Hériter au féminin : trouble dans la transmission chez Lydia Flem, Yona Hanhart-Marmor ( 2025)

Hériter au féminin : trouble dans la transmission chez Lydia Flem, Yona Hanhart-Marmor ( 2025)

https://doi.org/10.58282/colloques.14324

1 Depuis les années 1970, la question de la transmission intergénérationnelle du traumatisme, notamment dans le contexte de la Shoah, a suscité de nombreuses réflexions. Celles-ci, enrichies par des approches variées, de la psychanalyse à la sociologie, en passant par les Memory Studies, l’histoire et les études littéraires, explorent l’impact des traumatismes historiques sur la mémoire et l’identité des descendants. Ces avancées théoriques ont accompagné l’essor d’une production littéraire consacrée aux effets du traumatisme sur les générations suivantes. En France et dans la francophonie, de nombreux auteurs à l’histoire familiale marquée par la tragédie de la Shoah, tels que Georges Perec, Régine Robin, Jean-Claude Grumberg, Cécile Wajsbrot ou Robert Bober, pour n’en évoquer que quelques-uns, ont contribué à façonner une esthétique littéraire centrée sur la mémoire et les conséquences des blessures parentales sur les descendants.

2 Dans ce paysage, l’œuvre littéraire de la psychanalyste Lydia Flem se distingue par sa façon d’articuler l’exploration de l’impact à long terme du traumatisme de la Shoah et celle de la construction de l’identité genrée. La question du genre traverse en effet l’ensemble de ses écrits, qui échappent aux catégorisations simplistes. Si, à première vue, on peut distinguer trois ensembles : les écrits sur l’histoire familiale (Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Lettres d’amour en héritage), les récits et méditations autobiographiques (La Reine Alice, Je me souviens de l’imperméable rouge que je portais le jour de mes vingt ans, Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils), et les ouvrages consacrés à d’autres figures (La Vie quotidienne de Freud et de ses patients, Casanova ou l’homme qui aimait vraiment les femmes, Panique), une lecture plus attentive met en évidence des motifs récurrents qui dépassent ces divisions et donnent à l’œuvre sa cohérence. Parmi eux, l’identité de genre occupe une place centrale. Présent dans toute l’œuvre, le questionnement à son propos se déploie avec une intensité singulière dans les écrits portant sur l’histoire familiale. L’incertitude de genre et les retombées des traumatismes parentaux y sont profondément liées, la narration des souvenirs impliquant nécessairement une interrogation sur les fondements mêmes de l’identité sexuelle. On ne peut que s’étonner du fait que, alors que la dimension genrée des écrits sur la Shoah, longtemps négligée par la critique, a suscité une attention croissante depuis les années 1990, la question du lien entre genre et traumatisme dans l’œuvre de Lydia Flem ait été singulièrement peu explorée.

3 Le concept, désormais classique, de postmémoire développé par Marianne Hirsch, la façon dont le ou la descendante ne peut appréhender le passé qu’à travers les histoires parcellaires, les images et les comportements qui ont façonné son environnement, se substituant aux souvenirs manquants, peut être convoqué et enrichi par l’interprétation de la construction de son identité genrée proposée par Flem. Le traumatisme parental, notamment celui de la mère rescapée d’Auschwitz, bouleverse en profondeur les modalités de transmission et d’expression du genre au sein de la famille et, partant, dans la formation de la personnalité.

4 L’analyse montrera d’abord comment émerge, dans les récits consacrés par Flem à son histoire familiale, un questionnement fondamental sur le genre, avant d’en explorer les racines dans l’histoire d’un couple parental dont les parcours bouleversés ont inversé les polarités. Le déchiffrement de cette configuration permettra de comprendre l’impossibilité de la transmission de la féminité entre mère et fille. Il faudra alors examiner le processus, rendu possible par le deuil et l’écriture conjoints, de réappropriation par la narratrice de son héritage, lui permettant de réinventer son rapport à la féminité.

Un problème avec le genre

5 Comment j’ai vidé la maison de mes parents s’ouvre sur une longue méditation consacrée à l’expérience de la perte des parents et à la confusion des sentiments qui s’ensuit. Cette stratégie narrative, qui subsume l’expérience individuelle dans un « nous » englobant, traduit d’emblée une difficulté à assumer une position genrée. L’universalisation de l’expérience du deuil (« […] on se découvre un jour orphelin de père ou de mère », Flem, 2004, p. 7) masque temporairement la spécificité genrée de l’expérience de la narratrice.

6 La réflexion sur l’héritage fait progressivement émerger la problématique du genre. La première définition de l’héritier proposée par le texte assigne significativement à celui-ci une identité masculine : « un héritier n’est pas un imposteur, mais bien celui à qui un héritage est destiné par voie de filiation » (p. 21). Cette masculinisation implicite de la position d’héritier, réitérée à trois reprises dans la même phrase, n’est pas anodine : elle révèle une difficulté fondamentale à concevoir l’héritage au féminin.

7 L’entrée en scène du je genré survient tardivement, bien après l’évocation initiale du deuil et de l’héritage. Elle porte la marque d’une profonde ambivalence : « Soit. La loi me déclare héritière légale, mais affectivement ne suis-je pas un imposteur ? » (p. 21-22). Le glissement opéré par l’écriture du féminin au masculin, de « héritière » à « imposteur », remet en question la possibilité même d’une transmission au féminin. La langue elle-même semble résister à l’assomption d’une position d’héritière. Cette difficulté se cristallise particulièrement autour de la question du consentement : « Une clause notariale de la succession précise : “La défunte n’a pas fait de dispositions de dernières volontés connues à ce jour.” Voilà où le fantasme et la réalité entrent en collusion. […] Sans déclaration de leur part, comment m’assurer de leur consentement ? » (p. 22). 

8 Le lexique employé – en plus du consentement ici cité, on trouve dans ce passage des termes tels que « jouissance », « forcer », « abuser », « dépouiller » (p. 22) – évoque une violence sexuelle. Cette rhétorique du viol se prolonge dans les autodésignations narratoriales masculines : « un sinistre huissier », « un voleur », « un pillard » (p. 23-24). Ces figures de prédateurs transforment l’héritière en agresseur masculin.

9 Or l’ambivalence genrée éveillée et mise en évidence par le processus de l’héritage semble en fait profondément ancrée dans la psyché de la narratrice. Les rêveries que suscite chez elle la découverte de la correspondance parentale l’illustrent : apprenant l’existence d’une grossesse antérieure à sa conception, elle s’interroge : « Étrange pensée : un garçon aurait pu voir le jour, comment aurais-je été en version masculine ? Cela donne le tournis d’imaginer que ‟je” aurait pu être une autre, un autre » (Flem, 2006, p. 222). Dans ses rêves aussi apparaît cette fluidité des identités genrées, mêlée à l’histoire familiale : « Je rêvai que j’assassinais Brejnev pour libérer le pays de mes ancêtres. Étrange rêve d’accomplissement du désir : je lui plantais une aiguille dans le nez, il mourait tout en se transformant en vieille babouchka » (Flem, 2004, p. 78). L’instrument du meurtre lui-même, à la fois phallique et lié aux savoirs domestiques féminins1, incarne cette ambivalence.

Un couple aux polarités inversées

10 L’exploration de l’histoire familiale révèle que le trouble identitaire de la narratrice trouve, au moins en partie, son origine dans une caractéristique essentielle du couple parental : l’inversion des polarités genrées. Cette configuration naît de l’histoire traumatique des parents, particulièrement celle de la mère rescapée d’Auschwitz.

11 La découverte des médailles de la Résistance dans le tiroir près du lit maternel amène la petite fille à interroger la répartition traditionnelle des attributions de genre : 

Enfant, je ne comprenais pas qu’une mère, une femme, ait des insignes militaires. J’en étais fière et troublée. Ma maman pouvait-elle être coquette et militaire ? L’ordre des sexes n’était-il pas inversé ? (Flem, 2004, p. 79) 

Cette confusion précoce face à une mère qui transgresse les normes de genre traditionnelles préfigure le trouble qui caractérisera plus tard le rapport de la narratrice à sa propre féminité.

12 Lettres d’amour en héritage, publié deux ans après Comment j’ai vidé la maison de mes parents, permet de remonter à la source de cette configuration. Il fait en effet le récit de la façon dont le couple parental se forme entre deux êtres marqués par l’Histoire : une rescapée d’Auschwitz et le survivant d’une histoire familiale de misère, de mort et d’abandon. Leur rencontre crée une fusion des identités qui transcende les distinctions de genre : « Mes parents étaient soudés l’un à l’autre, pas seulement fondus l’un dans l’autre, mais coulés dans un même corps : le corps souffrance de ma mère, le corps soignant de mon père – liaison covalente parfaite » (Flem, 2006, p. 80). 

13 Cette fusion identitaire, née d’un besoin mutuel de réparation, redessine les frontières entre masculin et féminin. Le père, marqué par une histoire de privation affective, trouve dans le rôle de soignant une façon d’apaiser ses blessures personnelles. La mère s’ancre dans une relation qui lui procure un sentiment de sécurité et lui permet de se reconstruire. Si cette configuration renforce la résilience du couple, elle complique pour l’enfant la transmission des identités genrées. 

14 Cette dynamique atypique, qui caractérise déjà la relation du couple parental, structure plus profondément encore le lien entre père et fille. Une séparation brutale inaugure en effet la vie de l’enfant : atteinte de tuberculose, sa mère doit la confier à un service hospitalier dès sa naissance. C’est en triant les papiers de ses parents que la narratrice découvrira, bien plus tard, des factures de soins témoignant de la durée de cette première absence, qui aura marqué leur relation pour toujours (Flem, 2004, p. 62-63). Loin des bras maternels, elle trouve dans le regard attendri de son père les premiers signes de soin et d’attachement. Une photographie en témoigne, restituant son sourire, derrière une vitre, à son bébé encore en observation. Cette configuration perdure au fil des années, renforcée par la fragilité physique et psychique de la mère. Le quotidien de la petite Lydia est rythmé par la présence aimante et active de son père, qui la réveille chaque matin, lui prépare son petit déjeuner, l’accompagne à l’école. Véritable « papa poule » (Flem, 2006, p. 65), il fait preuve d’une tendresse et d’une attention habituellement associées aux fonctions maternelles traditionnelles. Son rôle ne se limite pas aux tâches pratiques : il devient aussi le confident de sa fille, l’accompagnant dans la transition délicate de l’enfance à l’adolescence.

15 La « danse d’interaction » primordiale entre parent et enfant décrite par la psychologue Jessica Benjamin (1988, p. 27) permet de penser métaphoriquement cette relation père-fille. Pour Benjamin, cette expérience fondatrice voit parent et enfant s’accorder si profondément qu’ils semblent « bouger ensemble à l’unisson » (p. 27), posant ainsi les bases des futures interactions sociales et émotionnelles. Bien que Benjamin repère cette dynamique au cours des premiers mois de vie du nourrisson, celle-ci peut, par extension, éclairer l’accordage exceptionnel qui s’établit ici entre un père assumant des fonctions maternelles et une fille privée de lien avec sa mère au début de son existence. La disponibilité émotionnelle du père et sa capacité à répondre aux besoins de sa fille, enracinées dans sa propre histoire de manque et sa quête de réparation, font de lui le principal partenaire de cet échange fondateur.

16 Au-delà des gestes de soin et de tendresse, le rôle maternel assumé par le père inclut une valorisation enthousiaste de la féminité. Sa manière d’être tout entière défie les normes patriarcales : ses lettres privilégient le féminin dans l’accord des adjectifs, jusqu’à l’autodésignation au féminin (Flem, 2006, p. 143-144). Ce choix, à la fois grammatical et symbolique, dessine pour sa fille un espace où la féminité est célébrée. « Grâce à lui, écrit Flem, je n’ai jamais douté qu’il était bon d’être une femme » (p. 144), soulignant combien son père, bien plus que sa mère, a incarné un vecteur positif de transmission des valeurs féminines. Dès le départ, d’ailleurs, la mère, apprenant qu’elle venait de donner naissance à une fille, s’était montrée « désappointée » tandis que le père témoignait de sa joie par l’exclamation : « Mais elle est si jolie » (p. 179).

17 Cette relation affective intense avec son père est fondatrice pour la narratrice, mais elle complique aussi profondément son identité de genre. L’expérience originelle d’unisson avec cette figure à la fois paternelle et maternelle brouille les frontières traditionnelles entre masculin et féminin, lui permettant certes d’apprécier et de revendiquer certains aspects de la féminité, mais inscrivant le trouble dans sa relation aux modèles genrés, et grippant le mécanisme, d’ordinaire inaperçu tant il est communément partagé et naturalisé, par lequel la petite fille se construit et se définit par l’adoption des comportements et des modèles transmis par sa mère, ce que Nancy Chodorow appelle The Reproduction of Mothering (1978, p. 6) La narratrice hérite ainsi d’une identité où masculin et féminin coexistent de manière ambivalente, exacerbant une quête d’équilibre jamais totalement résolue.

Une féminité interdite par la mère

18 À l’inverse du rapport naturellement fusionnel avec le père, la relation de la narratrice avec sa mère, dès la petite enfance, s’avère problématique. Les vêtements et accessoires de la mère, incarnations matérielles de sa féminité, deviennent le lieu d’une confrontation avec un modèle de genre inatteignable. La perspective de devoir apprendre à marcher en talons aiguilles, à cette hauteur, pour « devenir une femme », raconte-t-elle, lui semblait « aussi périlleuse qu’improbable », ajoutant que sa mère ainsi chaussée lui semblait appartenir à « une autre humanité » (Flem, 2006, p. 120). Ces emblèmes d’une féminité à la fois idéalisée et rigide accentuent ainsi la distance entre mère et fille.

19 La difficulté à se projeter dans l’image maternelle se traduit par un décalage récurrent entre la petite fille et sa mère :

Enfant, mes cheveux demeuraient indisciplinés, mon col de chemisier ne restait pas longtemps blanc ; avant la fin de la journée, ou même au cours d’une visite, tout bougeait de travers sur moi : mes chaussettes se tortillaient autour de mes jambes et bâillaient vilainement sur mes chaussures (Flem, 2004, p. 104).

20 À l’opposé, la mère, avec « ses ongles impeccablement laqués, ses sourcils redessinés au crayon, la couture de ses bas bien centrée à l’arrière de ses jambes », impose une image de contrôle absolu (ibid.). Cette opposition ne fait que rendre plus aiguë l’impression d’inadéquation et de solitude ressentie par l’enfant. 

21 Les handicaps de la mère ajoutent encore à cette impossibilité, pour la petite fille puis pour l’adolescente, d’intégrer harmonieusement la dimension féminine à sa personnalité en construction. « Par osmose », avec le « corps souffrant » de sa mère, elle se méfie de son propre corps, et doute qu’il lui soit permis de se tracer un destin différent :

Comment devenir une femme comme elle sans devenir comme elle ? Oserais-je marcher alors qu’elle avait perdu la marche, oserais-je respirer alors qu’elle avait perdu la respiration ? Était-ce trahir ma mère d’avoir un corps entier, un corps libre ? […] Comment oser revendiquer ma féminité face à elle, pour toujours handicapée, à bout de souffle, mutilée, boitillante ? Comment me dégager sans honte ni culpabilité de cette image maternelle à la fois écrasée et malgré tout si puissante ? (Flem, 2006, p. 168-169)

22 Le refus maternel de transmettre des objets symboliques, porteurs d’une identité féminine, accentue encore ce fossé. Le médaillon ayant appartenu à la grand-mère, que la petite fille rêve de porter un jour (p. 109), devient une illustration poignante de cette transmission manquée. Ce bijou, à la fois intime et chargé d’histoire, demeure hors d’atteinte, tout comme la féminité maternelle qu’il représente. 

23 Le blocage maternel dans la transmission de la féminité s’accompagne en effet d’un second refus de sa part : celui de partager l’histoire familiale. Le médaillon, à la croisée de ces deux dimensions, symbolise cette rupture. Chargé de mémoire, il aurait pu permettre à la narratrice de s’inscrire dans une filiation incluant à la fois son identité de femme et l’héritage des générations précédentes. Mais les refus et les silences maternels interdisent ce double legs.

24 Alors que Lydia Flem espère accéder au passé de sa mère, cette dernière se concentre sur une quête généalogique visant des aïeux éloignés. « Elle cherchait ses ancêtres. Je ne pouvais accéder à l’histoire de ma propre mère » (Flem, 2004, p. 53). Ce décalage culmine dans un épisode au cours duquel, absorbée par ses investigations, la mère se sépare davantage encore de sa fille. « Son zèle m’ennuyait, j’aurais préféré qu’elle me parle de son propre passé de rescapée du génocide plutôt que de l’ancêtre lointain qui fut peut-être musicien dans l’armée napoléonienne » (p. 52). La narratrice, confrontée à cette absence de dialogue, se trouve exclue de la mémoire familiale.

25 Ce silence s’étend même aux témoignages enregistrés par la mère pour des projets universitaires, que la narratrice ne se sent pas autorisée à consulter : « Ils ne m’avaient pas proposé de les visionner, je ne m’étais pas sentie le droit de le leur demander. Le silence que nous n’avions pu briser, ni eux, ni moi, se poursuivait après leur mort » (p. 55). Ce refus implicite prive la descendante de l’accès à une histoire qui aurait pu combler le vide laissé par l’absence de transmission féminine.

26 La relation, dans ses multiples ruptures, à une mère elle-même incapable de se situer dans une lignée, elle qui, « bousculant l’ordre des générations » souhaite être l’« amie » de sa fille (Flem, 2006, p. 199), entrave ainsi doublement sa quête identitaire, lui refusant l’accès tant à l’histoire familiale qu’à sa propre féminité.

Une féminité reconquise par la mise en récit

27 La mort de la mère ouvre paradoxalement un espace de réparation. Durant ses derniers moments de vie, pour la première fois, la narratrice peut répondre aux attentes maternelles :

Elle attendait de moi que je veille sur elle pour adoucir son départ ; j’étais là. Je songeais qu’en ses derniers instants elle m’accordait ce qu’elle m’avait toujours refusé : le pouvoir de la satisfaire, de lui faire plaisir, la permission de répondre à son attente sans critiques de sa part (Flem, 2004, p. 34).

28 Cette réconciliation tardive permet à Lydia Flem de s’approprier enfin un héritage longtemps hors d’atteinte. Le chapitre intitulé « Matrimoine » révèle comment, malgré son incapacité à transmettre directement mémoire familiale et identité féminine, la mère avait minutieusement préparé une transmission différée. « Ma mère avait pris le soin extrême d’anticiper ma découverte future […]. Elle avait voulu retenir mon regard » (p. 99-100). L’exploration des objets – napperons au crochet, nappes, draps brodés – soigneusement emballés par la mère et accompagnés de légendes restituant le nom et le statut généalogique précis des aïeules auxquelles ils avaient appartenu, renoue la trame d’une filiation interrompue. Ces objets, pièces de trousseaux par définition féminins, relient la narratrice à sa lignée, tout en révélant une dimension inconnue de la personnalité maternelle.

29 Cet épisode prend une intensité particulière du fait que, pour la première et unique fois, la voix de la mère se fait entendre dans le texte. Grâce au discours direct recréé par la narratrice, elle s’adresse à sa fille : 

Attention, ceci est précieux, conserve-le ou rejette-le en sachant l’origine de cet objet. C’est ton arrière-grand-mère qui a réalisé cet ouvrage au crochet. J’aimerais que tu le gardes en souvenir d’elle et de moi. (p. 100). 

30 Ce passage marque un tournant dans la relation mère-fille. Le silence maternel avait jusque-là empêché toute transmission, l’écriture transforme ce vide en espace de dialogue. Le « matrimoine » désigne ainsi cette forme inédite de transmission intime et différée.

31 C’est une fois accomplie cette forme de réconciliation avec sa mère que la narratrice peut prendre la mesure de la part prise par cette dernière dans son propre parcours d’écrivaine, déceler, derrière le « cercle doré » de la « douceur des contes » dans lequel la mère, après s’être enfermée, voulait aussi garder sa fille captive, la façon dont elle a également, « en secret », déposé en elle son « désir d’écrire », dont la voie qu’elle s’est choisie constitue une forme de fidélité à sa mère au temps de sa jeunesse, avant que la guerre et la maladie ne rétrécissent son horizon (Flem, 2006, p. 45-46).

32 C’est alors que peut apparaître la continuité essentielle entre la féminité de la mère et de ses aïeules et celle de la narratrice, qui s’adresse à ces « femmes courageuses et fortes », en mettant en lumière le lien qui les rassemble : « Vous avez cueilli les fruits de la vie, vous l’avez transmise, elle m’a traversée à mon tour » (Flem, 2004, p. 102). Le passage de l’aiguille au stylo n’apparaît plus alors comme une rupture mais au contraire comme une façon de perpétuer la lignée des femmes et leur savoir-faire : « Votre arrière-arrière-petite-fille a troqué l’aiguille pour le porte-plume et le stylo électronique » (ibid.), écrit-elle, tout en opérant dans la matière même du texte, par l’ « éthique de la restitution » (Viart, 2011, p. 199-212) présidant à la mise en mots des techniques disparues, leur transposition en écriture : « ne me demandez pas de laver à la main ces tissus précieux, de les calandrer, de les amidonner, d’en raccommoder les accrocs, d’en ravauder les déchirures » (Flem, 2004, p. 102)2.

33 Le mythe de Perséphone traverse le texte de Comment j’ai vidé la maison de mes parents, figurant la réinvention, dans l’écriture, des liens entre mère et fille. Perséphone, contrainte de partager son existence entre les Enfers et le monde des vivants, oscille entre absence et présence, entre éloignement et retour. Ce mouvement cyclique fait écho à la quête de la narratrice, qui descend dans les profondeurs des silences maternels pour en extraire des fragments de mémoire.

34 Ce mouvement de va-et-vient dépasse la simple quête du passé. Il incarne la complexité des liens mère-fille, leurs tensions fondamentales : identification contre individuation, transmission contre autonomie. L’écriture ouvre un espace où ces forces contraires dialoguent. En prêtant une voix à sa mère, la narratrice cherche moins à combler un manque qu’à inventer une relation inédite, faite à la fois d’absence et de présence. « Par quelles puissances infernales étais-je retenue comme Perséphone sous terre, à l’écart de toute vie, de toute lumière ? C’est à cet instant que l’idée d’écrire ces pages m’est venue. » (p. 129).

35 Le rôle des objets transmis trouve ici une résonance particulière. Ces traces d’un héritage féminin incarnent la double inscription de la narratrice : dans une mémoire familiale marquée par les ruptures, mais aussi dans une identité en reconstruction. À l’image de Perséphone partagée entre sa mère et Hadès, la narratrice fait de cette division même le lieu d’une possible réconciliation : « Proserpine, après avoir passé les mois d’hiver sous la terre, revient à la lumière du soleil, elle ensemence les champs et les vergers. Fleurs et fruits renaissent. » (p. 152). Les mots du texte, nouveaux mystères d’Eleusis, métamorphosent lacunes et silence en force créatrice. Ils inventent, là où la transmission directe avait échoué, un dialogue différé où mémoire et identité se tissent autrement. Dans ce jeu d’ombre et de lumière, les fragments du passé reprennent vie tandis que s’ouvre un espace où la narratrice peut redéfinir sa filiation et son identité.

*

36 L’œuvre de Lydia Flem explore les liens entre transmission familiale et construction de l’identité de genre, en suivant le cheminement de la narratrice qui transforme, au terme d’un processus amorcé avec la mort de ses parents et l’impératif de vider leur maison, un héritage marqué par les silences en une redéfinition créatrice de sa féminité. Ce moment de rupture devient l’occasion d’une confrontation intime avec un passé fragmenté que l’orpheline, par la redécouverte d’objets et de souvenirs puis sa mise en écriture, tente de se réapproprier. Reliques et réminiscences deviennent les médiatrices d’une transmission différée, permettant à la narratrice de réinscrire son identité dans une filiation féminine réinterprétée.

37 L’aboutissement de ce processus trouve une expression emblématique dans sa décision d’accrocher chez elle un tableau rapporté du domicile parental, représentant un personnage androgyne auquel elle s’identifie. En choisissant d’adopter ce symbole à la fois de l’héritage parental et de la fluidité de genre, elle fait un geste qui vise non pas à résoudre les tensions habitant les héritages et les transmissions empêchés, mais à les rendre visibles et habitables : « Ce tableau respirait une joie nourrie de désespoir. Il me convenait bien, traduisant ce mélange si difficile à vivre d’arrachement et de liberté » (Flem, 2004, p. 65). 

38 L’écriture joue un rôle crucial dans cette reconfiguration. Sans chercher à effacer les contradictions, ni à combler les absences, elle leur donne une forme, les intègre dans un dialogue où l’identité de genre se réinvente. La narratrice habite l’alternance entre ombre – silences maternels, non-dits du passé – et lumière, où les fragments s’accordent à son devenir. Ce mouvement révèle une identité qui se construit à travers les ruptures mêmes, sans jamais prétendre à l’apaisement.

39 La réticence à achever le processus d’écriture – « Je n’ai pas envie de mettre un point final à ce livre » (p. 152) – indique bien que celui-ci rend possible une féminité faite de tensions, de failles et d’incomplétude. Il transforme les fractures de la transmission et de l’identité en espaces habitables, en puisant dans les contradictions une force créatrice où mémoire familiale et identité de genre s’entrelacent, portées par ce « doux deuil », ce « deuil créatif qui se poursuit sans fin » (Flem, 2024, p. 59-61), mais au sein duquel, enfin, les parents, lorsqu’ils viennent visiter leur fille dans ses rêves et découvrent ses textes, « hochent légèrement la tête, en signe d’approbation » (Flem, 2006, p. 229).

BIBLIOGRAPHIE

Benjamin Jessica, The Bonds of Love : Psychoanalysis, Feminism and the Problem of Domination, New York, Pantheon Books, 1988.

Chodorow Nancy, The Reproduction of Mothering : Psychoanalysis and the Sociology of Gender. Berkeley, University of California Press, 1978.

Flem Lydia, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, Paris, Seuil, 2004.

Flem Lydia, Lettres d’amour en héritage, Paris, Seuil, 2006.

Flem Lydia, Que ce soit doux pour les vivants, Paris, Seuil, 2024.

Hirsch Marianne, The Generation of Postmemory : Writing and Visual Culture After the Holocaust, New York, Columbia University Press, 2012.

Verdier Yvonne, Façons de dire, façons de faire, Paris, Gallimard, 1991.

Viart Dominique, « Le récit de filiation : “éthique de la restitution” contre “devoir de mémoire” dans la littérature contemporaine » dans Christian Chelebourg, David Martens, Myriam Whattée-Delmotte (dir.), Héritage, filiation, transmission : configurations littéraires (XVIIIe-XXe siècles), Louvain-la-Neuve, PU de Louvain, 2011.

Walker Alice, « In Search Of Our Mothers’ Gardens », dans Andrea O’Reily (dir.), Maternal Theory, Essential Readings, Toronto, Otario, Demeter Press, 2007.

NOTES

1 Sur le lien symbolique très fort entre couture et identité de genre, voir Verdier, 1991, en particulier le chapitre « La couturière », p. 177-291.

2 Cette évocation de la façon dont les savoirs et les techniques ancestraux imprègnent et se prolongent dans l’activité d’écriture de la descendante entre inévitablement en résonnance avec le témoignage d’une autre héritière, dont la mère et les aïeules furent elles aussi malmenées par l’histoire. La poétesse afro-américaine Alice Walker inscrit elle aussi à même les mots sa reconnaissance de dette et de continuité : « They were not poets, we said, because nobody had ever heard them recite poetry. But they had still forged an art out of their lives. Their existence itself was a poem hidden in the routines of the everyday », évoquant les activités de couture, de jardinage et d’ameublement de la lignée de femmes noires américaines qui l’ont faite ce qu’elle est, montrant comment sa propre recherche poétique vient de leur incessant effort pour, à travers chaque fleur plantée, chaque point de couture, chaque chanson, transformer le sordide en beauté (2007, p. 97-99).

RÉSUMÉS

Cet article examine comment l’œuvre de Lydia Flem articule postmémoire de la Shoah et construction de l’identité genrée. L’analyse de Comment j’ai vidé la maison de mes parents et de Lettres d’amour en héritage met en lumière une double impossibilité : celle de l’héritage de l’histoire traumatique maternelle et celle de la transmission de la féminité. La relation à la mère, marquée par le silence, et celle au père, figure maternelle paradoxale, produisent chez la narratrice un trouble identitaire profond. Les processus conjoints du deuil et de l’écriture lui ouvrent un espace au sein duquel elle peut réinterpréter sa relation avec sa mère et avec son passé familial, et réinventer ainsi son rapport à sa propre féminité.

This article explores how Lydia Flem’s work interweaves the postmemory of the Shoah with the construction of gendered identity. An analysis of Comment j’ai vidé la maison de mes parents and Lettres d’amour en héritage reveals that the untransmissibility of the mother’s traumatic history is mirrored by an inability to pass down femininity. The narrator’s relationship with her mother, shrouded in silence, and with her father, a paradoxical maternal figure, generates a profound identity crisis. Through the twin processes of mourning and writing, the narrator creates a space to reinterpret her bond with her mother and her family’s past, ultimately reimagining her relationship with her own femininity.

MOTS CLÉS

feminity, gender, postmemory, Shoah, trauma

AUTEUR

YONA HANHART-MARMOR

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Université hébraïque de Jérusalem, Yona.Hanhart-Marmor@mail.huji.ac.il

POUR CITER CET ARTICLE

Yona Hanhart-Marmor, « Hériter au féminin : trouble dans la transmission chez Lydia Flem », Fabula / Les colloques, Les femmes et la Shoah (dir. Aurélie Barjonet, Yona Hanhart-Marmor), URL : http://www.fabula.org/colloques/document14324.php, page consultée le 17 November 2025.

Nous sommes des êtres de récits, de narrations

Diacritik Jean-Philippe Cazier Entretiens, Livres, Lydia Flem, Rentrée littéraire 2024

Que peuvent les vivants pour les morts? Que peuvent les morts pour les vivants? Lydia Flem pose ces questions, les développe, les prolonge dans Que ce soit doux pour les vivants. Livre subjectif, intime, en même temps que réflexion, Que ce soit doux pour les vivants entrelace de manière singulière une forme d’autobiographie, de biographie, d’essai, autant qu’il accomplit quelque chose : garantir la vie des morts, créer des liens avec les morts, témoigner. Entretien avec Lydia Flem.

Votre livre est une réflexion sur la mort et sur l’insuffisance du mot « mort ». C’est aussi un livre au sujet de la vie : la vie des morts, la vie des vivants. Il s’agit de reformuler le sens du mot « vie ». Ce qui vous intéresse est la relation entre les vivants et leurs morts. Dans la première ligne du livre, vous écrivez : « Tu as beau n’être plus là, tu n’as jamais été aussi présent », le paradoxe étant ce lien entre « ne plus être là » et être hyper-présent. Dans la suite de ce passage, vous n’utilisez pas le mot « mort ». Un peu plus loin dans le texte, vous écrivez : « nos mille et mille complicités se poursuivent dans un nouvel état du réel ». Je ne pense pas que ne pas utiliser le mot « mort » soit uniquement lié à la douleur du deuil mais que ce mot vous paraît insuffisant, non adéquat. Et il en serait de même du mot « deuil », puisqu’une des lignes directrices de votre livre est de repenser ce qu’on appelle « deuil » en insistant sur l’idée que le deuil implique la vie et qu’il est, de manière importante, « la recherche d’une nouvelle forme de ‘Nous’ ». Ce qui vous intéresse, ce serait de penser un nouveau type de rapport entre « vivants » et « morts » qui ne se réduirait pas au souvenir, de repenser ce lien que l’on pourrait appeler « deuil » mais entendu en un autre sens que d’ordinaire, de penser ce « nouvel état du réel ». Quelles seraient les caractéristiques de cet état du réel, de cet « avec-sans toi », comme vous l’écrivez ?

Souvent les mots nous enferment, ils sont de petites valises rigides, un prêt à penser, qui n’autorise pas l’exploration de sensations et de sentiments tus, insus, invus, mal nommés.

Je ne suis pas philosophe de formation, mes outils n’appartiennent pas à ce champ du savoir, néanmoins cette discipline aurait pu me tenter. Je me souviens que ma mère me lisait des passages des Pensées de Pascal, m’associait à sa lecture de l’Histoire de la philosophie occidentale de Bertrand Russell, ouvrage illustré de portraits et de notations mathématiques qui, enfant, me fascinaient.

Ici, dans ce livre, Que ce soit doux pour les vivants, je pars de mon expérience sensible. Ce sont mes associations comme une forme d’auto-analyse. C’est un récit, nullement abstrait, mais tissé de ce que j’ai éprouvé au fil du temps depuis que j’ai écrit Comment j’ai vidé la maison de mes parents. Vingt ans se sont passés depuis que j’ai enterré mes deux parents. Après la douleur aiguë, la peine s’est allégée, un peu comme de la glace passée à l’état liquide puis à l’état gazeux. Une autre manière de vivre avec les défunts s’installe, quelque chose d’impalpable, un état qu’on pourrait même qualifier de douceur. Je propose de l’appeler « le doux deuil » ce deuil qui nous enveloppe au long cours. Comme Proust l’a si magistralement écrit, il y a une contradiction entre la perte irréversible et la permanence de la mémoire. Ce que l’on nomme communément « deuil » ne correspond pas à la fin d’un processus mais, tout au contraire, au début d’une transformation qui va s’effectuer dans la suite de notre vie. Il nous faut créer une continuité pour que le lien subsiste, prolonge la relation en inventant, en créant, un nouveau dialogue intérieur, par la pensée, les gestes, une éthique, une manière de vivre, parfois dans d’infimes détails. Peut-être même inconsciemment.

Vous avez raison, je me suis sentie à l’étroit dans les mots « deuil », « vie », « mort ». J’ai essayé à travers l’écriture, grâce à l’état de conscience particulier qui surgit parfois en cours d’écriture, d’approcher la singularité de ce que l’on ressent et qui ne correspond à aucun mot existant. Un rapprochement me vient avec la géométrie d’Euclide et celle de Mandelbrot, les fractales. Celles-ci épousent le vivant, mesurant les contours complexes d’une falaise dans chacun de ses plis, de ses anfractuosités, d’une éponge, d’une galaxie. Avec ce concept mathématique, l’univers cesse d’être lisse. J’aurais aimé décrire notre vie intérieure dans ce qu’elle déborde des catégories trop rationnelles, trop lisses. Dans un nouvel état du réel, un avec-sans, il y aurait non des lignes droites, des angles aigus ou graves mais des fractales émotionnelles, le millefeuille de nos perceptions, sentiments, émotions, telles que nous les ressentons et non comme notre langue, notre culture, notre société nous enjoignent de les vivre.

Je cherche à partager avec celles et ceux qui me lisent des expériences que l’on vit souvent dans la solitude et qu’il est si précieux de pouvoir échanger. Le livre dont celui-ci est la prolongation, publié en 2004, Comment j’ai vidé la maison de mes parents, a eu et a toujours une réception si forte, parce qu’il partait d’une expérience personnelle, la mort de mes parents, l’obligation déchirante de vider leur foyer, de faire le tri dans leurs affaires, mais aussi le sentiment d’apaisement de les rencontrer autrement, de mieux comprendre leurs vies, leur couple, leur histoire. Cet intime a touché l’intimité des lectrices et des lecteurs. Beaucoup m’ont confié dans des lettres très émouvantes leurs propres histoires en me remerciant de les avoir accompagnés. Je voulais à mon tour les remercier dans l’un des chapitres de Que ce soit doux pour les vivants, publié aujourd’hui. Cette réception a joué un grand rôle pour moi, au-delà de tout ce que je pouvais anticiper. Comme si l’une des missions inconscientes qui m’avait été transmises était justement d’aider à accompagner les endeuillés. À travers mes lectrices et lecteurs, je pouvais honorer ce qui avait été attendu de moi.

Lorsque Maurice Olender m’a commandé ce nouveau livre, qu’il appelait « vingt ans après », nous ne savions pas, je ne savais pas, que je ne l’écrirais pas en sa présence, comme c’était le cas depuis presque quarante-cinq ans. Je me devais de lui adresser les premières pages, « J’écris pour toi, mon petit fantôme », mais je ne souhaitais pas évoquer ce nouveau deuil, la perte de mon amour de vie. Le « avec- sans » est l’expression que j’ai trouvée pour dire ce que j’éprouvais pendant l’écriture de ce livre sur « le doux deuil » de mes parents, vingt ans plus tard, se télescopant avec la disparition si brutale de Maurice qui avait beau n’être plus là n’avait jamais été aussi présent. Il y a dans cet événement de la perte d’un être si cher un sentiment d’irréalité doublé d’une forme d’hyperréalité. Le « avec-sans toi » n’est pas encore devenu un deuil de douceur. Il y faudra l’œuvre lente du temps.  La continuité de la relation dans une autre dimension s’inventera au fil des jours et des nuits, éveillée ou en songe. Un nouveau Nous naîtra que l’on ne peut anticiper mais qui engagera de nouvelles dimensions de notre existence.

Qu’est-ce qui définirait cette étrange vie des morts ?

Cette vie des morts ne me semble pas étrange mais, au contraire, très familière et même souvent réconfortante. Comment vivre sans passé ? Nulle littérature si nous ne pouvons lire les grands livres des écrivaines mortes, des écrivains morts. Comment vivrions-nous sans les chefs d’œuvres de jadis ? L’être humain ne peut vivre qu’en ingérant le hier à l’aujourd’hui et à demain. Beaucoup de civilisations, à travers des mythes et des rites d’une grande richesse, ont su, bien mieux que nous, intimement tisser la continuité entre la vie et la mort, les morts et les vivants. Nous sommes des êtres de récits, de narrations. Notre imagination nous permet de re-présenter l’absence.

Avec Maurice Olender, mon compagnon, mon éditeur, à qui ce livre doit son titre et son existence, nous parlions sans cesse de ce qu’il appelait une « magie de l’absence », notion qu’il a développée dans plusieurs de ses livres, Un Fantôme dans la bibliothèque ou Singulier pluriel. Quand on est né.e après les millions d’assassinés de la Shoah, ce trauma reçu en héritage à la naissance nous mêle inextricablement et intimement à ceux que l’on a amputés de leurs vies – et d’une mort décente. Maurice et moi nous nous sentions une dette infinie d’avoir reçu la vie à vivre, nous avions une mission à remplir, à notre manière personnelle, bien sûr, mais cette mission prenait la forme d’une responsabilité, d’une éthique. La transmission d’une mémoire, un « appel à la vigilance », mais aussi l’exercice du bonheur comme exigence morale. Les morts nous rappellent qu’il faut vivre tant que la vie bat en nous.

Les disparus ne disparaissent pas. La vie des morts se poursuit en nous – en celle de nos descendants – grâce à nos œuvres et réalisations. Mais aussi modestement leurs présences accompagnent de mille façons notre quotidien. Une bague, une recette, un parfum, une musique fredonnée, un geste appris d’eux qui les prolonge, etc.

Dans votre effort pour repenser le rapport entre les vivants et leurs morts, vous posez un autre paradoxe lorsque vous écrivez cette question que je trouve très belle : « Et les morts, qu’offrent-ils aux vivants comme supplément de vie ? » Ici, ce sont les morts qui agissent, et je ne pense pas que l’on puisse réduire la formule à une sorte de métaphore : les morts agiraient effectivement sur les vivants, selon un mode d’action étrange et paradoxal, selon un mode d’être tout aussi étrange et paradoxal : comment une personne morte pourrait-elle agir ? Ce qui est tout autant paradoxal est que votre question présuppose que cette action concerne le don d’un « supplément de vie », quelque chose de vivant s’ajoutant au vivant du fait du mort, comme si le vivant devenait plus vivant ou qu’il se mettait à vivre selon un autre type de vie. En un sens, ici, ma question redouble ou prolonge la première : Qu’est-ce qui caractériserait cette action, ce « don » des morts aux vivants ? Qu’est-ce qui caractériserait cette vie « augmentée » par ce don ?

Victor Hugo utilise un mot magnifique : les invisibles. Nos morts ne sont pas absents, on ne peut juste plus les voir, mais on peut les imaginer, dialoguer intérieurement avec eux, se les remémorer, reconnaître dans notre visage certains de leurs traits, épouser leurs valeurs morales, leurs gestes, leurs manières de vivre, essayer d’être à la hauteur de leurs qualités, tenter de correspondre à ce qu’ils et elles attendaient de nous, prolonger leurs souhaits d’accomplissement, donner leurs noms à leurs descendants, incarner certains de leurs rêves, ne pas oublier de cheminer notre propre chemin, tressé aux leurs. Nous leur devons de vivre avec une plus grande intensité, une plus grande acuité parce qu’ils nous font découvrir sans détour possible la finitude humaine. Il devient plus tangible, plus criant, que nous allons mourir à notre tour. Ils nous offrent un supplément de vivre en relançant notre appétit d’exister encore. Pour eux, pour nous, pour nos proches. La vie à vivre, la vie comme un don, un présent à chérir.

J’essaie de transmettre quelque chose qui me semble peu raconté, peu partagé, et peut-être même encore fort tabou.  Comment comprendre qu’une fois les funérailles terminées et les trop nombreuses et éprouvantes démarches administratives accomplies, dans les semaines, parfois les mois qui suivent, on ressent non pas une perte à accepter mais une nouvelle relation à inventer, à créer, avec cette personne qu’on dit défunte mais qui occupe toutes nos pensées et nos gestes avec une rare acuité ?  Pourquoi personne n’en parle ? La société nous enjoint à « faire notre deuil » et à rapidement tourner la page comme s’il était indécent de trop s’attarder. Mais l’amour nous commande de poursuivre par d’autres voies les liens indéfectibles, indissolubles, cela n’a rien à voir avec la pathologie mélancolique ni avec quelque pratique spirite. Nous demeurons tout à la fois inséparables et séparés. Seule la pauvreté de la rationalité admet qu’une porte doit être ouverte ou fermée. L’entr’ouvert sublime nos réalités tellement plus nuancées et complexes. L’oxymore est une figure indispensable à l’intelligence sensible des humains. L’obscure clarté comme dans le clair- obscur de la peinture de Rembrandt ou les tableaux de Rothko.

Dans votre livre, il est souvent question d’objets : des photos, des objets du quotidien, une maison, etc. Ces objets sont les supports d’une mémoire, ils sont l’occasion d’une réminiscence. Il me semble que, dans la façon dont vous vous rapportez à eux, les objets qui ont appartenu aux morts et aux mortes sont aussi autre chose, que votre réflexion sur les objets implique une volonté de faire sortir le rapport aux morts des frontières de la seule mémoire. En ce sens, les objets seraient le lieu où demeure quelque chose de la vie de ceux et celles qui sont mort.e.s, qu’ils seraient réellement une vie qui persiste, même si cette vie nécessite la mémoire de celle ou celui qui se souvient. Quel sens, dans ce contexte, donnez-vous à votre rapport aux objets ? En quoi seraient-ils des « lieux » où, d’une façon singulière, persiste la vie des morts ?

Les objets m’apparaissent comme des ambassadeurs des personnes à qui ils ont appartenu. Un bijou ne meurt pas. Par exemple, la bague de fiançailles Art déco de ma grand-tante Irène, je la porte depuis que ma grand-mère me l’a offerte en me disant que sa sœur aurait aimé que je la porte en bonne santé, elle qui a été tuée par les nazis. C’était recevoir un don et une responsabilité. Je raconte dans mon livre les aventures rocambolesques de ce bijou qui n’a cessé de s’égarer et de se retrouver. J’aime cette bague et je suis attachée aux histoires qu’elle porte. C’est presque comme si la bague me parlait. Je suis sans doute restée une enfant, ou une Japonaise animiste. Je crois volontiers que si les objets ne possèdent pas d’âme, nous, les humains, leur en prêtons une, et cela me convient. Quand je regarde les robes cousues main par Jacqueline, ma mère, j’y retrouve ses gestes, ses goûts, son idéal de beauté et de perfection. Je l’admire. Je suis fière d’elle.

À vingt ans, elle est entrée dans la Résistance, à Grenoble. Si elle a été arrêtée et déportée à Auschwitz, elle a survécu grâce à un petit objet, un insigne de la Croix-Rouge qu’elle avait ramassé la veille de son arrestation et qui était resté dans sa poche, ce qui lui a permis de se déclarer infirmière et ainsi d’échapper quelques mois plus tard à une sélection du Dr Mengele, à qui une kapo a dit, non pas celle-ci, « elle est sur la liste des médecins et infirmières ».

Donc oui, les objets ne me sont pas indifférents. Ils tracent dans certaines circonstances la frontière si mince entre la vie et la mort. Dans ma série photographique « Pitchipoí et Cousu main », (voir mon Journal implicite) j’ai mis en scène certains de ces objets comme de petits autels de mémoire qui, très colorés, très présents, ressemblent à certains rêves que nous ressentons comme des morceaux de réalité.

Pitchipoï et Cousu main © Lydia Flem, courtesy Galerie Françoise Paviot, Paris

Encore un mot sur mon rapport aux objets : ils prennent une place importante parce qu’ils ont manqué. Dans mes familles, maternelle et paternelle, tout s’est perdu sur les chemins de l’exil. Les objets deviennent alors de maigres survivants. Ils témoignent dans leur dénuement d’un manque de continuité dans l’ordre des générations, de trous, de failles, dans les maillons de la transmission. Les langues se sont perdues en cours de route, les lieux arrachés, des vies disjointes de leur tissu social… Les rares objets transmis deviennent des témoins, les témoins d’une vie déchirée, mais également la promesse que la vie se poursuivra.

Pour moi, l’écriture est un abri, un acte de survie, une des formes de « l’intelligence oblique » dont parlent Jean-Pierre Vernant et Marcel Detienne dans Les Ruses de l’intelligence. L’écriture, comme toutes les formes d’art, appartient à ce royaume intermédiaire que Freud voit comme un lieu entre réalité et fiction, sans que l’artiste ne nie le réel, mais l’agrandit. L’écriture naît d’un état de conscience particulier qui permet de laisser flotter les associations et de rejoindre une expérience qui, souvent à tâtons, s’ouvre à quelque chose qui n’a pas déjà été décrit, qui nécessite de « tromper la langue », comme disait Barthes. Travailler les mots, c’est les conduire vers de l’inédit.  Ouvrir la voie/ la voix. S’étonner de ce qui surgit.

L’écriture encapsule ce qui n’est plus ; on peut à peine saisir le présent, puisque le temps de le coucher sur le papier, il s’est déjà évanoui. Virginia Woolf et bien des poètes ont fait ce pari insensé de saisir le vivant, l’instant.

Un livre, c’est également une petite tombe, un lieu où déposer nos aimés et les garder enveloppés dans la fine dentelle des mots. Les déposer sans les enfermer, laisser de la place aux lecteurs, pour que le livre respire et donne à respirer. C’est la magie de la littérature de faire battre le cœur, le souffle, avec un surcroît de vivre, d’offrir un espace-temps tout à fait unique, nimbé d’une aura réelle-irréelle, sans laquelle exister n’aurait pas tout son sens.

Une autre notion qui traverse votre livre est celle de « témoignage ». Il s’agit de témoigner : par exemple, pour vos parents, de témoigner pour des individus qui vous sont liés, de témoigner pour les membres de votre famille assassinés à Auschwitz et pour les personnes juives victimes du nazisme. Le rapport aux mort.e.s, tel que vous l’écrivez, implique cette notion de témoignage et ainsi une forme de responsabilité, une dimension éthique et morale. Vous créez une idée singulière de témoignage, là encore plus large que le souvenir comme de l’idée habituelle du témoin : le témoin n’est pas seulement celui qui rend compte de ce qui s’est passé, qui rappelle pour des raisons morales et de justice ce qui a eu lieu, mais il est aussi chargé de la survivance des morts et des mortes, il est celui ou celle qui doit permettre cette survivance, que la vie des mort.e.s continue. Vous soulignez une condition du témoignage en même temps qu’une limite de cette entreprise : « Un effort pour se glisser dans la réalité sensorielle de l’autre mais jusqu’où s’avancer dans la perception sans s’effondrer ? » Je pense au beau livre de Maxime Decout, Faire trace, publié chez Corti. Dans cet essai, Maxime Decout analyse l’importance du témoignage mais aussi ses limites à la fois psychiques, littéraires, morales, matérielles : ne pas pouvoir rendre compte de ce qui a été pensé réellement, intimement, par les individus dans les chambres à gaz, dans le ghetto ; moralement, ne pas pouvoir inventer ; ne pas pouvoir dire plus que ce que les traces permettent ; ne pas correspondre aux exigences institutionnelles, de la représentation, du « spectacle » ; difficulté à « partager » ce qui a été vécu, etc. Pour votre compte, quelle est l’importance du témoignage et quelles en sont les limites ?

Le livre de Maxime Decout, que j’ai lu en cours de rédaction de Que ce soit doux pour les vivants – je le remercie en fin de volume –, m’a conforté dans l’intuition de publier une vidéo archivée par la fondation Spielberg à l’université de Yale qui avait recueilli le témoignage de ma mère en 1995. Je ne l’ai visionné qu’en été 2022. J’en ai saisi les mots prononcés au début de l’année 2024. Tout ce que je connaissais pour l’avoir entendu de la bouche de ma mère lorsque j’étais encore toute petite, prenait une nouvelle dimension à la fois parce qu’elle ne s’adressait pas à moi mais à des tiers, deux jeunes historiens, cela me permettait d’avoir une distance, mais aussi, bien sûr, parce qu’entre temps, j’étais devenue une adulte. Le témoignage de la femme que j’écoutais, juive et résistante, ne m’engloutissait plus dans des fantasmes mortifères infantiles. J’entendais la réalité de son expérience concentrationnaire telle qu’elle pouvait l’énoncer cinquante ans après les faits. Son émotion était palpable, mais aussi sa force, sa détermination à témoigner et à transmettre ce témoignage aux générations suivantes. Après avoir vécu avec son trauma toute ma propre vie, enlacée inconsciemment à la sienne, je pouvais me distancier psychiquement, et surtout, surtout, être immensément fière de ma mère. C’était un apaisement, un moment clé venu après des étapes nombreuses qui ont jalonné mon existence, que je raconte dans le chapitre « Le Temps froissé », ce titre disant la difficulté d’avoir les idées claires quand il s’agit d’affronter un trauma transgénérationnel.

Comme l’écrit Maxime Decout dans son livre, dans mes Lettres d’amour en héritage j’avais transcrit certains passages où mes parents avaient échangé des bribes des événements collectifs qu’ils avaient vécus mais sur un mode intimiste, sans recours à d’autres sources historiques. Aujourd’hui, je suis soulagée que le témoignage de ma mère ne soit pas seulement une trace privée mais se retrouve dans un fonds d’archives académiques, recueillis par des historiens grâce à un projet collectif. L’introduire dans mon livre, le donner à lire, c’est enfin répondre à l’attente maternelle : Souviens-toi, N’oubliez pas.

Ma dernière question concerne la notion de « lien », de « rapport », puisque votre livre est pluriel et qu’il est aussi une réflexion sur ces notions. La première idée serait que chacun est ce qu’il est en s’inscrivant à l’intérieur de liens constitutifs, qu’il faut étendre ces liens aux mort.e.s, repenser ces liens. La seconde idée est que ces liens aux mort.e.s peuvent être pour les vivants l’occasion d’une vie, d’un rapport à la vie et à leur propre vie. Vous concevez l’individu et le sujet comme un être lié, relié, en rapport, ouvert – les relations, les liens, pouvant être source de vie comme destructeurs. Cette définition implique, il me semble, l’idée d’une scission du sujet, d’une pluralité de celui-ci du fait de la pluralité et mobilité des liens par lesquels il est constitué et à partir desquels il se constitue. Comme je le disais, l’originalité de votre démarche consiste à poser la nécessité d’un certain type de liens avec les défunt.e.s, cette démarche pouvant d’ailleurs résonner, par exemple, avec des œuvres d’Hélène Cixous, ou avec le livre récent de Vinciane Desprets, Les morts à l’œuvre. Comment définiriez ce sujet « en lien », relié ? Quelles seraient les conditions pour que le rapport soit l’occasion d’une vie et non la cause d’une « mort » ? Qu’est-ce que permettrait de spécifique, pour le sujet, le rapport aux morts ? Ce qui fait donc trois questions et non une…

Votre question est vaste et très complexe, elle demanderait de nombreux développements qu’il m’est difficile d’élaborer ici. Il y a une blessure narcissique à reconnaître que nous ne sommes pas nés de nous-mêmes, que la vie nous traverse, que nous ne sommes qu’un de ses maillons. Rien que de penser que nous ne pourrions pas respirer si les plantes ne créaient notre oxygène donne le vertige. Notre éducation occidentale ne nous a pas préparés à nous considérer comme faisant liens avec le monde, à être des co-vivants. Notre manière de découper la réalité a permis beaucoup d’avancées scientifiques mais pour s’approcher d’autres réalités sensibles, il faut remettre du liant. Que serions-nous sans les autres, vivants, morts, connus, inconnus, d’ici et d’ailleurs ? Tant de connexions visibles et aussi invisibles dans nos existences. Nous appartenons à un immense réseau qui nous ensemence et que nous ensemençons.

Je ne crois pas que le sujet soit clivé – il serait temps de passer Lacan à la moulinette. Peut-être suis-je trop optimiste, peut-être ai-je tendance à souligner la créativité plutôt que la destructivité. Bien sûr, les deux tendances existent mais je ne me résous pas à l’idée que la déliaison et la haine l’emportent. La vie ressemble au parcours du funambule qui entre équilibre et déséquilibres épouse de son pied la corde tendue, tant bien que mal.

Lydia Flem, Que ce soit doux pour les vivants, éditions du Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », septembre 2024, 192 p., 19 € 50

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Lettre à Paul Celan

Chinon, 23 avril 1939, Paul Celan, assis sur le sol devant Marcel Sellier et Edith Esser-Flem, ma mère
(Fonds Maurice Olender.Imec)

Dans la monumentale édition de la Correspondance de Paul Celan et Gisèle Celan-Lestrange, éditée et commentée par Bertrand Badiou avec le concours d’Eric Celan, 2 volumes parus au Seuil en 2001, dans la collection « Librairie du XXIe siècle » dirigée par Maurice Olender, dans le chapitre intitulé, Chronologie, on lit : « Printemps. Bref séjour à Paris avec deux amis de Tours, Edith Esser et Marcel Sellier, condisciple de l’Ecole préparatoire de médecine et de pharmacie. Ils logent ensemble dans l’appartement d’un ami de Marcel Sellier, rue Monsieur-le-Prince (6e). Ils assistent à deux représentations théâtrales : La Mouette d’Anton Tchekhov, avec Georges Pitoëff, et Knock ou le Triomphe de la médecine de Jules Romains, avec Louis Jouvet, à l’Athénée. » (p.466)

Dans le Dossier iconographique, on trouve la seule photo connue de Paul Antschel (devenu Paul Celan) à dix-huit ans, prise à l’époque de son premier séjour en France, lors d’une excursion organisée par la section des Auberges de jeunesse de Tours, dans la cour du château de Chinon, le 23 avril 1939, et conservée par ma mère. Sur cette photographie de groupe, on voit au premier plan, Paul, assis sur le sol, devant Marcel Sellier, Edith Esser ( devenue après son mariage Jacqueline Flem), et sept autres camarades.

Dans les Lettres d’amour en héritage, j’évoque, sans le nommer la rencontre de ma mère avec Paul Celan, à Tours, au cours de l’année académique 1938-1939 :

« Avant la guerre, à Tours, tu avais deux amis, l’un s’appelait Marcel, l’autre Paul. Tu aimais le premier, le second était amoureux de toi. Quarante ans après la guerre, tu appris incidemment ce qu’il advint de ce dernier.  Tu en fus bouleversée. Je t’en voulais d’avoir préféré le pharmacien au poète. Je lui adressai une lettre imaginaire. » (p.85-86).

Voici cette lettre imaginaire écrite en février 1997, à Knokke, au bord de la mer du Nord :

LETTRE A PAUL CELAN

L’heure est venue,

Je m’adresse à toi, Paul,

qui a parlé pour ceux qui ont perdu leur ombre,

pour ceux que les nuages ont ensevelis

pour tous les enfants qui ont rejoint le pays

des enfants qui ne naîtront jamais plus.

Ta bouche a mûri les mots,

Ses lèvres à elle se sont scellées.

Elle portait des cheveux d’or, et tu l’as aimée.

C’était à Tours, en mille neuf cent trente-huit.

La meute n’était pas encore venue

Coaguler le sens

Transpercer les syllabes.

La neige s’est couchée entre vous, l’as-tu su ?

Elle a bu à la louche de cendres, le

« Schwarze Milch »

que tu as voulu

exorciser.

T’es-tu souvenu de votre nuit passée jusqu’à l’aube

A discuter de la prononciation du mot

« Milchmann » ?

La cicatrice du destin vous a éloignés

Et tenus bord à bord.

Pardonne-moi, Paul, de t’écrire, mais je n’ai

personne

D’autre à qui m’adresser.

Tu es la Rose de Personne.

Rose est mon nom.

Ma douleur est sans paupières.

La jeune fille à la lourde chevelure que tu as aimée

C’est elle qui m’a chargée d’un fardeau de silence.

Je suis devenue l’arpenteur d’un

temps qui ne passe plus.

Je bois au lait noir d’une aube

que je n’ai pas connue.

Tu écris : « Tu dois respirer, respirer et être toi. »

Pour qui as-tu dessiné ces mots ?

De qui as-tu voulu desserrer la cage de poumons

impairs ?

Dis-moi,

Peux-tu réveiller les noms qui dorment

Et épeler l’alphabet perdu ?

Je te voudrais mon

Maître

Baliseur.
           

Je te vole tes mots

Je te vole tes ailes

Pour apprendre à nouer

Le nom et la main

Le corps et l’oubli

Et que reposent enfin les morts

Et que vivent les survivants.

Que la meute demande pardon

Et que jusqu’à la septième génération

Le deuil s’effectue.

Vous étiez beaux tous les trois,

Sur cette photo prise en Touraine.

Trois copains parmi d’autres copains.

Edith, près de Marcel, et toi, Paul,

à ses pieds, en culottes courtes, le regard aigu.

Tu l’as aimée, elle en aimait un autre.

Elle voulait oublier les insultes

De la cathédrale de Cologne,

Se cacher dans la langue de France,

Ramasser les noix sur les chemins,

Regarder le ciel comme un berceau d’étoiles,

Boire le vin des dimanches,

à l’abri d’elle-même, cesser d’être la juive.

Vous étiez bons amis,

Marcel, étudiant en pharmacie

Et toi, Paul, en médecine, venu de Roumanie.

Vous partagiez bien des vues sur les choses,

à deux, à trois, vous partiez en ballade.

Vous n’aviez pas vingt ans.

Plus tard, il n’y eut plus de plus tard.

Ni de mains pour tenir leurs mains.

Debout sur leurs yeux en amandes

Personne

Nulle part

pour s’inquiéter de leur absence

pour rappeler leurs noms aux vivants.

Plus tard,

les mots se sont séparés des mots

la parole s’est coupée du sens

Il n’y eut plus que le bruit inaudible pour

recouvrir

Le givre et le sang

Et la fumée qui clôt les heures.

Je suis née après vous, après eux.

Je suis née d’elle, et de celui qu’elle a choisi.

Donne-moi la main, Paul,

Je n’ai plus ni pied ni souffle.

Rue Monsieur le Prince

A trois dans un même lit

Après avoir vu la Mouette de Tchekhov avec

Pitoëff

Comment dormir ensemble ?

La jeune fille aux cheveux d’ambre

Entre toi et ton ami

vous avez parlé toute la nuit.

Au matin, le laitier a crié.

Tu écris : « Ce doit être à présent le moment

pour une juste

naissance. »

Inscrite à l’encre invisible

la suture de l’abîme s’entrouvre.

Sur la balance de la mémoire

suis-je victime ou bourreau ?

morte ou survivante ?

Cinquante ans plus tard, le deuil commence.

Je viens vers toi,

je viens vers vous,

pour que le pacte se délie

et qu’au-delà de la forêt si tranquille

coule une eau neuve,

que de l’origine s’échappe enfin une promesse

impossible.

Elle te nommait Antschel,

tu l’appelais Edith,

Vos lèvres n’ont pas prononcé les noms d’après.

T’aurais-je aimé sur les bords de la Loire

Avant que la mort ne vienne d’Allemagne ?

Tu écris :

« D’une clé qui change

tu ouvres la maison où

tournoie la neige des choses tues. »

Ouvre-moi cette maison, Paul.

Apprends-moi la perte et l’écart

Apprends-moi à couper le lien

Et à le renouer de nouveau

Et que vienne le ressaisissement.

« TOI, SOIS COMME TOI, toujours. »

Je te tends la main.

Knokke, février 1997.

Chapitre à paraître dans « Que ce soit doux pour les vivants », 2024, SEUIL, Librairie du XXI e siècle.

À paraître septembre 2024

 Les Moments littéraires, 33, 2015, pp. 73-80 (première mention dans Lettres à l’amant, dix-sept lettres d’écrivains au féminin. Colophon Imprimeur, Grignan, 1997