Chaque livre est une boîte à trésors

Presse Paris Fantasme, 2021

Marc Danval, samedi 23 octobre 2021, La Troisième Oreille

Rtb, radio belge, La Première,

( Entre les minutes 47’et 50′ environ ) et Libr’Arbitres n°36

J’aimerais évoquer un livre très captivant de Lydia Flem, Paris Fantasme, qui a paru aux éditions du Seuil. Lydia Flem, membre de notre Académie royale, nous détaille une enquête prodigieuse, centrée sur un petit bout de rue de Paris, rue Férou. Son livre m’a fasciné parce qu’elle ne se contente pas de décrire les lieux, Lydia Flem fait mieux, elle imagine et fait revivre ceux qui ont marqué cette petite artère magique : Mme de la Fayette, Man Ray, l’affichiste Cassandre ou encore Ernest Hemingway. Méticuleusement elle a recensé tous les habitants de 1635 à 1932, elle s’avère exactement le contraire d’une promeneuse passive, rien ne lui échappe, elle va tout voir, tout deviner, tout comprendre. Si je connais bien Paris, peut-être mieux qu’un Parisien, j’ignore tout de la rue Férou. de par ce récit magistral, je pense m’avoir trouvé dans ces lieux de mémoire fertils.

L’auteur de La Reine Alice, celle de Lewis Caroll évidemment, dit avec justesse, elle ne le dit pas, elle cite Marivaux : « Paris est l’abrégé du monde ». La beauté du texte nous invite à une découverte, je l’estime impérative.

Lydia Flem dédie d’une certaine manière son livre à Eugène Atget en justifiant son objectif (c’est le cas de le dire) : « Mon très cher Eugène Atget, votre précieuse collecte du Paris en voie de disparition m’encourage à poursuivre l’insensé de mon propre chantier : esquisser l’arbre généalogique d’une ruelle parisienne sur cinq siècles d’existence, son patrimoine, ses lieux d’oubli et de mémoire, la trace fugitive de ses habitants. Un défi. Un fantasme. »

Comme l’écrit Lydia Flem avec une singulière sensibilité, chaque livre est une lanterne magique, une boîte à trésors.

Lettre à Paul Celan

Chinon, 23 avril 1939, Paul Celan, assis sur le sol devant Marcel Sellier et Edith Esser-Flem, ma mère
(Fonds Maurice Olender.Imec)

Dans la monumentale édition de la Correspondance de Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, éditée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, 2 volumes parus au Seuil en 2001, dans la collection « Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, dans le chapitre intitulé, Chronologie, on lit : « Printemps. Bref séjour à Paris avec deux amis de Tours, Edith Esser et Marcel Sellier, condisciple de l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie. Ils logent ensemble dans l’appartement d’un ami de Marcel Sellier, rue Monsieur-le-Prince (6e). Ils assistent à deux représentations théâtrales : La Mouette d’Anton Tchekhov, avec Georges Pitoëff, et Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romains, avec Louis Jouvet, à l’Athénée. » (p.466)

Dans le Dossier iconographique, on trouve la seule photo connue de Paul Antschel (devenu Paul Celan) à dix-huit ans, prise à l’époque de son premier séjour en France, lors d’une excursion organisée par la section des Auberges de jeunesse de Tours, dans la cour du château de Chinon, le 23 avril 1939, et conservée par ma mère. Sur cette photographie de groupe, on voit au premier plan, Paul, assis sur le sol, devant Marcel Sellier, Edith Esser ( devenue après son mariage Jacqueline Flem), et sept autres camarades.

Dans les Lettres d’amour en héritage, j’évoque, sans le nommer la rencontre de ma mère avec Paul Celan, à Tours, au cours de l’année académique 1938-1939 :

« Avant la guerre, à Tours, tu avais deux amis, l’un s’appelait Marcel, l’autre Paul. Tu aimais le premier, le second était amoureux de toi. Quarante ans après la guerre, tu appris incidemment ce qu’il advint de ce dernier.  Tu en fus bouleversée. Je t’en voulais d’avoir préféré le pharmacien au poète. Je lui adressai une lettre imaginaire. » (p.85-86).

Voici cette lettre imaginaire écrite en février 1997, à Knokke, au bord de la mer du Nord :

LETTRE A PAUL CELAN

L’heure est venue,

Je m’adresse à toi, Paul,

qui a parlé pour ceux qui ont perdu leur ombre,

pour ceux que les nuages ont ensevelis

pour tous les enfants qui ont rejoint le pays

des enfants qui ne naîtront jamais plus.

Ta bouche a mûri les mots,

Ses lèvres à elle se sont scellées.

Elle portait des cheveux d’or, et tu l’as aimée.

C’était à Tours, en mille neuf cent trente-huit.

La meute n’était pas encore venue

Coaguler le sens

Transpercer les syllabes.

La neige s’est couchée entre vous, l’as-tu su ?

Elle a bu à la louche de cendres, le

« Schwarze Milch »

que tu as voulu

exorciser.

T’es-tu souvenu de votre nuit passée jusqu’à l’aube

A discuter de la prononciation du mot

« Milchmann » ?

La cicatrice du destin vous a éloignés

Et tenus bord à bord.

Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai

personne

D’autre à qui m’adresser.

Tu es la Rose de Personne.

Rose est mon nom.

Ma douleur est sans paupières.

La jeune fille à la lourde chevelure que tu as aimée

C’est elle qui m’a chargée d’un fardeau de silence.

Je suis devenue l’arpenteur d’un

temps qui ne passe plus.

Je bois au lait noir d’une aube

que je n’ai pas connue.

Tu écris : « Tu dois respirer, respirer et être toi. »

Pour qui as-tu dessiné ces mots ?

De qui as-tu voulu desserrer la cage de poumons

impairs ?

Dis-moi,

Peux-tu réveiller les noms qui dorment

Et épeler l’alphabet perdu ?

Je te voudrais mon

Maître

Baliseur.
           

Je te vole tes mots

Je te vole tes ailes

Pour apprendre à nouer

Le nom et la main

Le corps et l’oubli

Et que reposent enfin les morts

Et que vivent les survivants.

Que la meute demande pardon

Et que jusqu’à la septième génération

Le deuil s’effectue.

Vous étiez beaux tous les trois,

Sur cette photo prise en Touraine.

Trois copains parmi d’autres copains.

Edith, près de Marcel, et toi, Paul,

à ses pieds, en culottes courtes, le regard aigu.

Tu l’as aimée, elle en aimait un autre.

Elle voulait oublier les insultes

De la cathédrale de Cologne,

Se cacher dans la langue de France,

Ramasser les noix sur les chemins,

Regarder le ciel comme un berceau d’étoiles,

Boire le vin des dimanches,

à l’abri d’elle-même, cesser d’être la juive.

Vous étiez bons amis,

Marcel, étudiant en pharmacie

Et toi, Paul, en médecine, venu de Roumanie.

Vous partagiez bien des vues sur les choses,

à deux, à trois, vous partiez en ballade.

Vous n’aviez pas vingt ans.

Plus tard, il n’y eut plus de plus tard.

Ni de mains pour tenir leurs mains.

Debout sur leurs yeux en amandes

Personne

Nulle part

pour s’inquiéter de leur absence

pour rappeler leurs noms aux vivants.

Plus tard,

les mots se sont séparés des mots

la parole s’est coupée du sens

Il n’y eut plus que le bruit inaudible pour

recouvrir

Le givre et le sang

Et la fumée qui clôt les heures.

Je suis née après vous, après eux.

Je suis née d’elle, et de celui qu’elle a choisi.

Donne-moi la main, Paul,

Je n’ai plus ni pied ni souffle.

Rue Monsieur le Prince

A trois dans un même lit

Après avoir vu la Mouette de Tchekhov avec

Pitoëff

Comment dormir ensemble ?

La jeune fille aux cheveux d’ambre

Entre toi et ton ami

vous avez parlé toute la nuit.

Au matin, le laitier a crié.

Tu écris : « Ce doit être à présent le moment

pour une juste

naissance. »

Inscrite à l’encre invisible

la suture de l’abîme s’entrouvre.

Sur la balance de la mémoire

suis-je victime ou bourreau ?

morte ou survivante ?

Cinquante ans plus tard, le deuil commence.

Je viens vers toi,

je viens vers vous,

pour que le pacte se délie

et qu’au-delà de la forêt si tranquille

coule une eau neuve,

que de l’origine s’échappe enfin une promesse

impossible.

Elle te nommait Antschel,

tu l’appelais Edith,

Vos lèvres n’ont pas prononcé les noms d’après.

T’aurais-je aimé sur les bords de la Loire

Avant que la mort ne vienne d’Allemagne ?

Tu écris :

« D’une clé qui change

tu ouvres la maison où

tournoie la neige des choses tues. »

Ouvre-moi cette maison, Paul.

Apprends-moi la perte et l’écart

Apprends-moi à couper le lien

Et à le renouer de nouveau

Et que vienne le ressaisissement.

« TOI, SOIS COMME TOI, toujours. »

Je te tends la main.

Knokke, février 1997.

Chapitre à paraître dans « Que ce soit doux pour les vivants », 2024, SEUIL, Librairie du XXI e siècle.

À paraître septembre 2024

 Les Moments littéraires, 33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997

Autoportraits en Reine Alice

Au commencement il y eut des images.

La conversation des couleurs et des objets, leur mystère et leur allégresse.

Still life, natures mortes, rêves éveillés, offrandes de survie.

Autoportraits tragi-comiques, en photobooth, entre humour et impuissance assumée.

Pour transfigurer l’expérience, accueillir l’éphémère beauté du quotidien. Survivre, simplement vouloir survivre, de l’autre côté de soi.

Photographier permet de se réapproprier le monde quand on s’en trouve éjecté.

Alchimie du trouvé ; ni cherché, ni voulu.

Plus tard, bien plus tard, des mots sont nés de ces images.

Comme un conte qui épouserait la danse fragile de l’existence.

Mais d’abord bondit l’instantané.

Lydia Flem

Autoportrait en Reine Alice, 10 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 18 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, à la couronne de lierre (27.9.2008) in Journal implicite.
Autoportrait en Reine Alice, 24 septembre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 7 octobre 2008
Autoportrait en Reine Alice, 6 octobre 2008
Composition avec autoportrait en Reine Alice, au post-it (27.3.2008 et 8 mars 2011), Journal implicite.
Autoportrait à l’alphabet (Adieu la Reine Alice, rue Férou), 2016.

Ces huit autoportraits ont été publiés dans la revue Die horen, Zeischrif für Literatur, Kunst und Kritik, 267, 2017.

Douze autoportraits, accrochés par Alain Fleischer, ont fait partie de l’exposition solo « Lady Cobalt » à l’Imec, Caen,  en 2011, à l’occasion de la lecture intégrale de La Reine Alice, Seuil, « Librairie du XXIe siècle », 2011.

L’autoportrait à la couronne de lierre a été montré, dans un accrochage de Fabrice Gabriel, à l’Institut de France de Berlin, Biennale de la photographie, 2014.

Festival Paris en toutes lettres

Samedi 20 novembre 2021 – 15H00

Présentation – promenade

LYDIA FLEM – PARIS FANTASME , Seuil

Lieu: Hôtel de l’Abbaye Paris – 10, rue Cassette, 75006 Paris

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles

Dans le cadre du festival Paris en toutes lettres

Le livre de Lydia Flem décrit une rue et mille vies. Une ruelle du VIe arrondissement parisien truffée de signes littéraires et artistiques, dont elle exhume l’histoire depuis 1518, par le biais de ses habitants. À ce fil, elle tisse celui de sa propre histoire, interrogeant alors notre manière d’habiter le monde. 

Cet ouvrage étant une invitation à la promenade, il sera proposé, après un temps d’échange, d’aller arpenter la rue Férou avec Lydia Flem.  

À lire – Lydia Flem, Paris fantasme – Coll. « La librairie du XXIe siècle », Seuil, 2021.

Suivi d’une séance à 16h30

Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

Le monde des livres, 17 mars 2021

« Paris Fantasme » : Lydia Flem, rue Férou comme chez elle

L’écrivaine arpente la petite voie parisienne d’un immeuble à l’autre, d’hier à aujourd’hui, s’y cherche et s’y retrouve aussi. Un livre qui ouvre toutes les portes. Par Fabrice Gabriel

Rue Férou, à Paris.
Rue Férou, à Paris. Franck GUIZIOU/Hemis

« Paris Fantasme », de Lydia Flem, Seuil, « La librairie du XXIe siècle », 544 p., 24 €, numérique 17 €.

La rue Férou n’est pas très longue, qui relie la place Saint-Sulpice au jardin du Luxembourg, dans le 6e arrondissement de Paris : à peine quelques dizaines de mètres, peu de maisons, moins d’une vingtaine de numéros… Mais c’est assez pour qu’y naisse un livre, un monde. Lydia Flem a choisi en effet de mener sur cette artère discrète, vieille de tout juste 500 ans, une enquête originale, rigoureusement documentée mais très librement autobiographique, pour laquelle elle invente un genre à sa façon, comme on improviserait un itinéraire ou une recette de cuisine : une sorte de récit piétonnier, aux multiples registres et saveurs, aux innombrables entrées.

Madame de La Fayette et Jean-Jacques Goldman

Ecrivaine, photographe, amatrice d’archives et traqueuse de signes, l’autrice de Comment j’ai vidé la maison de mes parents (Seuil, 2004) demeure d’abord fidèle à sa vocation de psychanalyste : elle écoute, observe, s’étudie (et se dit). Au seuil de Paris Fantasme, dès l’exergue emprunté à Virginia Woolf, le principe en est explicitement donné : il va s’agir d’interroger la question de l’intériorité, de l’être-chez-soi – dans sa ville, dans sa maison, dans son corps – à travers l’évocation d’une rue d’apparence modeste mais où sont passés (entre autres) Madame de La Fayette et Man Ray, Ernest Renan et Prévert enfant, Hemingway et le poète Michel d’Amboise, l’académicien Michel Déon et même le chanteur Jean-Jacques Goldman, acquéreur en 1996 de l’hôtel particulier dit « de Luzy »… Quelques arpents de Paris deviennent ainsi le lieu d’une sorte de théâtre généalogique, comme une scène ouverte à la mémoire, ses douleurs, ses rêveries.Lire aussi :« La Reine Alice », de Lydia Flem (2011) : Alice au pays du cancer

C’est une mémoire intime, surtout, qui ramène à un traumatisme ancien : « Le jour anniversaire de mes 21 ans, un 15 juillet, à Vienne, je pris la décision d’entreprendre une psychanalyse. Je ne parvenais plus à traverser la rue seule. » Paris Fantasme peut donc se lire comme une tentative – réussie – de re-traverser la rue (la rue Férou : une rue vers où ?), dans l’accompagnement de fantômes nombreux et l’enveloppement d’une famille très présente… Les parents de Lydia Flem sont bien là, en effet, qui ont survécu à la catastrophe centrale de l’histoire du XXe siècle. On les entend et les aperçoit, dans le décor de la ville, mêlant par moments leurs silhouettes à la fresque des noms du passé : voici par exemple la petite Fiat 600 de Jacqueline, la mère, résistante et rescapée d’Auschwitz, qui glisse son souvenir entre les ombres du mousquetaire Athos (il habite rue Férou, nous dit Dumas), du mari de Colette, Henry de Jouvenel (locataire au n° 6) ou de Jean de Mayol de Lupé, aumônier fasciste de la division SS Charlemagne, qui est né au n° 8…

Question cruciale du livre : qui suis-je ?

Paris Fantasme suit l’ordre de numéros ouvrant sur les chapitres comme des portes, tout en ménageant pauses et digressions autobiographiques : Lydia Flem y raconte sa vie et celles des habitants d’autrefois. Il lui arrive même de dire « je » à leur place, pour devenir une comédienne du Français au XVIIIe siècle ou entrer dans la peau du photographe Eugène Atget… Singulier jeu de rôles et drôle d’exercice d’autoportrait, qui révèle – presque à la manière d’une charade – la question cruciale du livre : qui suis-je ? Et comment s’y retrouver, enfant sans repère (ni repaire), aimée de ses parents revenus de nulle part, travaillée par l’angoisse du retour, l’héritage de la perte ? Peut-être en se donnant un territoire – l’arbitraire d’une rue – pour s’y rêver vraie, dans le miroir des existences qu’on imagine derrière les façades, l’au-delà sans tain des fenêtres, la frontière franchie du dedans des autres, du commun dehors.Lire aussi cette rencontre de 2016 :Lydia Flem, de ce côté du miroir

La rue Férou : une rue fourre-tout, pourrait-on dire, sans que l’expression soit inconvenante pour un livre qui revendique sa fantaisie de composition, accueillant listes et chronologies, plans et recettes, lettre (à Man Ray) et journal intime (de l’année 2016), bottin littéraire et longue énumération des synonymes du mot « maison »… Un tel foisonnement formel est comme la réponse à un défi formidable, littéraire et métaphysique, puisque Lydia Flem s’identifie au personnage principal du Château, de Kafka (1926), l’arpenteur K, condamné à l’inachevé du roman, incapable d’accéder au lieu interdit du titre. Or cet interdit est levé par l’écrivaine, avec superbe : « Je suis cet Arpenteur, cette Arpenteuse. Des années se sont écoulées avant que je comprenne qu’il fallait se donner à soi-même la permission de l’habiter. Se déclarer dans le Château, c’est affirmer son plein droit de s’y trouver sans rien justifier. L’appartenance au lieu magique s’énonce et se réalise au même instant, comme si jamais la question ne s’était posée. J’y suis. » Et nous y sommes, heureux, avec elle.Fabrice Gabriel (Collaborateur du « Monde des livres »)

Rue Lydia Flem, Paris

Elisabeth Philippe, Nouvel Observateur 10-16 juin 2021

Lydia Flem rue Férou. A l’arrière-plan, des vers de Rimbaud calligraphiés. Photo : VASANTHA YOGANAN- THAN/ SEUIL

Il est des livres plus hospitaliers que d’autres, qui vous accueillent avec une enveloppante générosité. « Paris fantasme » est de ceux-là. Sans apprêts, un peu en désordre et empli de souvenirs, on s’y sent vite chez soi. Mais justement, « qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part » ? Cette question hante l’écrivaine et psychanalyste Lydia Flem, qui signait déjà en 2004 « Comment j’ai vidé la maison de mes parents », et constitue le point de départ de la flânerie littéraire et introspective à laquelle elle nous convie. Comment habiter son corps, sa maison et le monde, surtout quand on est, comme elle, habité par un peuple de disparus ? Juifs venus de Russie, ses aïeux ont passé leur vie à fuir. Rescapés de la Shoah, ses parents lui ont transmis « le lait noir de leurs cauchemars, de leurs angoisses ». Comment, dès lors, ne plus se sentir en transit, toujours sur le qui-vive ?

Lydia Flem a choisi d’élire domicile dans l’imaginaire et de faire sienne une rue de Paris, la rue Férou, devenue soudain « l’obscur objet de tous [s]es fantasmes » et surtout l’objet de ce livre, promenade zigzagante et joyeusement digressive dans cette rue cachée derrière l’église Saint- Sulpice. Guide érudite, l’autrice nous fait visiter chaque immeuble de cette artère, retrace la vie de ses habitants les plus illustres, qu’ils soient réels ou fictionnels. « Il me fallait chercher à rencontrer des aventures, des destinées, des stèles, des vies, dans une rue où je n’ai pas vécu, pour “sauver” toutes celles et tous ceux que je n’ai pu ni connaître, ni aimer, ni sauver », note Lydia Flem. On fraie ainsi avec Man Ray qui occupa longtemps un atelier inchauffable au numéro 2 bis ; Madame de La Fayette qui vécut au 10, recevant ses invités couchée dans son grand lit galonné d’or ; et encore Voltaire, un prêtre, Chateaubriand, mais aussi d’Artagnan, Manon Lescaut… Rimbaud est également de la partie puisqu’un peintre hollandais a calligraphié les vers du « Bateau ivre» sur un mur de la rue Férou. La ville se fait livre, les mots et la vie tendent à se confondre, au point que Lydia Flem sera tentée de franchir la mince frontière qui les sépare en louant un studio dans sa rue rêvée, pour y jouir, comme y incite Virginia Woolf, d’une « chambre à soi ». Dans cet appartement meublé trône une petite table- échiquier, détail qui suffit à ensorceler l’écrivaine. Man Ray n’at-il pas dessiné les pièces d’un jeu d’échecs ? Tout le livre fonctionne ainsi, par associations d’images et d’idées, comme en psychanalyse. D’ailleurs, à une lettre près, Férou est l’anagramme de Freud. Un signe, encore. Tentative d’épuisement d’un lieu à la Perec, déambulation savante et lettrée à la façon de Didier Blonde, « Paris fantasme » se distingue par sa fantaisie, par la liberté avec laquelle voisinent archives, portraits, journal intime et même recettes de cuisine, dont celle du pot-au-feu d’Alexandre Dumas servi dans une « casserole capitonnée de jambon ». Lydia Flem métamorphose les fantômes en fantasmes, anamorphose l’espace pour en repousser toujours plus les limites. Avec elle, la littérature demeure l’un des plus sûrs et des plus riches abris. ■

par ÉLISABETH Philippe

Texte/image ou photo-écriture

https://www.revue-textimage.com/17_blessures_du_livre/flem.html