, déjà en vêtements de

ville, portait encore sur le visage son maquillage de scène. Elle sourit car elle aimait savoir

que certains soirs parmi la foule des spectateurs se trouvaient des enfants. Il lui semblait

que sur leurs visages émerveillés se lisait la véritable magie de l’opéra, sa raison d’être.

Sans hésiter, elle s’approcha de la fillette et, la saisissant par la taille, la hissa sur la

chaise devant le grand miroir éclairé par des dizaines d’ampoules électriques. Elle

décrocha d’une longue tringle chargée de ses costumes le premier, celui de la scène du

bal chez Flora, et la présenta devant la petite fille éblouie. Seule émergeait sa petite tête

au-dessus du corsage et de l’ample jupe qui recouvrait non seulement ses jambes mais

également une large partie des pieds de la chaise. Elles restèrent un long moment

silencieuses, leurs regards captifs: la fillette était fascinée par son image, promesse d’une

féminité triomphante, sous les yeux de la belle dame qu’elle avait admirée sur la scène

quelques instants plus tôt, et la soprano voyait dans cette lueur de fierté le reflet de son

désir d’être adulée, mais surtout cette joie incomparable de la réalisation d’un rêve

d’enfant. Leurs yeux se rejoignaient dans le grand miroir.

La diva fit glisser une à une chacune de ses robes de scène devant la petite admiratrice: la festive, la champêtre et la longue chemise de nuit blanche du dernier acte. La petite fille demeurait muette de joie et

la soprano riait de cet émerveillement. La féminité serait-elle – comme la virilité – une

mascarade ou surtout un rôle à tenir dans le grand théâtre de la vie? Alors, mieux valait-il

l’interpréter avec finesse, intelligence, et surtout un brin de malice et beaucoup

d’imagination! Elle sourit au petit bout de femme qui se mirait dans la glace, en la

soulevant pour la redéposer sur le sol, elle lui fit un clin d’œil de complicité comme si elle

lui glissait à l’oreille: à toi, maintenant! Et n’oublie pas: l’amour est un jeu. Joues-y bien,

petite dame, déguise-toi.

Lydia Flem

Je me sers ici librement de mon livre La Voix des amants,

Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 2001.

Ce texte a paru dans la revue « Modes pratiques », revue d’histoire des vêtements et de la mode

– numéro 4 – Affections – 2020,

publiée par l’école Duperré ( https://duperre.org/)

Lien :

https://devisu.inha.fr/modespratiques/729

Lydia Flem a publié en 2016 Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mesvingt ans. Elle y détaille ses vêtements par ses souvenirs et ses souvenirs par ses vêtements. L’exercice qui tient de Georges Perec et de Joe Brainard, sert à Lydia Flem à revisiter sa vie de petite fille, de femme, de militante féministe etLGBT… Les vêtements portent nos affects et nous affectent. Psychanalyste, écrivaine et photographe, elle scrute ainsi les mondes intimes que nous avons en partage. Rien de plus intime que les vêtements et en même temps rien de plus partagé, conventionnel, traversé de nos imaginaires cinématographiques ou littéraires. Lydia Flem avait observé avant cela les liens qui nous lient aux objets, confrontée à la mort de ses parents et à ce qu’ils laissent dans Comment j’aividé la maison de mes parents. La psychanalyse portée dans le quotidien mais, loin de la Psychopathologie de la vie quotidienne, en regardant comment nous nous débrouillons avecnos souvenirs. Son premier livre n’est-il pas consacré dans un réjouissant décalage à La Vie quotidienne de Freud et de ses patients? Dans ce texte, Lydia Flem revisite La voix des amants, promenade parmi les personnages d’opéra pour lesquels vêtements chargés de pathos et costumes peuvent se confondre

La Voix des amants (extrait)

La Voix des amants 

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« Je ne sais toujours pas pourquoi, un matin d’été, ma fille à peine née blottie dans le creux de mes bras, je me suis mise à arpenter la maison en chantant à tue-tête l’air du catalogue de Don Giovanni dans un état de grande exaltation. Je me promenais avec mon bébé ensommeillé, un sourire aux anges voltigeant sur son visage, l’arrondi de sa joue contre les battements de mon cœur lorsque soudainement me vint aux lèvres, non plus quelque
berceuse, lullaby ou Wiegenlied, mais l’aria orgueilleuse et gourmande de Leporello: Madamina, il catalogo è questo delle belle che amò il padron mio; un catalogo egli è che ho fatt’io… «Petite Madame, voici le catalogue des belles qu’a aimées mon maître: c’est un catalogue que j’ai fait moi-même…»

Quel étrange rapprochement! Je ne voulais pourtant pas qu’elle devienne un jour la mille e quatresima! Ce pas de deux sonore demeure un souvenir dont je ne peux toujours percer
ni l’étrangeté ni la troublante intensité. N’y avait-il pas quelque indécence à entonner à pleine voix la liste des conquêtes du Dissolu,
à s’en faire la complaisante complice vocale alors que j’étais devenue la mère d’une petite fille, d’une future femme? Se peut-il que j’aie célébré de cette manière paradoxale le sentiment de toute-puissance qui m’envahissait? Baignant dans cette brève fusion qui entoure l’éclosion d’une jeune vie, étais-je d’humeur héroïque, ne craignant pas plus la mort que Don Giovanni tendant la main à la statue du Commandeur? Par la voix de Leporello proclamais-je mes propres conquêtes? Cette aria triomphante se faisait-elle l’écho de l’élan vital qui m’animait?

Mes pas épousaient le tempo de la musique, ma voix vibrait comme je ne l’avais jamais entendue résonner. Je goûtais chaque mot comme un mets suave, un délicieux breuvage: osservate, leggete con me. In Italia seicento e quaranta… «regardez, lisez avec moi. En Italie six cent quarante…». Je prononçais chaque phrase en accentuant sa finale, jouant de l’accent italien comme d’une friandise. Je faisais glisser les mots un à un dans la bouche, les mâchais, jouissant de chacune de leurs syllabes. Cento in Francia… Leurs voyelles résonnaient, rondes et profondes, dans l’arrière-gorge, leurs consonnes bourdon–naient, sifflant ou éclatant à la pointe de la langue. In Turchia novantuna, ma in Ispagna son già… «en Turquie quatre-vingt-onze, mais en Espagne, elles sont déjà…».

J’unissais ma voix à celle de Salvatore Baccaloni, le baryton basse de la version historique de 1936, enregistrée à Glyndebourne et dirigée par Fritz Busch. J’allais et venais, poursuivais ma déambulation, enveloppant mon nourrisson d’une couverture sonore. Je vibrais avec la voix de Leporello, double et complice de Don Giovanni, Leporello, petit lièvre vif comme l’éclair, batifolant sous la lune, mangeur avide, amoureux insatiable. Je me laissais emporter par le timbre fiévreux d’Elvira clamant son désir de retrouver son barbare amour, transportée par ses bouillonnements rageurs comme par ses vocalises désespérées. J’écoutais la fraîche mélodie de Zerlina, fillette énamourée dont le cœur palpite, pressée par le temps. Giovinetti, che fate all’amore, non lasciate che passi l’età… Je tombais sous le charme sensuel de ces êtres de musique que Mozart a ciselés dans la chair des sons. Je demeurais enclose dans leurs envolées, bercée et berceuse. Je portais mon enfant, le chant me portait. De la pointe des pieds à
la racine des cheveux, j’étais traversée par l’énergie vocale. »

Voluptés

Voluptés

« Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance, et encore maintenant, c’est le lustre, —un bel objet lumineux,cristallin, compliqué, circulaire et symétrique. »

Baudelaire

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« Comment s’approcher des mystérieux enchantements de la voix humaine, de sa puissance archaïque, des sentiments d’amour et de haine – duo et duel – qu’elle porte jusqu’à l’incandescence sur la scène lyrique ? Comment raconter avec des mots, ou des images , la volupté sonore ?

En 1995, j’entrepris un long voyage musical. Je souhaitais exprimer cette proximité charnelle que le chant éveille, ce tourbillon d’exaltation, de fébrilité, – du murmure au cri -, que les mots seuls ne véhiculent pas.

Écrire sur l’amour à l’opéra semblait tenir du pari impossible. La substance vocale s’évade, se dilue, se répand ; elle est toute fluidité, brio, évanescence. Avec la joyeuse témérité qui m’animait, je n’avais pas mesuré les difficultés qui m’attendaient, ni surtout cette sorte d’étrange douleur qui l’accompagnerait. Plus d’une fois, je me suis sentie emportée, dévastée, souvent même engloutie sous les notes, impuissante à nommer ce que seule la musique peut exprimer, me réfugiant dans celle-ci sans pouvoir en ramener un filet d’intelligence.

Un soir, je rêvais que l’intérieur de mon palais était devenu une salle d’opéra. Les deux rangées de dents s’étaient transformées en loges d’ivoire finement ciselé. D’aériens escaliers en colimaçon reliaient les étages jusqu’au paradis. Le parterre aux fauteuils recouverts de velours rouge carmin s’étalait dans le fond de ma bouche. La scène et les coulisses se trouvaient du côté de la gorge. Ma langue avait disparu.

Il fallait faire silence. Après sept années de travail et d’errance, j’éteignis la musique, me concentrais strictement sur ce que je désirais dire.En trois semaines j’écrivis la Voix des amants,[1] dans le silence et la solitude fiévreuse de la nuit.

La voix nous suspend.

Tout être humain a connu, à l’aube des sens, une patrie acoustique dont le langage articulé l’a chassé. Le chant s’offre comme une consolation à ce premier exil. Le temps d’une voix, l’illusion d’une réconciliation renaît, la joie d’une unité retrouvée entre le son et le sens, la langue et le corps, le réfléchi et le sensible. Consolation fugitive, insaisissable,  essentielle.

Grave, poignant, noble, léger, voluptueux, recueilli, cassé, ténu, vibrant, soumis, révolté, le timbre de la voix déroule à l’infini les nuances de la sensibilité. La voix chantée épouse la vie émotionnelle. Elle peut troubler, séduire, blesser, convaincre, alarmer l’âme, toucher à l’indicible. L’invisible demeure audible.

Coppini, un lettré proche de Monteverdi, rendait hommage à cette faculté que possède la voix humaine de provoquer les émotions «en exerçant une influence des plus suaves sur l’ouïe, et en se rendant ainsi très doucement tyran des âmes». C’est à cette puissance affective que l’on doit la naissance de l’opéra et sa pérennité depuis plus de quatre siècles. Sur la scène lyrique, les paroles et la musique s’épousent ou divergent, s’unissent ou se contredisent. Non seulement les personnages peuvent y tenir simultanément des propos qui s’opposent, mais la musique détient le pouvoir de commenter les paroles, de les nuancer, d’en ironiser l’intention, d’en révéler la signification cachée, mettant en lumière l’ambivalence des personnages, la pluralité des sentiments, leurs hésitations, leurs basculements. L’opéra raconte la division de la langue, séparée en une sonorité et une idée et, ainsi, d’un même mouvement éclaire la complexité de l’âme humaine.

Vorrei e non vorrei,…murmure Zerlina à Don Giovanni.

A l’opéra, on célèbre la liberté de vivre la polyphonie des sentiments humains, l’ambiguïté des émotions, la confusion des sexes. On exalte la fusion terrible et bienheureuse, le retour au sommet de l’aigu de nos amours les plus anciennes, ce qui nous unissait à la diva assoluta de notre haute enfance. Il existe un miroir sonore à l’origine de notre sentiment d’identité.

Le temps d’une aria, d’un duo, d’une canzonetta ou d’un quatuor, la régression est une fête. On salue la voix comme la figure majeure, la véritable héroïne de tout opéra; c’est la voix qui, sous les masques infinis de la comédie humaine, est attendue, guettée, désirée.

Mais la voix vient toujours à manquer. Elle est synonyme d’une quête infinie, sans cesse relancée, que rien ne peut capter définitivement. Elle s’offre à nous comme le premier amour retrouvé, mais s’échappe aussitôt. La voix la plus puissante, la plus moelleuse, la plus brillante, garde quelque chose de ténu, de fragile, elle peut soudainement se briser, s’éteindre. La voix demeure toujours sur la crête de la déchirure, du silence et du cri.

Présence et absence mêlées.

Invitée par Gilles Collard en août 2012 à participer à ce volume, surgit contre toute évidence l’envie d’explorer avec des images et pas seulement des mots, la fascination pour les voix enchanteresses[2].

Ce projet de photographier la voix – les courbes infinies de la virtuosité lyrique – prit forme lorsque j’aperçus devant moi dans un kiosque de gare, où je prenais un train pour Saint-Remy-de-Provence, un sachet de « scoubidous » (du provençal escada, balai) semblables à ceux de notre enfance. Je saisis immédiatement le parti que je pourrais tirer de ces fils plastiques pour mettre en scène les combinaisons infinies de nos opéras intérieurs.

Les photographies[3] publiées ici sont nées du désir d’habiter ce royaume intermédiaire entre rêve et réalité où j’ai toujours cherché refuge.

« Le rideau de nos cils se lève : où est la scène : dehors ? dedans ? » La Barbe Bleue, musique de Bartok, livret de Balazs. »

 

Lydia Flem

(Publié dans Opéra, Pylône n°9, dir. Gilles Collard, 2013.)

 

 

 

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[1] La Voix des amants, Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 2002.

[2] Jean Starobinski, Les Enchanteresses, Seuil, collection « La librairie du XXIe siècle », 2005.

[3] Journal implicite. Photographies 2008-2012, Maison européenne de la photographie / éd. De la Martinière, 2013. (Ce livre comprend une série « Opéra » , en noir et rouge).