Les fantômes de la rue Férou

Le Figaro littéraire, jeudi 18 mars 2021, par Alice Ferney

L ES LIEUX par lesquels nous passons s’inscrivent en nous alors que nous n’y laissons pas de trace. La mélancolie de ce constat pourrait-elle être consolée ? Peut- être suffirait-il de consigner« qui a vécu, aimé, pensé » entre ces murs restés debout plus longtemps que leurs occupants ?

Dans son nouveau livre, Paris fantasme, Lydia Flem poursuit cet espoir. Son enfance parisienne, ses lectures, les clichés d’Eugène Atget qu’elle découvre, tout l’amène à une rue, quasi piétonne, presque provinciale, qui « marie la place Saint-Sul- pice au jardin du Luxembourg » : la rue Férou.

Perec l’a décrite dans sa Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Lydia Flem en arpentera l’espace et le temps pour en faire le portrait. « Une rue, dix maisons, cent romans », écrit- elle.

La loi de la mémoire

La rue Férou compte dix-sept numéros et quelques hôtels particuliers mythiques dont l’histoire nous ramène au XVIIe siècle. Qu’à cela ne tienne, Lydia fréquente les archives et remonte jusqu’en 1635. Les actes notariés – ventes, héritages, inven- taires après décès – ressuscitent des vies et des généalogies.

Le parlementaire Étienne Férou donna son nom à la rue. Man Ray, exilé volontaire, habita au 2 bis. Le lecteur saura ce qu’il mange au petit déjeuner et tout ce qu’il doit à son ami Marcel Duchamp.

Athos, le mousquetaire de Dumas, Sainte-Beuve, Mlle de Luzy, comédienne au Français, Mme de La Fayette, Prévert et ses parents à la fois fauchés et généreux y logèrent.

Lavoisier s’y cacha pendant la révolution. Huysmans ou Hugo y firent résider leurs personnages. Talleyrand, Renan, Proust… Lydia Flem éparpille les grands noms sur ce minuscule quartier du Luxembourg. Des mondes surgissent, des pratiques perdues, des métiers anciens.

La forme d’une ville ne cesse de changer. Les murs sont accueillants. Au 5, un glacier corse succède à un libraire slave. Au 8, les Éditions Belin demeurent de 1875 à 2017. Lydia Flem a le goût des listes, elle a retenu la leçon du photographe de Paris – « il n’y a rien d’insignifiant, jamais » – et se soumet à la loi de la mémoire:«Se souvenir des morts pour ne pas oublier de vivre. »

Le 3 mars 2016, elle loue un studio rue Férou. Ce n’est pas sa maison, elle ausculte la rencontre. Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? Habiter, déménager, se sentir à l’abri ou au contraire étranger… L’écrivain psychanalyste déploie ses questionnements, ses hypothèses, ses explorations. Les ruptures d’objet et de ton sont sa marque de fabrique, l’expression d’une fantaisie qu’elle a reçue en héritage, une puissance de vie. « La page est mon terrain de jeu, là je suis seule maîtresse à bord », dit celle qui entremêle et re- lie, promettant toujours une surprise à celui qui la lit.

Pourquoi à ce point sonder le passé d’un lieu ? Pourquoi cette passion des maisons ? « Est-ce l’impossibilité de faire retour sur les lieux de mes ancêtres ? », se demande l’auteur, qui « traverse douloureusement l’espace ».

L’inquiétude du déraciné habite ce livre exigeant et profond, Paris fantasme est une grande confidence détournée. ¦ ■ 

Home sweet home

Home sweet home , Les Inrockuptibles du 17 mars 2021 par Nelly Kaprièlian

LYDIA FLEM reconstitue toute l’histoire de la petite rue Férou, rive gauche, et de ses habitant·es, dont Man Ray ou Madame de La Fayette.
Paris Fantasme est une mine de récits qui se mêlent à sa vie. Un livre inclassable.

LYDIA FLEM EST UNE DISCRÈTE QUE L’ON SUIT ASSIDÛMENT au gré des petits cailloux qu’elle sème dans
le paysage aussi littéraire que mémoriel et géographique. Depuis La Vie quotidienne de Freud et de ses patients (1986, réédité en 2018, chez Seuil), où elle nous faisait emboîter le pas de Freud dans la Vienne d’avant-guerre, et ravivait sous nos yeux enchantés un monde éclairé, intellectuel et artistique englouti, les livres de cette écrivaine et psychanalyste belge n’ont pas cessé de nous hanter.

Avec Paris Fantasme aujourd’hui, elle nous propose de hanter la rue Férou à ses côtés, l’une des plus petites et mystérieuses rues de Paris nichée entre le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice, et d’être à notre tour hanté·es par ses fantômes, les siens comme ceux de tous les êtres qui ont habité cette rue dès
sa naissance (un certain Etienne Férou achète des terres et y pose le premier jalon de la future rue) en 1519.

Il faut dire que la plupart de ces fantômes ont été de grand·es vivant·es, marquant leur temps d’une empreinte
qui a traversé les siècles. Madame de La Fayette a passé trente ans, de 1660 à 1693, au 10, rue Férou, où s’élevait,
à l’angle avec la rue de Vaugirard, son hôtel particulier : c’est là qu’elle a reçu son amie Madame de Sévigné, mais surtout son immense ami (ou amant ?) La Rochefoucauld, qui pendant quinze ans vint la visiter chaque fin d’après-midi ; c’est là, aussi, qu’elle écrivit son chef- d’œuvre, La Princesse de Clèves. Dans cette rue qui ne compte que dix maisons, Jacques Prévert passa un Noël, et Françoise Sagan des soirées chez Michel Déon ; Athos y aurait vécu (selon Alexandre Dumas) ; Balzac comme Huysmans la font apparaître dans leurs écrits, et Perec, attablé au café de la Mairie le 20 octobre 1974, à 13 h 05, écrit : “En ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue Férou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté, s’imaginer que l’on est à Etampes ou à Bourges, ou même quelque part àVienne (Autriche) où je n’ai même jamais été.”

A force de “fixer” cette rue éminemment littéraire pendant des années, Flem se laisse transporter et nous transporte avec elle dans le temps, comme avec cette évocation du 2 bis,où Man Ray a vécu de 1951 (date de son retour en France après les années de guerre passées à Los Angeles) à sa mort en 1976, avec sa femme Juliet, dans un très bel atelier : “Exilé volontaire, Man Ray n’a cessé de se construire une vie ‘ailleurs’, une vie ‘autrement’, une vie étrange, une vie d’étranger. Son choix me plaît, me fascine. Qu’est-ce qui donne cette force, cet élan, cette audace ? A moins que ce ne soit une décision, plutôt une nécessité, intérieure, impérieuse, vitale : partir pour sauver sa peau, s’échapper d’un destin trop prévisible, sauter par-delà les frontières, les origines, les attentes familiales, les règles et les normes, les pesanteurs
sociales, les enjeux esthétiques ou politiques.”
Man Ray, qui a peint un tableau et créé une lampe en hommage à la rue Férou, avait le don de reconstituer son “chez soi” partout où il résidait.

C’est cette notion que va interroger Lydia Flem, en se prenant au jeu jusqu’à s’installer elle-même dans un studio
rue Férou. C’est là qu’elle écrit des pages de son journal, où se trouve peut-être
la clé de ce livre, qui pourrait être celle-ci : “Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ?” Comment, surtout, habiter le monde après ce savoir de l’horreur, comment vivre
en humain parmi les humains quand on sait que vos ami·es ou vos voisin·es peuvent vous dénoncer, vous tuer ? Alors Lydia Flem tente de s’inviter chez les autres, ces autres qui ont réussi à vivre quelque part, même de pénétrer dans leur peau, parlant à leur place sous la forme de journaux intimes fictifs (celui de la comédienne Mademoiselle Luzy, qui vécut dans le sublime hôtel du 6, rue Férou), leur écrivant des lettres, dont sa “lettre à Man Ray” – ce ne sont pas les meilleures pages d’un livre qui donne parfois le sentiment de s’éparpiller à force de vouloir trop en faire.

Reste une démarche inclassable, une passionnante mine d’informations historiques, une façon très poétique de faire communiquer les mort·es et les vivant·es et de restituer ainsi notre espace mental tel qu’il est vraiment. Et puis rien de plus beau que ces pages où passent à toute vitesse tous·tes les habitant·es du 9, rue Férou : couples d’émigré·es, familles d’inconnu·es, dont le temps n’a retenu que les noms et les professions, le temps d’une poignée de recensements.

Nelly Kaprièlian

La musique des siècles : rue Férou

La Croix, 5 mars 2021 par Bruno Frappat

Il y a une autre manière de soigner notre blues et de retrouver la joie de vivre. C’est la contemplation des œuvres de la création artistique. Lire, écouter, voir : c’est le moment ! La littérature est fidèle au poste, pour nous faire décoller du réel sur les ailes de l’imaginaire, cette autre forme de réel. La musique des siècles nous accompagne, de ses caresses à l’âme, sous toutes les formes que les civi-lisations lui ont trouvées. La musique, par sa variété, sauve toutes les générations de la déréliction. Avec Bach ou Gainsbourg toute personnalité peut trouver sa place.Un livre magnifique vient d’être publié qui montre que tout ce qui est humain mérite d’être décortiqué, contemplé, analysé, célébré. Ce livre est de la Belge Lydia Flem, psychanalyste à qui l’on devait déjà des textes remar-quables sur la manière de vider l’appartement de ses parents décédés ou de vivre le départ de ses enfants. Des textes proches de l’objet comme on dit, en poli-tique, « proche du terrain ». Une poésie prenante des « riens » de la quotidienneté.Cette fois la quête de Lydia Flem au pays du réel et des rêves la conduit vers une vieille rue de Paris, la rue Férou (1). Cette rue minuscule, étroite, aux pavés malaisés, relie deux merveilles : le jardin du Luxembourg et la place Saint-Sulpice. C’est une venelle sans circulation, silencieuse et riche d’un passé que ses façades ne révèlent pas d’emblée. Lydia Flem mène une véritable recherche archéologique et d’érudition pour faire revivre les habitants modestes ou célèbres qui, depuis le XVIe siècle, se sont relayés. Mme de La Fayette y a écrit La Princesse de Clèves tandis que Man Ray, le célèbre photographe de l’entre-deux-guerres y eut, un quart de siècle, son atelier. Elle relève l’identité des inconnus passés par là et dont les patronymes ont été conservés dans les archives de la ville, du notariat et de l’Église. Ce livre-randonnée est émouvant et illustre la propre obsession qu’a l’auteur d’un lieu où vivre, d’un « chez soi », que les tribulations de ses aïeux n’ont pu lui léguer, ces juifs russes ballottés par l’histoire et ses tragédies.Un jour de lassitude, montez à bord de ce livre comme sur un bateau de promenade pour éprouver le plaisir de songer à ceux qui nous ont précédés sur cette terre et ont laissé comme trace modeste des noms orthographiés de façon approximative sur des grimoires jaunis. Cette promenade nostalgique est revigorante. Bruno. Frappat.(

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire

Savoir ce qu’habiter veut dire – à propos de Paris Fantasme de Lydia Flem

AOC jeudi 25 mars 2021 par Sylvie Tanette

Lydia Flem analyse maison par maison la rue Férou, près de la place Saint-Sulpice à Paris. Une plongée dans le passé pour travailler une thématique présente depuis longtemps dans ses livres et élargir l’espace de la forme autobiographique. Dans cet objet multiforme vivent une rue-personnage, une foule d’anonymes et l’écrivaine elle-même… entre lesquels cette dernière tisse une philosophie de la ville et de la vie.

C’est une minuscule ruelle qui court entre la place Saint-Sulpice et le jardin du Luxembourg, dans le VIe arrondissement de Paris. Si minuscule qu’elle ne compte que quelques numéros. La rue Férou, cachée à l’écart des grandes artères, Lydia Flem a décidé de l’ausculter pierre à pierre et d’en remonter la généalogie. Ainsi a-t-elle cherché à connaître les noms de ceux qui y ont vécu depuis sa création, il y a cinq cents ans. À travers ce minutieux travail d’archiviste, projet fou et surprenant, l’autrice de La Reine Alice (2011) aborde d’une façon nouvelle son histoire familiale.

« Qu’est-ce qui donne le sentiment d’être chez soi quelque part ? », questionne Lydia Flem en préambule. Dans le travail de l’écrivaine belge il a souvent été question de maisons, d’habitations, de demeures, qu’on investit ou qu’on quitte. Notamment dans sa trilogie familiale, débutée avec Comment j’ai vidé la maison de mes parents (2004), suivi de Lettres d’amour en héritage (2006) et de Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils (2009). L’autobiographie, avec également Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais l’été de mes vingt ans (2016), est un genre que Flem explore depuis des années sous différentes formes, travaillant sans cesse les traumatismes qu’elle a reçus en héritage et qu’elle rappelle ici : une famille paternelle exilée de Saint-Pétersbourg puis fuyant encore, une grand-mère disparue dans un camp. « Le trauma de mes parents s’est tapi dans mon corps. Mon père qui a perdu sa mère à Auschwitz a épousé une jeune femme qui en est revenue. Je suis née de ces deux voyages. Comment faire sortir ce Dibbouk ? »

Plus loin elle évoque ainsi la souffrance de son père : « La succession d’errances à travers l’Europe, sans qu’aucun État, aucune nation, aucun pays ne se révèle un asile protecteur, un lieu libre et solide, un port franc. »

Pour elle, ce lieu d’accueil pourrait justement être l’écriture : « J’arpente plus volontiers les pages des livres et des manuscrits que l’asphalte des villes. La littérature m’abrite, m’exalte et m’apaise. »

Avec ce nouveau livre, une étape semble franchie dans le patient travail autobiographique que Lydia Flem élabore donc depuis des années, tant la forme littéraire choisie, déroutante au premier abord, ouvre un immense champ de possibles.

Soit une rue dont Lydia Flem va tenter de faire l’inventaire, et tout d’abord d’en dresser le portrait. Numéro par numéro, elle consigne très précisément l’aspect du lieu aujourd’hui, son histoire. Sachant qu’au XVIe siècle la zone était encore bucolique, d’où le nom de Saint-Germain-des-Prés, Lydia Flem s’intéresse à la création de la rue et retrouve toutes sortes d’indices, à quelle date telle maison a été construite par exemple, quel était son aspect initial et quelles modifications y ont été apportées. L’écrivaine se fait archiviste et aligne patiemment les informations qu’elle glane, jusqu’à la plus anodine. Surtout, Flem cherche à reconstituer l’histoire de ceux qui ont vécu là. Aux côtés d’une foule d’anonymes que le temps a engloutis, un certain nombre de célébrités surgissent. Entre autres, Madame de Lafayette et Man Ray.

Mais ce livre est bien plus que cela, objet multiforme qui surprend par la diversité toujours renouvelée de son contenu. Car Lydia Flem pousse les portes et les limites. Aux chapitres de reconstitution, elle ajoute des listes de noms et de citations. Parfois, elle écrit une lettre-fleuve imaginaire à un habitant célèbre, tel un beau texte adressé à Man Ray. Ailleurs, elle glisse des recettes de cuisine entre les pages, comme autant de pense-bêtes. Flem traque aussi les apparitions de cette rue dans des œuvres littéraires, et elles sont nombreuses, de Dumas à Perec. Ainsi de lieu la rue devient personnage de roman.

Flem refuse d’habiter un genre littéraire et c’est peut-être la clé de tout.

Entre tous ces chapitres qui mêlent fiction, archives, essai historique, récoltes d’indices et inventaires à la Prévert, Lydia Flem intègre et fait dialoguer des éléments de pure autobiographie. Un journal qu’elle tient durant quelques mois dans cette rue Férou où elle séjourne, et dans lequel elle consigne non seulement son activité quotidienne mais aussi les réflexions et analyses que son projet lui inspire, offrant ainsi une sorte de chambre d’écho à son travail. Surtout, Lydia Flem consigne, savamment agencés parmi les autres types de texte, quelques bribes de son histoire familiale et des souvenirs d’enfance. En cela, elle apporte sa pierre à la multitude de transformations revêtues par le genre autobiographique.

Car l’autobiographie n’est pas seulement quelqu’un qui prend la plume pour raconter sa vie mais un genre littéraire qui engendre une variation presque infinie de formes, et nombres d’auteurs et d’autrices semblent tester des dispositifs narratifs ingénieux pour construire des autoportraits chinois où ils apparaissent en creux. Ainsi Marie Nimier avec Les Confidences (Gallimard, 2019). Partant d’une expérience réelle, une résidence où elle avait récolté des confidences d’inconnu.e.s, l’autrice de La Reine du silence racontait mille vies anonymes et petites anecdotes qui, justement parce qu’elle les avait retenues, nous laissaient découvrir des préoccupations qui l’occupaient depuis toujours. En l’occurrence, la mort prématurée de son père.

Lydia Flem, qui parle d’une « autobiographie au pluriel » pour désigner son livre, n’agit pas autrement. Tout ce puzzle foisonnant est mis en place pour ausculter ce qui hante ses textes depuis toujours – la perte, l’exil, la Shoah, la disparition – et travailler d’une manière nouvelle une thématique récurrente chez elle : ce que signifie habiter un lieu. « Le plus souvent, la question chuchote, balbutie, murmure, comme en fond sonore, lointaine, à peine audible, puis, soudain, elle éclate, tonne et vrille. Têtue. Je ne peux lui échapper. […] Es-tu chez toi ici ? Ici plutôt que là-bas ? Te sens-tu à la maison ? »

Alors il faut regarder de près les formes littéraires présentes dans ce texte pour comprendre ce qu’il s’y joue, et ce qui les relie.

Ainsi lorsque Lydia Flem loue un studio dans la rue Férou et s’y installe, y habite durant quelques semaines en 2016. Elle nous livre son journal de bord, tenu au jour le jour, de son séjour là-bas, en profite pour réfléchir à sa démarche littéraire avant de rendre les clés sans autre forme de procès. Cette tension, constante, entre passé et présent, habiter et partir, exil et sédentarisation, sous-tend l’architecture du livre et la pensée de Flem : « Quelle est la patrie d’un peuple en exil ? La tentation de l’assimilation, de l’intégration, de la disparition ou le souvenir à tout prix de génération en génération ? ».

De même, dans cette rue qui se construit au fil des pages, logement par logement, Flem tisse des histoires parfois très curieuses et élabore une philosophie de la ville et de la vie. Car depuis le début les gens vont et viennent, achètent un logement pour le revendre, arrivent d’un pays voisin ou de province, repartent pour une destination inconnue. La ville telle que la définit Flem est un lieu de passage plutôt que d’enracinement.

En tous cas, Flem semble penser son projet à mesure qu’il se construit : « Tirer un fil, voir où il mène. Comment classer ce que je glane, j’avance à l’aveuglette dans un joyeux fouillis. »

L’accumulation des formes littéraires, utilisées dans une sorte d’absolue liberté, est peut-être avant tout une façon d’échapper aux classifications habituelles, car il serait difficile et hasardeux de coller hâtivement une étiquette à ce livre. Essai ? Autobio ? Bio romancée ? Journal ?

Flem se défait de tout cela et c’est peut-être la clé de tout : refuser d’habiter un genre littéraire, c’est rendre les clés du studio de la rue Férou, et c’est faire ce dont on a envie en se moquant des assignations. Une constante chez cette intellectuelle et artiste qui est tout à la fois psychanalyste, photographe, écrivaine, dans l’ordre que vous voulez, et qui réunit les trois en même temps dans son écriture même, tout autant psychanalytique que photographique. Ce refus de se laisser enfermer est également lisible dans toutes sortes de détails, parfois émouvants et parfois amusants. Ainsi, son premier livre de cuisine lui a été offert par sa grand-tante américaine, et c’était un livre de recettes asiatiques.

Et d’ailleurs différentes recettes de cuisine sont disposées ici et là comme par mégarde. Il faudra avancer dans le livre pour mesurer toute leur valeur symbolique et comprendre que, parfois, une recette de cuisine peut être un trésor précieusement transmis au fil d’histoires familiales compliquées, l’unique témoignage d’une grand-mère inconnue, comme une injonction discrète à ne pas oublier. Car une recette de cuisine sert à se souvenir qu’il faut garder en tête une liste d’ingrédients, les nommer en respectant un certain ordre. Et c’est peut-être aussi de cette manière-là qu’on construit un travail littéraire.

Car ce livre cache des moments d’émotions intenses. Grâce à Lydia Flem, la discrète et minuscule rue Férou est désormais peuplée de fantômes, ceux des gens qui y ont vécu. Certains ont joué sur ces pavés, d’autres se sont aimés sous les toits, certains y sont morts, d’autres l’ont quittée pour des raisons obscures. Lydia Flem n’a sans doute pas trouvé tout ce qu’elle cherchait, mais elle sort toutes ces existences anonymes de l’oubli. Le chapitre intitulé « Prononcer leurs noms » contient juste une liste qui ressemble à une installation d’art contemporain ou à une stèle dédiée à ces lointains disparus. On ne se lasse pas de lire : Denis Duboys, en 1589. Hélène de la Ménardière, en 1614. Un contrat de mariage daté de 1638, entre Georges Chessé et Marguerite Mesle. Pierre Coullart, blanchisseur, est mort là en 1645.

Et c’est peut-être cela, avant tout, que nous dit Lydia Flem. Si un jour nous marchons dans Saint-Pétersbourg, arrêtons-nous au hasard d’une rue, regardons les vieilles pierres, et demandons-nous qui a habité là.

Lydia Flem, Paris Fantasme, éditions du Seuil, coll. « La librairie du XXIe siècle », 544 pages.

Doux et sombre comme un requiem

Télérama, 13-19 mars 2021, par Fabienne Pascaud

Mêlant brillamment les genres, l’écrivaine, psychanalyste et photographe convoque les êtres qui, de siècle en siècle, ont forgé l’âme de la rue Férou.

« Pas de maison sans l’épaisseur des souvenirs, la conscience du temps déposé, pas de sentiment d’être chez soi sans un peu de poussière… Combien de jours pour se sentir chez soi ? Faut-il s’en éloigner pour ressentir la joie des retrouvailles ? » Psychnalyste, écrivaine et photographe, Lydia Flem s’interroge. De livre en livre, elle a pourtant souvent apprivoisé, avec précision et grâce mêlées, l’hypnotisante magie des lieux, et se laisse envoûter aujourd’hui par la rue Férou, étroite voie pavée parisienne du VIe arrondissement, entre jardin du Luxembourg et place Saint-Sulpice. Cinq ans durant, elle l’a explorée avec acharnement et désir, façon Georges Perec et illustres historiens des Annales tout ensemble. Qui donc, d’abord, est ce Férou qui donna son nom à l’endroit, avant d’y mourir en 1547 ? Sur lui, on apprendra peu. Mais beaucoup sur les autres fantômes qui ne cessent de hanter la ruelle, dût l’écrivaine entrer dans leur peau et parler soudain à la première personne… Car l’étonnant ouvrage est hybride, délicieusement anecdotique et savamment historique, biographique, romanesque et métaphysique. Journal intime et livre de recettes de cuisine. De Jean-Jacques Olier, pieux prédicateur de la vieille église Saint-Sulpice aujourd’hui disparue à Mme de La Fayette qui y écrivit sa Princesse de Clèves, de la comédienne Dorothée Luzy à Chateaubriand, de Lavoisier à Taine, de Fantin-Latour à Man Ray, de Michel Déon à Jean-Jacques Goldman, on y croise des personnalités singulières dans une rue discrètement cachée. Que de 1898 à 1923, Eugène Atget ne put s’empêcher de continuellement photographier… Comme Lydia Flem, dressant ici avec passion l’arbre généalogique du passage fantasmé de ses rêves, de ses souvenris, de ses angoisses ; tel un être vivant, une parentèle oubliée, elle en fait revivre à plaisir chaque membre disparu. Défi aux lieux détruits de ses propres ancêtres, père russe apatride, mère résistante déportée à Auschwitz ? La quête devient retour sur soi, tombeau impossible d’une famille sacrifiée. De fantasque et primesautier, Paris fantasme devient alors doux et sombre comme un requiem. Que ni Mozart ni Fauré n’auraient renié.

Paris fantasme, Seuil, La Librairie du XXIe siècle, dir.Maurice Olender, 544 pages.

Autoportrait masqué à la rue Férou

Autoportrait à la rue Férou, 2016@ galerie Françoise Paviot
Pêle-mêle rue Férou : Juliet et Man Ray, Jean-Jacques Olier, fondateur du séminaire Saint-Sulpice au XVIIe siècle, Eugène Atget, Sao Schlumberger, Madame de La Fayette, un étudiant déclamant devant la Maison des Lettres, Mlle de Luzy, comédienne du Français au XVIIIe siècle, Nicolas Landry de Freneuse, Lydia Flem à deux ans.